LE JARDIN DÉLECTABLE DE BERNARD PALISSY
glets dudit iardin. Il y aura en chacune vn cabinet, qui sont en nombre huit cabinets, et un amphithéâtre, qui seront édifiez au iardin , mais tu dois entendre que tous les huit cabinets seront diuersement estoffez, et de telle inuention , qu’on n’en a encore jamais veu ni ouy parler. » On trouvera peut-être que ce passage manque un peu de clarté ; que le style en est diffus et la lecture fatigante. J’en conviens ; je suis même obligé d ajouter que le reste est à l’avenant. Aussi ferai-je grâce au lecteur de la longue et minutieuse description que Bernard Palissy donne de son « jardin délectable ».
Cette sorte d’utopie du jardinage, bien qu'il la présente comme une invention tout à fait neuve « telle qu’on n’en a iamais veu ni ouy parler », n’est, au demeurant, qu’une exagération du goût de l’époque. Bernard Palissy déclare, il est vrai, qu’il ne se soucie point des engins à trappes à l’aide desquels on fait tomber les visiteurs dans l’eau pour s’amuser de leur effroi et de leur mine piteuse; cependant il ne repousse pas absolument ce genre de plaisanteries , et il aimerait assez, par exemple, des statues qui, lorsque le visiteur s’en approcherait, lui verseraient un pot d’eau sur la tête, ou lui appliqueraient en plein visage une éponge bien imbibée. La mode antique de tailler les arbrisseaux en forme d’animaux et même d’hommes d’armes à pied ou à cheval, « et grand nombre de diuerses armoieries, lettres et deuises, » ne lui déplaît point ; mais il préfère de beaucoup le « bastiment de ses cabinets, veu que la chose sera de longue durée et aisée à entretenir ».
Gibier de Serres ne s’abandonne point, comme Bernard Palissy, aux caprices de sa fantaisie; il ne perd pas son temps à décrire par le menu un jardin imaginaire. Il est homme de goût sans nul doute, mais surtout homme de &en& rassis et calme, « homme pratique »', comme on dirait aujourd’hui. Pour lui le jardinage est une branche de l'agriculture, et c’est à ce titre qu’il s’en occupe. « Le jardin, dit-il, excelle toute partie de terre labourable, mesme en ceste particulière propriété, q u ’ü ren d du fruict chacun an et à toutes heures, là où en quelque autre endroit que ce soit le fond ne rapporte qu’une seule fois l’année. » Aussi, avant de parler du jardin d’agrément, qu’il appelle bouquetier, s’occupe-t-il d’abord longuement du jardin fruitier et du potager. Il place en dernier lieu le jardin médicinal : non qu’il le dédaigne,
bien au contraire : c’est à ses yeux le complément et comme le couronnement des c beautés du mesnage à l’honneur du noble père de famiU • adjouste
au vivre des hommes le moven de les • , , ’
... ,, . „ v maintenir en santé et délivrer de maladie ». Mais a afin, dit-il, de le rendre a
, , , .. . c capable de recevoir et nourrir toutes
sortes de plantes médicinales, domesticin a-
’ U ques et étrangères, et qu’à telles com-
modités soyent adioustes de beaux nr nm „
* j . ... ^ menons, il est nécessaire d’y faire
grande despense, laquelle les seuls piq n „ ûc , ^ J
j . t , , . . Rces et grands seigneurs entreprendront. » L ordonnance de ce jardin, tell a m,’-i 1 ,
est très simple, exempte d'ornements et con T “ ^ d ° ’
emploi du terrain. Seulement en vue du meilleur
Il passe très rapidement sur rordonn an „. , .
contente de donner, en les accompagnant a v ^ ^ bou( î uetier * ’ et &e
ne iegendes sommaires , quelques
spécimens des parterres qui ornaient les jardins royaux des Tuileries, de Saint-Germain-en- Laye et de Fontainebleau. Ce sont, ainsi qu'on en peut jueer par quelques-uns de nos dessins, de véritables broderies, d’un dessin extrêmement délicat, et qui, couvertes de fleurs aux nuances brillantes et variées eussent été sans doute d’un agréable effet, vues à vol d’oiseau. Malheureusement ce n’est pas de haut en bas , c’est suivant une direction presque horizontale que l’on contemple un jardin; or, à hauteur d’homme, l’œil saisissait d’autant moins l’ensemble de ces œuvres artistiques, que les proportions en étaient plus développées. Aussi une meilleure entente de la perspective et de l’art décoratif ne devait-elle pas tarder à faire abandonner ces compositions, très jolies sur le papier ou sur le canevas, mais qui, amplifiées, transportées sur le terrain et vues en raccourci, perdaient tous leurs charmes et n’offraient plus au regard qu’un mélange confus de lignes enchevêtrées.
C’est principalement comme répertoire de la flore des jardins au xvi e siècle que le livre des Jardinages mérite d’être lu. Olivier de Serres parle là en simple horticulteur, non en savant. Il est parfaitement informé des procédés réputés de son temps les meilleurs, et il les expose de telle façon que chacun, après l’avoir lu, n’ait plus qu’à s’armer de la bêche, de la serpe et de la serfouette pour faire aussitôt l’application de ses préceptes ; mais il s’abstient d’en donner la théorie et de les justifier autrement que par leurs résultats. De même, lorsqu’il énumère et décrit les plantes qui doivent garnir le potager, le verger, le parterre ou le jardin médicinal, lorsqu il en indique les caractères et les propriétés, il ne songe ni à rectifier ni à compléter les idées reçues ; il se contente de les présenter telles qu elles sont , en se faisant de bonne foi l’écho des erreurs et des préjugés, qui ont cours autour de lui. Et cette naïveté., cette ignorance relative, si l’on veut, est précisément ce qui fait de son livre un tableau fidèle des connaissances do l’époque.
Je regrette de ne pouvoir convier le lecteur à une petite promenade dans le jardin médicinal du bon Olivier de Serres, et lui révéler, le livre en main, bien entendu, les propriétés souveraines, aujourd hui méconnues, des pré cieux végétaux qui le garnissent; il apprendrait, par exemple, que le cheveu de Vénus « est employé aux apozèmes purgatifs, brise la pierre et la gra^elle, faict uriner, est bon contre les morsures des bestes venimeuses, estanche le flux de sang coulant du nés, remplit les places vuides de poil, guérit la teigne, consume les lendes qui viennent en la teste, réconforte les asthmatiques et ceux aussi qui ont la jaunisse » ; que la décoction d’eupatoire <r est bonne contre la dysenterie, morsure des serpents, contre la gratelle et dé mangeaison, désopile le foie, tue les vers, guérit les chevaux poussifs et la toux des brebis, » etc., etc.; que le pain de pourceau (cyclamen europæum ), la presle ou queue de cheval , le pissenlit, le mouron des petits oi-^aux, une foule d’autres herbes que nous foulons aux pieds dans le» champ- ou le bord des chemins, possèdent plus de vertus qu’il n’en faut pour preserver ou guérir de tous maux le genre humain et les animaux serviteur- e
l’homme!... Mais d’autres objets nous réclament : déjà l’aurore du « grand siècle > est levée; déjà s’ouvre pour les jardins une nouvelle ère. Des mains de l’Italie le sceptre des arts passe aux mains de la France, et désormais, pendant plus d’un siècle, les plus beaux jardins du monde ne s’appelleront plus les Jardins Italiens : ce seront les Jardins Français.