LES HAUTES TERRASSES A VERSAILLES
mœurs démocratiques. Le jardin anglais ou jardin paysager répond parfaitement à ces idées et à ces mœurs, parce qu’il réalise auprès de la maison un abrégé de la nature champêtre, où le citadin affairé vient chercher le silence, le repos et la solitude: solitude relative au moins; parce qu’il peut être établi à peu de frais; parce qu’il renferme dans un espace restreint une assez grande variété d’aspects, et qu’au besoin on parvient aisément à en dissimuler l’exiguïté par d’innocents artifices. En un mot, c’est par excellence le jardin privé. Comme jardin public exécuté sur une grande échelle, il offre sans doute une promenade fort agréable , en tant que chacun y vient pour son compte et se soucie plus d’éviter les autres promeneurs que de se mêler à eux; mais je défie qu’on y donne une fête réunissant, pour un même spectacle et pour des réjouissances communes et simultanées, un grand concours de monde. Or c’est précisément à des fêtes de ce genre que les jardins du dix-septième siècle étaient destinés; c’étaient, ne l’oublions pas, des jardins royaux; et tout royaux qu’ils sont restés, nous sommes encore bien heureux de les trouver pour nos solennités populaires, car ils se prêtent seuls aux beaux effets d’illuminations, de jets d’eau et de feux d’artifice qui font tous les frais de ces réjouissances.
Visitez seul, un jour de semaine, le parc de Versailles : infailliblement, et dès les premiers pas, l’ennui vous saisira dans ces grandes allées, sur ces terrasses bordées d’arbres verts taillés en pièces d’échiquier, au milieu de ces groupes de personnages et de monstres mythologiques en pierre et en métal. Mais si vous voyez ce même parc lorsqu’une foule élégante inonde
ses avenues et que 1 eau jaillit de toutes parts en gerbes irisées; ou si plutôt "vous vous le représentez en imagination tel qu’il était quand le grand roi tenait sa cour au château, quand il recevait et fêtait dans ce jardin la noblesse du royaume et les ambassadeurs étrangers; si au public de nos jours \ous substituez le beau monde d’alors, c’est-à-dire des dames en robes de satin, de velours et de brocart, des seigneurs en habits de couleurs éclatantes, chamarrés de broderies et de cordons, l’épée au côté, le chapeau empanache sur la tête; si vous y mêlez des officiers et des soldats en brillants uniformes, faisant la baie autour du roi, des princes et des princesses, des cavaliers caracolant aux portières des chaises et des carrosses, des gondoles aux voiles armoriées glissant sur les pièces d’eau et sur le canal, vous conviendrez qu’au temps où ils furent faits, les jardins de le Nôtre avaient leur raison d’être, et que ce grand artiste eût mal compris son rôle d’architecte et de jardinier royal, s’il les eût faits autrement
Reconnaissons donc avec Charles Blanc qu’il n’a pas mérité les dédains qu on affecte aujourd hui pour sa mémoire; q Ue se3 qualités fur ent siennes et que ses defau s lu, vinrent de son siècle. « Au service de Louis XIV, dit Charles Blanc, ,1 exprima le faste et l’orgeuil monarchiques; mais il donna dans 1 abus de son art a force de se conformer au caraclère <r un prince qui, toujours en scene, toujours roi, s’était condam né à une éternelle magnificence. Comme les courtisans de Versailles, l es arbres de le N6lre durent
obéir à l'étiquette; il leur fallut subir la tyrannie du compas, de l’équerre et du croissant. »
En résumé, les compositions de le Nôtre sont à peu près, en fait d’art des jardins, ce que sont les tragédies de Racine en fait de poésie dramatique. Les premiers ont été abandonnés ainsi que les secondes pour des œuvres plus conformes à la nature. Le dessin capricieux et pittoresque des jardins anglais s’est substitué au dessein symétrique et magistral des jardins français en vertu des mêmes théories qui ont fait prévaloir sur la lègle des trois unités, sur la division méthodique et sur le rythme sévère de la tragédie les formes libres et la division arbitraire du drame moderne.
Mais les amis des belles-lettres, en accueillant les saines productions des nouvelles écoles, ne dédaignent pas de retourner parfois aux sources pures où s’est abreuvée leur jeunesse. De même l’amateur de beaux jardins se plaît à parcourir les allées sinueuses de ces parcs modernes où la nature semble s’être parée spontanément de sa plus fraîche verdure et de ses plus belles fleurs ; mais si le spectacle des grands jardins que nous a légués le xvn e siècle lui cause une impression différente, cette impression n’est ni moins vive ni moins profonde. Il n’était captivé tout à l’heure que par la beauté d’un paysage anonyme dont il lui importait d’autant moins de connaître l’auteur, que l’illusion de la nature était plus complète. Il admire maintenant une œuvre tout humaine, où la nature n’a qu’une part secondaire, tandis que l’art y déploie toute sa magnificence, et il aime à y retrouver, avec le souvenir de l’époque dont elle porte l’empreinte, celui de l’homme qui l’a créée. Car il ne dépend pas toujours de nous d’être oublieux et ingrats. A travers nos changements d’opinions et de systèmes, il est des choses qui demeurent et des noms qui s’imposent à notre souvenir. C est pourquoi, tout en médisant de la tragédie, on lit toujours Corneille et Racine, et on les applaudit encore lorsqu’ils sont dignement interprétés ; cest pourquoi aussi, en dépit du dédain que nous affectons pour les jardins classiques, nous avons sagement respecté les plus remarquables, et retenu le nom de celui à qui nous les devons. Il y a plus : on compte par centaines les hommes qui se sont immortalisés dans toutes les autres branches de 1 activité humaine. Le Nôtre est le seul qui ait conquis, en dessinant et en plantant des jardins, une impérissable célébrité. Ce fait est plus éloquent que tous les panégyriques.