BUTTE MONTMARTRE AU XVII» SIÈCLE
honnêtes gens, d’où l’on jouit du même air, et presque de la même vue; mais il ne s’y trouve plus de lieux écartes ou d allées couvertes. Celui des prêtres de la Doctrine chrétienne n’est pas moins bien situé, excepté qu’il est fort petit. »
Sauvai mentionne encore bien d’autres jardins où les « honnêtes gens d étaient admis : celui de Sainte -Geneviève, celui des Célestins, celui de 1 Arsenal, c terminé d’une allée longue de quelque trois cent trente toises, attachée d’un bout à la Bastille, de l’autre à la Seine, et placé dans une des plus agréables vues qu’on sauroit imaginer; » puis ceux du Temple, de Saint- Martin, des capucins du Marais et de l’hôtel de Guise, « ouverts en tout temps à toutes sortes de personnes. » Il décrit aussi quelques jardins privés, entre autres celui qu’un « oculiste illustre », Thévenyn, avait établi près de la porte Richelieu , sur l’emplacement de l’énorme pâté de maisons compris aujourd’hui entre la rue de Ménars et le boulevard des Italiens, et qui se trouvait alors à une extrémité de Paris. Les héritiers de Thévenyn l’avaient vendu au président de Ménars, qui l’agrandit « en y ajoutant le fossé de la ville, qu’il fît élever en forme de terrasse. »
« Ce jardin, dit notre historien, mérite d’être décrit autant à cause de sa figure bizarre et galante tout ensemble, que pour la quantité, la grosseur et la rareté de ses fruits. Sa longueur est de trente-quatre toises, et sa largeur de trente-deux, et il est fait en forme de lozange. Il est entouré de quatre allées bordées d’un côté de phvllirea, qui en cachent les murailles, et de l’autre côté de contre- espaliers à l’appui, que soutient une haie de pieux maillés de lattes, d’où sortent des branches étendues comme les doigts d’une main ouverte, ou les branches d’un éventail. Aux coins du jardin sont des cabinets fort touffus. Dans le reste, il y a un parterre avec quantité d’arbres fruitiers de trois pieds de haut seulement, mais chargés les uns de fruits hâtifs, les autres de tardifs; les uns d’été, les autres d’hiver, que la Provence, la Touraine et les autres provinces du royaume produisent séparément, et que nos jardiniers ont assemblés à Paris et comme naturalisés. Ces belles choses sont terminées par un grand canal et par les murs de la ville. Enfin sa situation est si agréable, que de tous les endroits on y découvre une grande campagne, terminée de Montmartre, petite montagne couverte de moulins, d un village, d un dôme, d’une église, d’un couvent de bénédictins, et que les yeux ne sauroient considérer sans plaisir, ni sans y monter et descendre plusieurs fois. »
Je terminerai ce tableau par la description d’un jardin que Sauvai déclare u niqu e en son espèce. C’était celui de Reuilly , « petit hameau uni de nos jours (c’est toujours Sauvai qui parle) au faux-bourg Saint-Antoine. Quelques gens l’ont appelé la Folie de Rambouillet , parce qu’il appartient à un homme d’affaires ainsi appelé, qui la fait planter et se plaît à le cultiver. Dans ce jardin se trouvent des allées de toutes fîg UreS; et en quantité . leg unes formen t
des pattes d’oie, les autres des étoiles ; quelques-unes sont bordées de palissades, d'autres d arbres. La principale, qui est d’une longueur extraordi-
lob
naire . conduit à une terrasse élevée sur le bord de la Seine ; celles de traverse se vont perdre dans de petits bois, dans un labyrinthe et autres compartiments : toutes ensemble forment un réduit si agréable, qu’on y vient en foule pour se divertir. Dans des jardins séparés se cultivent en toute saison un nombre infini de fruits, dont la saveur et la grosseur ne satisfont pas seulement le goût et la vue , mais même sont si beaux et si excellents , que les plus grands seigneurs sont obligés de faire la cour au jardinier quand ils font de magnifiques festins, et même le roi lui en envoie demander. En un mot, on parle des fruits de Reuilly comme de ceux des Hespérides, hormis que, pour en avoir, on ne court pas tant de hazards. »
