‹ Histoire des jardins anciens et modernesChapitre 45 sur 100 · VAUX. — SCEAUX. MEUDON. CHANTILLY. SAINT-CLOUD · texte numérisé non relu

VAUX. — SCEAUX. MEUDON. CHANTILLY. SAINT-CLOUD

Revenons à le Nôtre. Si, par les raisons que j’ai dites au chapitre précédent , on ne peut admettre que les jardins de Vaux aient été son premier ouvrage, il est du moins fort probable que ce furent les premiers qu’il créa de toutes pièces. Aux Tuileries, à Saint- Germain, à Fontainebleau, il n’avait eu qu’à modifier en tout ou en partie des jardins déjà existants; là il avait tout à faire. Il put donc donner librement carrière à son génie : d autant que ni l’or ni l’espace ne lui furent marchandés. Vaux n était qu un manoir très modeste et très insignifiant lorsque Fouquet en prit possession. Pour le transformer en une demeure princière, le surintendant des finances n’y dépensa pas moins de quinze millions ; il alla même jusqu à dix-huit, au dire de quelques historiens. Le terrain livré à le Nôtre avait six cents arpents de superficie. Trois villages furent rasés pour faire venir de cinq lieues à la ronde des eaux vives distribuées dans les fossés, dans un canal, dans des réservoirs et dans des bassins aux jets innombrables. De grands arbres furent apportés des forêts voisines et replantés en hautes futaies et en longues avenues. En quelques semaines, le parc fut peuplé de gibier, le canal de poissons énormes, et les parterres se garnirent des fleurs les plus rares, les terrasses, les rampes, les salons de verdure furent décorés d'une profusion de portiques , de statues , de vases en marbre et en bronze. Le château , bâti par Levau, fut décoré par Lebrun de magnifiques tableaux. Partout étince laient l’or, l’argent et le cristal. D’ingénieux mécanismes, des trucs , comme on dirait aujourd’hui, cachés sous les parquets ou au-dessus des plafonds, pouvaient, sur un signe du maître, faire monter ou descendre dans les salle» des tables toutes servies.

Ce fut au palais et dans les jardins de Vaux que Fouquet offrit au roi a fête célèbre à la suite de laquelle il fut arrêté et jeté en prison. Les mémoires du temps, notamment ceux du marquis de Dangeau, en font connaître merveilles vraiment féeriques. Six mille personnes, parmi lesquelle..

toute la cour, la fleur de la noblesse, les ambassadeurs, y avaient été invitées. On tira une loterie où tous les billets gagnaient, et dont les moindres lots étaient de grand prix. Des barques dorées , montées par de jeunes et belles nymphes brillamment parées , y joutèrent sur le canal. Au jeu des eaux, qui fut à peine égalé plus tard par celui de Versailles, succéda un feu d’artifice où l’on vit dans les airs le château de Vaux, un berceau porté par des génies, et des girandoles de flammes tellement éblouissantes, que le parc, les jardins et les appartements en furent éclairés comme en plein jour. Après le souper , dont chaque service parut descendre du ciel ou surgir de dessous terre, il y eut une chasse aux flambeaux, puis un lansquenet pour lequel chaque gentilhomme avait trouvé nulle pistoles sur la cheminée de sa chambre.

En quittant Vaux, Louis XIV dit à Fouquet : « Je n’oserai plus vous recevoir chez moi : vous y seriez trop mal logé. » Quelques jours après, Fouquet était logé dans un cachot. On a dit que le roi avait cédé à un sentiment d’envie, ne pouvant souffrir qu’un sujet osât lutter avec lui de magnificence et de prodigalités. On a bâti aussi tout un roman sur une prétendue rivalité d’amour entre Louis XIV et Fouquet. La vérité est que depuis cinq ans Louis XIV s’essayait dans son rôle de souverain « en conspirant contre son ministre , dit Sismondi, comme s’il n’eût pas été le plus fort. » Fouquet fut traité luimême comme un conspirateur. Ce n’était en réalité qu’un intendant infidèle, qui puisait largement dans les coffres de son maître et embrouillait les comptes afin de dissimuler ses larcins. Il fut enfermé dans la citadelle de Pignerol, où il mourut après dix-neuf ans de captivité. Le château de Vaux appartient aujourd’hui à M. Sommier.

