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CHAPITRE IV

LES JARDINS DE L’ALHAMRA : LE GENERALIFE , LES COURS INTERIEURES. — l’aLCAZAR DE SÉVILLE. — LE. PALAIS ET LES JARDINS DE LA GALIANA. LEGENDE DE LA GALIANA ET DE KARL LE GRAND

L’Alhamrâ de Grenade est considéré par les Espagnols comme la huitième merveille du monde. Théophile Gautier remarque spirituellement à ce propos que chaque pays a, comme l’Espagne « sa huitième merveille »; en sorte qu’on pourrait bien compter une trentaine de « huitièmes merveilles du monde ». Quoi qu’il en soit, il n’est personne qui, ayant visité le calais des rois Mores, n’en revienne enthousiasmé. Aussi a-t-il été souvent décrit con amore, et assurément beaucoup mieux qu’il ne pourrait l’être par un Parisien qui ne l’a jamais vu 1 . Il n’entre point d’ailleurs dans mon dessein de m’arrêter aux détails de l’architecture, et ce n’est pas du palais lui-même, mais de ses jardins, que nous avons à nous occuper. Nous ne pouvons toutefois nous dispenser de jeter un coup d’œil sur l’ensemble vraiment magique, au dire des voyageurs, que forment le premier et les seconds. On peut s’en rapporter sur ce point au goût exercé de Louis Viardot, dont les impressions sont celles d’un véritable artiste.

« L’Alhamrâ embrasse de ses fortifications, de ses jardins et de ses édifices, dit cet auteur, tout le plateau de la plus haute des trois collines appelées Sierra del Sol, au pied desquelles Grenade est étendue. L’un des sommets parallèles est occupé par le Généralité (al-djénéali-al-reff , le jardin agréable ), autre palais avec d’ autres tours et d’autres jardins, espèce de maison de plaisance des rois Mores , qui n’était séparée de leur Alhamrâ que par un vaste et profond ravin plein de verdure, d’ombre et de fraîcheur. En arrivant au haut de la rue de las Gomeles, à la porte des Grenades, qui s ouvre dans la première enceinte, le voyageur est averti par une inscription

i J’ai vu cependant la reproduction très exacte, £t S sure-t-on, de la cour des Lions , qui se trouve au palais-musée de Sydenham , près de Londres.

gravée sur la pierre qu'à cette porte commence la juridiction de la real fortaleza de la Alhamrâ... La porte franchie, on croit arriver aux jardins suspendus de Babylone : sur ce sommet, à cette hauteur, où Ton ne trouve en Espagne que des crêtes pelées, rocailleuses et stériles, apparaît tout à coup une végétation magnifique, et si robuste, que les fleurs sont des arbrisseaux, et les broussailles des hautes futaies. Il y a, par exemple, des allées de lauriers roses et de lauriers blancs ( adelfas ), mêlant quelquefois les fleurs des deux nuances sur la même tige, où l’on peut se promener à l’ombre comme sous une haute charmille. Cette merveille des richesses végétales de la plaine , transportée sur la montagne, est due à une autre merveille : des eaux vives, limpides, abondantes, jaillissent et courent de toutes parts. A chaque croisière se dresse une fontaine, à chaque allée coulent des ruisseaux murmurants, où, trempant leurs pieds pressés, les arbres entretiennent l’éternelle fraîcheur de leurs cimes touffues. Il ne faut pas croire que ces eaux montent péniblement dans des tuyaux de fonte, le long de la colline, poussées par l’effort artificiel de quelque machine de Marly. Leur cours est naturel, et pour arroser les hauts jardins de FAlhamrà elles tombent d’un réservoir encore plus haut placé, des sommets toujours blancs de la Sierra Nevada. C’est enfin de la neige fondue , et les eaux d’irrigation s’alimentent comme les fleuves qu’enfantent les glaciers des Alpes : plus la chaleur est forte et le soleil ardent, plus alors l’eau coule abondante, plus la terre est trempée et l’air rafraîchi... Les détours de longues allées tournantes conduisent, par une douce montée, à la seconde enceinte, au véritable Alcazar, dont ces jardins sont comme l’élégante avenue. »

