LE JARDIN DES HESPERIDES. — LE PARADIS DE QUETZALCOATL
Il est si vrai que les jardins symbolisent pour l’homme le beau et le bon dans leur plus haute expression et dans leur alliance la plus intime, que lorsque les voyants, les prophètes, les poètes, les instituteurs des peuples ont voulu donner une idée du séjour de la félicité suprême, ils n’ont jamais imaginé autre chose qu’un jardin paré de toutes les merveilles de la nature et embelli par les chefs-d’œuvre de l’art. Toutes les mythologies antiques donnent pour demeure d’outre -tombe aux héros, aux sages, aux justes, des jardins. Les champs Élyséens des Grecs et des Latins ne sont pas autre chose. Virgile y fait descendre le pieux Énée, conduit par la sibylle auprès de son père Anchise, pour s’entretenir avec lui des destinées futures de sa race. Le héros troyen traverse d’abord le sombre Ténare, où les méchants subissent la peine de leurs forfaits ; puis il pénètre dans les lieux enchanteurs réservés aux âmes des gens de bien.
Devenere locos et lætos et amœna vireta Fortunatorum nemorum sedesque beatas.
Là, sur de verts gazons, parmi les bois de myrtes et de lauriers, les Élyséens se livrent aux plaisirs de la palestre, de la lutte, de la danse, de la musique.
Pars in gramineis exercent membra palestris,
Conlendunt ludo et fulva luctantur arena ;
Pars pedibus plaudunt choreas et carmina dicunt.
Ce sont ceux qui ont su conserver leur innocence et servir modestement les dieux, ceux qui sont morts en combattant pour la patrie, ceux qui ont
LES JARDINS DANS L’ANTIQUITÉ 19
doté l’humanité d’arts agréables et d’industries utiles, ceux enfin qui ont laissé sur terre le souvenir de leurs bonnes actions :
Hic manus, ob palriam pugnando ruinera passi,
Quique sacerdotes casti dum vita manebat,
Quique pii rates, et Phæbo digna locuti,
Inrentas aut qui vitam excoluere per artes,
Quique sui memores alios fecere merendo.
Une partie du bienheureux séjour est réservée aux âmes qui. après avoir bu avec les eaux du fleuve Léthé l’oubli profond du passé, doivent revoir la lumière du jour et prendre part de nouveau aux luttes de la vie terrestre. Les Élvséens errent d’ailleurs à leur fantaisie dans leur immense domaine, inondé de lumière par un soleil et par des astres qui lui sont propres (on sait que, pour les anciens, les astres n’étaient que des flambeaux fixés à la voûte du ciel, et dont l’existence pouvait, par conséquent, se concevoir audessous aussi bien qu’au-dessus du sol que foulent les mortels). A quoi bon des demeures, des abris, là où l’air est d’une éternelle sérénité, là où nul n’a rien à cacher de ses actes à ceux qui l’entourent. Lorsque Énée s’adresse au poète Musée et lui demande en quel endroit il pourra trouver Anchise, il en reçoit cette réponse :
Nulli certa domus. Lucis habitamus opacis,
Riparumque toros et prata recentia rivis Incolimus.
Des idées analogues touchant la destinée des âmes vertueuses après la mort se retrouvent chez la plupart des peuples de l’antiquité, et en particulier chez les Égyptiens, à qui les Grecs avaient emprunté leurs principaux mythes. Toutefois des dogmes empreints d’un caractère plus spiritualiste semblent avoir dominé de tout temps dans une grande partie de l’Orient. La métempsycose des Hindous ne présente elle-même les transmigrations des âmes que comme une série plus ou moins longue d’épreuves que le principe immatériel doit traverser pour se purifier de plus en plus et retourner finalement au sein de la Divinité.
