CHAPITRE VII
LES JARDINS SYMÉTRIQUES EN EUROPE AUX DIX-SEPTIÈME ET DIX-HUITIEME SIECLES. ANGLETERRE. HOLLANDE. ALLEMAGNE. ESPAGNE. ITALIE
Le genre inauguré, ou plutôt systématisé par le Nôtre atteignit dans les jardins de Marly son apogée. Le maître alors s’était retiré, ayant fait son œuvre et conquis une autorité qui, de son vivant même, fut reconnue sans conteste, non seulement en France, mais dans toute l’Europe. On se rappelle qu’il avait signalé son séjour en Italie par la création de deux villas réputées parmi les plus belles. 11 fournit ensuite à l’Allemagne, à la Suède, à l’Espagne les dessins de plusieurs jardins royaux, et il alla, dit- on, en Angleterre diriger la plantation des parcs de Saint- James et de Greenwich, * monuments bien minces de son génie, » s’il faut en croire Horace Walpole.
Après lui, la faveur des jardins français se soutint et s’accrut encore, grâce au zèle de quelques disciples habiles et fidèles, tels que Druzé, Desgodets, Dezallier d’Argenville. Ce dernier exposa même, dans un livre orné de nombreux dessins, les préceptes que le Nôtre avait enseignés en les pratiquant, mais qu’il avait toujours négligé d’écrire. Cependant l’art dont le maître et les disciples s’étaient efforcés de fixer les règles ne pouvait échapper à la loi suprême et fatale qui condamne toute œuvre humaine à périr pour taire place à d’autres, quelquefois meilleures, souvent pires, mais en tout cas plus goûtées, par cela seul qu’elles sont autres. Car 1 humanité est ainsi faite, que changer est chez elle un besoin auquel les plus belles choses du monde sont tôt ou tard sacrifiées. Peu à peu donc la tradition s'altéra; les artistes se lassèrent de copier et de recopier les modèles laissés par le Nôtre et d effacer toujours leur personnalité derrière celle du maître; ils aspirèrent à devenir maîtres à leur tour, et en attendant qu’il s’en rencontrât d’assez hardis pour introniser un genre nouveau, ils tentèrent de perfectionner le genre classique. Si, en France, les novateurs furent d’abord retenus par le
respect d’un nom qui était une des gloires du pays, ailleurs le même sentiment du patriotisme qui les attachait à la tradition poussa bientôt les artistes à secouer le joug d’une autorité étrangère. Un peuple accepte bien pour un temps les idées et les goûts d’un autre peuple : c’est là une affaire de mode. Mais il arrive toujours un moment où l’amour-propre national reprend ses droits aiguillonne les esprits et les fait s’ingénier à l’invention de procédés qui leur appartiennent et que leur patrie puisse revendiquer.
C’est pourquoi un voyageur qui eût parcouru l’Europe au commencement du xvm e siècle eût trouvé partout des jardins symétriques, et ces jardins lui eussent offert les mêmes éléments qui entraient dans la composition des jardins français, à savoir : des berceaux et des cabinets de verdure, des baldaquins en treillage de bois ou de fer, des bosquets décorés de colonnades et de temples antiques , des bassins avec cascades et jets d’eau , des vases et des statues de marbre et de métal. Mais il eût remarqué dans le choix, dans l’ordonnance et dans la quantité de ces ornements, dans le dessin des parterres, dans le style des ouvrages d’architecture, des différences sensibles correspondant à la physionomie de chaque pays et au caractère de chaque
peuple.