Colbert, qui n’avait pas été étranger à la perte de Fouquet, et qui lui succéda dans la charge de surintendant des finances, renouvela, mais impunément, ses fastueuses prodigalités au château de Sceaux. La fondation de cette demeure seigneuriale remontait au xiv e siècle. On l’attribue à Adam de Cellis. En 1580, Sceaux fut vendu à Louis Pothier de Gèvres, qui le transmit à son fils Antoine Pothier. Ce fut au profit de ce dernier que le domaine de Sceaux fut érigé en châtellenie et, douze ans plus tard, en baronnie. Lorsque Colbert en devint propriétaire, il abattit l’ancien édifice, qu’il remplaça par un palais, et fit planter par le Nôtre des jardins et un parc magnifiques. Il reçut, lui aussi, Louis XIV dans cette résidence. Son fils, le marquis de Seignela^ , eut le même honneur. Ce dernier étant mort en 1700, <r M. le duc du Maine, dit Saint-Simon, acheta des héritiers la belle et délicieuse maison de Sceaux, où M. Colbert et beaucoup plus M. de Seignelay avoient mis des sommes immenses. Le prix fut de neuf cent mille livres, qui allèrent bien au million avec les droits. Les héritiers en conservent beaucoup de meubles et pour plus de cent mille livres de statues dans les jardins. »

Alors commença pour le château de Sceaux une ère brillante et joyeuse : une cour composée de ce que la noblesse et les lettres avaient de plus illustre s’y forma autour de la duchesse du Maine. « Ce ne furent que nuits

LES JARDINS FRANÇAIS. — LES JARDINS ANGLAIS lg9

blanches en loterie, jeux, illuminations, feux d’artiâce, en un mot. fêtes et fantaisies de toute sorte et de tous les jours. » Les revers et la captivité du duc mirent fin à ces réjouissances. Sceaux devint la propriété du comte d'Eu. puis du duc de Penthièvre. Florian, l’ami de ce prince philanthrope, y composa ses plus gracieux ouvrages, et revint y mourir en 1794. La commune de Sceaux, qui avait embrassé avec ardeur la cause de la révolution, célébrait alors dans le parc des fêtes patriotiques, où la foule accourait des environs et de Paris même. La Convention songea un moment à établir en ce lieu une école d’agriculture ; mais ce projet fut abandonné par le Directoire, et le domaine de Sceaux fut vendu en 1798, comme propriété nationale, à un citoyen nommé Lecomte, qui fit démolir le château, raser le parc et les cascades, combler le canal, et transformer le tout en une vaste ferme. M Ue Lecomte apporta cette ferme en dot au général Mortier, plus tard maréchal de France et duc de Trévise. L’État s’était réservé les statues qui ornaient les jardins et les galeries, et qui furent transportées dans divers musées. Il ne resta debout que quelques bâtiments faisant partie des communs et le jardin de la ménagerie. Cette portion du domaine fut rachetée en 1799 par une société de spéculateurs, et devint un bal public fort achalandé. C’est là ce qu’on nomme aujourd’hui le parc de Sceaux.

Ce parc est assez agréable : de la terrasse, la vue s’étend au delà des coteaux de l’Hay ; on domine le vallon de Fontenay et celui de Bourg-la-Reine. De magnifiques allées invitent le promeneur; une fraîche pelouse et quelques plates-bandes assez bien entretenues les séparent. Il n’v faut plus chercher aucun des chefs-d’œuvre dont Puget et Girardon avaient semé les bosquets de Colbert. Tout au plus remarquera- 1- on, au milieu d’un rond de gazon, un piédestal fort simple, surmonté d’une urne tout aussi simple. C’est un tombeau, le tombeau du chat favori de la duchesse du Maine. L’épitaphe, maintenant effacée , disait :

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