‹ Histoire des jardins anciens et modernesChapitre 6 sur 100 · L’EDEN · texte numérisé non relu

L’EDEN

leur modestie égalé leur beauté ; elles ont pour gynécées des pavillons faits de perles creuses de telles dimensions, qu’une seule pourrait couvrir quatre parasanges (mesure de superficie en usage chez les Orientaux), ou soixante milles tant en longueur qu’en largeur. Des tentes de perles, de rubis et d’émeraudes seront aussi la demeure des croyants, dont chacun ne possédera pas moins de soixante-douze femmes, prises parmi les filles du paradis, sans préjudice de celles qu’il aura eues sur terre, et qui lui seront fidèlement rendues avec tout l’éclat de la jeunesse.

« Le nom que les mahométans donnent ordinairement à cet heureux séjour, ajoute notre auteur, est al Djannat, ou le Jardin; quelquefois aussi Djannat al Jerdaws, le Jardin du paradis; Djannat Éden, le Jardin d’Éden, quoiqu ils interprètent communément le mot Éden , non suivant le sens du mot hébreu, mais selon la signification qu’il a en leur propre langue, dans laquelle il signifie : une habitation fixe ou perpétuelle ; ils le nomment encore Djannat al Mawa, le Jardin de la retraite; Djannat al Naün, le Jardin du plaisir, outre plusieurs autres noms semblables. »

Le christianisme a dégagé de toute volupté charnelle le bonheur des élus dans la Jérusalem céleste, et lorsque la Bible parle de celui dont jouissaient avant leur désobéissance le premier homme et la première femme, elle ne le lait consister en rien de semblable aux voluptés insensées, aux orgies perpétuelles, au luxe extravagant du paradis musulman. Adam et Ève sont de chair et d’os comme nous; ils sont beaux, ils s’aiment d’un amour chaste et tendre, que ne troublent ni les soucis de la vie matérielle, ni les perplexités de l’âme; ils sont innocents plutôt que vertueux, puisqu’ils ignorent le mal, puisque rien autour d’eux ne peut le leur révéler, puisqu’une paix profonde règne parmi les créatures de Dieu. Us ne sont point vêtus d’étoffes somptueuses; ils n’habitent point des palais de pierreries; ils ont pour voile leur chasteté inaltérée, pour palais la voûte azurée du ciel, pour abris des toits de feuillage. Leur demeure est un jardin, l’Éden, et c’est à le contempler, à le parcourir, à le cultiver, qu’en dehors des épanchements de leur gratitude envers le Créateur et leur mutuelle tendressse, ils trouveront les joies les plus vives.

God ahnigthy first pjlanted a garden, dit Bacon , and indeed it is the purest of human pleasures : «. Dieu tout-puissant a le premier planté un jardin; et en vérité c’est le plus pur des plaisirs humains. »

La mythologie grecque a aussi son Éden. Sous le règne du vieux Saturne, à cette époque heureuse que les poètes ont nommée Y âge d'or, temps de paix, d innocence et de félicité sans mélange, les hommes, ignorant les arts de la civilisation , en ignoraient aussi les vices et les fléaux ; tout souriait autour deux, et la terre n était qu’un immense et délicieux jardin où régnait un éternel printemps. Ovide a peint en quelques traits de son pinceau magistral cet âge fortuné où deux-mêmes, sans lois, sans tribunaux, sans armées, les hommes vivaient fraternellement , la misère et la richesse, la crainte et l’ambition leur étant inconnues.

LES JARDINS DANS L'ANTIQUITÉ

Mollia securæ peragebant otia gentes ;

Ipsa quoque immunis rostroque intac ta. nec ullis Saucia vomeribus, per se dabat omnia Tellus,

Contentique cibis nullo cogente creatis,

Arbuteos fœtus montanaque fraga legebant,

Cornaque, et in duris hærentia mora rubetis.

Et quæ deciderant patula Jovis arbore glandes.

Ver erat æternum , placidique tepentibus auris Mulcebant Zephyri natos sine semine flores;

Mox etiam fruges Tellus inarata ferebat,

Nec renovatus ager gravidis canebat aristis.

Flumina jam laetis, jam flumina nectaris ibant,

Flavaque de viridi stillabant ilice mella.

Avant de quitter le domaine de la fiction, jetons encore un coup d’œil sur quelques-uns des jardins que les poètes ont donnés pour demeures aux divinités terricoles. Les îles de Chypre et de Cythère , où la blonde Aphrodite aimait à se retirer avec son fils Éros, en compagnie des Grâces, des Ris et des Jeux, étaient de délicieux jardins où fleurissaient les myrtes, les rosiers, et mille autres plantes aux parfums enivrants. L île de Calypso, dont les délices ne purent faire oublier au sage Llysse son aride rocher d Ithaque, non plus que la beauté de la nymphe ne put effacer de son cœur le souvenir de la fidèle Pénélope, cette île était encore une sorte de paradis, un jardin, d'où un homme moins vertueux que le fils de Laërle ne se fût pas arraché sans d’amers regrets.