L’Angleterre, qui devait bientôt donner l’exemple du romantisme le plu» exagéré", ne faisait que renchérir sur la froideur si souvent reprochée au style français , et semblait s’être imposé la tâche de réaliser l’idéal du genre ennuyeux. Loudon et Wise furent les chefs de cette école éminemment britannique, fille dégénérée de l’école française. Un très curieux ouvrage, imprimé en 1720, sous le titre les Délices de la Grande-Bretagne et de V Irlande, renferme des vues de plusieurs grands jardins alors célèbres, parmi lesquels je citerai seulement ceux de Wightham, au comte d’Abragdon, et de Hamstead-Marshall , à lord Graven , dans le comté de Berkes ; de Long-Leate , au vicomte de Weymouth, dans le comté de Wilt, et de Badminton, au lord duc de Beaufort, dans le comté de Glocester; de Blenheim, au duc de Marlborough, dans le comté d’Oxford, et de Stowe, au duc de Buckingham. La ligne droite y règne en souveraine; d’interminables avenues rayonnent du centre du parc comme les rais du moyeu d’une roue. La ligne courbe est a peine admise comme accessoire dans ces jardins, où les parterres ne pre sentent que des carrés et des parallélogrammes juxtaposés à des paradélo grammes et à des carrés, sur un vaste terrain d'une impitoyable horizonta lité. Ajoutez à cela de maigres allées de tilleuls et d’arbres verts, quelques bassins circulaires ou rectangulaires avec un jet d’eau en leur milieu, et vous aurez une idée du parti que le génie britannique sut tirer des conceptions le Nôtre. Je dois cependant faire une exception en faveur de Hampton-Court, séjour favori de la reine Marie; les jardins de cette résidence étaient dessine avec plus de recherche, et le grand parterre demi -circulaire qui s étendait devant le château pouvait être comparé aux plus élégantes compositions la renaissance. Mais voulez-vous connaître le chef-d’œuvre du genre classique anglais? Lisez la description suivante, donnée par William Temple? des
jardins de Moor-Park, créés par la comtesse de Bedford, et que Temple déclare être les plus parfaits qu’il ait jamais vus, « soit en Angleterre, soit ailleurs. »
€ Ces jardins s étendent, dit-il, sur la pente d une montagne peu escarpée au haut de laquelle est posée la maison. Celle-ci est distribuée en pièces d’usage et de plaisir qui sont du meilleur goût, et sa façade est sur la largeur du jardin. Le grand salon donne au milieu d’une terrasse sablée qui peut avoir, autant que je me rappelle, environ trois cents pas de long sur une largeur proportionnée; elle est bordée de lauriers en plein vent plantés à grandes distances, et qui n’ont pas la fleur et le fruit, mais la beauté des orangers. Du milieu et de chaque bout de cette promenade, on descend par trois escaliers de pierre dans un vaste parterre divisé en compartiments par des allées sablées, et orné de deux fontaines et de huit statues distribuées dans les divers compartiments. A chaque extrémité de la terrasse il y a un pavillon, et les côtés du parterre sont bordés de deux grands portiques ouverts sur le jardin. Çes arcades sont de pierre, et ces deux portiques aboutissent à deux autres pavillons qui ont aussi leurs portiques pavés de pierre et destinés à servir de promenade à l’ombre, n’y en ayant aucune autre dans tout le parterre. Sur ces deux portiques sont deux terrasses couvertes en plomb et garnies de balustrades ; le passage qui mène à ces promenoirs en plein air ( airy walks ) se trouve en dehors des deux pavillons qui terminent la première terrasse. La façade du portique qui regarde le midi est couverte par de la vigne.. . s
Le reste de la description manque un peu de clarté :
« Du milieu de ce parterre, continue William Temple, un escalier de plusieurs marches descend, de chaque côté d’une grotte à toit plat couverte en plomb, dans un jardin plus bas, rempli d’arbres à fruits qui bordent les nombreux compartiments d’un désert très ombragé ( wilderness which is very shaddy ). » — Voilà donc enfin de l’ombre; mais qu’était-ce que ce désert planté d’arbres fruitiers et divisé en compartiments? — « Là toutes les allées sont d’arbres verts. » — Comment les allées pouvaient- elles être d’arbres verts, puisque les compartiments étaient bordés d’arbres fruitiers? — « La grotte est ornée de figures en rocaille, de fontaines et de jets deau; si ce jardin bas n’était pas à l’extrémité du coteau et que son mur de clôture ne fût pas bordé d’un grand chemin qui passe à travers le parc, on aurait pu ajouter un troisième enclos d’arbres verts ; mais ce défaut est réparé de 1 autre côté de la maison par un jardin tout entier de cette espèce, \raiment agreste , bien ombragé et décoré par des fontaines et des ou\ rages rustiques en rocaille. » — Ce dernier jardin devait ressembler assez bien à un cimetière, et compléter agréablement 1 ingénieuse création de fady Bedford. Convenons qu’il fallait être pourvu d’une gaieté bien robuste pour résister à l’ennui dans un pareil séjour! 