‹ Histoire des jardins anciens et modernesChapitre 56 sur 100 · MARLY · texte numérisé non relu

MARLY

<r Le roi. lassé du grand et de la foule, dit Saint-Simon, se persuada qu’il voulait quelquefois du petit et de la solitude. » C’était déjà sous l’influence de cette idée qu’il avait fait faire Trianon. Mais Trianon n’était qu’une annexe de Versailles. Louis XIV n’y pouvait oublier les pompes de la royauté... Et puis, à l’époque dont il s’agit, c’est-à-dire en 1676, l’astre de Mme q e Montespan commençait à pâlir, et celui de M me de Maintenon se levait à l’horizon. Veuve de Scarron, qui ne l’avait épousée toute jeune que pour lui servir de père, elle venait d’être nommée gouvernante des enfants légitimés de Louis XIV, et déjà ce prince subissait l’ascendant de ses grâces sévères, de son esprit et de sa haute piété. Il trouvait des charmes à la vertu, à la modération, à la simplicité. Il songeait qu’à quarante-cinq ans un roi peut « se ranger » comme un simple mortel; il se sentait gagné par la lassitude et par la satiété; il rêvait une chaumière et le cœur de M me de Maintenon. Il se mit en conséquence à chercher, aux environs de Versailles et de Saint-Germain, un site asreste et désert, un « endroit écarté» où il pût méditer en paix sur la vanité des grandeurs humaines et goûter, auprès dune femme sérieuse, un bonheur exempt de regrets. Il voulait en outre,

car il se connaissait assez lui-même pour ne pas compter beaucoup sur la solidité de ses nouvelles dispositions, — il voulait pour son ermitage un Heu « qui ne lui permît pas de songer à rien laire ». Aussi refusa-t-il de b arrêter sur les coteaux pittoresque de Luciennes (ou Louveciennes ), dans la crainte de succomber aux tentations de cette nature enchanteresse. « Il trou\a derrière Luciennes, continue Saint-Simon, un vallon étroit, profond, à bords escarpés, inaccessible par les marécages, sans aucune vue, enfermé de collines de toutes parts, extrêmement à l’étroit, avec un méchant village SUr le penchant d’une des collines , qui s’appelait Marly. Cette clôture sans v ue ni moyen d’en avoir fit tout son mérite; l’étroit vallon, où on ne pouvait étendre, y ajouta beaucoup... »

Ee raisonnement du grand roi était étrange, il faut 1 avouer. Un autre eût

choisi une belle vue, un pays fertile, déjà orné pai 1 abondance et par la variété de ses aspects , de telle sorte cjue 1 ai t n eût presque rien à faire pour créer une résidence agréable. Il était évident qu en donnant, au contraire, la préférence à un sol ingrat, à un espace resserre et mal commode, Louis XI\ se préparait, à Marly comme à \ ersailles, des difficultés a vaincre, que, loin de se mettre dans l’impossibilité de rien faire, il. se donnait tout à faire et se plaçait même sur un g'ouffre à engloutir des millions. Ses architectes et ses familiers virent tout de suite ce qui allait arriver; mais les premiers n’étaient pas gens à lui faire entrevoir les conséquences d’une folie qui devait les enrichir, et qu’ils se promettaient in petto d’encourager de leur mieux quand le moment serait venu, et les seconds étaient trop bien façonnés à leur rôle de courtisans pour hasarder la plus timide objection : quand le maître avait parlé, ils ne savaient qu'applaudir.

