‹ Histoire des jardins anciens et modernesChapitre 55 sur 100 · LES EAUX DE VERSAILLES. — LE GRAND TRIANON. — CLAGNY · texte numérisé non relu

LES EAUX DE VERSAILLES. — LE GRAND TRIANON. — CLAGNY

Le bon bourgeois, le père de famille économe et laborieux qui visite une de ces grandes résidences où s’est déployée toute la pompe de l’ancienne monarchie française, est d’abord dominé sans doute par l’admiration que lui inspire tant de magnificence; il s’extasie sur la multitude et sur l’heureuse ordonnance des chefs-d’œuvre de toute sorte réunis autour de lui, et son imagination lui montre comme des demi-dieux les hommes pour qui de telles merveilles ont été créées, et dont les statues de marbre ou de bronze semblent encore le regarder en pitié du haut de leurs piédestaux. Mais, après le premier éblouissement passé, il revient aux préoccupations positives qui lui sont habituelles; il se demande ce que toutes ces belles choses ont bien pu coûter; combien elles représentent de journées d’ouvriers; combien d’honnêtes familles pourraient subsister avec les revenus à cinq ou à quatre pour cent du capital immobilisé dans ce palais et dans ces jardins. Ces questions sont venues certainement à l’esprit de bien des gens en parcourant les appartements royaux et les jardins de Versailles; et ceux qui en ont cherché la solution dans les livres ont dû être assez désappointés, à

uioins toutefois qu’ils n’aient bien voulu se contenter, comme on le fait trop souvent, des affirmations arbitraires du premier historien, chroniqueur ou auteur de mémoires qui leur sera tombé sous la main.

Le fait est que sur le chiffre des dépenses faites à V ersailles par Louis XIV on est réduit aux conjectures. Que ce chiffre soit exorbitant, on 11 en saurait douter, puisque Louis XIV, effrayé lui-même, brûla le& mémoires des ouvriers. Bussy, dans une lettre écrite à M me de Sé\igné en 1678, Ce st-à-dire bien avant l’achèvement des travaux, évaluait les dépenses à Une centaine de millions : nombre que Mirabeau n'hésitait pas à multiplier P ar douze. Des admirateurs fervents du grand roi ont essayé de démontrer due Versailles n’avait pas coûté aussi cher qu’on le croit généralement; mais le» chiffres auxquels ils sont arrivés en mettant tout au plu» bas ne juMi

fient encore que trop les sévères reproches adressés à Louis XIV par les historiens modernes, et que même quelques-uns de ses contemporains ne

lui ont pas épargnés. .

Ce qui a surtout contribué à faire de Versailles, selon 1 expression de

Saint-Simon, un «chef-d’œuvre ruineux », ce ne sont pas les constructions ou les plantations; ce n’est ni l’or ni le marbre; ce ne sont pas même les peintures et les innombrables sculptures qui décorent les appartements et les jardins : c’est ce qui semblerait, au premier abord, n’avoir dû coûter presque rien : l’eau. - Que dis-je! non l’eau que l’on a fait venir, mais celle

qu’on a vainement et follement tenté d’y amener.

Nous avons dit combien Louis XIV , en décidant de transformer en un palais pour lui et toute sa cour l’ancien rendez-vous de chasse de Louis XIII, avait tenu peu de compte des énormes difficultés que devait nécessairement rencontrer l’exécution de son projet. Ces difficultés résidaient essentiellement dans l’insuffisance des eaux que pouvait fournir le pays peu accidenté, dont l’altitude est bien supérieure au cours de la Seine, — le fleuve le plus

voisin. et où il n’existait, à plusieurs lieues à la ronde, que des étangs

et des sources peu considérables. On ne voulut s’en apercevoir que lorsque le palais était presque entièrement bâti, lorsque les jardins étaient plantes et les bassins creusés, en un mot , lorsqu’il était évident que le roi se résoudrait à tout entreprendre plutôt qu’à s’avouer vaincu par la nature et à laisser inachevée son œuvre de prédilection.

