‹ Histoire des jardins anciens et modernesChapitre 28 sur 100 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

LA RENAISSANCE. — LES JARDINS EN ITALIE, AUX XV e ET XVI e SIECLES. — ORIGINE DES JARDINS BOTANIQUES ET DES SERRES

Nous avons tous appris, sur les bancs de l'école, à admirer cet exorde du célèbre discours de Jean-Jacques Rousseau, couronné en 1750 par l'Académie de Dijon, où le philosophe de Genève esquisse à grands traits le tableau de la renaissance.

« C’est un grand et beau speclacle de voir l'homme sortir en quelque manière du néant par ses propres efforts , et dissiper par les lumières de sa raison les ténèbres où la nature l’avait enveloppé; s’élever au-dessus de luimême; s’élancer par l’esprit jusque dans les régions célestes; parcourir à pas de géant, ainsi que le soleil, la vaste étendue de l’univers, et, ce qui est encore plus grand et plus difficile , rentrer en soi pour y étudier l’homme et connaître sa nature, ses devoirs et sa fin. Toutes ces merveilles se sont renouvelées depuis peu de générations.

« L’Europe était retombée dans la barbarie des premiers âges. Les peuples de cette partie du monde, aujourd’hui si éclairée, vivaient, il y a quelques siècles, dans un état pire que l’ignorance. Je ne sais quel jargon scientifique, encore plus méprisable que l’ignorance, avait usurpé le nom du savoir et opposait à son retour un obstacle presque invincible. 11 fallait une révolution pour ramener les hommes au sens commun; elle vint enfin du côté d’où on l’aurait le moins attendue. Ce fut le stupide musulmam , ce fut l’éternel fléau des lettres, qui les fit renaître parmi nous. La chute du trône de Constantin porta dans l’Italie les débris de l’ancienne Grèce. La France s enrichit à son tour de ces précieuses dépouilles. Bientôt les sciences suivirent les lettres; à l’art d’écrire se joignit l’art de penser... »

Certes, il est difficile de mieux dire; mais on pourrait dire plus vrai, et Rousseau 1 eût fait même sans nuire à la thèse paradoxale qu’il voulait soutenir. En premier lieu, c’est pousser la sévérité jusqu’à l’injustice que d’appü' quer les épithètes de stupide, d'éternel fléau des lettres à ces mêmes musulmans

qui furent précisément, au moyen âge. les promoteurs les plus actifs et les plus intelligents du mouvement scientifique, littéraire et artistique, qui ont laissé en Espagne des monuments et des souvenirs tels que ceux dont il a été parlé aux chapitres précédents, et qui enfin contribuèrent puissamment à enrichir de nouvelles conquêtes le domaine intellectuel de l’homme et à préparer cette même renaissance qu’on veut qu’ils n’aient provoquée que malgré eux. En second lieu, c’est une erreur trop répandue avant et depuis Rousseau, qui ne fait dater l’ère de la renaissance que de la prise de Constantinople par les Turcs, c’est-à-dire de la seconde moitié du xv® siècle, et qui donne pour auteurs à cette révolution féconde quelques érudits et quelques rhéteurs obscurs contraints par la chute de l’empire byzantin à chercher un refuge en Occident.

Cet empire byzantin n’était pas, au moyen âge, le seul pays où se fussent conservées les traditions studieuses et les chefs-d’œuvre de l'antiquité, où de vigoureux esprits s’appliquassent à entretenir ou à ranimer le flambeau de la pensée. Les ordres religieux n’étaient pas tous exclusivement adonnés à la vie contemplative, aux pratiques de dévotion ou aux dissertations théologiques ; plusieurs se livraient avec ardeur à des travaux d’érudition, à des recherches scientifiques et à des essais artistiques qui, après avoir couvé longtemps, si l’on peut dire ainsi, dans l’ombre et le silence du cloître, devaient nécessairement porter un jour leurs fruits, et répandre au dehors quelque clarté. Un premier réveil des intelligences avait eu lieu au xm° siècle, après l’apaisement des grandes perturbations produites par la chuté de l’empire romain. La scolastique même, si stérile qu’elle fût, servit du moins, comme une sorte de gymnastique, à préserver les esprits d’un engourdissement fatal. Bref, dès le xiv® siècle la force des choses, ou, pour parler plus nettement, ce besoin de lumière qui ne peut jamais que sommeiller dans l’âme humaine, et qui, à un moment donné, reparaît d’autant plus vif, d’autant plus affamé qu’il a sommeillé plus longtemps, avait provoqué contre la barbarie et l’ignorance du moyen âge une réaction salutaire. De l’Espagne et du Portugal de hardis navigateurs s’élançaient sur les mers à la recherche d'un monde nouveau; en Italie, les arts, la poésie, l’industrie, le commerce, la navigation avaient pour foyer les actives et opulentes républiques de Venise, de Gênes, de Pise, de Florence. C’est dans cette dernière que Côme de Médicis, surnommé le Père de la patrie, et son petitfils, Laurent le Magnifique, se faisaient pardonner, comme Périclès à Athènes, l’arbitraire d’une autorité qu’ils savaient exercer au profit de la gloire et de la prospérité de l’État. Le premier avait fondé une Académie et une bibliothèque; le second combla de ses largesses les savants, les littérateurs et les artistes, dont sa cour était le rendez-vous. L’Italie avait produit le Dante et Pétrarque, Cimabué , les Giotti, Giorgione , les Ghirlandaji, qui furent les maîtres de Michel- Ange, bien avant que les fugitifs de Byzance abordassent sur ses rivages. Et les hommes qui aux xiv e et xv® siècles donnèrent par toute l’Europe un si merveilleux élan aux travaux de l’esprit, à la pein-

