BASSIN DE NEPTUNE
ces biens figure « un oranger sur cinq branches s ; ces cinq branches étaient les cinq pieds primitifs , qui s’étaient greffés par approche. Trois branches ont fini par former un seul tronc, tandis que les deux autres pourraient encore maintenant être enlevées et replantées séparément. Cet arbre, catalogué jadis à Fontainebleau sous le nom de Connétable, est désigné, depuis son installation à Versailles, sous celui de Grand -Bourbon. Si la tradition est exacte, cet arbre vénérable a donc aujourd’hui plus de quatre siècles et demi d’existence.
Nous n’avons qu’à traverser l’allée qui longe à l’ouest le parterre de l’Orangerie, pour pénétrer dans le compartiment le plus curieux et le plus caractéristique de l’ancien parc de Versailles, je veux dire dans le Labyrinthe. La description que j’en vais donner est tirée d’une monographie imprimée à Amsterdan (1722) en quatre langues : hollandais, anglais, français et allemand. Voici le texte français :
€ Entre tous les Bocages du petit parc de Versailles, celuy qu’on nomme le Labyrinte est sur tout recommandable par la nouveauté du dessin et par le nombre et la diversité de ses Fontaines. Il est nommé Labyrinte, parce qu’il s’y trouve une infinité de petites allées tellement mêlées les unes dans les autres, qu’il est presque impossible de ne s’y pas égarer; mais aussi, afin que ceux qui s’v perdent puissent se perdre agréablement, il n’y a point de détour qui ne présente plusieurs Fontaines en mesme temps à la veûe, en sorte qu’à chaque pas on est surpris par quelque nouvel objet. On a choisi pour sujet de ces Fontaines une partie des fables d’Æsope ; et elles sont si naïvement exprimées, qu’on ne peut rien voir de plus ingénieusement exécuté. Les animaux de bronze, coloriés selon le naturel, sont si bien désignez qu ils semblent estre dans l’action mesme qu’ils représentent, d’autant plus que 1 eau quils jettent imite en quelque sorte la parole que la Fable leur a donnée. La différente disposition de chaque Fontaine fait aussi une diversité très agréable, et les couleurs brillantes des coquilles rares et de la rocaille fine dont tous les bassins sont ornez se mêlent si heureusement avec la verdure des palissades, qu on ne se lasse jamais d’admirer cette prodigieuse quantité de Fontaines...
« En entrant, on trouve deux figures de bronze peintes au naturel, et posées chacune sur un pied-d’estal de rocaille : l’une représente Æsope, 1 autre l’Amour. Æsope tient un rouleau de papier, et montre l’Amour qui tient un peloton de fil, comme pour faire connoître que si ce dieu engage les hommes dans de fâcheux labvrintes, il n’a pas moins le secret de les en tirer lors qu’il est accompagné de la Sagesse, dont Æsope, dans ses fables, enseigne le chemin. En suite on trouve les Fontaines au nombre de quarante. A chacune de ces Fontaines on a pratiqué une place où, sur une lame de bronze peinte en noir, il a a une inscription de quatre vers, écrite en lettres d’or. Les vers, faits par M. de Benserade, expliquent la fable et en tirent la moralité b
suivent, dans la monographie dont ie ne „ i . , , . , . „
HluQffPAc Hoc r , • F je ne cite que le préambule, les descriptions
illustrées des quarante fontaines, avec les fables , , . ’ ,
îau.cïa en prose et les vers de Benserade.
II serait superflu de signaler l’exagération manifeste des éloges prodigués à cette oeuvre par le naïf auteur des lignes qui précèdent. Les animaux peints qui figuraient sur les fontaines étaient loin assurément de paraître vivants, en dépit de l’eau qu’ils jetaient, et où notre auteur veut voir une imitation de la parole. On peut, au surplus, juger de l’effet de ces groupes par le dessin que nous donnons à la page 185, et qui est la reproduction exacte d’une des gravures contenues dans le livre dont il s’agit.
Il paraît qu’au temps de Louis XIV les connaisseurs même les plus raffinés n’étaient pas difficiles en fait de figures d’animaux. Aujourd’hui que nous voyons la pierre et le métal s’animer sous le ciseau des Barye, des Mène, des Fratin, des Cain, des Frémiet, nous ne pouvons que hausser les épaules en regardant, par exemple, les monstres grotesques qui, sous les noms dérisoires de lions, de chiens et de sangliers, décorent les fontaines du Point du Jour et du cabinet de Diane. Les personnages zoologiques des fables d’Ésope étaient à peu près dans le même goût, et l’on ne regrettera pas d'ignorer les noms des artistes qui les avaient figurés, — ou plutôt défigurés.
Le Labyrinthe fut détruit en 1775, et remplacé par le bosquet de la Reine. Vlsle royale, qui n’était point une île, mais une salle de verdure ornée de deux grands bassins, a fait place de même au bosquet du Roi, délicieux jardin anglais tracé sous Louis XVIII par l’architecte Dufour, et où l'on cultive un choix des fleurs et des arbres les plus précieux.
