VUE DU CHATEAU ET DU PARC DE MARLY
il est probable que plusieurs des changements qui y furent executes ensuite le furent d’après ses observations. On peut donc faire honneur au célèbre artiste d’une œuvre où l’inspiration de son génie n’est pas moins visible que dans celles qui ont immortalisé son nom. J'ajouterai que nulle part son style ne revêtit une forme plus noble, plus élégante et plus harmonieuse. Aussi les amis des arts doivent-ils déplorer la disparition des jardins de Marly, qui furent une des plus belles créations de l’école française.
Ce fut en 1686, c’est-à-dire peu de temps après sa complète installation à Versailles, que Louis XIV commença, d’après l’abbé de Choisv, à aller souvent à Marly. Bientôt ces voyages devinrent une habitude régulière, un des actes rigoureusement périodiques dont se composait la vie du grand roi. On partait chaque semaine pour Marly le mercredi , et l’on en revenait le samedi, afin que le roi pût entendre la messe dans sa paroisse. Louis XIV n’allait pas seul à son ermitage; il ne se contentait même pas, comme il l’avait d’abord projeté, «d’une douzaine de courtisans en charge»; mais il n’emmenait pas non plus toute la cour. Il choisissait chaque fois ceux qui devaient l’accompagner, et cet honneur était le plus grand que 1 on pût obtenir. Être des Marly , comme on disait alors , c’était faire partie de l’intimité, et cette faveur insigne, accordée ou refusée, était le signe de la bienveillance ou du mécontentement du maître, qui y trouva un nouveau et puissant moyen d’action sur la foule à la fois orgueilleuse et servile de ses courtisans.
A Versailles, à Paris, à Saint-Germain, il suffisait d’avoir ses entrées au château pour approcher le roi, pour lui parler. Pour aller à Marly, il fallait demander une invitation spéciale, et s’exposer à l’affront d’un refus. La veille du départ, tous les aspirants défilaient devant Sa Majesté et lui disaient, en s’inclinant jusqu’à terre : « Sire, Marly! » Le roi ne répondait point, et les élus n’étaient nommés que le soir, au grand couvert du souper. Il emmenait les invités dans ses carrosses. « Le valet de chambre Bontemps, dit l’abbé de Ghoisy, les logeait deux à deux dans chaque pavillon. On y trouvait tout ce qui était nécessaire à la toilette des femmes et même des hommes. Quand les femmes étaient nommées, les maris y allaient sans demander. »
« A Marly, dit Pitre -Chevalier, le roi voilait sa majesté, le soleil déposait ses rayons, le dieu voulait bien se faire homme. Tout ce qui était du voyage avec lui pouvait le voir se lever et se coucher, manger et boire, tirer et courre le cerf, donner des biscottes à ses chiens et à ses carpes, jouer au mail, à la paume et à l’escarpolette. Bien plus, lorsqu’il allait parcourir ses jardins, on le suivait le chapeau sur la tête : Le chameau, messieurs! disait-il à haute voix; et il eût trouvé mauvais qu’on ne se couvrît pas, car il fallait toujours et partout obéir. Bien plus encore, à son retour au château, lui parlait qui voulait, depuis le marchepied de son carrosse jusqu’au bas de son petit degré. Au premier rang des plaisirs de Marly, il faut placer le lansquenet, que le roi aimait passionnément. Il fallait donc l’aimer comme
lui, et jouer gros jeu. Or les pères et les fils de famille se ruinaient bel et bien aux Marly, à moins que Sa Majesté ne daignât payer leurs dettes 1 , s Saint-Simon nous dit que le jeu était presque continuel à Marly; on jouait à la grande table en commun, ou à de petites tables séparées, qu'on enveloppait de paravents , de manière à faire de petits cabinets dans la grande pièce.
On dansait aussi beaucoup. Le roi donnait des bals masqués, et on l’y voyait avec une robe de gaze par-dessus son habit de drap d'or. Il lui arriva d’obliger des octogénaires à danser pour le divertir. Mais ces actes de tvrannie ne lui étaient pas habituels; il se montrait d’ordinaire très affable avec ses invités, et surtout très galant avec les dames, auxquelles il faisait tirer des loteries pour avoir l’occasion de leur offrir de riches cadeaux.
