ORIGINE DES JARDINS ANGLAIS. — LES JARDINS CHINOIS. — WILLIAM . KENT
Comme ce sont d’ordinaire les abus qui engendrent les révolutions, on a souvent écrit et répété que l’espèce de révolution qui s’accomplit vers le milieu du xvm e siècle dans l’art des jardins, et qui abolit la « tyrannie de la règle et du compas » , pour ériger en dogme l’imitation de la nature , fut provoquée par l’abus et par la corruption du style classique. « L excès, qui corrompt si vite les meilleures choses, dit M. Ed. André, ne se fit pas attendre. Comme autrefois à Rome, chacun voulait avoir sa terrasse et son jet deau, voir ses statues et ses charmilles dans des jardins de petite surface. Ces parterres de broderie , où la pureté des lignes et la grâce des arabesques formaient de si charmants dessins sur les vastes terre-pleins de Versailles , se changèrent en ridicules enchevêtrements de fantaisie en des espaces microscopiques. Le désenchantement fut bientôt aussi grand qu axait été l’enthousiasme. » Ainsi, d’après M. André, le désenchantement serait venu de ce que des particuliers auraient voulu reproduire en petit les terrasses, les bassins , les parterres brodés des grands jardins de le Nôtre. Mais a ce compte ce n’est pas au xvm e siècle que la réaction aurait dû se produire c’est au commencement du siècle précédent que la mode des parterres et des arabesques, des grottes et des fontaines de rocaille, des cabinets de verdure, des treillages historiés et des arbres découpés avait atteint les dernières limites de la mièvrerie et de la puérilité. Ces excès pourtant amenèrent une réforme, non une révolution; c est qu alors le genre cla„iq n avait pas dit son dernier mot ; et s'il périt après le Nôtre , c est qu a atteint, grâce au génie de cet artiste, sa plus haute expression, il ne P plus que déchoir ou se répéter; c’est aussi qu il ne lépondait plus au^ et aux mœurs d’une société en voie de se transformer; c’est enfin que 1 espn humain se lasse de tout, et qu’ après s’être délecté au spectacle de eau dun certain ordre , il cherche instinctivement, dans un oïdie tout °PP° - °bjets nouveaux sur lesquels puissent se porter ses piédileutie
donc naturel qu’ayant gardé pendant une longue suite de siècles le culte de l’ordre et de la symétrie, on se prit un beau jour à le renier, à le honnir et à n’aimer plus que le sauvage, le bizarre, l’inattendu.
L’origine des jardins qu’on est convenu d’appeler jardins anglais est assez obscure. La tradition la plus généralement admise veut que l’art « d’embellir la nature » ait été importé de la Chine en Angleterre. Or il faut distinguer : on désignait, au siècle dernier, sous le nom de jardins chinois deux espèces de jardins forts différentes : l’une, dont il existe de nombreux spécimens dans les anciens cahiers d’estampes, n’était rien moins qu’une imitation de la nature; au contraire, si l’on tient à trouver quelque part l’exagération du style graphique, c’est là qu’il faut la chercher. Ces jardins se distinguent, en effet, non par l’irrégularité, mais par la bizarrerie compliquée de leur dessin et de leur décoration. Les parterres y prennent les formes les plus capricieuses : ce sont des croissants, des soleils, des figures sans nom, contournées, anguleuses et biscornues. Les arbres sont taillés dans le même goût. Les colonnades, les temples, les portiques sont remplacés par des constructions extravagantes à colonnes tordues et à toits pointus ornés de clochettes, par des pagodes et des tours en faïence ou en bois peint, qu’on dirait formées de chapeaux chinois empilés les uns sur les autres. Aux statues de dieux, de nymphes, d’empereurs et de consuls, aux lions monumentaux, aux dauphins, aux vases antiques on a substitué d’affreux magots, des monstres grotesques et des potiches à large panse. Ce ne sont plus des gondoles vénitiennes qui voguent sur les pièces d’eau; ce sont des jonques aux voiles bariolées, dont la carène, décorée de figures apocalyptiques, porte une maison à toit pointu, dentelé et recoquillé, toujours avec les indispensables clochettes.
Cette sorte d ouvrages s’était déjà introduite en France sous Louis XIV, mais seulement à titre de fantaisie et de décoration accessoire, comme nous la\ons vu par 1 exemple de la maison de porcelaine qui précéda le grand Trianon. Certes, il y avait loin de là à l’imitation de la nature et même aux irais jardins chinois, tels qu’on les connaît depuis que, de gré ou de force, les Européens ont pénétré jusqu’au cœur du Céleste Empire, et tels qu’ils sont décrits dans l’ouvrage publié à Londres, en 1757, par l’architecte
illiam Chambers : Dessins des édifices, meubles, habits et ustensiles des Chinois.