Nous ne pouvons songer à passer en revue tous les autres bosquets et bassins distribués dans les deux grands massifs situés à droite et à gauche de l’allée du Tapis-Vert. Il suffit de citer les plus célèbres. Tels étaient la Salle de bal, qui existe encore et où se trouve une belle cascade à gradins de rocaille; — le bosquet de l’Arc-de-Triomphe, supprimé en 1801, et qui renfermait, outre le bel arc de triomphe élevé à la gloire du maître, des obélisques en rocaille, une foule de vases et de statues, et des cascades dune richesse merveilleuse; — le bosquet de la Montagne d eau, appelé aussi bosquet de la Pyramide ou de l’Obélisque, à cause de l’énorme gerbe formée de cent trente et un jets d’eau , qui s’élevait du milieu de son bassin à une hauteur de près de dix-sept mètres; — le Théâtre d’eau, un des chefs-d œuvre de le Nôtre; — le bassin d’Encelade, au centre duquel on voit la colossale figure du Titan rebelle, « écrasé, dit le Cicerone de Versailles , sous les débris des monts Ossa et Pélion, que lui et ses camarades avaient entassés pour escalader le ciel » (cette figure est de Marsy) ; — le bosquet des Trois-Fontaines, « un de ceux qui doivent le plus à l’art, par la beauté de ses eaux variées en gerbes , cascades , buffets , couronnes et berceaux s ; le bosquet des Dômes, qui renferme deux petits temples en marbre blanc, couverts chacun d’un dôme enrichi d’ornements en métal; enfin le bosquet de la Colonnade, au milieu duquel est le beau groupe de Girardon, l Enlèvement de Pr oserpine, et le bosquet du Rocher ou des Bains d'Apollon. Ces deux derniers méritent que nous nous y arrêtions quelques instants • au premier Pour appeler une anecdote, au second pour raconter son histoire.
Voici d’abord l’anecdote. La colonnade est de J.-H. Mansard. Elle fut construite pendant le voyage que le Nôtre fit en Italie. De retour à Versailles, le Nôtre se promenait avec le roi dans le parc. Louis XIV le conduisit à la colonnade, et lui en demanda son sentiment. Le Nôtre se taisait; enfin, le roi insistant : « Eh! Sire, s’écria-t-il avec sa brusquerie ordinaire, que voulez-vous que je vous dise? Vous avez pris un maçon pour en faire un jardinier : il vous a servi un plat de son métier ! » Avouons cependant que le plat n’est point mauvais, pour un plat de maçon.
Voyons maintenant l’histoire. Nous sommes au printemps de 1664. Louis XIV inaugure par une fête splendide sa nouvelle résidence de Versailles, où Mansard, le Brun et surtout le Nôtre ont déjà réalisé une partie des merveilles qu’ils méditaient. Le duc de Saint-Aignan est l’ordonnateur de cette fête, où sous ce titre, les Plaisirs de l’île enchantée, se déroule, en trois journées , une sorte de pièce féerique dont le sujet est emprunté au poème du Roland furieux, et qu’un artiste italien nommé Vergani a été chargé de machiner. Les jardins de Versailles sont devenus ceux d’Alcine, et les danses, les feux d’artifice, les festins, les divertissements de toutes sortes s’y succèdent presque sans interruption. Ce fut pendant la troisième journée que Molière donna pour la première fois dans le « palais d’Alcine » sa comédie de la Princesse d’Élide. Quel était le motif de la fête? nul autre que de « pendre la crémaillère » : qu’on me passe, à propos d’une fête royale, cette expression vulgaire. Mais ce n’était là qu’un prétexte. Les habitués de la cour le savaient bien. Et pour qui le roi se fût-il mis ainsi en frais de réjouissances, sinon pour celle qui régnait alors sur son cœur, pour la charmante Louise de la Vallière?...
Parmi les bosquets nouvellement créés par le Nôtre, et qui pendant ces trois jours attirèrent la foule des invités, aucun ne fut plus admiré que celui de la grotte de Thétis, disposé sans doute à dessein tout près du château et presque en dehors du jardin. Là se trouvaient les trois beaux groupes sculptés par Girardon, Guérin et Marsy, et qui représentent Apollon se préparant à quitter la demeure de la déesse des eaux, pour aller éclairer et réchauffer le monde. Tandis que des nymphes versent cc une onde pure » sur les pieds et sur les mains du dieu et parfument sa blonde chevelure , des triton» apprêtent ses coursiers. La Fontaine , dans la pièce de vers composée
pour célébrer la fête des 6, 7 et 8 mai 1664, s’exprime ainsi au sujet du groupe d’Apollon :
Ce dieu, se reposant sous ces voûtes humides,
Est assis au milieu d’un chœur de Néréides. Toutes sont des Vénus , de qui l’air gracieux N’entre point dans son cœur et s’arrête à ses yeux II n’aime que Thétis, et Thétis les surpasse.
Apollon, c était Louis XIV, le Roi-Soleil ; et Thétis, c’était la reine Marie- Therese. L allusion était transparente; mais le bonhomme ignorait ou feignait mnorei que la pauvie Thétis était délaissée précisément pour une de ses