ture, à la sculpture, à l’architecture, aux sciences mathématiques, physiques et naturelles, à la philosophie, n’étaient ni Grecs ni Byzantins, mais Italiens, Allemands, Français, Flamands, Danois, Anglais.

Pour ce qui est de l’art des jardins en particulier, sa renaissance, il serait plus juste peut-être de dire sa restauration, — eut pourpoint de départ 1 Italie. On ne saurait dire au juste à quelle époque commença cette renaissance, mais on peut, sans beaucoup de chances d’erreur, la faire remonter au xiv siècle, époque où surgirent les grandes familles de Rome, de Gènes, de Venise, de Ferrare, de Florence: les Médicis, les Doria, les Pétrucci, les Borghèse, les d’Este, les Carrare, les Délia Scala, les Arsuri, les Colonna, et bien d autres chez qüi l’orgueil patricien et l’amour du faste et des plaisirs s alliaient en général au goût des belles choses, en même temps que d immenses richesses et une haute position dans l’État leur permettaient de satisfaire les plus coûteuses fantaisies. Alors s'élevèrent ou se relevèrent quelques-unes des magnifiques résidences dont s’enorgueillit 1 Italie , et dont plusieurs sont encore admirées par les touristes. Les palais et des villas se multiplièrent pendant le xvi e et le xvn e siècle; mais ce ne fut point le style byzantin qui prévalut dans leur construction. L’Italie avait chez elle d’assez belles traditions pour n’en point emprunter du dehors. Pour le dessin et la construction des jardins, elle s’en tint au style latin du temps d’Auguste, le même que le Nôtre importa en France sous Louis XIV, et dont on lui attribue communément l’invention en le désignant à tort sous le nom de style français. Son vrai nom est celui que Charles Blanc lui donne dans le remarquable travail que j’ai déjà cité : c’est le style classique. A une époque où les œuvres de l’antiquité étaient partout remises en honneur, où l’on s’empressait de puiser à ces sources vénérables les éléments du savoir, les préceptes de la philosophie et les inspirations du talent, l’Italie ne pouvait renier le glorieux passé que le monde entier lui enviait. Ce fut pour elle, plus que pour aucun autre pays, que le grand mouvement des xv e et xvi e siècles fut une renaissance. « A la renaissance, dit Charles Blanc, Part des jardins reparaît avec une splendeur qui ne sera point dépassée. A Rome et hors de ses murs , sur les hauteurs de Tivoli et de Frascati, à Naples, à Florence, à Gênes, à Venise même, les seigneurs et surtout les princes de l’Église font revivre les magnificences d'Agrippa, de Mécène, de Salluste, de Lucullus. L’antique villa de Cicéron semble renaître sur les collines Tusculanes, et les environs de Rome lui font une ceinture de jardins enchantés qu’embellissent des fontaines mythologiques, de véritables rochers, ba véritables ruines.

A Florence s’élevaient le palais et les jardins Boboli, qui devaient servir de modèle pour le Luxembourg. A Gênes, les Do r ia, les Durazzo. les Sauli, les Balbi se créaient des résidences toutes princigpgg . célèbres par la beaute de leurs jardins.

Le palais Doria fut construit d après les plans du frère Montorsoli, architecte romain. Les portes, les statues, les arabesques qui le décorent sont de Pierino del \ aga, élève de Raphaël. On y remarque une galerie à colonnes

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