ANDRÉ LE NÔTRE
Un seul nom domine toute la période de l’histoire des jardins qui s’étend depuis le milieu du xvn e siècle jusqu’au milieu du xvm e . Ce nom est celui de le Nôtre. Ce célèbre artiste n’est pas une des personnalités les moins intéressantes du règne de Louis XIV. Il naquit à Paris en 1613. Son père, surintendant des jardins du roi, fut heureux de voir se manifester de bonne heure chez André des dispositions conformes à ses goûts et à son ambition paternelle. Cette ambition n’était pas, comme on pourrait le croire, celle de la plupart des hommes qui, occupant un poste honorable et envié, ne désirent rien tant que de se donner leur fils pour successeur. Non : le Nôtre père était passionné pour les arts, et s’il estimait qu’il fût beau d’entretenir et d’embellir les jardins royaux, il trouvait que devenir, par exemple, comme Nicolas Poussin ou Simon Youet, le peintre de Sa Majesté, faire les portraits du roi et de la reine, signer de son nom et transmettre à la postérité des tableaux représent an t, les événements mémorables de son temps, serait bien plus beau et plus glorieux encore. Il décida, en conséquence, que son fils serait un grand peintre, et il le fit admettre dans batelier de Simon Vouet. Là André eut pour condisciples des jeunes gens qui devaient figurer un jour parmi les plus illustres représentants de l’école française : c étaient Lesueur, les frères Mignard et Lebrun.
On ne saurait dire si ses premiers essais furent de nature à confirmer les espérances que son père avait conçues pour lui. Un de ses biographes nous assure quïl aurait pu être un peintre distingué, ce qui est fort croyable. Mais sans doute il aima mieux s’instituer maître dans un genre où nul ne pût lui disputer la première place, que de lutter contre des émules dont il
ne se dissimulait pas la supériorité. H renonça donc à mettre de la couleur sur des toiles de quelques pieds carrés, pour disposer sur de vastes emplacements des masses de verdure et de fleurs. Cette résolution était d’autant plus sensée que la carrière s’ouvrait d’elle-même devant lui. Il était d’usage alors que le fils succédât à son père dans la charge dont celui- ci était investi. Celle d’intendant des jardins était donc acquise à André le Nôtre par droit de naissance. Cette fois du moins le « hasard de la naissance » avait raison. et son élu pouvait défier tous les compétiteurs. Louis XIV le prit en affection et le combla de ses bienfaits. Il s’amusait des façons familières auxquelles le Nôtre se laissait entraîner vis-à-vis des plus augustes personnages , et qui formaient un contraste assez bizarre avec la régularité solennelle de ses conceptions. Ces façons, au surplus, n avaient rien de choquant, et l’on n’oserait même dire si elles n’étaient pas un raffinement de courtisanerie. Rien ne réussit mieux auprès des rois et des grands que les flatteries lancées d’un ton brusque et accompagnées de démonstrations un peu vives. Ils se plaisent toujours à voir là les mouvements d’un cœur qui ne sait pas modérer son enthousiasme.
Après avoir montré ce que son seul génie le rendait capable d’accomplir, le Nôtre obtint du roi la permission de voyager en Italie pour visiter les jardins si renommés de ce pays. « Il n’y trouva rien qui fût digne de son attention, dit M. Ed. André, et revint non seulement sans y avoir rien appris, mais après avoir tracé dans son style les plans de deux belles résidences de ce temps-là, les villas Panfdi et Ludovisi. »
A Rome, le pape Innocent XI accueillit le Nôtre avec une extrême bonté, se fit montrer en détail les plans des jardins de Versailles et en loua hautement la richesse. Aux compliments flatteurs du souverain pontife, le Nôtre ne se tint pas de joie.
« Ah! s’écria-t-il, je ne me soucie plus maintenant de mourir, j’ai vu les deux plus grands hommes du monde : Votre Sainteté et le roi mon maître !
