‹ Histoire des jardins anciens et modernesChapitre 60 sur 100 · PARC DE RICHMOND · texte numérisé non relu

PARC DE RICHMOND

patriote: ce n’est ni à Dufresny, ni même à Chambers, qu’ils attribuent l’honneur d’avoir inauguré le nouveau style; c’est à un Anglais de vieille roche, à William Kent.

William Kent a laissé dans la Grande-Bretagne un nom presque aussi illustre que celui de le Nôtre l’est en France. Né en 1685, dans le comté d'York, de parents pauvres et obscurs, il fut d’abord placé comme apprenti chez un carrossier; puis il vint à Londres, ou ses étonnantes dispositions pour la peinture lui firent promptement trouver des protecteurs. Ceux-ci lui fournirent les moyens d’aller étudier à Rome. Là il fut mis en relation avec lord Burlington, qui le ramena à Londres, le logea dans son hôtel, le traita en ami et lui procura de nombreuses commandes. Kent jusqu’alors était peintre d’histoire et de portraits; il était aussi dessinateur et travaillait comme tel pour des libraires. Les Fables de Gay et la Reine des fées, d’Edmond Spenser, ont été illustrées par son crayon. Mais son penchant l’entraînait vers les grands travaux où le génie de l’homme s’exerce sur la nature même. Il s’acquit bientôt, comme architecte et comme dessinateur de jardins, une réputation qui, avec l’aide de ses protecteurs, le fit rechercher par les plus hauts personnages de la noblesse et de la cour. Il fut nommé charpentier en chef, architecte, conservateur des tableaux et peintre de la couronne, et mourut en 1758 , après avoir construit plusieurs châteaux , créé et replanté plusieurs grands parcs, notamment ceux de Richmond, d’Esher, de Claremont, de Stowe, de Roustham, etc.

Comme rénovateur de l’art des jardins, Kent avait eu des précurseurs. H. Walpole en cite particulièrement un : Bridgeman, qui le premier réagit contre les puérilités ornementales de Loudon et de Wise, bannit des jardins la verdure sculptée, et « n’eut même pas égard à l’exactitude des formes carrées de l’âge précédent; il étendit ses plans, il dédaigna les compartiments symétriques, et quoiqu’il s’attachât encore trop aux allées droites bordées de hautes palissades, ce n étaient plus seulement que de grandes lignes; le reste était varié par des sites agrestes, par de petites futaies de chênes plantés sans ordre, mais, à la vérité, toujours entourées de palissades. » Mais ce que Walpole considère comme le coup de maître de Bridgeman, comme le pas décisif qui conduisit à tout ce qui a suivi, ce fut la destruction des enceintes murées et l'invention des fossés : « essai hasardé qui parut si étonnant alors , qu’on l’exprima vulgairement par l’exclamation Ha! Ha! pour marquer la surprisu de trouver soudainement une brèche imprévue à la promenade... On n eut pas plus tôt cette espèce d enchantement si simple, qu’on se mit à niveler, à tondre, à rouler nos gazons. Les dehors contigus d’un parc sans clôture durent s accorder avec le dedans, et à son tour le jardin dut être délivré de sa régularité originaire pour pouvoir s’assortir au site agreste du dehors, »

On en était là lorsque Kent parut. « Assez peintre, dit encore Walpole, pour sentir les charmes d’un paysage, assez hardi et assez ferme dans ses opinions pour oser donner des préceptes, et né avec assez de génie pour voir

un grand système dans le crépuscule de nos essais imparfaits, il sentit le délicieux contraste des coteaux et des vallons s’unissant imperceptiblement l’un à 1 autre. Il ajouta ces belles ondulations du terrain qui s'élève et s’abaisse alternativement, et il remarqua avec quelle grâce une éminence douce se couronne de bouquets d’arbres qui attirent de loin la vue... Ainsi le pinceau de son imagination donna tout le prestige d'un beau paysage aux scènes qu’il dessina. Les grands principes sur lesquels il travailla étaient la perspective, l’ombre et la lumière; ses matériaux étaient, outre le sol même, qu’il modifiait selon les besoins de son oeuvre, les arbres, qu’il distribuait tantôt isolément, tantôt en bouquets ou en massifs, de façon à varier incessamment les aspects, à ménager les perspectives, à couper les espaces trop étendus. Au besoin, des fabriques lui servaient à animer le paysage en y révélant de temps à autre la présence de l’homme. Ces fabriques ne consistaient guère qu’en pavillons ou petits temples dans le style grec, en pagodes chinoises et en tourelles gothiques. Ce ne fut qu’un peu plus tard qu’on introduisit dans les parcs des tombeaux, des ruines, des pyramides, et jusqu’à de petites forteresses.

« Mais la plus grande beauté de toutes celles dont il orna ce beau pays-ci, ajoute AValpole, c’est l’emploi et la distribution des eaux. Adieu les canaux, les bassins circulaires, les cascades tombant sur des escaliers de marbre... Un joli ruisseau parut serpenter à son gré; s’il était arrêté par la différence des niveaux du terrain, son cours semblait seulement être caché par des bocages artistement distribués, et on le voyait reparaître dans l’éloignement à la distance où il devait naturellement y arriver... Quelques arbres dispersés çà et là le long des rives de ce Méandre y répandaient leur ombrage ; et quand il disparaissait entre les coteaux, d’autres ombrages, tombant des hauteurs, conduisaient l’œil sur la route supposée, et formaient dans le lointain le point de vue où on le perdait, comme s'il eût tourné de l’autre côté de l’horizon. C’est ainsi qu’avec le seul coloris de la nature, avec l’art de saisir ses plus beaux traits , on vit paraître une création nouvelle ; le paysage vivant fut corrigé quelquefois ou embelli, jamais dénaturé. On rendit aux