On fit alors appel aux architectes , aux ingénieurs ; et comme le roi aimait les grandes choses, ce furent les projets les plus hardis et les plus gigantesques qui parurent d’abord les plus dignes d’attention. Le premier que l’on essaya fut celui de Riquet, auteur du canal du Languedoc, qui proposait de prendre près de Briare les eaux de la Loire pour les amener a Versailles. Mais les études de nivellement, faites en 1674 par l’abbé Picard, sur l’ordre de Colbert , démontrèrent que, pour avoir une pente suffisante, il faudrait aller chercher la Loire à la Charité, c’est-à-dire à cinquante lieues de Versailles. On renonça donc à ce projet, et le Liégeois Rennequin-Sualem fut chargé de construire près de Marly la puissante machine hydraulique dont il était l’inventeur, et qui devait faire monter les eaux de la Seine sur le coteau voisin, haut de cent cinquante -quatre mètres, d’où elles seraient dirigées sur Versailles par le moyen d’un aqueduc. CeS travaux durèrent sept ans 1 , pendant lesquels on ne laissa pas de poursuivre ceux qui avaient pour but de détourner, au profit des jardins royaux et de la ville de Versailles, les eaux des étangs de Saclay, de Trappes, de Bois-d’Arcv, etc. Mais la machine, les réservoirs et les aqueducs terminés et mis en fonction, l'eau qu ils fournissaient se trouva encore de beaucoup insuffisante. On ne retint que celle qui provenait des étangs, tandis que l’eau puisée dans la

i Ils coûtèrent 3,674,804 livres. Les dépenses pour l’entretien de la machine depuis 1691 jusqu’à 1792 se sont élevées à 7,5542,730 livres.

Seine par la machine de Rennequin fut réservée pour la nouvelle résidence que le roi se faisait bâtir à Marly 1 .

Louvois adopta alors un nouveau plan non moins audacieux que celui de Riquet, et qui consistait à détourner la rivière de l’Eure et de l’amener à Versailles. Il fallait pour cela creuser, entre Pontgoin et Rercher-le-Mans'ot un canal de quarante mille mètres de longueur, trois mètres de profondeur et cinq mètres de largeur, et construire sur la vallée de Maintenon un aqueduc de six mille mètres de longueur, formé de deux cent quarante-deux arcades. On se mit à l’œuvre, en 1684, avec la même activité que l’on déploierait de nos jours pour quelque grande entreprise d’où dépendrait le salut ou la prospérité du pays. «Vauban calculait, dit un historien, que toutes les bêtes de somme de la Reauce, mises en réquisition, n’auraient pas suffi pour charrier les matériaux de ce gigantesque monument, matériaux qui n’existaient qu’au loin. On avait creusé un canal de douze kilomètres et à neuf écluses, d’Epernon à Maintenon par la vallée de la Guerle, tout exprès pour apporter les masses de pierre de grès. Un autre canal de trente- trois kilomètres, du Moulin- Neuf, près de Saint-Priest, jusqu’à Maintenon, fut établi pour amener la pierre à chaux. »

La dépense était peu de chose; la vie des hommes était encore moins. Trente- six mille soldats, — une armée entière, — furent employés aux terrassements. Ils furent bientôt décimés par les fièvres pernicieuses; mais quoi! leur vie n’était-elle pas au roi? « On employait, dit M me de la Fayette, des troupes à ce prodigieux dessein, pour avancer de quelques années les plaisirs du roi, et on le faisait avec moins de dépenses et moins de temps qu’on n’eût osé l’espérer. La quantité des maladies que cause toujours le remuement des terres mettait les troupes qui étaient campées à Maintenon, où était le plus fort du travail , hors d’état d’aucuns services ; mais cet inconvénient ne paraissait digne d’aucune attention, au sein de la tranquillité dont on jouissait. »