— Il y a une grande différence, repartit modestement le chef de l’Eglise : le roi est un grand prince victorieux, et je ne suis qu’un pauvre prêtre, serviteur des serviteurs de Dieu. Il est jeune et je suis vieux. »
Alors le Nôtre, frappant familièrement sur l’épaule du pontife : <r Vous, mon révérend Père ! vous vous portez à merveille, et vous enterrerez tout le sacré collège! »
Puis, comme le pape souriait avec bonhomie de cette boutade, le Nôtre, oubliant toute retenue, lui sauta au cou et l’embrassa avec effusion. Rentré chez lui, il n'eut rien de plus pressé que d’écrire à son ami Bontemps, valet de chambre du roi , pour lui raconter de point en point toutes les circonstances de cette mémorable entrevue. La lettre fut lue au petit lever, et je laisse à penser si l’on en fit des gorges chaudes. Le duc de Créqui ne voulut pas croire que le Nôtre eût poussé le sans-façon jusqu’à embrasser le pape, et offrit de parier mille louis que cet épisode était de pure invention. « Ne
pariez pas, lui dit le roi; vous perdriez. Quand je reviens d’une campagne, le Nôtre m’embrasse ; il a bien pu embrasser le pape. s>
En 1665, Louis XIV accorda à le Nôtre la croix de Saint-Michel et des lettres d’anoblissement. Il voulait y joindre des armoiries ; mais le Nôtre lui déclara qu’il avait déjà les siennes : trois limaçons surmontés d’une pomme de chou ; et il ajouta , cette fois en homme qui sait son monde : « Comment pourrais-je, Sire, oublier ma bêche? Ne lui dois-je pas toutes les bontés dont Votre Majesté m’honore? » Louis XIV avait anobli du même coup le jardinier et le jardinage. Les plus grands personnages tinrent à honneur de recourir au talent de le Nôtre, et leur considération fut acquise à un homme dont le roi faisait tant de cas. M me de Sévigné aimait à causer avec lui de Gouville et des Chaulmes ; Boileau lui demanda plus d’une fois des conseils pour son jardin d’Auteuil ; Lamoignon l’emmenait à Baville ; Bossuet luimême causait volontiers avec lui et se mettait pour un moment à aimer les plantes. On peut s’en étonner, si l’on songe que le jardinier du grand évêque de Meaux lui disait un jour : « Si je plantais des saint Augustin et des saint Chrvsostome , vous viendriez les voir ; mais pour vos arbres , vous ne vous en souciez guère. »
A un âge avancé, le Nôtre demanda la permission de résigner sa charge et de finir ses jours au sein du repos. Louis XIV la lui accorda, mais en lui faisant promettre de revenir le voir de temps en temps. Le Notre promit et tint parole. Un jour il vint visiter le roi à Marly. Louis XIV voulut lui faire en personne les honneurs des jardins de cette résidence nouvellement créée par Mansard, et il le fît monter avec lui dans sa chaise, ainsi que le célèbre architecte. î Ah! que mon bonhomme de père, dit le Nôtre, ouvrirait de grands yeux s’il vivait encore et qu’il me vît assis dans ce carrosse auprès du plus grand roi de la terre! — 11 faut convenir, ajouta-t-il, que Votre Majesté traite bien son maçon et son jardinier ! »
André le Nôtre mourut à Paris en 1700; il était âgé de quatre-vingt-sept ans. On peut voir au Louvre son buste, sculpté par Lovsevox.
