LES TUILERIES SOUS HENRI IV
du comte d’Eu, qui n’avait point laissé d’enfant. Louis XV le donna au duc de Penthièvre, grand amiral de France. Déclaré propriété nationale en 1790, ce domaine fut aliéné au profit du département d’Eure-et-Loir. Le duc d’Orléans, en 1815, songea à le racheter, mais il recula devant les dépenses qu’il eût fallu faire pour lui rendre son ancienne splendeur. En 1840, Anet appartenait à la famille Passy, qui le vendit à M. de Caraman. Il a été acquis plus récemment par un riche financier, M. Moreau, qui y a fait exécuter d’importants travaux de restauration. Ce fut à Anet que la duchesse de Valentinois se retira lorsque la fin tragique de Henri II laissa le souverain pouvoir à Catherine de Médicis; ce fut là qu’elle mourut bientôt après, triste et délaissée, à l’âge de soixante ans.
La France entrait alors dans cette longue période de guerres civiles, de massacres et d’assassinats qui ne se termina que par le triomphe du Béarnais, et ralentit, sans pouvoir le paralyser entièrement, l’essor des œuvres artistiques. La sombre Catherine elle -même, tout en conduisant les trames compliquées de sa politique à la fois violente et perfide, ne négligeait point les recherches du luxe élégant et somptueux dont le goût semblait inné dans sa famille. On se rappelle le soin qu’elle prit d’embellir Chenonceaux. A Paris, elle abandonna et fit abattre l’hôtel des Tournelles, témoin de la mort du roi son époux. Elle ne tarda pas à se dégoûter aussi du Louvre, qui était moins une résidence royale que le siège même de la monarchie, le centre politique du royaume. Elle ne pouvait s’y soustraire ni aux exigences de la cour ni au tracas des affaires. C’est là qu’elle gouvernait, ou plutôt quelle conspirait, car son règne ne fut guère qu’une longue série de complots. Aussi, quelque ennui qu’elle y éprouvât, ne pouvait-elle s’en éloigner. Elle voulait cependant avoir une demeure qui fût sienne, où elle pût s’isoler et méditer librement , et qui réalisât mieux que nos vieux castels du moyen âge l’idéal de bien-être et de magnificence vers lequel elle aspirait. Elle résolut donc de se faire construire près du Louvre , mais hors des murs de Paris, un palais digne de la nièce de Léon X.
L’emplacement qu’elle choisit était une vaste plaine, appelée autrefois la Sablonnière , et occupée en grande partie, comme on l’a vu plus haut, par des fabriques de tuiles et de poteries, dont on ne comptait que trois en 1372, mais qui s’étaient fort multipliées depuis. Philibert Delorme fut chargé de soumettre à la reine le plan du nouvel édifice , et de diriger les travaux. Le plan quil présenta à la reine mère était grandiose. Il s’associa, pour l’exécuter, Jean Bullant, Germain Pilon et Jean Cousin; malheureusement il mourut en 1570. Du Cerceau, qui reçut la tâche de continuer les Tuileries, en modifia le plan, qui devait subir encore d’autres changements. Puis Catherine, après la saint-Barthélemy, prit en aversion les Tuileries, comme auparavant 1 hôtel des Tournelles et le Louvre, et fit rebâtir, sur remplacement où est aujourd’hui la halle au blé, l’ancien hôtel de Nesle ou de Bohaigne, qui prit alors le nom d 'hôtel de la Reine, et plus tard celui d hôtel de Soissons. Aux Tuileries elle n’avait, du reste, jamais habité que le
seul pavillon de Médicis. Le jardin primitif de ce palais était de peu d’étendue. On l'appelait simplement le jardin du palais de la Reine. Il était dessiné dans le goût italien, avec des plates-bandes historiées ou brodées comme on disait alors, d’arabesques, de chiffres et d’armoiries. Il fut agrandi sous Henri IV , et le plan que le comte de Clarac en a donné dans sa Description du Louvre et des Tuileries nous le montre composé d’un parterre de fleurs divisé en compartiments, qui se trouvait en face du château, et d’un bois coupé par des allées rectilignes , qui bordait le parterre au nord et au sud, et s’étendait à l’ouest jusqu’à la nouvelle enceinte de Paris. Ce bois renfermait une pièce d’eau en forme de parallélogramme. Il était borné au nord par le grand manège bâti sous Charles IX, et au sud par un mur qui longeait la Seine. De ce côté s’élevait la maison Menou , qui fut donnée à vie à Nicolas Poussin par Louis XIII, lorsque ce prince le fît venir de Rome, en 1641, pour lui confier la surintendance et la décoration de ses bâtiments. L’extrémité occidentale du parc était occupée par le chenil, la volière et la ménagerie. L’emplacement du chenil fut donné par Louis XIII à son valet de chambre Renard ou Regnard, qui le transforma en un jardin attenant à celui des Tuileries, auquel il fut réuni par Louis XIV. « Derrière le jardin des Tuileries, dit à ce sujet Sauvai, est planté celui de Regnard, et occupe tout le bastion de la Porte-Neuve. Il consiste en un grand parterre