Et M me de Sévigné s’exprimait ainsi dans une lettre à Bussy- Rabutin , datée du 12 novembre 1678 : « Le roi veut aller à Versailles, mais il semble que Dieu ne le veuille pas, par l’impossibilité de faire que les bâtiments soient en état de le recevoir, et par la mortalité prodigieuse des ouvriers, dont on emporte toutes les nuits des chariots pleins de morts. On cache cette triste marche pour ne pas effrayer les ateliers et ne pas décrier 1 air de ce favori sans mérite. Vous savez ce bon mot de Versailles. 3>

Tandis que des femmes infligeaient à l’obstination ruineuse et inhumaine de Louis XIV ces blâmes sévères et mérités, il se trouva un homme, un poète illustre, pour se pâmer niaisement d’admiration devant une entreprise qui engloutissait en pure perte des centaines de millions , et coûtait la v ie à des milliers d’hommes. Jean Racine écrivait le 4 août 1687 à son ami Des- Préaux : cj’ai fait le vovaare de Maintenon, et je suis fort content des ou-

1 Voir

au chapitre suivant.

vrages que j’y ai vus : ils sont prodigieux et dignes, en vérité, de la magnificence du roi. Les arcades qui doivent joindre les deux montagnes vis-à-vis de Maintenon sont presque faites : il y en a quarante-huit; elles sont bâties pour l’éternité. Je voudrais qu’on eût autant d eau à faire passer dessus qu’elles sont capables d’en porter. 11 y a là plus de trente mille hommes

qui travaillent. »

Finalement, la guerre survint en 1688. Le roi eut besoin de ses soldats, et l’on profita de cette occasion pour suspendre « sans honte » les travaux, qui ne furent jamais repris. On en revint alors à des moyens moins grandioses, mais aussi moins coûteux et plus praticables, auxquels on eût toujours dû se tenir. Les ingénieurs ne s appliquèrent plus qu à réunir les eaux des étangs , des sources et des petites rivières qui se trouvaient à leur portée. En outre, «par un vaste système de rigoles et d’aqueducs souterrains, présentant un développement de cinquante lieues, on parvint à recueillir et à transporter à Versailles les eaux de pluie et de fonte de neige qui tombent sur une surface de huit à neuf lieues de long sur trois ou quatre de large 1 .» On ne parvint pas ainsi à fournir aux jardins de l’eau à discrétion, comme on l’eût souhaité; mais on en eut autant qu’il en fallait pour remplir les bassins et faire jouer les cascades et les fontaines aux jours de gala; ce qui, eu égard à la multitude de ces pièces, était plus encore qu’on n’aurait dû raisonnablement prétendre.

On fait communément honneur, soit à Mansard, soit à le Nôtre, de la savante distribution des eaux de Versailles et des admirables effets hydrauliques qui en résultent, tandis que le véritable auteur de ces merveilles, Pierre de Francine, est resté tout à fait inconnu. Ce Pierre de Francine était le petit-fils de l’ingénieur Francini, que Marie de Médicis avait fait venir de Florence pour décorer le jardin et les terrasses de Saint-Germain 2 . Son père, Jean-Nicolas de Francine (on avait déjà francisé son nom), fut également attaché à la cour sous Louis XIII et sous Louis XIV, avec le titre d 'intendant de la conduite des eaux , et lui transmit cette charge, où il ne manqua point d’occasions de se distinguer. Il débuta par la célèbre grotte de Thétis, dont nous avons raconté l’histoire dans le chapitre précédent, et «dans laquelle, dit M. le Roi, les effets d’eau les plus extraordinaires venaient se mêler aux sons harmonieux de l’orgue et aux chefs-d’œuvre de la sculpture.