11 est bon de noter que la mode de ces jardins soi-disant à la française se maintint sur plusieurs points de la Grande-Bretagne jusqu’à la fin du xvm e siècle, et que
le triomphe des jardins à l’anglaise fut plus lent dans ce pays que dans tout autre b
De l’Angleterre passons aux Provinces- Unies. Nous sommes ici chez un peuple plus flegmatique et plus méthodique encore que le peuple anglais. Les traits saillants de son caractère, à savoir la patience et la ténacité appliquées aux choses les plus futiles aussi bien qu'aux objets les plus sérieux ; la gravité unie à la naïveté, le génie du commerce et des affaires allié au D’oût des sciences, des arts et de la poésie; le respect de soi-même, l’amour de l’ordre, du bien-être et de la propreté poussés jusqu’à l’excès, jusqu’à la manie : tous ces traits doivent se refléter dans les jardins des Pays-Bas; car les jardins, nous l’avons dit, sont la plus fidèle expression des idées, des moeurs et des tendances d’une nation , en même temps qu’ils donnent la mesure de son développement intellectuel et de sa prospérité. Or les Hollandais et les Flamands furent, dès le xv e siècle, d’excellents horticulteurs. Leur passion pour les fleurs, aux prises avec un climat froid et humide, leur fit trouver, pour la conservation et la multiplication des plantes délicates, des artifices que les nations plus favorisées de la nature furent heureuses de leur emprunter. Nous savons qu’on leur attribue généralement l’invention des serres; on leur doit aussi l’emploi des fumiers pour réchauffer la terre et activer la végétation. « En Hollande, dit Alphonse Esquiros, l’art de l’horticulteur a créé une saison que n’avait pas indiquée la nature. L’homme a fait ici l’automne en introduisant les produits qui sont l’ornement et la couronne de cet âge de l’année. Dans la Hollande méridionale notamment, fleurissent des treilles dont la prochaine récolte est déjà retenue pour l’Angleterre. Les jardiniers des Pays-Bas ont excellé de tout temps dans l’art de hâter la maturité des fruits par le naoyen des couches et des châssis 1 2 . » L’amateur de fleurs est un type essentiellement hollandais. Le principal objet de ses soins n’est pas, d’ordinaire, de réunir dans son jardin les plus belles plantes et d’en former un tout brillant et harmonieux. Il se renferme dans un cercle plus étroit; il s'attache exclusivement à un petit nombre d’espèces, souvent à une seule, et met toute son ambition à en rassembler toutes les variétés imaginables. Les espèces favorites des Hollandais sont la rose, la jacinthe et. la tulipe , la tulipe surtout. On a vu des fortunes considérables , longuement amassées au prix du travail le plus opiniâtre et des entreprises les plus hasardeuses, absorbées en peu de temps dans l’achat, l’entretien et le perfectionnement des tulipes , dans des luttes puériles pour la possession exclusive d’un spécimen rare; on a vu des gens probes et inoffensifs, entraînés par leur passion et sacrifiant à la vaine gloriole du triomphe l’honneur d un nom jusque-là sans tache, poursuivre per fas et nefas l’objet de leur ardente
1 Huzard, dans la note 111 du Sixiesme lieu d'agriculture d’Olivier de Serres, s’exprime ainsi : « ... Au reste, si l’on a généralement abandonné en France les fleures taillées avec le buis, l’if, etc-, je dois dire qu’en l’an X (1801), nous en avons vu encore un as°sez çjrand nombre. M. Parmentier et moi, dans les jardins en Angleterre, surtout dans les environs de Londres et c’est dans ce pays ou i on trouve moins que partout ailleurs ce qu’on appelle en France des jardins anglais. »
2 La A ter lande et la vie hollandaise (2 vol. in-18. Paris, 1858) t I e '
convoitise; on a vu enfin la ridicule comédie de ces amateurs fanatiques acharnés à la poursuite d’un oignon phénoménal, aboutir à des dénouements tragiques.