bordé, le long des murailles de la ville, de deux longues terrasses couvertes d’arbres et élevées d’un commandement plus que le chemin des Rondes, d’où l’on découvre une bonne partie de Paris, les tours et retours que fait la Seine dans une vaste et plate campagne, et de plus tout ce qui se passe dans le cours. Depuis 1581 que ce bastion fut construit, jusqu’en 1630, ce fut toujours dans un grand désert en friche, qu’on appelait la garenne aux Lapins , et où avoit été bâti le chenil du roi; mais par brevet du 20 avril de cette année-là, Louis XIII le donna à Regnard à certaines conditions : la première, qu’il le rempliroit de toutes sortes de plantes et de fleurs rares et exquises ; la seconde , qu’il indemniseroit de 2 000 livres le gardien du chenil ; la troisième , qu’il rebastiroit à ses dépens , en un autre endroit, un chenil plus commode; la quatrième, qu'après sa mort, ses héritiers pourroient retirer les plantes et les fleurs qui s’y trouveroient, ou du moins qu’on leur tiendroit compte de la valeur de ces plantes. b Cette donation fut confirmée par un second brevet, où le roi assurait de nouveau Regnard « qu’il ne le déposséderait point de son jardin qu'après l’avoir récompensé de toutes les dépenses qu’il y aurait faites, et que si de son vivant on venoit à l’unir aux Tuileries, dès à présent il lui en donnoit la conciergerie par avance, b
Sous le règne de Henri IV l’intendance du jardin des Tuileries fut confiée à André Mollet, dont il sera parlé au chapitre suivant, et sous Louis XIII, à Jacques Royceau.
Marie de Médicis embellit ce jardin, qui devait être entièrement remanié plus tard par le Nôtre; elle créa au delà de ses murs le Cours-la- Reine,
dont elle méditait de faire un parc magnifique. Nous trouvons encore dans Sauvai des détails précis et pleins d intérêt, tant sur la disposition et 1 ornementation du jardin des Tuileries tel que le laissa Marie de Médicis, que sur le Cours qui le terminait et sur le projet que la mère de Louis XIII avait formé pour l'agrandissement et la décoration de cette promenade, et que sa disgrâce et son exil l’empêchèrent de réaliser.
«^Derrière le palais des Tuileries, dit l’historien des Antiquités de Paris,' est planté le jardin des Tuileries, et au bout celui de Regnard; et quoique le premier soit le plus spacieux de Paris, et le seul qui renferme dans ses murailles un étang, un bois, une volière, une orangerie, quantité d’allées, de palissades, de parterres, avec un écho et un labyrinthe, sa grandeur néanmoins n’est point proportionnée à celle du Louvre. Aussi, a proprement parler n’est-ce que le jardin des Tuileries, et il ne fut fait que pour l’accompagner : ce qui est si vrai, que, du temps de Catherine de Médicis, il n’était point appelé autrement que le jardin du palais de la Reine. »
Le labyrinthe et l’écho dont parle Sauvai étaient un genre d’amusements dont la mode remontait à une époque très ancienne, et se maintint longtemps en Europe.
Les jardins de l’hôtel Saint-Paul et de l’hôtel des Tournelles renfermaient déjà des labyrinthes. Celui des Tuileries fut conservé par le Nôtre. Il était surtout fréquenté par les amoureux, qui se rencontraient par hasard dans ses allées tortueuses, et avaient ensuite toutes les peines du monde à retrouver l’issue de ce dédale : « Si ces cyprès pouvoient parler, dit malicieusement Sauvai, ils nous apprendroient quantité de jolies aventures qu’on ne sçait pas. »
L’écho était situé au bout de la grande allée. Sa forme était celle d’un fer à cheval, de quarante-huit mètres de diamètre. Il était entouré d’une muraille de quatre mètres de hauteur, entièrement cachée sous la verdure, et dont h ouverture était en face de l’allée. On donnait en cet endroit des concerts et des sérénades aux dames qui venaient s’y asseoir. Sauvai parle aussi d un grand « trophée », destiné à servir de fontaine, qui avait été commencé par Ponce, et qui fut ensuite gâté par un autre sculpteur. « C est, dit-il, un gros pied d’estal de pierre, isolé et parallélogramme, qu’on voit posé dessus une plinthe, et élevé d’une hauteur considérable à côté de la principale allée des Tuilleries. Le long de ses quatre faces sont quatre figures, dont deux de Fleuves et deux de Naïades, plus grandes que nature et couchées sur des cruches ou conques marines, touies d’un grand goût et bien dessinées, maniérées, un peu même trop pour des naïades et de simples fleuves, qui ne versent que de l’eau douce et n’ont jamais éprouvé ni bourrasques ni tempêtes. »
Quant au Cours, notre auteur 1 appelle la promenade la plus accomplie qui soit au monde. «Elle est longue, dit-il, de mille cinq cent quarante pas communs, large de cent, environnée de fossés, près des murs de Pans, entre la seine et une campagne très fertile; d’ailleurs partagée en trois