Quand le Nôtre parut, l’art des jardins, réduit à la reproduction, mitigée par quelques variantes, des modèles laissés par les anciens, n avait pas d’existence propre et semblait attendre un législateur. Le Nôtre se dit qu il serait ce législateur. Les jardins qu’on admirait le plus au temps de sa jeunesse suppléaient mal au défaut d’ensemble et d harmonie par une profusion d'enjolivements d’un goût souvent contestable. Il était aisé de voir que nulle règle, nul principe général n’avait présidé à leur ordonnance; que le sentiment de ce que j’appellerai le beau dans l’espace avait manqué à leurs auteurs.
ce sentiment du beau dans l’espace, de l’élégance dans la majesté et dans la régularité, le Nôtre le possédait au plus haut degré. Ce fut là son génie. Il eut d’ailleurs le bonheur de vivre en un temps et dans un monde °u régnaient souverainement le goût de la magnificence, la religion du dé corum , le culte des grandes lignes et des formes compassées.
Le Nôtre ne fut point, comme on le croit communément, le créateur d un r 10
genre nouveau. Celui qu’il a, si on peut ainsi dire, naturalise en France, et auquel son nom est resté attaché, n’est autre que le genre classique, celui du siècle d’Auguste et de la renaissance. Loin de rompre avec la tradition le Nôtre en fut , au contraire, dans les temps modernes, le représentant le plus éminent, et sa supériorité sur ses devanciers immédiats vient de ce que. disciple fidèle des maîtres anciens, il sut s’inspirer de leurs leçons sans copier leurs œuvres. Il n’employa guère dans ses compositions que des éléments dont l’usage était dès longtemps consacré; mais il les employa d’autre façon qu’on ne faisait avant lui. Un de ses biographes, M Périès, commet donc une grave erreur lorsqu’il dit, en parlant de la réforme accomplie par le Nôtre : «C’est alors qu’on Vit, .pour la première fois , des portiques , des grottes, des berceaux, des treillages, des labyrinthes orner et varier le spectacle des jardins. » Nous savons de reste que tous ces ornements n’étaient rien moins que nouveaux; seulement le Nôtre leur donna des proportions imposantes ; il en régla méthodiquement la distribution; il fit jouer, dans l’ordonnance de ses jardins, un rôle important et souvent très heureux aux grands ouvrages d’art tels que les terrasses, les escaliers, les rampes, les balustrades et les bassins. Les arbres eux-mêmes devinrent entre ses mains les matériaux d’une architecture nouvelle; il les
disposa en hautes murailles, en longues galeries, en voûtes, en colonnades. En un mot, il imprima aux jardins un caractère vraiment monumental, et il aurait pu écrire comme Cicéron : Magnifcentissimos hortos ædificavi : « J ai édifié des jardins d’une magnificence inouïe.» C’étaient bien, en effet, de somptueuses constructions, d’immenses palais de verdure en harmonie avec les palais de pierre et de marbre dont ils formaient le complément. Tout y était préparé, non seulement, comme le dit Charles Blanc, pour une promenade grave et solennelle, mais pour des réunions nombreuses et brillantes, pour des fêtes d’une splendeur toute royale.
Lorsqu’au dix -huitième siècle on se mit à célébrer sur tous les tons « les charmes de la nature », on ne trouva pas d’expressions assez mordantes et assez énergiques pour railler et honnir les grandes conceptions de le Nôtre. Parce qu’il avait aplani le terrain, transformé les coteaux en terrasses, les escarpements en rampes ou en talus, taillé en haies et aligné les arbres, dessiné au compas et au cordeau les boulingrins et les plates-bandes et enfermé lés étangs dans des murs de pierre, on ne manqua pas de dire qu’il avait massacré la nature en assujettissant tout à la règle et à l’équerre du maître maçon, préféré la froide symétrie des figures géométriques aux beautés sublimes de la nature, etc. Ces reproches ont été souvent répétés de nos jours, et peuvent se résumer tous en ce simple axiome : « Le style de le Nôtre, c’est le style ennuyeux. » Pourtant, si l’on veut prendre la peine de réfléchir, on verra que ces critiques sont beaucoup trop absolues; que l’on passait, comme il arrive toujours en pareil cas, de l’extrême engouement à l’extrême dédain, et que, quant à nous, nous ne jugeons si sévèrement les
jardins du siècle de Louis XIV qu’en vertu de nos idées modernes et de nos