Les jardins symétriques n’eussent-ils existé nulle part, les Hollandais les auraient certainement inventés. Le Nôtre ne pouvait rien leur apprendre à cet égard; son style dut leur paraître trop large, trop pompeux; le fait est qu’ils ne l’adoptèrent point. Plus épris du joli que du beau, de la propreté et de la correction que de la magnificence, ils s’en tinrent à leur style national, qui de nos jours résiste encore aux empiètements du genre paysager
La Néerlande est un pays plat; les grandes agglomérations d’arbres y manquent; l’eau, en revanche, y surabonde; le sol ne se prête bien qu’à la culture des plantes herbacées. Les jardins hollandais sont donc placés sur un terrain uni et passablement nu; mais que de peines l’art de ces bonnes gens ne s’est-il pas données pour corriger la nature! Que de ressources n’ontils pas mises en œuvre pour varier le dessin et la décoration des jardins ! Quel parti n’ont-ils pas essayé de tirer du carré, du triangle, du losange, de l’étoile, de l’ellipse et des mille combinaisons de la ligne droite et de l’arc de cercle! Au prestige du dessin ils ont ajouté celui des formes et des couleurs; la géométrie dans l’espace est venue en aide à la géométrie plane, la peinture à la sculpture, la céramique à l’architecture. Les parterres brodés brillent de l’éclat des fleurs; les allées sont sablées de rouge, de jaune, de blanc et de rose; les gazons fins et bien tondus sont d’un vert éblouissant; peu ou. point de statues en marbre, mais des bonshommes et des bonnes femmes « peints au naturel », des jardiniers, des bergères, des soldats se dressent au détour des allées et semblent, les uns vous souhaiter la bienvenue, les autres vous crier : On ne passe pas! Si l’on ne trouve guère d’ombre sous les arbres, on peut s’asseoir à l’aise dans des galeries et dans des pavillons tantôt revêtus de carreaux de faïence, tantôt peints en rouge, en vert ou en bleu, et recouverts de tuiles vernissées qui brillent au soleil. Tout cela est d’un goût contestable; mais c’est propret, c’est coquet, c’est gai, — disons le mot, — c’est drôle; on y respire le calme... et l’humidité, mais non l’ennui.
Parmi les innombrables villas bourgeoises assises sur les rives des fleuves et des canaux, quelques nobles et puissantes familles possédaient, dans les Provinces- Unies, des résidences dont les jardins, plus somptueux et plus vastes, rappelaient le style français, qui n’était autre, au demeurant, que celui des parcs royaux et princiers, ou tout au moins aristocratiques. Nous retrouvons donc dans les jardins des Orange et des Nassau, par exemple, les parterres en terrasses, les avenues spacieuses, les longs berceaux en arcades, les portiques en treillage ou en maçonnerie ornés de vraies statues, e t surtout les bassins immenses : luxe peu coûteux dans un pays où 1 on a 1 eau à ne savoir qu’en faire.