Les jeux d’adresse, les visites aux carpes, la chasse, la promenade dans le jardin et dans le parc étaient les amusements de la journée. Louis XIV ne voulait point qu’on s’ennuyât à Marly, ni surtout qu’on le laissât voir ou qu’on fît mine de ne pas s’accommoder de ce qui lui convenait. Comme il était doué d’un tempérament robuste, qu’il ne craignait ni la pluie, ni le vent, ni le froid, ni le chaud, et qu’il ne s’enrhumait point dans les courants d’air, quiconque l’approchait devait supporter ces inconvénients regis ad exemplar, et un courtisan qui se fût permis de tousser ou d’éternuer entre deux fenêtres ouvertes eût encouru son mécontentement. Ses filles et M me de Maintenon ne le trouvaient pas, sur ce point, plus indulgent qu’il ne l’eût été pour des servantes. «En carrosse, le roi, qui aimait l’air, dit Saint-Simon, voulait toutes les glaces baissées, et aurait jugé fort mauvais qu’une dame tirât le rideau contre le soleil, fût-elle princesse du sang : on ne devait seulement pas s’en apercevoir. Se trouver mal était un démérite à ne plus revenir. M me de Maintenon ne put gagner aucun privilège aux voyages de Marly . en quelque état qu’elle fût, il fallait aller comme tout le monde, et suivre à point nommé, et se trouver rangée avant que le roi entrât chez elle, » et elle fit bien des courses.® dans une position à ne pas faire marcher une servante». Donc les invités se le tenaient pour dit, et il n était pas de position si désagréable qu’ils n’acceptassent le plus gaiement du monde. Ün &e pio menait dans les jardins par une pluie battante: un gentilhomme gascon , voulant se faire distinguer, affectait de ne point prendre garde à I eau qui ruisselait sur ses habits. «Eh! Monsieur, lui dit le roi, rangez-vous donc sous les arbres. — Oh! Sire, repartit le gascon, la pluie ne mouille pas. » On dit depuis lors proverbialement à la cour : « La pluie ne mouille pa à Marly. »
Louis XIV apprit à Marly la plupart des revers politiques et des malheurs de famille qui assombrirent les dernières années de &a vie, et la em- ■de l’homme y livra de rudes assauts à l’orgueil du monarque, mais 1 eut le dessus. Vingt- six heures après la mort de Monsieur, trappe apo plexie à la suite d’une scène violente qu’il avait eue avec lui, « il se pn
• Musée des familles, 2” série, t. IV.
faire des jeux lui-même pour divertir madame la duchesse de Bourgogne, et ordonna au duc de Bourgogne d’ouvrir le brelan. »
Pendant la régence, Marly fut abandonné. Louis \\ n y fit que deux ou trois séjours par an; Louis XVI réduisit encore ces voyages dispendieux. M. de Noailles, alors gouverneur de Saint-Germain et de Marly, prêtait les pavillons à des gentilshommes de ses amis, qui venaient s’y installer pendant la belle saison et disposaient du mobilier et de la vaisselle du roi, sous la condition de rendre les objets en bon état ou de les remplacer s’ils étaient brisés ou détériorés. La révolution trouva là des hôtes qu’elle dispersa. Les statues furent enlevées et transportées dans les musées et jardins publics de Paris, principalement dans le jardin des Tuileries. Le château, les jardins et le parc furent vendus en l’an IV au citoyen Sagnier, qui établit dans l’habitation lavorite de Louis XIV, une filature, démolit les pavillons et combla les pièces d’eau. Ce Sagnier fit de mauvaises affaires, et sa propriété tomba aux mains de ses créanciers, qui la revendirent au gouvernement impérial. Napoléon songea, dit-on, un instant à relever Marly; mais il recula devant les dépenses énormes qu’eût occasionnées cette inutile restauration; il prit le parti d’abattre ce qui restait encore du château, et se contenta de venir de temps en temps chasser dans l’ancien parc, qui n’a reçu depuis aucune autre destination spéciale.
Quelques lambeaux des communs, de la demi- lune et des bâtiments des Seigneurs; les fondations du pavillon Royal rasées au niveau du sol; deux bassins circulaires (le Miroir du roi et le Miroir de la reine), où les femmes du village viennent laver leur linge; enfin un vaste espace où les ondulat'ons symétriques du terrain rappellent la distribution des parterres et des grandes pièces d’eau, et qu’encadrent encore des tronçons d’allées et des massifs de grands arbres , impassibles et florissants témoins des vicissitudes humaines : tels sont, avec l’Abreuvoir, qu alimente une source naturelle, les vestiges encore existants d’une des plus splendides demeures qui aient jamais abrité la puissance royale. Ces vestiges sont moins apparents , remarque un écrivain de nos jours , que les ruines de telle cité orientale disparue depuis deux à trois mille ans. C est que, dans les sociétés comme dans la nature, les forces destructives se développent fatalement avec les forces productives, et que la faux ébréchée du vieux Kronos a trouvé parmi nous un puissant auxiliaire : le niveau des révolutions.