« L’ermitage fut fait, dit encore Saint-Simon : ce n’était que pour y coucher trois nuits, du mercredi au samedi, deux ou trois fois l’année, avec une douzaine de courtisans en charge, les plus indispensables; peu à peu l’ermitage fut augmenté. D’accroissement en accroissement, les collines furent taillées pour faire place et y bâtir, et celles du bout légèrement emporlées pour donner au moins une échappée de vue fort imparfaite. Enfin en bâtiments , en jardins, en eaux, en aqueducs, en ce qui est si curieux sous le nom de machine de Marly, en parcs, en forêts ornées et enfermées, en statues , en meubles précieux , en grands arbres qu’on y a apportés sans cesse de Compiègne et de bien plus loin, dont les trois quarts mouraient, et qu’on remplaçait aussitôt, en allées obscures subitement changées en d’immenses pièces d’eau où l’on se promenait en gondole, en remises, en forêts à n’y pas voir le jour dès le moment qu’on les plantait, en bassins changés cent fois, en cascades de même, en figures successives et toutes différentes, en séjours de carpes ornés de dorures et de peintures les plus exquises, à peine achevés, rechangés et rétablis par les mêmes maîtres une infinité de fois ; que si on ajoute les dépenses de ces continuels voyages qui devinrent enfin égaux aux séjours de Versailles, souvent presque aussi nombreux, et tout à la fin de la vie du roi, le séjour le plus ordinaire, on ne dira pas trop sur Marly en comptant par milliards. »

Ce tableau est peut-être un peu chargé. Cependant les mémoires des architectes, annotés de la main du roi, prouvent que les appartements, l eB bosquets, le parc et les bassins de Marly furent défaits et refaits un grand nombre de fois, et qu’on les remaniait encore en 1696, c’est-à-dire une dizaine d années après qu ils avaient été commencés. Il suffit d ailleurs de parcourir les descriptions et de considérer les dessins et les plans qui en ont été conservés , pour reconnaître dans cette cabane, dans cet ermitage > dans ce rien, la demeure du prince le plus orgueilleux et le plus prodigue qui fut jamais . un second \ ersailles, moins imposant par la masse de seédifices et par les proportions de ses jardins, mais qui ne le cédait point au premier par le luxe de sa décoration.

Un mot d'abord des bâtiments , qui étaient un chef-d’œuvre d’architecture, et plus encore un chef-d’œuvre d’adulation. Chacun sait que Louis XIV avait prU modestement pour emblème le soleil , avec la devise : Nec pluribus impar, — dont le sens, soit dit en passant, ne m’a jamais semblé très clair. Déjà les poètes et les artistes à ses gages avaient renchéri en mainte occasion sur cet ambitieux symbolisme, en le représentant avec les attributs d’Apollon. Man- *ard les surpassa tous : il imagina de faire de Marly le palais du Soleil. Au milieu, le pavillon royal, avec son vaste salon octogone qui s’élevait à la hauteur totale de l’édifice, et dont la voûte , ornée d’un large soleil d’or, était soutenue par les quatre Saisons.

Verque novum stabat cinctum florente corona ;

Stabat nuda Æstas, et spicea serta gerebat;

Stabat et Autumnus, calcatis sordidus uvis,

Et glaeialis Hyems canos hirsuta capillos.

A droite de ce pavillon, un bâtiment que l’on désignait sous le nom de demi-lune, à cause de sa forme semi- circulaire, rappelait le croissant de Phœbé. Là devait loger la reine, — ou celle qui la remplaçait, — avec les princesses et les dames du plus haut rang. A gauche , deux autres bâtiments privilégiés, dont la signification allégorique n’est pas aisée à deviner, faisaient pendant à la demi- lune. On les appelait les pavillons des Seigneurs. Ils étaient joints par un grand mur sur lequel Rousseau peignit à fresque, en manière de décor ou de trompe-l’œil, un paysage orné d architecture. C’était la perspective dont il est si souvent parlé dans Saint-Simon. Enfin, de chaque côté du jardin, en avant du château royal, étaient alignés six petits pavillons carrés figurant les douze heures du jour, ou les douze constellations que le soleil semble traverser dans le cours de 1 année. Ces douze pavillons devaient être occupés par les élus que Sa Majesté daignerait admettre à partager ses délassements champêtres. Nous dirons tout à 1 heure quels étaient ces délassements. Des berceaux en treillage, où de» tilleuls en trelaçaient leurs branches, reliaient les pavillons entre eux et avec la demi lune d’une part et les Seigneurs d’autre part. Une double galerie, également en treillage, avec des arcades fermées à hauteur d appui par des haies en charmille, longeait intérieurement les deux rangées de pavillons et encadrait les grands parterres situés en avant du château. Extérieurement se trouvaient . à droite, le bosquet de Louveciennes ; à gauche, le mail et les bosquets de Marly et des Sénateurs.

