‹ Histoire des jardins anciens et modernesChapitre 35 sur 100 · LES TUILERIES. — LE COURS-LA-REINE. — LE LUXEMBOURG. — RICHELIEU · texte numérisé non relu

LES TUILERIES. — LE COURS-LA-REINE. — LE LUXEMBOURG. — RICHELIEU

Voltaire montre, au neuvième chant de la Henriade, l’Amour appelé par la Discorde au secours de la Ligue, et traversant les airs avec son cortège pour venir enchaîner Henri IV aux pieds de Gabrielle d Estrées. Loisquil approche des plaines d’Ivry, où le héros vient de remporter sur les ligueurs une éclatante victoire,

Il voit les murs d’Anet bâtis au bord de l’Eure ;

Lui-même en ordonna la superbe structure :

Par ses adroites mains avec art enlacés,

Les chiffres de Diane y sont encor tracés.

En effet, Henri II, non content de donner à Diane de Poitiers le magnifique domaine de Ghenonceaux , fit encore reconstruire pour elle le château d’Anet, qu’elle tenait de son second mari Louis de Brezé. Il voulut créer pour celle qu’il aimait d’un amour coupable, et de plus assez étrange, il faut le dire, car Diane était plus âgée que lui de vingt ans, — un palais digne d’être habité par la déesse dont elle portait le nom. V oltaire a donc pu dire, par métaphore poétique, que l’Amour lui-même semblait en axoir « ordonné la superbe structure ». Mais il convient d’ajouter que le dieu, ou plutôt le roi trouva heureusement dans Philibert Delorme un digne ministre de ses galantes prodigalités. La beauté du lieu devait rendre plu» facile la tâche délicate confiée au célèbre artiste. Anet est situé au bord de 1 Eure , dans une des plus fertiles et des plus riantes vallées de cette riche et pittoresque Normandie qui, mieux encore que la Touraine, mériterait d etre appelée le jardin de la France. Sous le rapport architectural,^ le chateau d’Anet, dont, hélas! il ne reste plus aujourdhui que des débris épars. P a “~ e pour un des chefs-d'œuvre de la renaissance 1 . Jean Goujon, le Phidias

1 M. Pfnor en a fait le sujet d’un magnifique ouvrage orné de planches nombreuses, dessinées et gravées avec le plus grand soin. In-folio, Paris, 1866.

français, et Jean Cousin avaient été chargés de la décoration tant intérieure qu’extérieure. Au centre d une des cours s élevait une fontaine surmontée d’un admirable groupe sculpté par Jean Goujon, ce groupe représentait, sous les traits de la duchesse de Valentinois, Diane chasseresse, tenant d’une main son arc, entourant de l’autre bras le cou d’un cerf, et ayant près d’elle ses deux chiens favoris. D’autres statues, figurant toutes les divinités de la Fable, des bustes et des médaillons des hommes illustres de l’antiquité étaient répandus à profusion sur les façades, sous les portiques, dans les cours et dans les jardins. Les bâtiments enserraient une grande cour d’honneur, à peu près carrée, et deux cours latérales plus petites. Sur toute la largeur de ces trois cours s’étendait un vaste parterre divisé en plusieurs compartiments plantés de fleurs, et continuellement rafraîchis par les eaux de deux fontaines jaillissantes. On y descendait d’une terrasse de plainpied avec le rez-de-chaussée du corps de logis principal par un perron en forme de croissant, que Philibert Delorme considérait comme un chefd’œuvre de coupe de pierre. La terrasse surmontait un crypto-portique (ainsi désigné par l’architecte lui-mème). Les trois autres côtés du parterre étaient entourés de galeries soutenues par des arcades. Au milieu de la galerie du fond se trouvait une grande loge à jour, donnant extérieurement sur un bassin circulaire où les eaux tombaient en cascade pour remplir ensuite les fossés qui formaient de toutes parts la clôture du château. Au delà de ces fossés s étendaient deux parcs, dont la superficie totale était d’environ vingt- . quatre hectares. L’un était le Parc -aux -Cerfs, où l’on entretenait des bêtes fauves, afin que la duchesse pût se livrer sans danger au plaisir de la chasse, qu’elle affectait d’aimer passionnément, sans doute pour se donner au moins ce trait de ressemblance avec sa patronne mythologique. L’Eure y promenait capricieusement ses flots limpides et y formait une île qu’on avait nommée 1 île d Amour. Dans l’autre parc étaient la héronnière, les volières, les viviers et 1 orangerie. « Enfin, comme pour expier par la charité un luxe qui avait une coupable origine , Diane avait fondé auprès de sa propriété un refuge pour les pauvres, dont les misères sans cesse sous ses yeux devaient souvent reporter sa pensée sur la vanité des grandeurs et de la richesse. Cet Hôtel-Dieu et un petit couvent de Cordeliers qui était à l’extrémité des parcs ont eu le même sort que le château : tout a été entraîné par le même torrent 1 ... »

Apres la mort de Diane de Poitiers, le château d’Anet fut possédé par Charles de Lorraine, duc d’Aumale. Le mariage d’une princesse de Lorraine avec le duc César de Vendôme, fils naturel de Henri IV, le fit passer dans a famille de ce nom, et il fut longtemps la résidence du duc Louis-Joseph, e \amqueur de A illa-\ iciosa, qui y fit construire le grand escalier qu’on voit dans le seul corps de bâtiment encore existant. De~ la famille de Vendôme, Anet passa à celle de Condé, et fit retour à la couronne après la mort

» Eludes d’architecture en France : Magasin pittoresque, année 1843, p. 197.

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