LE LUXEMBOURG AU TEMPS DE MARIE DE MÉDICIS
allées, qui sont de seize cents ormes, dont celle du milieu porte cinquante pas. et les deux autres vingt-cinq chacune. Ce lieu bi admirable a ete entrepris par Marie de Médicis; et, quelque achevé qu il soit, elle 1 aurait bien autrement embelli si elle eust été plus longtemps en France De cette plaine ensemencée de bled, d’orge et d’avoine, bordee d un cote du Cour, et de l’autre du grand chemin de Saint-Germain-en-Lave, elle en auroit fait un grand jardin; prés, parterres, fontaines, canaux, labyrinthes, et toutes les autres variétés qu’on peut désirer dans un jardin s’y serment rencontres, et le tout distribué avec autant d’ordre que d’esprit. Il auroit été termine d’un grand et superbe pavillon, pour servir de retraite et rafraîchissement à Leurs Majestés lorsqu’elles viendraient au Cours. On avoit déjà fait voir à cette princesse plusieurs plans et élévations, tant de ce nouveau jardin que du pavillon, et même, en 1628, elle en arrêta un et qui fut paraphé le 12 mai. De plus, la charge de capitaine et de concierge en avoit été donnée
par le roi un mois auparavant. »
S’il ne fut pas donné à Marie de Médicis de voir s’élever, sur la rive droite de la Seine, le paradis qu’elle avait rêvé, et qui, réalisé plus tard sous une autre forme, devait s’appeler les Champs-Elysées, elle eut, en revanche, la gloire d’attacher son nom à une œuvre non moins belle, plus complète , et qui clôt dignement pour notre pays la liste des grandes créations architecturales de la renaissance. Il s’agit, on le devine, du Luxembourg. Ce fut en 1612, deux ans après la mort de Henri IV, que Marie de Médicis résolut de se bâtir un palais plus commode , plus conforme à ses goûts que le Louvre et les Tuileries. Elle acheta dans ce but, pour 90 000 livres tournois, une vaste propriété appartenant au duc de Piney- Luxembourg *• Elle y ajouta, l’année suivante, la ferme de l’Hôtel- Dieu, contenant sept arpents; un terrain de vingt-cinq arpents, au lieu dict le Boulevard; deux jardins d’une superficie totale de deux mille quatre cents toises, achetés au sieur Antoine Arnaud, et plusieurs autres terrains du clos Vignerei, appartenant, soit à des particuliers, soit aux Chartreux de la rue d’Enfer. Ceux-ci cédèrent à la reine, d’après Malingre, partie de leur grand cloître avec la place de leur moulin à vent, et ils reçurent en échange « trois fois autant de terres, qui vont depuis la porte du monastère jusques au devant du monastère
1 Le contrat de vente, qui est daté du 2 avril 1612, porte « que cet hostel consiste en trois corps d’hostels, cours devant et aussi cour et jardin derrière..., tenant d’un costé aux héritiers et hien tenans de feu maistre Pellerin, vivant lecteur du roy... Item, le pavillon de la ferme appelée la ferme du Bourg, avec ses appartements et dépendances, tenant d’un costé au sieur Montherbu, d’autres aux terres naguère acquises par ledict seigneur vendeur; aboutissant par devant sur la rue de Vaugirard, et par derrière audict parc... Item, le parc dudict hostel, tenant d’une part à messieurs les Chartreux et à la ferme de 1 Hostel-Dieu de Paris, etc... Item, une autre petite maison seize devant ledict hostel de Luxembourg avec jardin d’vcelle maison joignant d’un costé à la maison de M. Duhamel, aboutissant des deux autres costez sur les rues de Vaugirard et de Garancière, et d’autres sur la rue du Fer-à-Cheval et autres... Item, trois arpens quarante-deux perches et demye en hache, attenant à la muraille dicte du parc, hors l’enclos d’vcelluy, tenant d’ung bout à une nommée Laguignarde, d autre à la muraille du pare desdicts Chartreux, aboutissant par devant sur ladicte rue de V augirard... Item, sept quartiez de terre, et une pièce en ce meyme lieu, etc... Item, de cinq quartiez de terre et une pièce aussi assize audict lieu, etc. etc. » (Le Palais du Luxembourg , par M. AlpEde Gisors, gr. in-8°. Paris, 18 47.)
