CHAPITRE VII
LA RENAISSANCE EN FRANCE. — FRANÇOIS I er . — CHATEAUX ET JARDINS FRANÇAIS DE LA RENAISSANCE. — CHAMBORD. — FONTAINEBLEAU
Parmi les causes qui ont le plus contribué à ranimer la culture des sciences, des lettres et des arts, et qui n’ont rien de commun avec la prise de Constantinople par les Turcs, j’aurais dû peut-être placer en première ligne le changement, déjà profond au xv e siècle, de l’état politique et social chez les nations les plus éclairées de 1 Occident. En France particulièrement, l’unification du territoire, 1 abaissement de la féodalité, l’affermissement du pouvoir royal, 1 extension des franchises municipales exercèrent sur le progrès intellectuel une puissante influence. Les citoyens paisibles retrouvèrent la sécurité dont la tyrannie des hauts feudataires , leurs querelles renaissantes et leur lutte acharnée contre la royauté les avaient privés durant tant de siècles. On vit refleurir I agriculture , 1 industrie et le commerce , et s’accroître en conséquence le bien-être des populations. Les rois, plus tranquilles sur leur trône, prirent à cœur de s'entourer d’une cour brillante, d’encourager les travaux de la paix , de rehausser par les magnificences du luxe le prestige de leur dignité, de s’attacher par des largesses ou par des honneurs les personnages de naissance illustre et les hommes d’un talent exceptionnel. Les seigneurs eux-mêmes, que le triomphe de la monarchie avait réduits à l’obéissance sans les dépouiller de leurs biens, s'empressèrent de suivre l'exemple du souverain. Le dédain superbe que leurs pères professaient à l’égard des lettres et des lettrés fit place à un sentiment contraire. Ils songèrent qu’après tout ceux qui écrivaient de beaux livres, qui peignaient de beaux tableaux, qui sculptaient de belles statues ou qui construisaient de beaux palais, et ceux qui, à force de recherches et de méditations, parvenaient à dérober les secrets de la nature, à calculer le mouvement des astres, à constater les propriétés des corps, a faire tourner ces découvertes au profit de l’humanité, n’étaient pas indignes d estime, et que même des gens de qualité pouvaient sans déchoir se livrer à des occupations de ce genre; que d’ailleurs les arts étaient
les meilleurs auxiliaires du plaisir, et que, n’eussent-ils pour fonction que de charmer les grands, d’embellir leurs demeures, d’augmenter, en un mot, la somme de leurs jouissances, ils méritaient encore à ce titre quelque considération.
Un des premiers effets, et le plus important en ce qui nous intéresse, de la soumission des grands vassaux et de la pacification du pays , ce fut de faire abattre les remparts et combler les fossés d’une foule de châteaux, qui cessèrent d’être des forteresses pour devenir des maisons de plaisance. Du jour où l’on n’eut plus besoin de se fortifier dans sa demeure, on fit en sorte ' de la rendre commode et agréable. L’architecture prit un caractère tout nouveau. On renonça aux tours et aux donjons , on ne craignit plus de développer. de démasquer et d’orner les façades, de laisser 1 air et la lumière pénétrer dans les appartements , de dégager les abords du manoir. Au lieu de borner la vue par une enceinte de hautes murailles, on se fit une joie de lui ouvrir de vastes et riantes perspectives. L art et la nature reprenaient en même temps leur empire; 1 âme humaine s ouvrait à la lumière comme la fleur s’épanouit aux premiers rayons du soleil.