C ambers assure d abord que les Chinois prennent la nature pour modèle, et que leur but est de limiter dans sei belles irrégularités; mais le tableau qu’il trace ensuite de leurs jardins montre qu’ils se plaisent à y accumuler des objets que la nature ne présente jamais qu’à l’état d’exception, et dont l assemblage nest, en conséquence, rien moins que naturel. Ils distinguent trois espèces de scènes auxquelles ils donnent les noms de riantes, d’horribles et d enchantées, et qu’ils entremêlent de façon à produire dans lame du visiteur une suite d émotions comparables aux effets d’un bain russe, où l'on passe d une étuve chauffée à l a vapeur dans un bassin d’eau glacée, où l’on
n’est admis à se reposer sur un matelas qu’après avoir été battu de verges et frictionné à outrance. Dans les scènes « enchantées », qui n’ont rien d’enchanteur, <r nos Chinois , dit Chambers , se servent de divers artifices pour exciter la surprise. Quelquefois ils font passer sous terre une rivière rapide ou un torrent, qui, par son bruit tumultueux, frappe l’oreille sans qu’on puisse comprendre d’où il vient. D’autres fois ils disposent les rocs, les bâtiments et les autres objets qui entrent dans la composition, de manière que le vent, passant au travers des interstices et des concavités qui y sont pratiquées à cet effet, forme des sons étranges. Ils mettent dans ces compositions les espèces les plus extraordinaires d’arbres, de plantes et de fleurs; ils y forment des échos artificiels et compliqués, ils y tiennent différentes sortes d’oiseaux et d’animaux monstrueux. » Voilà bien l’imitation de la nature telle qu’on la dépeint dans les contes de fées. Continuons.
« Les scènes d’horreur présentent des rocs suspendus , des cavernes obscures et d’impétueuses cataractes qui se précipitent de tous côtés du haut des montagnes; les arbres sont difformes et semblent brisés par la tempête. Ici on en voit de renversés qui interceptent le cours des torrents et paraissent avoir été emportés par la fureur des eaux. Là on dirait que, frappés de la foudre, ils ont été brûlés et fendus en pièces. Quelques-uns des édifices sont en ruines, d’autres consumés par le feu. De chétives cabanes, dispersées çà et là sur les montagnes , semblent indiquer l’existence et la misère des habitants. » — Ceci est l’imitation de la nature dans un pays qui vient d’être ravagé par un tremblement de terre compliqué d’une trombe, d’un incendie, d’une peste et d’une famine.
«A ces scènes, ajoute notre auteur, il en succède communément de riantes.» — C’est heureux ! — «... Comme le climat de la Chine est excessivement chaud, les habitants emploient beaucoup d’eau dans leurs jardins. Souvent, quand la situation le permet, tout le terrain est mis sous l’eau, et il ne reste qu un petit nombre d îles ou de rocs. » — Imitation de la nature pendant une inondation. — - Voici enfin des combinaisons plus rationnelles et d’un meilleur effet : « Dans les jardins spacieux, on fait entrer des lacs étendus, des rivières , des canaux. On imite la nature en diversifiant à son exemple les bords des rivières et des lacs. Tantôt ces bords sont arides et graveleux, tantôt ils sont couverts de bois jusqu’au bord de l’eau; plats en quelques endroits et ornés de fleurs , dans d’autres ils se changent en rocs escarpés qui foi ment des cavernes où une partie de l’eau se précipite avec bruit.
« Les rivières suivent rarement la ligne droite; elles serpentent et sont interrompues par diverses irrégularités. On y construit des moulins et d’autres machines hydrauliques dont le mouvement sert à animer la scène. Ils ont auasi un grand nombre de bateaux de formes et de dimensions différentes. Les lacs sont semés dîles;... ils y introduisent aussi des rocs artificiels, et ils surpassent tous les peuples dans ce genre d’imitation. Pour les bosquets, le & Chinois \ arient toujours les formes et les couleurs des arbres, joignant ceux dont les branches sont grandes et touffues avec ceux qui s’élèvent en
pyramides, et les verts foncés avec les verts gais. Ordinairement ils évitent les lignes droites; mais ils ne les rejettent pas toujours. Ils font quelquefois une avenue lorsqu’ils ont à mettre en vue un objet intéressant. Quant aux chemins, ils sont constamment en ligne droite, à moins qu’un obstacle naturel ne s’y oppose. Il leur paraît absurde de faire une route qui serpente; car. disent- ils, c’est ou l’art ou le passage constant des voyageurs qui l’a tracée, et il n’est pas à supposer que l’homme ait volontairement choisi la ligne courbe. »
Ceci n’est pas mal raisonné, et si le reste était à l’avenant, l’école chinoise ne serait autre que l’école du bon sens. Par malheur, le bon sens ne s’accommode guère des « scènes enchantées » et des « scènes d’horreur » dont on vient de lire la description. Ce n’est pas tout : un architecte moderne qui, comme Chambers, a visité l’empire du Milieu, M. Callery, nous apprend que le luxe chinois veut qu’au lieu de profiter des accidents de la nature là où ils se trouvent, « on les produise artificiellement et à frais immenses sur des emplacements où ils n’existent pas. Ainsi, là où il y a naturellement un monticule, on déblaye la terre par millions de tombereaux et l’on creuse un lac; là où la nature avait fait un lac, on élève un monticule; sur tel point, y a-t-il un sol aride et sablonneux, on y apporte une couche de bonne terre
pour y faire croître une forêt. Sur tel autre point on abat impitoyablement des arbres séculaires, afin d’étouffer la vie végétale sous un lit de stable, et d’imiter ainsi l’aridité du désert. »
Charles Blanc, à qui j’emprunte cette citation, juge à peine croyables de telles folies. Ces folies sont cependant dépassées dans les résidences champêtres ou palais d’été des fils du Ciel. Ces résidences étaient connues en Europe dès le xvn® siècle par les descriptions et les dessins des mission naires jésuites, et furent, selon toute probabilité, les types qu on s efforça d’imiter dans les jardins à chinoiseries dont j ai parlé ci-dessus.