côté des Pays-Bas, république de marchands, s étend 1 Allemagne, république de princes : petits princes, il est vrai, pour la plupart, mais par cela même d’autant plus jaloux d’imiter les grands et de les égaler, s il se
peut, en magnificence. Au temps du saint-empire germanique, on citait en Allemagne des résidences dignes des rois les plus puissants. Celle de l'électeur palatin située à Schwetzingen , entre Heidelberg et Manheim, était célèbre dans toute l’EuropeL En 1614, le roi de Bavière Maximilien I- fit construire à Munich un palais accompagné d’un parc immense, le Hofgarten, dessiné et décoré dans le goût de la renaissance. On vantait surtout ses cent vingt-huit fontaines, et sa galerie de cent vingt-cinq arcades, dont le développement mesure six cent soixante mètres. Le roi Louis fit peindre à à fresque dans cette galerie, qui existe encore, des paysages et des scènes historiques. Il ne reste d’ailleurs aujourd’hui du Hofgarten qu un grand carré planté de tilleuls et de marronniers , promenade ouverte aux habitants de la
capitale bavaroise.
Les compositions de le Nôtre furent très goûtées en Allemagne pendant la seconde moitié du xvn e siècle et les premières années du xvm<R A Munich même, le roi Ferdinand -Marie commença en 1663 le Nymphenburg, qui fut achevé par son successeur Maximilien-Emmanuel, puis modifié et embelli par le roi Maximilien-Joseph; si bien que ces jardins sont aujourd’hui, ainsi que beaucoup d’autres en Europe, mi-partie à la française, mi-partie à langage. Les eaux de la Würm y forment des canaux et deux lacs dont le plus 2 ,’rand renferme trois îles. Devant la façade du château s étend un vaste bassin de l’extrémité duquel s’élance un jet d’eau de vingt-sept mètres; un autre jet d’eau, non moins élevé, a été établi au centre du grand parterre. Une multitude de cygnes animent les lacs et les bassins. La cascade de marbre, construite en 1769, la fontaine de Pan, le château des Pagodes, sont les principaux ouvrages de fantaisie qu’on admire dans ce jardin. On y remarque aussi les grandes serres construites sous Maximilien-Josëph; enfin l’on ne manque point de visiter l’ermitage bâti par Maximilien-Emmanuel, et la chapelle de Madeleine, où chaque année, le 22 juillet, des milliers de pèlerins viennent puiser l’eau d’une source à laquelle on attribue contre les maux d’yeux une efficacité miraculeuse.
A Berlin, le fondateur de la monarchie prussienne, Frédéric I er , créa les jardins de Charlottenburg et le Lustgarten, et fit replanter le Thiergarten, qui n’était avant lui qu’une sorte de parc aux Cerfs. Il créa en outre Potsdam, le Versailles de la Prusse, qui plus tard, sous Frédéric II, devait avoir aussi son Trianon : Sans-Souci. Un écrivain français, M. Hippolyte Durand, qui visita la Prusse en 1864, je crois, dit, en parlant de Potsdam : « Le lieu ne m’a rien offert qui ne me fût connu et qui ne le soit du lecteur. Qu’est-ce, en effet, que Potsdam? La seconde édition, je n’ose pas dire corrigée et embellie, de Versailles. Il y a d’abord le château. D’un côté, une belle façade se développant avec froideur et majesté; de l’autre, trois grandes ailes de pierre enfermant une cour d’honneur... Il y a une place d’armes..* Il y a un parc , avec des allées droites comme les rues de Berlin , de grandes
i C’est probablement celle dont l’orangerie inspirait à Olivier de Serres tant d’admiration. ( V. Üv. U > c. VI.)