« Depuis ce moment, ajoute le même auteur, Pierre de Francine ne cessa pas un instant, pendant tout le règne du sxand roi, de diriger, sous le titre d 'ingénieur pour les mouvements des eaux et ornement des fontaines > le3 conduites des eaux de Versailles. » Ajoutons que Louis XIV ne se montra pas plus ingrat envers cet habile homme qu’ envers le Nôtre, Mansard, la Quintinie et tous les autres artistes qui concoururent à la création et à l'embellissement de ses résidences. Il le combla d’honneurs et de présents, et

1 Histoire de M me de Maintenon , par M. de Xoailies t II * Voyez liv. II, chap. viu.

son fils est désigné, dans un acte daté de 1732, sous les noms et titres de « Messire François- Henri de Francine, comte de Villepreux, seigneur de Grand -Maison et autres lieux, intendant général des fontaines de France chevalier de l’ordre militaire de Saint- Louis. »

Il ne reste plus rien aujourd’hui de l’ancienne machine de Marly et des différents systèmes imaginés pour fournir de l’eau à Versailles. Cette ville est largement approvisionnée par la puissante machine commencée en 1835 et achevée en 1859. Cette machine se compose de six roues à palettes, dites « roues de côté », qui prennent l’eau aux deux tiers de la chute obtenue par le barrage créé en cet endroit. Chaque roue mène quatre pompes aspirantes et foulantes à piston plongeur. L’eau, alternativement aspirée et refoulée, est dirigée dans deux conduites latérales qui se réunissent sur la montagne pour gagner l’aqueduc de Marly, construit par Mansard. Des torrents d’eau sont ainsi élevés à cent soixante mètres de hauteur verticale, sur un parcours de quinze cents mètres de tuyaux. En dehors des travaux de mines, c’est la plus grande élévation d’eau que l’on connaisse. L’eau, montée sur l’aqueduc, se rend dans les réservoirs des Deux-Portes, d’où elle est amenée à Versailles. La nouvelle machine de Marly ne satisfait pas seulement aux services publics et privés de la ville , elle assure encore le jeu des grandes eaux du parc , exclusivement alimentées naguère par les sources et les étangs des environs.

Louis XIV n’était pas encore installé à Versailles, que déjà il se prit à redouter la fatigue et l’ennui de la vie d’apparat qu’il lui faudrait mener dans cet olympe de marbre, de jaspe, d’or et de verdure, et il voulut avoir auprès du grand palais et de ses immenses jardins un palais et un jardin beaucoup plus petits , un relira, pour y passer, quand bon lui semblerait, une journée ou deux en simple grand seigneur, avec sa famille et quelques personnes de choix. Il avait acheté, en 1663 et 1665, des religieux génovéfins les fiefs et fermes du petit village de Trianon. Ce village avait e te aussitôt rasé, et son territoire enclavé dans le grand parc.

Ce fut là, à l’extrémité du bras septentrional du grand canal, qu’on éleva le galant palais de Flore. « D’abord, dit Saint-Simon, maison de porcelaine a aller faire des collations, agrandie après pour y pouvoir coucher, enfin palais de marbre et de porphyre avec des jardins délicieux. » Ce que Saint- Simon appelle « maison de porcelaine » était un pavillon décoré selon le c°ût, alors tout nouveau et d’autant plus vif, que l’importation de quelques 5 Pécimens de l’industrie et de l’art chinois par les missionnaires avait fait n Mtre en France. A défaut des porcelaines, on avait imité avec du stuc et fJ es faïences les couleurs, les dessins et le vernis de la céramique du Céleste Empire. Ce pavillon « fat regardé par tout le monde comme un enchantenie Qt, dit Félibien; car, n’ayant été commencé qu’à la fin de 1 hiver, il se trouva fait au printemps, comme s il fût sorti de terre avec ses jardins remplis de fleurs, d’orangers et d’arbrisseaux verts. » Les vases de fleurs, les disses d’orangers, les bassins et les fontaines qui décoraient les jardins