On arrivait au château par la grille royale, qui s ouvrait sur un \a~t rond-point entouré en partie par des écuries et des communs, en partie p un mur de charmilles. Une belle avenue conduisait de là dam une cour circulaire formée par les bâtiments de la dumi-lune et par le ments des gardes; puis l’avenue s’élargissait devant la façade occiden. château. Les murs qui bornaient les jardins à lest et à 1 ouest ail rapprochant vers le nord, et se terminaient par deux gros piliers

de piédestaux et réunis par une maçonnerie avec balustrade à jour. Au sud, derrière le château , il n’v avait plus qu un parterre dominé par un coteau boisé qui faisait partie du parc. C’est sur la pente rapide de ce coteau que fut établie la fameuse rivière citée par les contemporains comme « la plus grande beauté de Marlv ». Cette rivière, on pourrait dire ce torrent, était une larse nappe d’eau fournie par la machine, et tombant en cascade sur soixantetrois gradins de marbre; elle alimentait, en passant par des conduits souterrains, les pièces d’eau, « plus nombreuses en ce petit espace qu’en aucun lieu du monde. » Devant le château on voyait d’abord un bassin rectangulaire, et de part et d’autre, cachés dans les massifs de verdure, deux bassins circulaires appelés, l’un le Miroir du roi, l’autre le Miroir de la reine. Ces bassins, ornés de groupes en marbre, entourés de grilles dorées et revêtus de carreaux de porcelaine, étaient les « séjours de carpes » dont parle Saint-Simon. En avançant toujours vers le nord, on rencontre, au milieu d’un vaste parterre entouré d’ifs taillés, la pièce des Quatre-Gerbes ; puis, dans un autre parterre plus bas que le précédent, la pièce de la Grande Gerbe, appelée aussi pièce du Miroir, parce que sa forme était assez semblable à celle d’une belle glace de Venise. L’eau tombait en cascade dans ce bassin par cinq degrés élégamment découpés. Enfin , de l’autre côté de la maçonnerie à balustrade dont j’ai parlé plus haut, et par conséquent en dehors du jardin, se trouvait un dernier bassin demi - circulaire , connu par les habitants de Marly sous le nom de l’Abreuvoir, et qui est le seul reste de tant d’ouvrages magnifiques.

Plus de cent trente statues, groupes ou vases en bronze et en marbre, exécutés par Coysevox, Girardon, Coustou, Guérin, Hardy, Sarrazin, Lepautre, Mazeline, Barrois, décoraient les jardins de la. maisonnette du grand roi. On y voyait, selon la mode de l’époque, les divinités de la mythologie associées aux plus célèbres personnages de l’histoire romaine. Le bosquet de Marly avait pour habitants Bacchus, Sémélé, Diane, Vénus, Circé, Caton, Cicéron, Papyrius Cursor, Valerius Publicola et Junius Brutus; le bosquet de Louveciennes renfermait la salle des Muses, consacrée aux neuf Sœurs , et les bains d Agrippine , où la farouche Lucrèce s’étonnait d’avoir pour compagnes la digne mère de Néron et l’indigne épouse de Marc-Aurèle; dans les salles vertes , situées au bas de la seconde rampe, Neptune et Flaminia, Apollon et Drusus, Cléopâtre et Fabius s’offraient tour à tour aux yeux du promeneur. Deux chevaux ailés, montés par des Renommées, ornaient les piédestaux élevés de chaque côté de l’Abreuvoir; et, devant le perron du château, deux autres chevaux se cabraient, tenus en main par de vigoureux écuyers. Ce sont ces deux derniers chevaux, sculptés par Coustou, qui fig u " rent aujourd hui à l’entrée des Champs-Elysées , et que l’on connaît sous le nom de chevaux de Marly.

L architecte Druzé, qui dessina les jardins de Marly. était un disciple de le Nôtre. Celui-ci dut en examiner les plans; on se rappelle que Louis XH lui fit visiter en détail ces jardins lorsqu’ils étaient à peu près achevés, et

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