perspectives de verdure, des arbres taillés en pyramides par le ciseau des jardiniers-géomètres, des parterres dessinés au compas, des bordures en buis qui prennent toutes les figures imaginables, des orangers dans leurcaisses vertes, auxquels la rigueur du climat ne permet hors^Ia serre que de courtes apparitions; des vases, des statues, des emblèmes, des bassins, des jets d’eau. L’eau est le triomphe de Potsdam sur Versailles. Une vraie rivière, le Havel, y fait des cascades et des lacs naturels, à bien moins de frais que la machine de Marlv dans le parc du grand roi 1 ! Pour terminer il y a une ville triste, silencieuse, véritable désert pavé, éclairé, lavé, pourvu d'églises et de casernes monumentales, percé de rues, d’avenues trop longues et trop larges , qui vont aux habitants comme des vetements d’emprunt, et où ceux-ci paraissent honteux d’habiter, mal à l’aise dans toute cette grandeur à force d’y être à l’aise. Voilà Potsdam : et qu’on me dise lequel de ces traits ne s’applique pas à Versailles 2 ? »
Je ne saurais dire si ce fut le Nôtre lui -même qui fournit les plans des jardins de Potsdam, de Berlin et de Munich, bien qu’on reconnaisse dans les parties qui n’ont pas été remaniées depuis sous l’empire du goût moderne tous les caractères du style français. Quoi qu’il en soit, ce style ne tarda pas à subir sur le sol allemand des modifications très sensibles. Tandis que les Anglais semblaient prendre à tâche de le réduire en quelque sorte à sa plus simple expression, et affectaient dans leurs compositions une sécheresse de dessin dont rien ne venait égayer la froide monotonie, les Allemands, au contraire, s’ingéniaient à varier les figures et à multiplier les ornements. Ce n’étaient que parterres et bosquets en rosace et en étoile, plates-bandes brodées en fleurons et en arabesques, labyrinthes en spirale, berceaux et treillages en forme de dais et de baldaquin, portiques, colonnades, temples païens, kiosques chinois et pavillons rustiques : une décoration exorbitante qui fatiguait la vue et ahurissait l’esprit le mieux préparé à tomber de surprise en surprise. De tels jardins défient toute description. Qu’il me suffise donc de nommer, parmi les plus somptueux, outre les jardins de la résidence électorale de Schwetzingen , ceux de la Favorite , que l’électeur palatin possédait encore à Mayence; ceux du prince de Hesse-Cassel, à Cassel, et surtout ceux du prince-évêque de Wurtzbourg.
Lorsqu’en l’année 1700 le duc d’Anjou, petit-fils de Louis XIV, fut appelé au trône de Charles II, on put croire que quelque chose des mœurs et des arts de la France pénétrerait en Espagne avec un prince français. Mais ce P r 'lnce, en prenant possession de l’Escurial, où planait encore le sombre génie de Philippe II , eut bien autre chose à faire cpie de bâtir des palais ou de planter des jardins : il lui fallut défendre son trône contre l’Europe coabsée. En vain d’ailleurs Louis XIV avait dit : « Il n’y a plus de Pyrénées; 2 la véritable barrière entre la France et l'Espagne, ce n’était pas la chaîne de montagnes qui s’étend de la Méditerranée à l’océan Atlantique : c était la
5 0a voit que M. H. Durand partage l'erreur commune, relative à la machine de Marlv.
U Plhin allemand et l’Allemagne du Nord ; 1 vol. in-8». Tours, 1863.
ligne de démarcation profonde, ineffaçable, qui sépare leb caractères des deux races et des deux contrées. Il n’y eut donc, à 1 avènement des Bourbons, rien de changé en Espagne : il n y eut, on me pardonnera cette paraphrase d’un mot bien connu, — qu’un Espagnol de plus. En ce qui concerne les jardins, la nature s’opposait, non moins fortement que les traditions et les mœurs du peuple, à ce que le style français se substituât en Espagne au style oriental importé par les Maures, et qui, mieux qu’aucun autre, convenait au climat, au sol, à la flore de ce pays. Aussi les rares essais de décoration à la française tentés dans quelques résidences, à Aranjuez, par exemple, ne produisirent-ils qu’un ridicule assemblage d’éléments disparates: on ne réussit qu’à parodier ce qu’on voulait imiter.