étaient ainsi que le reste, autant de chinoiseries. Les stucs avaient été exécutés par des religieux de Charenton appartenant à l’ordre des Carmes déchaussés- les vases et les carreaux de faïence provenaient des fabriques de Lisieux.’ On avait élevé dans le jardin une vaste serre en charpente, véritable jardin d’hiver où des orangers, des citronniers et des grenadiers croissaient en pleine terre, entourés de haies de myrtes et de jasmins, et où le îardinier Lebouteux avait réuni, sous la direction de la Quintinie, des fleurs de toutes saisons. En 1674, Colbert écrivait sur son journal : « Visiter souvent Trianon; voir que Lebouteux ait des fleurs >our le roi tout l’hiver; qu’il ait le nombre de garçons auquel il est obligé, et le presser d achever tous les ouvrages de l’hiver. Il faut me rendre compte toutes les semaines

des fleurs qu’il aura. »

La fantaisie du roi pour cette bizarrerie, qui avait coûté, seulement en maçonnerie, 155 000 livres, ne dura que quelques années. En 1687, Mansard reçut ’l’ordre d’abattre la maison de porcelaine et de construire à la place le palais qu’on désigne aujourd’hui sous le nom de Grand Trianon. Ce palais est dominé par les bosquets de la partie nord du petit parc de Versailles. Il se trouve sur une terrasse circulaire, ornée d’un bassin avec jets d’eau, et fermée par deux grilles donnant sur des escaliers à rampes douces et à larges marches. A droite et à gauche étaient le grand et le petit boulingrin, destinés jadis à recevoir des fleurs de toute saison que Ion renouvelait chaque semaine , afin de les montrer toujours dans leur fraîcheur. Le jardin du Grand Trianon est un des derniers et des meilleurs ouvrages de le Nôtre, qui sut, dans cet espace de peu d’étendue, tirer très habilement parti des pentes du terrain. Sur la ligne normale des bâtiments, qui n’a que cent quatre-vingt-dix mètres , il établit deux parterres l’un au-dessus de l’autre, puis un bosquet, et dans la partie la plus basse une double pièce d’eau. Il sépara le parterre inférieur de la terrasse qui fait face au canal par un autre bosquet très petit, et deux massifs plus considérables furent disposés de façon à ménager la surprise d’une très belle salle de verdure, dite salle des Marronniers. Cette salle, qui s’étend sur un plan legerement incliné, était bordée sur son côté le plus bas par une avenue ornee d’une cascade. Le reste de l’enclos, dont la superficie mesure vingt quatre hectares, n’était qu’un parc percé d’un grand nombre d’allées. Celles ci étaient cependant interrompues par des salles et des cabinets décorés àe bassins, de vases et de statues. Le jardin et le parc furent replantés en 1776, et le dessin en fut notablement simplifié.

Louis XIV montra pendant quelque temps pour cette résidence, relative ment si modeste, un goût très vif que partageaient les princes et les P rin cesses de sa famille, heureux de tout ce qui faisait diversion aux éternelle^ cérémonies du grand château. A Versailles, on s’ennuyait; ici il était po= sible de s’amuser. Dangeau décrit ainsi une des parties de plaisir qui se renouvelèrent assez fréquemment à Trianon, et que le roi encourageait par sa présence. « Le 10 juillet 1699, Louis XIV s’établit sur la terras=e de

Trianon qui regarde sur le canal, et y vit embarquer Monseigneur, madame la duchesse de Bourgogne et toutes les princesses. Après le souper. Monseigneur et madame la duchesse de Bourgogne se promenèrent jusqu’à deux heures après minuit dans les jardins; après quoi, Monseigneur alla se coucher. Madame la duchesse de Bourgogne monta en gondole avec quelques-unes de ses dames, et madame la duchesse dans une autre gondole, et demeurèrent sur le canal jusqu’au lever du soleil. Puis madame la duchesse s’alla coucher; mais madame la duchesse de Bourgogne attendit que Mme d e Maintenon partît pour Saint-Cyr. Elle la vit monter en carrosse à sept heures et demie, puis elle s’alla mettre au lit. »

