‹ Histoire des jardins anciens et modernesChapitre 54 sur 100 · ANCIEN LABYRINTHE DE VERSAILLES · texte numérisé non relu

ANCIEN LABYRINTHE DE VERSAILLES

nymphes. Molière, mieux instruit et mieux avisé, faisait chanter a l’Aurore, dans le prologue de la Princesse d’Élide, ces vers significatifs .

Quand l’amour à vos yeux offre un choix agréable,

Jeunes beautés, laissez-vous enflammer;

Moquez-vous d’affecter cet orgueil indomptable Dont on vous dit qu’il est beau de s’armer.

Dans l’âge où l’on est aimable.

Rien n’est si beau que d’aimer.

Toute la pièce est le développement de cette morale facile , à 1 usage des rois, et que Louis XIV sut si bien accommoder avec une dévotion phansaïque, en rachetant par la proscription des huguenots le scandale de ses adultères.

La grotte de Thétis fut longtemps une des retraites favorites de Louis XIV. Après la douce la Vallière, il y conduisit l’orgueilleuse Montespan. Celle-ci donna, dit Charles Perrault, le dessin de la pièce du Marais , dite aussi du Chêne -Vert, <r où un arbre de bronze jetait de l’eau par toutes ses feuilles de fer-blanc peint, et où les roseaux, de même matière, ' lançaient aussi de l’eau. » Lorsque M me de Montespan fut abandonnée à son tour et que le roi eut fait une fin en épousant secrètement, à quarante -neuf ans, la veuve Scarron, qui en avait cinquante-trois, la grotte de Thétis fut condamnée à disparaître, et sur l’emplacement de ce bosquet, jadis consacré à ses rendezvous galants, Louis XIV éleva la chapelle du château. Les trois groupes de marbre furent transportés, d'abord, en 1699, dans le bosquet des Dômes, puis, en 1704, dans celui du Chêne-Vert, qu’on dépouilla de sa parure en fer blanc. Pour abriter Apollon, les nymphes, les tritons et les chevaux contre les intempéries, on les plaça sous des baldaquins à colonnes recouverts en plomb doré. En 1736, Gabriel fut chargé d’exécuter, dans ce même bosquet créé par la Montespan, un jardin pour l’agrément du dauphin fils de Louis XV, et il y construisit un pavillon octogone qu’on démolit quatorze ans après. Enfin ce fut en 1775, lorsqu’on replanta les jardins, que l’architecte Hubert Piobert donna le dessin de la nouvelle grotte de Thétis , telle qu’elle existe aujourd’hui. C’est une véritable grotte aux parois frustes et aux voûtes rocailleuses, soutenues par des colonnes à peine dégrossies. Le Nôtre assurément, s’il revenait à la vie et à Versailles, en serait scandalisé; car cette grotte n’est pas seulement l’œuvre d’un autre homme , c’est celle d’une autre époque, où l'imitation de la nature avait déjà remplacé les conceptions purement artistiques du siècle précédent.

Il nous reste à jeter un coup d'œil sur le grand parc, ou plutôt sur les deux seules choses remarquables qui s’y trouvent : le canaT et la pièce d’eau des Suisses. Il n’est pas nécessaire pour cela de quitter le petit parc. En suivant jusqu'au bout l’allée royale et en contournant la pièce d’Apollon, nous aurons devant nous le grand bassin de cent quarante mètres de diamètre qui forme la tête du canal. Ce canal, dont la longueur est de quinze cent cinquante mètres, est terminé, à son autre extrémité, par un second bassin beaucoup plus vaste que le premier. Des deux branches secondaires qui

partent d’un troisième bassin situé vers son milieu, l’une, — celle de gauche, — aboutissait à la ménagerie, qui fut supprimée en 1793 1 ; l’autre s’étend au nord jusqu’à l'emplacement de l’ancien village de Trianon, où l'on avait élevé d’abord le palais de Flore, et où s’éleva bientôt après le château dit de Trianon , dont nous parlerons au chapitre suivant. Au temps de Louis XIV, on voyait voguer sur le canal une flottille de gondoles montées par des mariniers dont plusieurs avaient été mandés de Venise , et qui habitaient un village bâti tout exprès pour eux dans le grand parc 2 . Le roi, le dauphin et les princesses allaient souvent s’y promener et collationner, et les fêtes de Versailles se terminaient presque toujours par un feu d’artifice tiré sur le canal.

La pièce d’eau des Suisses , ainsi nommée parce qu’on employa à la creuser un régiment de gardes suisses, est située à l’entrée du grand parc, devant le parterre de l’Orangerie. On y donnait des réjouissances et des joutes nautiques. Cette pièce a près de quatre cents mètres de long sur cent quarante de large. La bordure de pierre dont elle était autrefois entourée a été détruite; ce qui en fait maintenant non plus un bassin proprement dit, mais une sorte d’étang aux rives vaseuses , où pourrissent çà et là des cadavres d’animaux noyés, et dont l’aspect n’a rien d’agréable. On voit sur le glacis méridional, au pied de la colline boisée de Satory, une statue équestre en marbre. Le vulgaire , qui serait fort empêché de deviner ce qu’elle est censée représenter, l’appelle le cavalier Bernin, parce quelle est du sculpteur italien Bernini. Ce « cavalier » devait être Louis XIV en costume romain ; mais l’œuvre parut peu réussie, et Girardon, chargé de la retoucher, transforma le grand roi victorieux en un Marcus Curtius qui se précipite dans le gouffre pour sauver sa patrie. L’idée était bizarre, et 1 exécution est plus que médiocre.