Ces détails font voir qu’au commencement du règne de Louis XIV, la culture des arbres à fruits était pratiquée avec beaucoup d’intelligence et de soin, mais seulement par un petit nombre d’amateurs; et il fallait que les vergers royaux ne fussent pas les plus riches et les mieux entretenus de France pour que le roi se vît obligé de recourir au jardinier de Reuilly lorsqu’il voulait se passer le luxe d’un dessert exceptionnel. Louis XIV ne pouvait tolérer longtemps un pareil état de choses. Il fallait qu il eût à son service un jardinier sans rival, de même qu’il avait déjà des architectes, de» peintres, des sculpteurs et des poètes incomparables. Le Nôtre n était pas un jardinier dans le vrai sens du mot : c’était, comme on sait, un architecte en jardins : — la langue française, comme je Fai fait remarquer au commencement de ce livre, n’a-pas de nom pour cette profession artistique — Louis XIV frappa du pied la terre, et il en fit sortir un horticulteur tel qu’il le voulait : ce fut Jean de la Quintinie. Né à Chabanais, près d An goulême, en 1626, la Quintinie appartenait à une excellente famille qui le destinait au barreau. Mais les fleurs de rhétorique et les discussions juri diques avaient infiniment moins d’attraits pour lui que les fleurs des par terres et l’étude du règne végétal. Il ne laissa pas pourtant de pousser assez loin ses humanités pour devenir, au sortir du collège, le précepteur d un jeune gentilhomme du nom de Tambonneau, qu il accompagna dans u voyage en Italie. Là sa passion pour la botanique s accrut à mesure qu 1 s’initiait aux secrets de cette science. Au retour, M. Tambonneau (oi Tambonneau) trouva que la Quintinie s’entendait mieux encore à eu t des plantes et à orner des plates-bandes qu à culti\er et orner 1 esp son fils, et il lui confia la direction de ses jardins. Placé ainsi sur le terrain qui lui convenait , la Quintinie fit merveilles , sa réputation ^ bientôt, non seulement en France, mais jusqu'en Angleterre. Il fut pre= c n e au grand Condé, qui prenait plaisir à s’entretenir avec lui et le chargea . de mettre en bonne voie les cultures de son magnifique domaine de Lhan 1 y • Puis le roi d'Angleterre Charles II lui fit offrir la direction de ses jardins avec un traitement considérable. La Quintinie refusa . Loui- XI mait surintendant de ses vergers et potagers. Dès lors les légumes
1 Oq dit aujourd’hui un « architecte paysagiste », parce que tous les jardins que Ion jardins « paysagers » ; mais il n’en était pas ainsi au xvu* siée e.
fruits du roi furent, comme il convenait, les plus beaux de tout le royaume. L’horticulture doit de grands progrès à la Quintinie, qui représente, au xvu e siècle, le côté utilitaire et gastronomique de l’art des jardins, comme le Nôtre en personnifie le côté esthétique.
On croit qu’un seul des écrits de la Quintinie fut imprimé de son vivant : c’est le Traité des jardins fruitiers et potagers (in -4° avec figures, Amsterdam). On a en outre de lui : Instructions sur les jardins fruitiers et potagers , avec un Traité des orangers, et Réflexions sur l’agriculture. Ces ouvrages ont eu en France plusieurs éditions et ont été traduits en diverses langues , notamment en anglais par Evelyn et par Loudon et Wyse.
Louis XIV appréciait hautement le mérite de la Quintinie. A Versailles, il allait passer dans le potager des heures entières à s’entretenir avec le savant horticulteur, à se faire expliquer les procédés du jardinage, souvent même à façonner des arbres de sa royale main, comme autrefois Childebert, et lorsque la Quintinie mourut, le roi dit à sa veuve, qui lui fut présentée : « Madame, nous venons de faire une perte que nous ne pourrons jamais réparer. »