« Mercure touche à l’île éloignée, dit Homère, et, s’élevant du noir domaine des mers sur la rive, marche vers la grotte spacieuse qu’habitait la belle nymphe. Elle était dans sa demeure. La flamme éclatante de grands brasiers y consumait le cèdre et le thym odorants, et ces parfums se répandaient dans l’île- Tandis que, formant un tissu merveilleux, la déesse faisait voler de ses mains une navette d’or, la grotte retentissait des sons harmonieux de sa voix. Cette demeure était environnée d’une antique forêt toujours verte, où croissaient l’aune, le peuplier, le cyprès qui embaume l'air. Là, au plus haut de leurs branches, avaient bâti leurs nids les rois du peuple ailé, l’épervier impétueux, l’oiseau qui fend les ombres de la nuit, et la corneille évasive qui, poussant jusqu’au ciel sa voix bruyante, se plaît à parcourir l’empire d’Amphitrite. Une vigne fertile étendait ses pampres beaux et flexibles sur tout le contour de la vaste grotte, et brillait de longues e-rappes de raisin. Quatre fontaines voisines roulaient une onde argentée, et se séparant et formant divers labyrinthes sans se confondre, allaient au loin la répandre de toutes parts. Et l’œil, tout alentour, se perdait dans de vastes prairies où l'on reposait mollement sur un doux gazon émaillé par la violette et les fleurs les plus aromatiques. Telle était la beauté de ces lieux, qu’un dieu même ne pouvait s’y rendre sans arrêter ses pas, saisi -d'un charme ravissant 1 . *

i Odyssée (traduction de Bitaubé), chant v.

HISTOIRE DES JARDIXS

On se rappelle qu'un des douze travaux d’Hercule fut de ravir les pommes d'or du jardin des Hespérides; ce qui signifierait, d’après certains auteurs, que le héros grec aurait le premier acclimaté les orangers en Grèce. Selon la Fable, ces fameuses pommes d’or avaient été données par Junon à Jupiter, le jour de son mariage avec le père des dieux et des hommes. Les Hespérides, à qui celui-ci les avait confiées, les faisaient garder par un dragon terrible, qui ne dormait jamais. Après qu’Hercule eut vaincu ou endormi ce dragon et dérobé les pommes d’or, Minerve les lui reprit pour les restituer à ses protégées, les Hespérides. Le géographe Hylax, qui vivait six cents ans avant l’ère chrétienne, a décrit avec détails le jardin des Hespérides, et en a même donné les dimensions exactes. Il le place en Afrique, au pied du mont Atlas ou dans la Cyrénaïque. On y voyait, outre les arbres à pommes d’or, ou les orangers, des amandiers, des oliviers, des grenadiers et une foule d’autres arbres et arbrisseaux. Ce jardin était-il une création de pure fantaisie, ou une allégorie sous laquelle les poètes anciens ont voulu cacher quelque enseignement; ou enfin y aurait-il eu réellement autrefois, en Afrique, un vaste jardin spécialement affecté à la culture des orangers, et appartenant à quelque prince ou princesse qui l’aurait fait garder avec un soin jaloux? Cette dernière hypothèse n’est pas la moins vraisemblable des trois, et l’histoire des plantes utiles offre plus d’un exemple de ces prohibitions sévères, qui ont toujours fini par être violées par quelque audacieux aventurier.

Je ne puis clore ce chapitre sans produire un dernier et frappant témoignage de l’unanimité du genre humain à proclamer l’horticulture le premier des arts, et le jardin le séjour le plus digne de l’homme en qui le génie s’unit à la vertu. Ce témoignage nous vient de l’autre côté de l’Océan, du cœur même du nouveau monde. L’Osiris, le prophète civilisateur des anciens Mexicains, était, dit le savant Torquemada, un jardinier favorisé des dieux. Les Indiens le vénéraient comme un dieu sous le nom de Quetzalcoalt. Il avait fixé sa résidence sur la montagne de Tzatzitepa, non loin de l’antique Tula, et là, mettant à profit la diversité des climats et la bonté naturelle du sol, il s’était créé un vrai paradis terrestre. Les épis de maïs y étaient si magnifiques, qu’une seule tête de ce blé des Indes faisait la charge d’un homme, et qu’on eût pu se rassasier avec un de ses grains dorés. Les cotonniers y donnaient naturellement une toison de pourpre éclatante. Je fais grâce au lecteur de la savante nomenclature des végétaux merveilleux réunis dans c'et Eden : nos oreilles ne s’habituent pas aisément aux consonances bizarres des mots mexicains. Qu’il nous suffise de savoir, par la dénomination des oiseaux chanteurs de ce délicieux jardin, ce qu’étaient ces rossignols et ces fauvettes : le odutolotl, le tlanquechol , le zuguan y faisaient retentir incessamment les échos de leurs ritournelles champêtres. L’un des plus beaux arbres du Tzatzitepa était le cacaoyer. Son tronc était gigantesque ; il portait des fruits énormes, dont l’écorce, aux teintes mélangées d’or et de pourpre, était le digne ornement de ce splendide végétal. Or il arriva que

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