On fait généralement honneur à François I er de l’éclat dont les lettres brillèrent en France pendant la première moitié du xvi e siècle, et ce prince a reçu le surnom de Père des lettres. Il mériterait mieux encore celui de Père des arts, car les artistes furent, bien plus que les écrivains et les doctes, l’objet de sa prédilection et de ses faveurs. Il fit des sacrifices inouïs pour attirer en France les artistes italiens les plus célèbres ou pour acquérir leurs chefsd’œuvre. Il paya vingt-quatre mille livres, somme énorme pour l’époque, un seul tableau de Raphaël. Il appela à sa cour André del Sarte, Benvenuto Cellini , Léonard de Vinci, Sébastien Serlio , Rosso, Primatice, Nicolo del Abbate, Vignole, qui trouvèrent bientôt en France des disciples et des émules dans Pierre Lescot, Philibert de Lorme, Jean Goujon, Germain Pilon, Jean Cousin, Pierre Nepveu, Jean Juste, Pierre Bontemps. François I er avait, du reste, les vices et les qualités qui font les grands princes et les règnes brillants. Son caractère présente plus d’une analogie avec celui de Louis XIV, qui semble en toutes choses se l’être proposé pour modèle. Le mot attribué à ce dernier, <r l’État c’est moi, » a bien son équivalent dans la formule : « Car tel est notre bon plaisir, » que François I er introduisit le premier dans le style des ordonnances royales. Louis XIV ne fut ni plus absolu, ni plus orgueilleux, ni plus prodigue, ni plus ami du plaisir et de la gloire, ni plus juste appréciateur du mérite, que n’avait été François I er . Ce dernier gouverna seul, sans le concours des états généraux ni des parlements , qui auraient pu s’aviser de vouloir contrôler ses actes et mettre un frein à ses dépenses. Il fit la guerre sans nécessité , par vanité plutôt que par ambition ; mais s’il n’y apporta qu’une médiocre science stratégique, il y fit preu\e du moins d’une bravoure chevaleresque qui était la moindre des vertus de Louis XIV, si tant est que Louis XIV ait eu des vertus. Il poussa la galanterie jusqu’à la débauche et la magnificence
jusqu'à la prodigalité. Aucun prince n’a montré plus de goût que lui pour les constructions somptueuses. Il donna le premier l'exemple , trop bien suivi par Louis XIV, d’engloutir des millions dans des créations de pure fantaisie, et de dépenser à l'érection de palais superbes des sommes qui eussent suffi à bâtir des villes ou à enrichir des provinces entières. Son règne fut, au surplus, l'âge d'or de l’architecture de luxe, et fut aussi pour l’art des jardins une époque de résurrection et de progrès qui se prolongea sous les règnes suivants.
Chambord, Fontainebleau, Saint-Germain sont les principaux monuments artistiques laissés par -François I er . Chambord, créé de toutes pièces sur un ordre de ce prince, est le plus original. Son architecture le distingue nettement des autres édifices du même genre élevés au xvi° siècle sous l’influence du goût italien. Construit par Pierre Nepveu et Jacques Cogneau, Chambord est une œuvre toute nationale où se retrouve, sous une forme et avec des dispositions nouvelles , le type architectural du moyen âge. « Le plan de l'édifice, la disposition de l’ensemble, les détails, le donjon surmonté d'un campanile découpé à jour, l'escalier à double hélice, les sculptures des chapiteaux, la distribution des ornements faite avec une juste sobriété, dit l’abbé Bourassé, tout ici est dû au génie français, à une époque où il est encore libre de l’influence étrangère... Par ses dispositions fondamentales, le château de Chambord est la continuation du manoir féodal, avec ses tours, ses fortes murailles et ses douves, aujourd’hui comblées en partie. C’est le dernier reflet des traditions du moyen âge. Les tours, tourelles, murs, pontslevis, donjons, créneaux, mâchicoulis, ne sont plus une défense de guerre; ce n’est plus qu'une décoration militaire. Le château ressemble de loin à une forteresse; ce n’est plus qu’une maison de plaisance 1 . » Il reçut de Henri II de nouveaux embellissements. Le parc qui l’environne n’a pas moins de sept mille cinq cents hectares; c'est tout un petit royaume, qui contient un village, une église et vingt-trois fermes. Il y a aussi un jardin, mais qui passe inaperçu devant les merveilles artistiques du château. François I er venait souvent chasser à Chambord avec sa cour, et il y offrit ce divertissement à Charles-Quint lorsque celui-ci traversa le royaume pour se rendre en Belgique.
