‹ Histoire des jardins anciens et modernesChapitre 25 sur 100 · ALLÉE DU GÉNÉRAL1FE · texte numérisé non relu

ALLÉE DU GÉNÉRAL1FE

récits. On sait que, suivant une tradition populaire qui ne laisse pas de trouver des incrédules parmi les érudits, trente-six Abencérages y périrent victimes d’un odieux guet-apens. Leurs têtes tombèrent dans le bassin même de la fontaine où l’on montre encore de larges plaques rougeâtres, stigmates sanglants, indélébiles, s’il faut en croire les amateurs de merveilleux : simples taches de rouille, selon les esprits forts. Quant aux douze figures qui soutiennent ce bassin, et qu’on veut bien appeler des lions, elles n’ont pas, en réalité, plus de ressemblance avec le roi des animaux qu’avec tout autre quadrupède connu, et l’on serait fort embarrassé de leur donner un nom zoologique si une inscription en vers arabes, gravée sur les parois de la vasque, n’affirmait « qu’il ne leur manque que la vie pour être parfaits ». La même inscription qualifie également de jardin cette cour où il n y a pas aujourd’hui trace de végétation ; ce qui donne lieu de croire que les fleurs v étaient cultivées, au temps des rois mores, dans des caisses ou dans des vases.

Au centre même du palais se trouve une autre cour, la plus vaste de toutes, et celle qui mériterait le mieux d’être considérée comme un jardin : on la nomme le patio de la Alberca (du réservoir), ou plus communément de los Arrayanes (des myrtes), parce que sur les longs côtés de son bassin en forme de parallélogramme croissent deux larges plates-bandes d’arbrisseaux de la famille des myrtes , touffus , pressés et taillés comme des buis. On se trouve , en entrant sous une des légères galeries qui ornent les deux extrémités de cette cour, et qui mirent dans la pièce d’eau leurs blanches colonnes et leurs arcs délicats , entre les sombres rideaux des myrtes toujours verts.

Après l’Alhamrâ de Grenade , le château moresque le plus beau et le mieux conservé est l’Alcazar de Séville, construit et décoré dans le même style que le précédent , mais sur un plan moins vaste. Les jardins de cet Alcazar n’ont ni les proportions grandioses, ni la situation merveilleuse, ni la profusion d’eaux vives qu’on admire au Généralife; mais on y retrouve ce charme inappréciable qui résulte moins de l’élégance du dessin et du luxe des ornements accessoires que de la richesse d’une végétation plantureuse et toujours vivace, de la pureté du ciel et de la douceur du climat.

On voit encore dans la \ega, près de Tolède, les ruines d’un ancien palais moresque appelé le palais de la Galiana. Cette Galiana était, selon une vieille légende, la fille chérie du roi Galafre, qui lui avait fait bâtir cette rés dence « avec des jardins délicieux, des kiosques, des bains, des fontaines et des eaux qui s’élevaient et s’abaissaient selon le dccours de la lune, soit pai magie, soit par un de ces artifices hydrauliques si familiers aux Arabes 1 ». Adorée de son père, qui s’appliquait à prévenir tous ses souhaits, la belle Galiana eût vécu heureuse et tranquille dans ce charmant séjour, si elle n’eût été tourmentée par les obsessions d’une sorte de géant

1 L. Viardot, les Musées de l’Espagne.

more nommé Bradamant, guerrier redouté, mais cavalier peu aimable, qui ne lui inspirait d’autre sentiment que la terreur et l’aversion, et dont les visites quotidiennes étaient pour elle un véritable supplice. Or, en ce temps, arriva à Tolède Karl le Grand, fils de Pépin, qui venait prêter secours à Galafre contre le calife Abderrhaman. Les charmes de Galiana firent une vive impression sur le cœur du héros frank, et la belle More, de son côté, ressentit pour lui une sympathie qu’elle ne put dissimuler. Elle donna à entendre à Karl que les poursuites du More n’étaient point de son goût, et qu’on lui rendrait service en les faisant cesser. Karl provoqua aussitôt son rival, le tua, et lui coupa la tête, qu'il apporta galamment aux pieds de Galiana. Il paraît que les chevaliers d'alors faisaient de ces sanglantes offrandes à la dame de leurs pensées sans que celle-ci en fût choquée. Le fait est que les tendres sentiments de Galiana pour son libérateur ne firent qu’augmenter, au point qu’elle promit d'embrasser le christianisme et de devenir sa femme. Galafre n’avait rien à refuser à sa fille. 11 consentit donc sans peine à cette abjuration, qui lui assurait d’ailleurs l’alliance d’un si grand prince. Le mariage eut lieu, en effet, avec la solennité que l’on peut imaginer; et Pépin étant mort sur ces entrefaites, Karl, son fils, retourna en Gaule pour y prendre possession de ce trône qu il devait environner de tant d’éclat, et sur lequel il fît asseoir avec lui la belle Galiana.

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