des Carmélites du faux-bourg- Saint-Jacques, et le long de la rue d’Enfer *. »
La reine choisit pour architecte Jacques de Brosse, en lui recommandant de faire en sorte que le nouvel édifice rappelât, par sa décoration extérieure, le palais Pitti, demeure habituelle des grands-ducs de Toscane, dans lequel elle était née. c Mais il n’est pas vrai, selon l’opinion généralement accréditée, dit M. A. de Gisors, que l’un de ces édifices ait été la copie de l'autre. En effet, le plan général des deux palais, l’ensemble des élévations, la décoration et la distribution offrent peu de ressemblance. »
Les constructions ne furent commencées qu’en 1615; mais aussitôt le terrain déblayé, c’est-à-dire dès 1613, les jardins furent dessinés et l’on s’occupa des plantations; en sorte que cette partie des travaux, à laquelle la reine attachait une importance particulière, était déjà terminée avant que le palais pût être habité, c Marie de Médicis, dit le cardinal de Richelieu dans ses Mémoires , acheta le palais du Luxembourg, au faux-bourg Saint-Germain, et plusieurs maisons voisines, pour y commencer un palais, duquel, par avance, elle commença à faire planter les arbres des jardins, qui, ne venant à leur croissance qu’avec le temps qui leur est limité par la nature, sont ordinairement devancés par les bastiments, le temps de l’accomplissement desquels est mesuré à la dépense, et hasté selon la magnificence de celui qui les entreprend. » Ces jardins dépassaient beaucoup en largeur leur dimension actuelle. A l’est, il étaient limités, comme ils l’étaient encore il y a une vingtaine d’années , par la rue d’Enfer ; mais à l’ouest ils se prolongeaient le long de la rue de Vaugirard , jusqu’à l’impasse Notre- Dame- des- Champs 2 ; au sud ils étaient bornés par les dépendances du couvent des Chartreux. Leur magnificence répondait à celle du palais. Deux étages de terrasses, plantées d’ifs et de buis bizarrement taillés, bordées de balustrades et décorées de petites fontaines dont les vasques étaient en marbre de couleur, dominaient le parterre, moins profond, mais plus vaste qu’il n’est de nos jours. Ici des plates-bandes garnies de fleurs entouraient un large bassin, au centre duquel s’élevait un groupe coulé en plomb. « Le jardin, dit Malingre, est embelly d’un beau bois par allée et de deux longues allées couvertes d’arbres ; les parterres sont ornés de grand nombre d’allées et de carreaux représentant diverses figures et inventions des jardiniers. Il y a deux grands bassins de pierre, au milieu une statue jetant de 1 eau en abondance, qui vient du village d’Arcueil, et dont le regard est devant l hostel de Troyes au faux-bourg Saint-Michel. Aussi, pour le même sujet du jardin et d autres offices on a pris les places des fermes de l’Hostel-Dieu, qu on a remplacez d’autres lieux. î>
Les travaux exécutés pour amener 1 eau d’Arcueil au Luxembourg méritent d’être signalés. M. de Gisors les compare aux plus beaux monuments que l’antiquité nous ait laissés en ce genre. Ils furent entrepris en 1613 sous la direction de Jacques de Brosse , et la première pierre du nouvel acqueduc
-Antiquités de la ville de Paris, livre II, p. 402.
2 Depuis rue de Fleurus.
fut posée le 17 juillet, sur les ruines de l’ancien aqueduc romain, par la régente elle-même et par son fils Louis XIII. Tout était achevé en 1624. Cet aqueduc a environ trois cent quatre-vingt-dix mètres de longueur et -vingtquatre mètres de hauteur. Il est composé de vingt-cinq arcades et déverse les eaux de Rongis et des sources avoisinantes dans un canal souterrain long de près de douze kilomètres. Ces eaux sont dirigées en partie dans des réservoirs voisins de la belle fontaine connue sous le nom de grotte de Marie de Médicis. Cette grotte est un des plus charmants morceaux d’architecture ornementale que l’on puisse voir. Elle fut élevée par Jacques de Brosse à E extrémité de l’allée d’eau que bordent deux belles rangées de platanes reliés entre eux par des guirlandes de lierre. Elle était ornée, dans le principe, d’une figure de nymphe tenant une urne d’où l’eau s’épanchait dans un bassin demi- circulaire. On y mit plus tard le groupe, assez médiocre, de Caïn et sa famille , qui est remplacé maintenant par celui du géant Polyphème en proie aux fureurs de la jalousie, et s’apprêtant à écraser sous un bloc de rocher la nymphe Galathée et le berger Acis L
