RAMBOUILLET
de Sainte-Maure, duc de Montausier, une des plus nobles figures du . grand siècle » . soit dit en passant, et trop oublié pour beaucoup d autres qui ne le valaient pas. Au milieu d’une cour brillante, servile et corrompue, le duc de Montausier se fit remarquer par sa simplicité, par la pureté de ses mœurs et par l’indépendance de son caractère. Ses contemporains crurent le reconnaître dans l’Alceste de Molière. Sa courageuse franchise était parfois, en effet, poussée jusqu’à la rudesse; les méchants, quels que fussent leur rang et leur crédit, ne trouvaient point grâce devant lui : il avait bien
contre eux
Ces haines rigoureuses
Que doit donner le vice aux âmes vertueuses.
Sa femme était gouvernante des enfants de France, *et chargée spécialement de la première éducation du jeune dauphin, dont le duc lui-même fut ensuite nommé gouverneur. Montausier ne se départit point envers son royal élève des principes austères qu’il s’était donnés pour règle de conduite. Il voulut être pour le jeune prince non un courtisan , mais un précepteur. Il entreprit tout de bon de lui enseigner la justice et la vertu, et ne lui épargna point les dures leçons. «Sous ce chaume, dans cette misérable retraite, lui disait-il par exemple, logent le père, la mère et les enfants, qui travaillent tout le long du jour pour subvenir aux frais de votre table somptueuse. » Et lorsqu’on jugea sa tâche accomplie, il prit congé de son élève en ces termes : « Monseigneur, si vous êtes honnête homme, vous m’aimerez; si vous ne l’êtes pas, vous me haïrez, — et je m’en consolerai. »
Lorsque le duc et lâ duchesse de Montausier marièrent leur fille Marie- Lucie , ils se dessaisirent de Rambouillet en faveur de leur gendre , Charles de Crussol, duc d’Uzès. En 1699, un arrêt du parlement adjugea ce domaine à Jean-Baptiste Fleuriau d’Armenonville , directeur général des finances, qui le vendit en 1706 à Louis-Alexandre de Bourbon, comte de Toulouse et duc de Penthièvre. Le second duc de Pentbièvre, Louis- Jean-Marie, dont les vertus et surtout l’inépuisable charité ont laissé de si touchants souvenirs, naquit à Rambouillet le 16 novembre 1725. Il embellit encore cette demeure, où son père avait déjà fait exécuter d’importants travaux. Il éleva notamment dans le parc un élégant pavillon, dit de Saint-Hubert, dont il reste à peine aujourd hui quelques vestiges; puis il céda au roi Louis XVI cette terre, dont la superficie était alors de près de trente mille arpents. Louis XVI x oulut en tirer parti en même temps pour son agrément et pour l’utilité publique. Rambouillet devint un de ses rendez-vous de chasse favoris. Il y fit faire une laiterie dans le genre de celle de Trianon, et y établit, à côté de la faisanderie et du parc aux cerfs, une sorte de ferme modèle où fut élevé le premier troupeau de moutons mérinos qu’on ait vus en France. En 1789, 1 Assemblée constituante attribua Rambouillet à la liste civile.
Les jardins de cette résidence sont très vastes. Ils ont été plusieurs lois remaniés, et ne conservent plus rien de leur ordonnance primitive. Ils corn-
prennent un jardin symétrique, dessiné, dit-on, par le Nôtre, probablement sous les premiers ducs de Penthièvre, et un parc anglais qui établit, pour ainsi dire, la transition entre ce jardin et la forêt environnante. On y voit encore la pièce d’eau en forme de trapèze, creusée par ordre du comte de Toulouse, et dont la superficie est de quatre-vingt-dix arpents. Six îles, couvertes d’un plantureux gazon et ombragées de grands arbres, la partagent en canaux, ou allées d’eau, telles qu’il en existe dans quelques autres grands jardins français, entre autres dans celui de Crillon. Le parc anglais renferme, outre la laiterie qu’affectionnait Marie- Antoinette, divers ornements de fantaisie parmi lesquels on remarque, sous une épaisse et haute futaie, deux sarcophages antiques de l’effet le plus pittoresque.
Parmi les quelques manoirs qui , à l’époque de la renaissance , se transformèrent en châteaux de plaisance et s’embellirent de jardins, je ne puis omettre de mentionner ceux de Chenonceaux et d’Azay-le-Rideau.