Un autre écrivain, qui savait se servir de sa |dume comme un paysagiste habile se sert de son pinceau, Théophile Gautier, décrivit ainsi le Généralité : , Onv va par une espèce de chemin creux qui croise le ravin de los Molinos. qui est tout bordé de figuiers aux énormes feuilles luisantes, de chênes verts, de pistachiers, de lauriers, de cistes d’une incroyable puissance de végétation. Le sol sur lequel on marche se compose d’une espèce de sable jaune, tout pénétré d’eau, et d'une fécondité extraordinaire. Rien n’est plus ravissant à suivre que ce chemin, qui a l’air d’être tracé à travers une forêt vierge de l’Amérique, tant il est obstrué de feuillages et de fleurs, tant on y respire un vertigineux parfum de plantes aromatiques. La vigne jaillit par les fentes des murs lézardés, et suspend à toutes les branches ses vrilles fantasques et ses pampres découpés comme un ornement arabe; l’aloès ouvre son éventail de lames azurées ; l'oranger contourne son bois noueux et l'accroche de ses doigts de racines aux déchirures des escarpements. Tout fleurit. tout s’épanouit dans un désordre touffu et plein de charmants hasards. Une branche de jasmin qui s'égare mêle une étoile blanche aux fleurs écarlates du grenadier: un laurier, d’un bord du chemin à l'autre, va embrasser un cactus malgré ses épines. La nature, abandonnée à elle-même, semble se piquer de coquetterie et vouloir montrer combien l'art, même le plus exquis et le plus savant, reste toujours loin d elle.

« Au bout d’un quart d’heure de marche, on arrive au Généralité, qui n’est en quelque sorte que la casa de Campo, le pavillon champêtre de l’Alhamrâ... Le véritable charme du Généralité, ce sont ses jardins et ses eaux. Un canal revêtu de marbre occupe toute la longueur de 1 enclos et roule ses flots abondants et limpides sous une suite d’arcades de feuillages formé par des ifs contournés et taillés bizarrement. Des orangers, des cyprès sont plantés sur chaque bord... La perspective est terminée par une galerie -portique à jets d’eau, à colonnes de marbre, comme le patio des Myrtes de l’Alhamrâ ; le canal fait un coude, et vous pénétrez dans d’autres enceintes ornées de pièces d’eau, et dont les murs conservent des traces de fresques du seizième siècle , représentant des architectures rustiques et des points de vue. Au millieu d’un de ces bassins s’épanouit, comme une immense corbeille , un gigantesque laurier-rose d’un éclat et d’une beauté incomparables. Au moment où je le vis, c’était comme une explosion de fleurs , comme le bouquet d’un feu d’artifice végétal ; une fraîcheur splendide et vigoureuse, presque bruyante, si ce mot peut s’appliquer à des couleurs , à faire paraître blafard le teint de la rose la plus vermeille.

« Les eaux arrivent aux jardins par une espèce de rampe fort rapide, côtoyée de petits murs en manière de garde -fous, supportant des canaux de grandes tuiles creuses par où les ruisseaux se précipitent à ciel ouvert avec un gazouillement le plus gai et le plus vivant du monde. A chaque palier, des jets abondants partent du milieu de petits bassins et poussent leur aigrette de cristal jusque dans l'épais feuillage du bois de lauriers, dont Jes branches se croisent au-dessus d’eux. La montagne ruisselle de toutes parts; à chaque pas jaillit une source, et toujours on entend murmurer à côté de soi quelque onde détournée de son cours qui va alimenter une fontaine ou porter la fraîcheur au pied d’un arbre. L es Arabes ont poussé au plus haut degré la science de l’irrigation ; leurs travaux hydrauliques attestent une civilisation des plus avancées ; ils subsistent encore aujourd’hui, et c’est à eux que Grenade doit d’ètre le paradis de l’Espagne, et de jouir d’un printemps éternel sous une température africaine. »

L Espagne est peut-êtie le seul pays du monde où l’on puisse encore contempler, au dix-neuvième siècle, des jardins créés au treizième, et tels, à peu de chose près, qu ils étaient au lendemain de leur achèvement. Ces jardins appartiennent au style oriental, tel que nous l’avons vu adopté par les Perses. Le belvédère n’y est pas oublié : celui du Généralité domine un vaste et magnifique point de vue. Du haut de sa plate-forme on embrasse, comme à vol d’oiseau, tout l’ensemble des édifices, des jardins et des cours de l’Alhamrâ. Ce terrain, maintenant inculte et jonché de décombres, c’était autrefois le jardin particulier de la sultane Lindaraja. Ce jardin était de plainpied avec la salle de bain, qui est restée presque intacte avec sa fontaine et ses bassins de marbre blanc et son revêtement de mosaïque et de terre vernissée. Un peu plus loin est la fameuse cour des Lions, ensanglantée par 1 horrible drame qui a inspiré à Chateaubriand un de ses plus touchants

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