Si le Nôtre, lorsqu’il visita l’Italie, ne trouva, comme dit M. Ed. André, rien à y apprendre, il faut bien reconnaître que les Italiens n’eurent rien non plus à apprendre de lui. L’école italienne était la sœur aînée de l’école française; mais toutes deux, issues d’une commune origine, obéissaient à des tendances et répondaient à des aspirations diverses. L’accueil bienveillant que le Nôtre reçut dans la patrie du genre classique et le succès momentané qu il y obtint ne doivent donc être considérés que comme les témoignages honorables de l’estime que l’on faisait de son génie. La majesté compassée et l’ampleur uniforme de ses compositions ne pouvaient plaire longtemps à un peuple ardent, mobile et sensuel, avide d’émotions vives, de plaisirs faciles et de jouissances toujours nouvelles.
« J’ai vu Frascati, Tivoli, Castelgandolfo, Albano, toutes les villas des environs de Rome, écrivait l’abbé de B. à l’auteur du poème sur la Nature champêtre b Les jardins de le Nôtre, qu’on voit d’un coup d’œil, n’offriraient qu’une triste solitude, une ennuyeuse uniformité, si Paris ou la cour et un peuple de statues ne les animaient pas. Les Italiens ont senti cet inconvénient, et l’ont évité. Rien n’est plus varié que leurs jardins. Chaque partie, bien dessinée, fait seule un tout très agréable en lui-même, mais sans liaison, sans rapport combiné avec les parties qui l’environnent. Il n’y a de commun entre la manière des Italiens et la nôtre que celle dont ils placent le parterre, qu’ils mettent toujours en face de la maison, et qu’ils proportionnent ainsi à l’ensemble de l’édifice. Cependant, si un reste auguste de l’aqueduc de Néron ou des murs des jardins de Salluste se trouve au bout du parterre, on n’a pas la barbarie de le sacrifier à la symétrie. Le vert sombre et foncé, 1 épaisseur de la feuille des lauriers et des chênes verts produisent une ombre qui est vraiment le f/igus opacum de Virgile. La fraîcheur qu elle répand semble avoir un corps, une consistance véritable.
« Pour se promener seul ou avec son ami, pour s’occuper de grandes idées ou de sentiments aimables, il n'est point de lieu préférable à ces jardin» superbes dont le caractère varie à tous les instants. Tantôt la vue y dirigée sur les dômes magnifiques de Rome, et tantôt sur les ruines de = e=
1 Lezav de Marnésia. Voy. le chapitre suivant.
anciens palais. Vous vous trouvez ensuit© dans une prairie environnée d'arbres , et à cent lieues du reste de l’univers. Un ruisseau qui se précipite en cascade, une urne de porphyre qui sûrement renferme les cendres de quelque grand homme, en sont tout l’ornement et suffisent pour faire méditer profondément.
<r Les temples, les rivières, les ponts, les ruines de toute espèce qui sont la magnificence et la folie des jardins anglais, et que l’art ne produit que d'une manière imparfaite et mesquine, se présentent naturellement et avec majesté dans les jardins romains, et sans qu’on ait eu d’autre peine que d’en tirer habilement parti.
« Au jardin du Belvédère, à Frascati, un immense salon forme le milieu du bâtiment; il a trois vues différentes. L’une, d’un parterre vaste et très orné, s’étend et se perd sur la mer; l’autre se prolonge sur une campagne de quatre lieues, que termine Rome; et la troisième est celle du lac Régi lie, qui n’est qu’un étang, mais que sa célébrité et la puissance de l’imagination font paraître une mer. De ses rives on découvre un bocage où fut la maison de Caton, et à côté un monticule d’où roule en cascade une source qui est reçue sous des portiques dans le goût rustique.
« Les statues des divinités marines remplissent des niches, et par le moyen de l’art et de l’eau forment un concert de flûtes, de conques et de chalumeaux. Par un effet plus étonnant encore, l’air fait élever avec le bruit du tonnerre une gerbe prodigieuse qui monte jusqu’à la hauteur du coteau, dans un salon pratiqué dans le rocher. Pendant qu’on regarde avec ravissement et sérénité toutes ces merveilles, une foule de petits jets d’eau, cachés sous terre, enveloppent de tous (ôtés celui qu’on veut immoler un instant à la risée, et qu’on a placé de manière qu’il ne perde pas une goutte de ce petit déluge.