Le domaine de Chenonceaux appartenait primitivement à une famille de Marques, originaire d’Auvergne. Le château fort qui s’y trouvait fut rasé sous Charles VIL La seigneurie de Chenonceaux échut ensuite à Thomas Bohier, intendant des finances, qui fît bâtir le nouveau château sur les bords du Cher, et même en partie sur des voûtes couvrant cette rivière. Ruiné par l’expédition d’Italie, le malheureux financier fut encore, après sa mort, déclaré coupable de malversations, et son fils fut condamné à restituer à l’État une somme considérable. En 1533, un accommodement intervint entre François Bohier et François I er , qui voulut bien accepter, pour tout payement, le domaine et le château de Chenonceaux. Le roi visita plusieurs fois sa nouvelle acquisition, mais il en abandonna la jouissance à sa bru, Cathe rine de Médicis, qui avait manifesté pour ce séjour une prédilection particulière. Il n’en fallait pas davantage pour que la célèbre favorite du dauphin, Diane de Poitiers , témoignât le vif désir de posséder Chenonceaux, et Henri, devenu roi, ne rougit pas de lui en faire présent. Catherine, digne élè\ e des marchands florentins dont elle avait reçu le jour, voulut du moins, a\ant de céder la place à sa rivale, faire payer à celle-ci son triomphe en beaux deniers comptants, sans préjudice de la répétition quelle se réservait d’exercer le cas échéant; ce qui ne devait point tarder. Elle mit en a\ant Antoine Bohier, le fils dépossédé de l’intendant des finances, et lui fit obtenir une indemnité considérable, qui fut mise à la charge de la duche~e. à la mort de Henri II , devenue seule maîtresse du pouvoir sous le nom e son jeune fils François II , elle n’eut qu’un signe à faire pour obtenir la res titution en ses mains des joyaux de la couronne et de la terre de Chenonceaux. Elle retrouva ce domaine fort embelli par Diane de Poitiers, qui, se piquant de magnificence, avait dépensé de fortes sommes pour faire rec struire la façade méridionale du château , le relier par un pont de n arches à la rive gauche du Cher, « où se trouvait un svRestre et plan bocage , arrosé de fontaines et verdoyant comme un pré d apyril, sep autour du manoir un jardin ombragé de beaux arbie= et orné de ml
A son tour, la reine mère voulut agrandir et embellir encore cette résidence tant convoitée ; elle transforma le pont en une galerie couverte , augmenta le château de plusieurs corps de bâtiments, et prodigua dans les appartements et dans les jardins les statues, les médaillons de marbre achetés à grands frais en Italie. Chenonceaux passa, au xvii® siècle, dans la famille de Bourbon- Condé, qui le vendit en 1733 au fermier général Claude du Pin. Cette terre appartint ensuite à la maison de Villeneuve. Elle est aujourd’hui la propriété de M me Pelouze, sœur de M. D. Wilson, député d’Indre-et-Loire et gendre de M. Jules Grévy, président de la république. M. Pelouze était le fils du savant chimiste de ce nom. Le château et les jardins de Chenonceaux ont conservé, entre les mains de leurs nouveaux propriétaires, leur caractère artistique et leur ancienne splendeur.
Un désastre analogue à celui qui frappa Jacques Bohier et valut à la couronne la possession de Chenonceaux fit, vers la même époque, passer le domaine d Azay-le- Rideau des mains de Gilles Berthelot, ex-trésorier de
France, condamné à l’exil pour malversation, dans celles de François I er . M. 1 abbé Bourassé appelle le château d’Azay « ce chef-d’œuvre de la renaissance française, que les connaisseurs placent au-dessus des œuvres les plus estimées, à cause de la pureté, de la finesse et de l’originalité des sculptures ^>. Il loue aussi sa charmante situation : « Le calme, l’ombre, le murmure des eaux , une végétation luxuriante , des fleurs , le parfum des bois et des près, le chant de mille oiseaux, tout ici se réunit pour en faire un séjour enchanté. » Confisqué au profit du roi, il y a plus de trois siècles, Azay-le- Rideau fut donné bientôt après à Antoine Raffïn, capitaine aux gardes de François I er . Sous Louis XIII, ce domaine fut acquis par Henri de Beringhen, et sous Louis XVI, par le marquis de Biencourt, dont les héritiers Font conservé. A travers ces vicissitudes, les jardins ont dû changer bien des fois d aspect. Dessinés aujourd’hui à l’anglaise, on pourrait presque dire qu ils réalisent le vœu de la nature. En effet, le système paysager ne pouvait être nulle part plus heureusement appliqué que dans un pays riant et fertile, sur les bords de a jolie rivière d’Indre, et comme accompagnement à un chateau dont on admire plus encore l’élégance que la majesté.