Ce que la religion des mages et l'idolâtrie sabéenne, qui étaient, avant la venue de Mahomet, les deux cultes les plus répandus parmi les Arabes, enseignaient de la vie future était ou trop vague ou trop abstrait pour être goûté par ces barbares ignorants, farouches et sensuels. Aussi le Prophète n’eut-il pas de peine à s’assurer leur dév ouement en promettant son paradis à ceux qui suivraient sa loi et qui sauraient au besoin combattre et mourir pour elle. Rien, en effet, ne pouvait sembler plus enviable à de pauvres nomades errant à travers les sables arides du désert et sous les feux dévorants du soleil, et l’on conçoit que nul effort, nul sacrifice ne leur coûte pour mériter une telle récompense. On parle si souvent du paradis de Mahomet, que mes lecteurs me sauront peut-être gré de donner ici l'esquisse des félicités
qui, d après le Coran, attendent au delà du tombeau les fidèles musulmans. Je passe sur les richesses dont ils seront comblés, sur les festins interminables auxquels ils seront conviés, sur les costumes éblouissants dont ils seront revêtus, sur les prévenances dont ils seront l’objet de la part des légions de serviteurs auxquels ils commanderont, et je m’arrête seulement aux merveilles du pays enchanté dont ils seront citoyens. La description qu’on va lire est empruntée aux Observations historiques et critiques sur le mahométisme, du savant orientaliste anglais G. Sale.
« Selon les musulmans orthodoxes, le paradis est situé dans le septième ciel, immédiatement au-dessous du trône de Dieu; et, pour en exprimer l'aménité, ils disent que la terre en est de la plus fine farine de froment, ou du musc le plus pur, ou, selon d’autres, de safran; que ses pierres sont autant de perles et d hyacinthes ; que les murailles de ses édifices sont enrichies d’or et d argent ; que le tronc de tous ses arbres est d’or, et qu’entre ces arbres, le plus remarquable est l’arbre appelé Tuba , ou l’arbre du bonheur. Ils disent que cet arbre est dans le palais de Mahomet, mais que dans la maison de chaque vrai croyant s’étend une branche de cet arbre; qu’il est chargé de grenades, de raisins, de dattes et d’autres fruits d’une grosseur surprenante et d un goût inconnu aux mortels; de sorte que si quelqu’un désire manger d un fruit d une espèce particulière, il lui est présenté sur-le-champ. Ils ajoutent que les branches de cet arbre s’abaissent d’elles-mêmes vers les mains de ceux qui veulent cueillir de ses fruits, et que non seulement il fournit aux bienheureux leur nourriture, mais encore qu’ils y trouvent des habits de soie, des animaux sellés et bridés, couverts de riches harnais pour leur servir de monture, et que cet arbre est si grand, que le cheval le plus légei mettrait plus de cent ans à sortir de son ombre, quand il irait au galop.
« Comme 1 abondance des eaux est une des choses qui contribuent le plus à rendre un lieu agréable, le Coran parle souvent des rivières du paradis comme en faisant un des principaux ornements. Quelques-unes, dit-on, sont des rivières où coule de leau; dans quelques autres coule du lait, en d autres du vin., en d autres du miel. Toutes prennent leurs sources des racines de 1 arbre Tùba. Deux de ces rivières sont Y al Kanthar et la rivière de Vie; mais, de crainte quelles ne soient pas suffisantes, le jardin est encore arrosé dune infinité de sources et de fontaines, dont les cailloux ne sont que rubis et émeraudes, dont les lits sont de camphre et de musc, et les bords de safran. Les plus remarquables portent les noms de Sal-Sabil et de Tasnim.
c Mais toute cette magnificence est effacée par l’éclat de ces ravissantes filles du paradis, appelées, à cause de leurs grands yeux noirs. Hûr al oyûn (dont par corruption nous avons fait Houris), et qui feront la principale félicité des fideles. Elles ne sont pas, disent— ils, creees d’arsrile comme les femmes mortelles, mais de musc pur. Elles sont exemptes, comme le Prophète l’affirme souvent dans le Coran, de toutes les infirmités humaines;