« Feu M. Joseph Spence, qui avait le goût et le zèle de notre style présent, dit Horace Walpole , était si persuadé que les jardins de plaisance des empereurs chinois étaient disposés sur des principes semblables aux nôtre.., qu’il a traduit et publié sous le nom d’Henrv Beaumont la description P artl culière d’un de ces enclos, tirée du recueil des Lettres des jésuites. J ai je e les yeux dessus, et, à l’exception de la constante irrégularité, je n’ai pu y trouver rien qui me donnât la moindre idée de quelque attention pour e= procédés de la nature. C’est une vaste enceinte qui contient deux cen s palais et nombre de bâtiments contigus pour les eunuques, le tout ore, Peint et verni. On y a élevé des montagnes hautes depuis vingt jmqu a soixante pieds; il y a aussi des ruisseaux, des lacs, et un de ces ermer ~ ^ cinq milles de tour. On traverse toutes ces eaux sur des ponts; mais me ces ponts ne doivent jamais être en ligne droite. » (Ceci contre it un peu » sages maximes que Chambers prête aux Chinois touchant a = ur 1 chemins sinueux) .... Ils serpentent comme les ruisseaux, et sont quelle si longs , qu’on y pratique des places pour se reposer. Les eux e
sont décorées d’arcs de triomphe. Je m’imagine qu’un canal en droite lio- ne est au moins aussi raisonnable qu’un pont qui serpente comme le Méandre Les colonnades sont également tortueuses; en un mot, cette scène ridiculement enjolivée est l’ouvrage du caprice et de la fantaisie. Quand on se représente ces sortes de fabriques, elles ne donnent d’autre idée que celle d’une affectation frivole. Mais ce n’est pas tout. Il y a dans ce paradis bizarre une ville carrée dont chaque côté à un mille de long. Là les eunuques de la cour amusent Sa Majesté Impériale par le mouvement et les occupations de la capitale où elle réside, mais où il n’est pas de sa dignité de faire attention à cela. Ils y simulent le commerce et toutes sortes de trafics, et même y exercent nommément tous les métiers que pratique la populace sous son gouvernement paternel. Je regarde cela comme un enfantillage pour se délasser du trouble de la grandeur, et non comme une retraite des affaires aux délices de la vie champêtre. Là cependant Sa Majesté s’amuse de l’agriculture : il y a un quartier destiné pour cela. Les eunuques sèment, moissonnent, charrient la récolte en présence de l’empereur, et Sa Majesté retourne à Pékin, persuadée d’avoir été à la campagne. »
Qu’au début de la réaction paysagiste les jardins chinois, tant vantés par Cbambers, aient servi de modèles, tant en Angleterre que sur le continent, à des gens qui, en haine de la symétrie, étaient disposés à se jeter dans n’importe quelle extravagance, cela est certain: Chambers lui-même traça quelques jardins d’après le système qui l’avait tant séduit; mais l'idée première des paysages composés remonte évidemment plus haut sans venir de si loin. Il n’était pas besoin de l’aller chercher en Chine : elle existait toute formulée dans les poètes anciens, et la description de l’Éden de Milton n’est autre que celle du plus beau jardin selon la nature qu’il soit possible d’imaginer.
Aussi voyons-nous presque tous les panégyristes du genre moderne , poètes et prosateurs, se placer sous l’égide de Milton et puiser dans son poème les épigraphes de leurs ouvrages. Alors même que régnait encore le style symétrique, plus d un artiste, en lisant le Paradise lost, dut être frappé de cette peinture du jardin idéal donné par Dieu pour demeure à l’élu de la création. Un fiançais, un contemporain de le Nôtre, nommé Dufresny, fut, s’il fan! en croire quelques auteurs, le premier apôtre de la révolution que d’autres devaient accomplir. Il soumit à Louis XIV, pour la transformation du parc de Versailles, un projet qui ne déplut nullement au grand roi, et qui eût été sans doute adopté si son exécution n’eût rencontré dans le manque d’argent un obstacle décidément insurmontable. Mais Dufresny fut nommé, dit M. Ed- André, contrôleur des jardins royaux, et put réaliser plusieurs de ses conceptions, dont les principales furent les jardins de l’abbé Pajot, et deux autres dans le faubourg Saint- Antoine de Paris.
L’invention de Dufresny eut le sort de tant d’autres qui, nées sur le sol français, n’y ont réussi qu après avoir reçu en Angleterre le baptême d’un premier succès. Non que nos voisins reconnaissent la priorité de notre com-