JARDINS FLOTTANTS AU MEXIQUE
nettes où ils trouvent le repos sont construites en adobes, ou briques séchées au soleil; d’autres, plus simples encore, en canizos ou en jonc dune immense venue ; il y en a très peu qui soient en pierres. Tous les habitants sont propriétaires, mais propriétaires de petits lots de terre destinés à flotter sur le lac. Le support primitif de ces jardins, que l’homme promène à son gré dans toutes les directions, est l’objet d’un assez long travail. Avant de planter des fleurs , il faut créer le solide radeau qui doit supporter le sol par l’adjonction successive de glaïeuls ou de roseaux; la terre végétale n’est apportée que beaucoup plus tard sur ce train verdoyant. Les chinampas portent un nom quasi mexicain , fort altéré par la prononciation espagnole, et il se composait originairement de deux mots aztèques : tlali-ompaatl, dont la réunion signifie « terre dans l’eau » .
Les chinampas ne sont pas seulement de brillants parterres : comme nous venons de le dire, on y fait venir des légumes, et ces cultures utiles peuvent être transportées facilement pour l’agrément des consommateurs d’un lieu à un autre ; le canal en est parfois couvert.
A une certaine époque de l’année, rien n’est plus pittoresque que Santa- Anita et Ixtacalco, se mirant dans le canal et environnés de ces jolis jardins flottants. Si les horticulteurs indiens les parent à l’envi de nos roses et de nos œillets d’Europe, ils n’ont pas oublié ces violettes amapolas , ces beaux chicharos embaumés, dont les parfums emportent leurs souvenirs vers d’autres temps et excitent parfois leurs sombres regrets. Il faut lire les vieilles relations originales des chroniqueurs espagnols pour se faire une idée de la prodigieuse quantité de fleurs réclamée par le culte sanguinaire des dieux mexicains. Il y avait dans le Panthéon mexicain un dieu du sang, mais il y avait aussi une déesse des fleurs L
Les chinampas, chargés de verdure et de fruits, font vivre les deux villages désignés ici , et probablement plusieurs hameaux de leur voisinage. Il faut de la vigueur, mais peu d’industrie pour les promener sur la surface du lac. Un bon câble solidement tressé, un petit canot pourvu de quelques rameurs : voilà ce qui donne la locomotion indispensable à nos jardins flottants. On sème et l’on récolte en toute saison sur cette terre humide fécondée par le soleil, qu’on adorait jadis à Mexico sous un nom barbare.
Il y a un moment toutefois où les petits champs fleurffg q es chinampas se flétrissent, et ne parfument plus les rives qu’ils côtoient: c’est à l’époque où commence chez nous le printemps et au moment où j a semaine sainte amène avec elle ses austérités. Alors le canal de la Yiga se couvre de chaloupes et même de simples pirogues chargées de produits végétaux ; la moisson a été faite autre part. En celte saison les chinampas n’offrent plus qu’une surface désolée, mais peu de jours suffisent pou^ qu’ils verdoient de nouveau et pour que les fleurs montrent leurs corolles variées. Il y en a
1 Xebel a donné sa figure; on l’appelait Coatlanlona.
encore pour plusieurs mois, et une somme de douze mille pesos au moins vient rémunérer les efforts de nos laborieux horticulteurs. L’u«ao- e veut qu’à un certain moment de l’année, on aille admirer sur place les jolis jardins de Santa-Anita et d’Ixtacalco : c’est un lieu de partie de plaisir pour les bourgeois de Mexico U F
Si nous remettons le pied sur le continent, ce sera pour dire un mot de Tacubava, tout auprès de Mexico,- où il y eut jadis quelques splendides jardins. Là, au milieu d’un bouquet de bois, on vous fait voir la fontaine
de la Reine : c’est un tout petit lac , de l’eau la plus limpide. On l’appelle l’Alberca.