Après cette année 1699, Louis XIV cessa de venir coucher à Trianon: il s’y montra plus rarement, et ne tarda pas à délaisser complètement ce séjour, qui l’avait d’abord tant charmé. Avant de quitter Versailles , nous aussi, pour suivre l’inconstant monarque dans le nouveau paradis qu’il s’était donné, jetons un regard sur une autre résidence presque royale, dont tout vestige a disparu hormis son nom, qui désigne encore aujourd’hui un des quartiers de la ville neuve : le quartier de Clagnv. La terre de Clagny avait appartenu successivement à plusieurs seigneurs, entre autres au célèbre architecte Pierre Lescot, abbé de Clermont; elle était devenue la propriété de l’hospice des Incurables de Paris, lorsque Louis XIV en fit l’acquisition, le 30 novembre 1663, pour le prix de 73 000 livres, et en fit don à M me de Montespan. En 1674, Mansard fut chargé d’y élever, aux frais du roi, un château que les descriptions qui nous en restent nous représentent comme une merveille d’élégance et de richesse. C’était un autre petit Versailles ; même ordonnance, même orientation. Quant aux jardins, ce fut, comme on le pense bien, l’affaire de le Nôtre, qui eut ordre de s’y surpasser. Il fit observer que l’espace était trop restreint pour y faire quelque chose de bien. Cette difficulté fut bientôt levée. Louis XIV acheta le domaine de Glatigny, contigu à celui de Clagny et beaucoup plus étendu, et le Nôtre put donner un libre essor à son génie. Les travaux avaient été commencés en 1774. Le 7 août 1773, M me de Sévigné écrivait à sa fille : « Nous fûmes à Clagny ; que vous dirai -je? c’est le palais d Armide, Le bâtiment s élève à vue d’œil, les jardins sont faits. Vous connaissez la manière de le Nôtre; il a laissé un petit bois sombre qui fait fort bien; il y a un bois entier d’orangers dans de grandes caisses; on s’y promène; ce sont des allées °n Ion est à l’ombre; et pour cacher les caisses, il y a des deux côtés des palissades à hauteur d’appui, toutes fleuries de tubéreuses, de roses, de jasmins, d’œillets; c’est assurément la plus belle, la plus surprenante et plus enchantée nouveauté qui se puisse imaginer ; on aime fort ce bois, s

côté de l’avenue de Saint-Cloud, sur l’emplacement occupé aujourd ’bui par l e lycée de Versailles, se trouvaient les écuries et la ménagerie. Cette ménagerie se peupla d’une foule d’animaux que les courtisans s empressèrent à l’envi d’offrir à la favorite. « Dangeau, dit encore M me de

Sévigné dans une lettre du 18 novembre 1676, a voulu donner des présents aussi bien que Langlée; il a commencé la ménagerie ae Clagny; il a ramassé pour deux mille écus de toutes les tourterelles les plus passionnées, de toutes les truies les plus grasses, de toutes les vaches les plus pleines, de tous les moutons les plus frisés, de tous les oisons les plus oisons, et fit hier passer en revue tout cet équipage , comme celui de Jacob , que vous avez dans votre cabinet de Grignan. »

M. le^Roi nous apprend que l’acquisition des terres de Glatigny et de Clagny et la construction du château et de ses dépendances, en y comprenant les jardins, coûtèrent ensemble 2 861 728 livres 7 sous 8 deniers.

Après la mort de M me de Montespan, Clagny passa à son fils le duc du Maine, puis au comte de Toulouse; après celui-ci, au comte dEu; enfin, en 1766, par voie d’échange, à la dauphine Marie -Josèphe, qui mourut l’année suivante. Clagny revint alors à la couronne, et Louis XV le fit détruire de fond en comble.

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