Si Chambord représente la renaissance de l’art français , Fontainebleau représente bien la naturalisation en France de l’art italien. Ce fut la résidence favorite de François ;I er , qui consacra à l’embellir et à l’agrandir des sommes énormes et fit concourir à cette œuvre les architectes, les peintres et les sculpteurs les plus éminents de son siècle. Avant lui , les rois de France avaient seulement au milieu de la magnifique et vaste forêt de Bière (nom que porta jusqu’au xvx® siècle la forêt de Fontainebleau) un rendez-vous de chasse, dont plusieurs auteurs font remonter l’établissement jusqu’à Robert , fils de Hugues Capet. Mais c'est sous Louis le Jeune que Fontainebleau <r entre brusquement dans l’histoire i> , selon l’expression de Vatout. c II apparaît entièrement bâti, dit cet auteur; c’est déjà un vieux
1 J.- J. Bourassé, Résidences royales et impériales de France, grand în-8°. Tours, 1364.
manoir féodal , avec ses tours, ses fossés, son donjon: alors Louis le Jeune l'habite avec sa cour; il y fait acte de gouvernement, et il date de Fontainebleau, apud Fontem Blandi, une ordonnance de 1137, et celle de 1141 , par laquelle l’établissement des changeurs est transféré sur le grand pont de Paris (Pont-au-Change). » Philippe-Auguste, et après lui Louis IX visitèrent souvent cette retraite, que le pieux roi appelait ses «chers deserts ». Un pavillon du château porte encore le nom de Saint- Louis, bien qu il ait été presque entièrement reconstruit pai François I .
Pendant les dernières années du xin° siècle et la plus giande partie du xiv e , Fontainebleau fut fort délaissé par les rois de France, qui n’y paraissaient qu'à de longs intervalles pour prendre le plaisir de la chasse. Mais Charles V le prit en gré; il y séjourna plusieurs fois et y fonda une bibliothèque qui, sous son malheureux successeur, fut pillée par les oncles de Charles VI et par les grands seigneurs de la cour. Ce qu’ils en laissèrent fut vendu à vil prix par le duc de Bedford. Charles VII fit peindre
des Victoires sur les murs des appartements du castel, que sa mère, la trop fameuse Isabeau de Bavière, avait fait réédifier tout à neuf. Après lui cette résidence fut de nouveau abandonnée. Louis XI lui préféra Plessis-lez-Tours et Vincennes; Charles VIII fit embellir Amboise, qui l’avait vu naître et où il mourut, et Louis XII donna la préférence à Blois. François I er fut le véritable créateur de Fontainebleau. Ce fut lui qui transforma le manoir en un palais, et de ce palais fit un séjour enchanteur, théâtre de fêtes continuelles : fêtes dans les appartements, fêtes dans les jardins, fêtes dans la forêt, repas, danses, tournois, chasses, « esbatements » de toutes sortes. Le P. Dan raconte que, traversant la foret pour se rendre au château, il tomba au milieu de seigneurs et de dames « déguisés en formes de dieux et de déesses bocagères, qui, au son des hautbois, composèrent une danse rustique, puis se perdirent dans les ombres des bois ».
Les jardins de Fontainebleau ne datent, comme le palais même, que du règne de François 1 er . Ces jardins, dont Androuet Ducerceau nous a conservé les plans 1 , furent tracés et plantés d’après la méthode italienne, renouvelée du siècle d’Auguste. C’étaient des massifs de cyprès, d'ifs et de pins taillés, des berceaux, de petits parterres d’un dessin compliqué, bordés de buis et formant des allées dune symétrie irréprochable; puis des viviers et des volières, puis des vignes et des vergers. Les parterres étaient ornés de statues et d autres objets sculptés en marbre ou coulés en bronze, quelquesuns même en. argent, comme le Jupiter de Benvenuto Cellini , que la duchesse d Étampes osa traiter de bagatelle moderne , après que le roi eut déclaré n’avoir jamais rien vu d’aussi beau. Il y avait un jardin du Roi, qui était le principal; un jardin des Buis, que Louis XIII transforma en orangerie; un jardin des Pins, avec une grotte et une fontaine où les dames de la cour venaient se baigner; une grande pièce d eau, de quatre hectares, qui
1 Des plus excellents baslimenls de France ; 2 vol. in -4° 1576.