Au temps jadis, dit la légende, la Malinche allait s’y baigner avec ses dames, parées comme elle de longs vêtements blancs. Or un jour la belle reine des Aztèques fut surprise par des chasseurs ; elle n’avait pas alors sa robe d un tissu précieux. Confuse , elle n’hésita pas : elle prit sa course et se précipita dans la claire fontaine, à l’endroit même où les eaux s’agitent en tourbillonnant. Jamais depuis la Malinche n’a plus reparu aux yeux des mortels, mais tous les jours à l’heure de midi, l’heure à laquelle la belle reine se baignait, les gens clairvoyants voient surgir au-dessus du remous un tecomalt peint d’or et de vermillon. C’est l’élégante coiffure de la reine mexicaine, surprise il y a des siècles parles chasseurs. Le demi-globe si richement orné ne bondit qu’un moment au-dessus des flots, il montre aux mortels la place qu’habite dans son palais de cristal la Malinche ; mais il disparait comme l’éclair si un regard profane cherche à le suivre dans ses mouvements capricieux. La légende indienne de l’AIberca remonte à des temps bien antérieurs à ceux de la conquête. Malinche était aussi le surnom indien de la belle Marina, l’interprète et la compagne de Cortès.
La ville péruvienne de Jauja, singulièrement déchue aujourd’hui de son antique magnificence, mais construite fort régulièrement, tirait jadis sa renommée des fameux vergers de l’Inca , qu’on pouvait appeler les jardins aux fleurs d’or; mais il est inutile d’ajouter qu’il n’en reste plus aucun vestige.
Il ne paraît pas, du reste, que cette cité, capitale d’une province étendue, ait rien dans son voisinage immédiat qui constate l’abondance des produits du règne minéral, bien qu’on signale ceux du Quero. Jauja, traversée par un petit fleuve, pour ainsi dire inutile aux habitants, à raison des profondeurs escarpées de ses rives , est une ville dont les rues sont coupées à angle droit , et la principale d’entre elles n’a pas moins de 22 mètres de largeur.
Une circonstance physique, notée par M. Paz Soldan, pourrait peut-être expliquer la nature des plantations métalliques de ces singuliers jardins. L’eau manque à Jauja pour subvenir aux arrosements, et toutes les plantations attendent pour prospérer des pluies toujours fort rares en ces contrées. Peut-être les Incas s'étaient-ils fait un jeu, au moyen du métal qu’ils sa-
Notiaios de la ciudad de Mexico y de sus alrededores. Mexico, 1835, in-4°.
vaient travailler en perfection, mais qui était sans grande \aleur à leurs veux, de réunir les figures des fleurs, des fruits et même des animaux dont ils prétendaient garder les spécimens durables dans un lieu qui eur servait parfois de résidence. Les vieilles traditions nous parlent d un roupeau de lamas avec leur toison métallique, que semblait diriger un berger en or, dans cet étrange jardin. Mille plantes éclatantes, dit la legende, étaient là, en apparence, pour la nourriture de ces brillants animaux. Soyons certains à l’avance que ces lamas, évanouis depuis des siècles, n étaient, en tous les cas, point en or massif. Admirables fondeurs, orfèvres non moins habiles, les Péruviens savaient parfaitement ménager un métal dont 1 s ne se servaient pas comme monnaie , mais qu’ils ne se procuraient point sans peine et ils étaient d’ailleurs parvenus à opérer de vraies merveilles en ce genre par la fonte et les alliages. Les orfèvres de François I er eurent lieu de s’en apercevoir lorsqu’on transporta à Fontainebleau les vases immenses qu’un de nos hardis corsaires avait pris en mer sur les Espagnols, et qu’il
apporta au roi.