La terre, ou plutôt le sable enlevé pour creuser la pièce d eau des Suisses servit à combler un étang profond situé un peu plus à 1 ouest , et qui occupait la plus grande partie de l’emplacement choisi par Mansard pour y établir le potager du roi. La Quintinie, qui fut chargé de la création de ce potager, a raconté lui-même , dans son Instruction pour les jardins fruitiers et potagers , toutes les difficultés qu’il eut à vaincre dans cette entreprise. L’étang comblé, il fallut rapporter, sur le fond de sable fourni par les déblais de la pièce des Suisses, de la terre végétale prise sur la montagne de Satorv 3 . L’enclos du potager, tel qu’il fut formé par la Qumtime, comprenait, d’après M. le Roi 4 , vingt-neuf jardins, divisés par des murs de refend dirigés dans divers sens pour varier les expositions. Quatre grandes terrasses s’élevèrent au pourtour du carré du milieu , qui était le plus \ a'

1 Les animaux qu’elle renfermait alors servirent à former le premier noyau de la ménagerie du muséum d'histoire naturelle de Paris.

2 Ce village s’appelait la Petite-Venise. M(ïï) u les dépenses faites

M. du Petit-Thouars , dans sa Notice sur la Quintinie, évalué a 1,800,000 li P

pour l’établissement de ce jardin. ’ , ,

4 Histoire de Versailles , de ses places et de ses avenues. 1 vo m ,

Les jardins les plus abrités par la ville furent destinés à la culture des figuiers, dont la Quintinie mit tous ses soins à perfectionner la culture, parce que Louis XIV en aimait passionnément le fruit. Il plaça aussi de ce côté la melonnière et les couches. Les pêches, les abricots et les cerises précoces étaient à droite et à gauche de la grille d’entrée, du côté de la pièce d’eau des Suisses; enfin des serres chaudes de diverses hauteurs, pour les cultures forcées et pour les végétaux des climats chauds, y furent aussi établies. Ces jardins, commencés en 1678, ainsi que les divers travaux pour la construction des murs, des bassins, des serres et de la maison de la Quintinie, bâtie par Mansard, ne furent achevés qu’en novembre 1683.

«Depuis la Quintinie, dit M. le Roi, la direction du potager a toujours été confiée à d’habiles horticulteurs, qui ont su conserver sa réputation européenne. En 1733, Louis Lenormand, alors jardinier en chef, obtint dans ce jardin les premiers ananas cultivés en France, ils furent le produit de deux œilletons remis par Louis XV. Le roi, à qui ces ananas furent présentés le 24 décembre, les admira non seulement pour leur beauté, mais après les avoir goûtés il leur trouva si bon goût, que la culture en fut toujours continuée depuis.

« Louis XV aimait beaucoup le café, et il se plaisait à le préparer luimême. Pour plaire au roi , Lenormand cultivait dans les serres du potager une douzaine de caféiers. Ils prirent jusqu’à quatre mètres de hauteur; on récoltait sur eux chaque année de cinq à six livres de café parfaitement mûr. Louis XV le laissait vieillir, le torréfiait lui-même, et après en avoir préparé l’infusion, s’amusait à le faire goûter aux courtisans les plus gourmets, qui le distinguaient à peine des meilleurs cafés des colonies. »

En 1750 le potager s’augmenta d’un terrain qui fut particulièrement affecté à la culture des asperges, et reçut en conséquence le nom de clos aux asperges.

Pendant la révolution, le ministre Bénézech prit une partie du potager pour y établir le banc d’épreuve où l’on essayait les armes fabriquées dans la manufacture qui occupait alors le grand commun. On fit du clos aux asperges une « pépinière nationale ». Six jardins furent donnés à la Société d agriculture pour ses expériences, en même temps qu’une des serres était transformée en salle de réunion pour les séances de cette société. Enfin le reste du potager devint, sous la direction d’Antoine Richard, un jardin botanique pour l'instruction des élèves de l’École centrale du département.

Sous Napoléon L‘, le potager redevint une dépendance du château de Versailles. En 1848 le gouvernement en fit une utile annexe de l’Institut agronomique, qui fut supprimé en 1852. A cette époque, le potager rentra de nouveau dans le domaine de la couronne. La troisième république y a installé une École nationale d horticulture, et l’on y cultive toujours des légumes et des fruits excellents , dont la plus grande partie se consomme sur les tables officielles. Pour le reste, des marchés sont passés entre l’école et quelques grands restaurateurs et marchands de comestibles de Paris.

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