«Ces orgues hydrauliques, ces effets de l’air et des eaux, ces jeux, ces petites surprises, multipliés à l’infini et sous toutes les formes, sont petits et plus dignes d’amuser des enfants que d’occuper des hommes ; mais ils sont mêlés de tant de grâces et de si beaux effets, qu on leur pardonne, et après avoir vivement admiré on est bien aise de rire un instant.
« Au reste , si vous n’aimez pas à rire et que vous ne vouliez v oii qu en grand, promenez-vous à Tivoli sur la terrasse du jardin de lest . vous 'errez un canal magnifique, formé de mille cascades et mêlé de nulle jetd eau. Le canal est terminé par les bains de Bacchus, cest-à-dire pai lefigures de Bacchus, des Faunes, des -Bacchantes, taillées dans le rocher même, et par des jets d’eau qui s’unissent en nappes et enveloppent enâue nient le dieu et sa cour. Deux grandes statues de fleuves versent, du haut de la montagne dont elles font partie, deux fleuves véritables, dont les eaux désaltéraient Mécène... Ne quittez pas Tivoli sans voir le præceps Auto , plus fameux, mais un peu moins beau que ce ruisseau dont nous avons tant de f°is admiré la chute en Bugey. »
fûi voit par cette description que dans la symétrie des jardins itali-
xvm e siècle il n’y avait rien d’absoln ni de systématique, nul autre parti pris que celui de produire des effets agréables , de ménager aux regards des points de vue pittoresques, de riants paysages ou de vastes et imposantes perspectives. Plusieurs de ces jardins étaient formés de terrasses superbes, telles à peu près qu’on se représente celles des fameux jardins suspendus de Babylone. Nous en avons un exemple dans la résidence d’fsola-Bella , sur le lac Majeur.
« Cette île, dit M. A. -J. du Pays, fait partie d’un groupe qui porte le nom delà famille Borromée... Ce fut le comte Yitalien Borromée qui, en 1670, conçut l’idée de s’y bâtir un palais de plaisance, tailla les rochers de l’Isola- Bella en assises régulières et y fît transporter de la terre à grands frais. Plus petite que l’fsola-Madre, elle la surpasse en agréments et en élégance 1 ; elle est composée de dix terrasses voûtées qui s’élèvent les unes au-dessus des autres; le point culminant est à trente-deux mètres au-dessus de la surface du lac. Une licorne colossale est placée au bout de la dernière terrasse. Pour ceux qui y abordent du côté de l’est, l’ile entière a la forme d’une pyramide. Au rez-de-chaussée du palais est une suite de grottes en rocailles et en mosaïques... Toute 1 île est embellie par des fontaines, des statues, et couverte de bosquets et d'arbustes disposés en espaliers et en berceaux. Dans un de ces bosquets on signale un laurier sur l’écorce duquel Bonaparte, logeant dans cette villa deux jours avant la bataille de Marengo, avait gravé le mot Battaglia 2 . »
Les jardins de 1 Italie ont conservé de nos jours, avec leur style original, leur célébrité d autrefois. Aussi n’est- il pas un touriste qui ne parcoure encore avec délices, aux environs de Naples, de Borne et de Florence, ces jardins que la nature, 1 art et le temps même ont contribué à embellir : la nature en développant sa magnificence et sa fécondité ; l’art en ajoutant des chefs-d œuvre aux merveilles de la nature; le temps enfin en mêlant aux recherches un peu prosaïques du luxe moderne l’austère poésie du souvenir et les monuments de 1 antique civilisation romaine. »
M. dl! 1 Palpeur Isola-BellÏ W SU1Vant ’ que certains touristes ne partagent pas la préférence de
P™ de . S ° rlpHr > hisior Gjue et artistique de l’Italie et de la Sicile. (Collection des Guides Joanne.) Pans, librairie Hachette.