Le descendant des souverains du Pérou, Garcilasso de la\ega, don e emoignage n’est jamais dénué d’exagération, se présente parmi les historiens de la conquête comme le premier qui nous ait transmis la description de ce& fameux jardins. Ce récit en lui- même pourrait être assimilé aux mille légendes créées par la conquê te, si le témoignage sincère, irrécusable même, d’un témoin oculaire ne venait dissiper tous les doutes. Francisco Xérès , le propre secrétaire de Pizarre, qu’on n’accusera certes pas, dans sa naïve sécheresse, de s’être abandonné aux écarts d’une imagination trop vivement frappée, nous apprend que parmi les nombreux spécimens d’objets métalliques pris dans les jardins de l’Inca et livrés immédiatement au creuset, il y en avait un grand nombre dont les dimensions excédaient tout ce que l’ancien monde connaissait d’extraordinaire en ce genre. Il ajoute : « Suivant les rapports d’Atahualpa, de Chilicuchima et de bien d’autres personnes, ce prince avait à Jauja des moutons et des bergers tout en or, et ces moutons ainsi que ces bergers étaient de grandeur naturelle ; ces objets appartenaient à son père, et il promit de les donner aux Espagnols 1 . »
Ce qui se passait dans la région montueuse de Jauja, où les métaux sont si abondants en divers parages , avait lieu durant le même siècle au sein de la fertile vallée de Mexico, où l’or n’était certes pas répandu avec autant d’abondance. Le Salomon mexicain dont nous avons déjà révélé les magnificences horticoles avait dressé, non loin de ses véritables jardins, des compartiments ingénieusements distribués où brillaient, façonnés en or pur, les plantes rares, les floars remarquables parleur beauté, les animaux même qui peuplaient les contrées reculées de l’empire ou qu’on voyait
i Francisco Je Xérès, Relation véri^Oque d e i a conquête du Pérou. (Collection de Ternaux-Com pans.) Lorsqu’il s’exprime ainsi, Xérès vient de dire dans son rapport qu’il a examiné récemment de» statues en or de grandeur naturelle, Préparées pour la fonte, et il insiste sur le nombre d’individus avec lesquels il s’est entretenu des jarcli QS en or de Jauja.
rarement dans la vallée de Mexico. L'ensemble formait une sorte de muséum d'histoire naturelle en plein air, propre aux études des savants de Tezcuco. A ce point de vue. les jardins d'or du roi Netzahuatlcoyotzin avaient un but d'utilité publique qu’il est superflu de faire ressortir. Les jardins construits à Jauja par le père de l'Inca étaient, au contraire, des jardins de luxe, constatant seulement l'habileté des artistes péruviens. Pour jouir de plus frais ombrages, c’était à Jucav, bourgade de cent cinquante à deux cents habitants , que les Incas allaient se reposer du fardeau de leur gouvernement. Le palais de ces souverains, qui n’avait rien d’imposant, mais d’où les yeux se portaient sur un paysage magnifique, s’élevait à peu de distance des rives fertiles du Vilcamayu. On en voit encore les ruines. Deux places immenses environnées d’arbres gigantesques indiquent de quelle beauté furent les vrais jardins de l’Inca. De là on se rend à Urubamba, où sont encore de -délicieux jardins, situés pour la plupart dans la Quebrada, où les accidents de terrain offrent des points de vue admirables. Ajoutons à tous ces détails qu’il ne faut chercher ni au Mexique ni au Pérou les traces d’une horticulture soignée, nous reportant aux temps antérieurs à la conquête : il est certain que les deux grandes places de Jucay offrent encore des arbres immenses dont la vigueur atteste l’antiquité; mais l'imagination seule peut reconstruire sous leurs ombrages magnifiques les méandres fleuris qui les entouraient. On ne saurait faire revivre une civilisation dont les derniers vestiges n’apparaissent plus qu immobilisés dans le granit ou dans la pierre 1 .
1 Fernando de Alba lxtlilxoxitl, IJisloire des Mexicains. Voy. la collection de H. Ternaux-Compans, 2 vol. in -8°.