Richelieu dit que Marie de Médicis ne retint pour elle que « la moindre partie » de l’eau amenée d’Arcueil par ses soins , et qu’elle donna tout le reste au public, « les divisant au Collège royal et en plusieurs autres lieux de l’Université. » Cela n’est pas tout à fait exact. La vérité est que près des deux tiers de cette eau furent employés tant pour l’alimentation des bassins et fontaines du jardin que pour le service du palais. L’autre tiers ou un peu plus fut distribué aux quartiers Saint-Michel, Saint-Jacques et Saint-Victor, par quatorze fontaines qui existaient encore il y a quelques années. Mais il paraît que le grand ministre était alors en veine de flatterie : c’était peut-être le moment où il venait de recevoir de la munificence de la reine l’hôtel du Petit-Luxembourg, bâti en 1629, et que Marie de Médicis s’était réservé le droit de racheter moyennant la somme de trente mille livres. Mais, dit Vittorio Siri, quand la régente voulut user de son droit et renvoyer du Petit- Luxembourg M me de Combalet, nièce du cardinal, à qui celui-ci avait donné cet hôtel, on trouva dans le contrat trente mille ècus au lieu de trente mille livres; et à la place de ces mots . ® à la v olonte de la reine mere , ~s> on avait mis ; s à la volonté du roi. ® Or le roi, prié de se prononcer, donna, comme toujours, gain de cause au cardinal-. M de Combalet resta donc au Petit- Luxembourg. Ce palais passa ensuite par voie d'héritage à la maison de Condé,
i En 1863, la ville de Paris a fait elever, a dix -sept mètres au-dessus et au delà des arcades de Jacques de Brosse, un nouvel aqueduc, celui de la V anne, terminé en 1872, et qui est, après le canal de l’Ourcq, le plus considérable des ouvrages des , nés à l'alimentation de la capitale. Le volume moyen des eaux quil amené est d au moins cent mille mètres cubes par vingt-quatre heures. L'altitude de la plupart des sources dont il reçoit les eaux P e rme t de les faire arriver à Paris à quatrevingts métrés au-dessus du niveau de la mer Le conduit principal, partant des environs de Theil (Yonne), aboutit apres un parcoure de près de cent soixante-quinze kilomètres, au réservoir établi dans 1 ’inteneur de Pans, sur le plateau de Montrouge, près du de Monts ’ ouris Cet jmmeDSe
bassin, entièrement couver et construit en meuhere et ciment de Portland, peut contenir trois cent mille mètres cubes d eau. Il se compose de deux étages superposés, divisés chacun en deux parties égales, ce qui forme en réalité quatre bassins indépendants les uns des autres P
s j’emprunte, sous réserve, cette anecdote à M. de Gisors, qui lui-^
( Memorie recondite, tome V II), et n en garantit point l’authenticité.
-même l’a tirée de Vittorio Siri
qui avait un autre hôtel très vaste et accompagné de beaux jardins de Fautre côté de la rue Vaugirard. En 1778 le Petit-Luxembourg fut donné en apanage par Louis XVI à son frère le comte de Provence. Confisqué sous la révolution, il a servi successivement de demeure aux directeurs et aux consuls de la république, puis aux présidents du sénat ou de la chambre des pairs. Le cardinal de Richelieu ne l’habita que fort peu : sans doute il ne le trouvait pas à sa taille. Au maître réel de l’État il fallait des résidences toutes princières. Le ministre de Louis XIII se fit bâtir à Paris le Palais- Cardinal (depuis Palais- Royal), et à Richelieu même un château magnifique.
Richelieu n’était avant lui qu’un hameau composé de quelques chaumières que dominait un petit manoir féodal. Il fit du hameau une ville aux rues droites et spacieuses, et du manoir un palais digne de rivaliser avec ceux des rois. Ce palais, entouré de fossés que remplissaient les eaux delà petite rivière l’Amble, s’élevait au milieu d’un enclos de plusieurs lieues de circuit. Derrière les bâtiments s’étendait un jardin également ceint de fossés, et formé de quatre parterres symétriques. D’autres parterres, tracés au delà du fossé, entouraient une vaste pièce d’eau. Ce second jardin était terminé par une longue galerie décorée de colonnes, de vases et de statues. Tout autour étaient d’autres jardins encore, des potagers, des vergers, des treilles, des massifs de verdure, puis des bois et des taillis à travers lesquels se croisaient de longues allées. Hélas ! le puissant ministre avait, on peut le dire, bâti et planté sur le sable. Toutes ces merveilles de 1 art et de la nature ne devaient point lui survivre. Après sa mort, la ville créée par lui fut abandonnée, et les maisons ainsi que le château tombèrent en ruines. Aujourd hui cette ville est redevenue un modeste village , et le magnifique domaine de Richelieu, vendu et dépecé pendant la révolution, se révèle à peine aux yeux du voyageur par quelques pans de maçonnerie où l’on reconnaît encore les débris d’un palais, et par quelques bouquets d’arbres séculaires, restes des hautes futaies plantées par le grand cardinal !