arbres la liberté de leurs formes; ils étendirent sans gêne leurs rameaux. Si quelque chêne ou hêtre distingué avait échappé à la cognée et survécu au reste de la forêt, on arrachait soigneusement alentour le buis et la ronce pour lui rendre l’honneur de décorer et d’ombrager la plaine. Si le feuillage touffu d’un bois antique étendait au loin son dais mobile et devenait imposant par sa vénérable obscurité , Kent éclaircissait les premiers rangs et n ^

laissait que quelques pieds d’arbres détachés et dispersés, pour ne donner passage qu’à une clarté adoucie, mêlant ainsi une lumière bigarrée à b ombre allongée des tiges qu’il conservait en guise de colonnade. »

Ou voit que Kent possédait, avec le sentiment très élevé et très délicat de la beauté pittoresque, une qualité qui distinguait aussi le Nôtre, et =ans la qüelle, quoi qu’on dise, il n’v a pas de grand artiste. Cette qualité, c est la logique. Parti d’un principe diamétralement opposé à celui de l’école fran-

caise. il eut, comme son illustre devancier, le mérite de rester toujours conséquent avec lui-même. Le Nôtre était un architecte; Kent, un paysagiste. Le premier visait au grandiose, et il fut vraiment grand, le second cherchait le naturel, et il fut vraiment naturel. La grandeur est ce qui manque le plus à Kent. On lui a reproché aussi de s’ètre répété : ce défaut lui est commun avec le Nôtre, et, il faut le dire, avec presque tous les artistes. Le Nôtre trouva un genre tout fait : il le réforma et le porta à sa perfection. Créateur d’un genre nouveau, Kent en posa les principes, et ces principes étaient vrais; il les appliqua le premier, et le fit avec discernement et sobriété; il montra la voie à suivre, et cette voie était bonne. On ne saurait donc sans injustice le rendre responsable des écarts de ceux qui ont défiguré son style par de ridicules affectations. Dans toute école, il y a de bons et de mauvais disciples; les seconds malheureusement sont les plus nombreux, et ils réussissent généralement à attirer l’attention et à se faire passer pour les seuls interprètes de la pensée du maître. De là les critiques dont le système de Kent a été l’objet, et qui ne devaient s’adresser qu’à ses parodies. Lezay de Marnésia, dans son poème de la Nature champêtre, après avoir tracé en vers assez plats un tableau peu flatteur de ce qu’il lui convient d’appeler le style anglais, ajoute en prose, dans une note du chant I er ; « Le génie de Shakespeare semble planer encore sur l’Angleterre, et lui commander l’incohérence et la bizarrerie dans les productions de tous les arts. L’extrême besoin qu ont les Anglais d’émotions fortes les conduit à des excès qui révoltent les nations dont le goût est plus simple, plus réfléchi, plus vrai. Au lieu d éloigner, de voiler, d’adoucir les objets qui blessent, ils se plaisent à les montrer, à le& renforcer, à les rendre plus horribles encore. Les Grecs, les Domains, les Français ont voulu, dans leurs compositions, atteindre le beau idéal, dont le type est dans les imaginations heureuses; les Anglais courent après 1 idéal du terrible, facile à saisir et peu aimable à trouver. »

Je crois inutile de faire ressortir l’évidente partialité de ce jugement. Les vrais disciples de Kent (je parle des Anglais) n’avaient pas attendu les censures de nos théoriciens pour blâmer les exagérations ultra-romantiques de certains amateurs de jardins; H. Walpole ne les ménage point : « Kent, dit-il, se réglait d’après ce précepte, que la nature a horreur de la ligne droite. Ses copistes, car le génie ne manque jamais de singes qui le contrefont (for every genius lias his apes), parurent croire quelle ne peut aimer que ce q 111 est tortu. » Ces exagérations étaient inévitables, et il fallait s’attendre a ce qu’elles se produisissent d’abord dans la patrie du novateur. Mais les nations <r dont le goût est, selon Lezay, plus simple, plus réfléchi, plus vrai », ne laissèrent pas de suivre de très près le mauvais exemple. Le fanatisme et le= excès sont le propre des sectes et des écoles naissantes, et les meilleuieo doctrines n’v résisteraient pas si, avec le temps, la raison ne reprenait son empire et ne ramenait insensiblement les esprits vers son point de départ. On se persuade alors qu’on a marché en avant et l’on se félicite des progrès accomplis jusqu’à ce que, jetant un jour, par hasard, les yeux sur les œuvres

du maître et des premiers adeptes, on est tout surpris de reconnaître qu’ils avaient, dès le principe, formulé ou mis en pratique les règles auxquelles on n’est revenu qu’ après un long circuit.

Nous nous flattons aujourd’hui d’entendre beaucoup mieux que nos pères l'art des jardins paysagers, et cette prétention est fondée si nous comparons nos parcs à ceux qu on admirait à la lin du siècle dernier. Mais remontons à l’origine, examinons les estampes qui représentent les belles compositions agrestes dues à Kent, à Pope, son ami et son conseiller, à Philippe Southcote, à Henry Englefield, à Wright, à Eames et surtout à Brown, ses continuateurs; lisons Y Essai sur le pittoresque, d’Uvedale Price, les Esquisses et Avis et les Observations sur la théorie et la pratique du jardinage paysager, de Repton, et nous verrons que cette richesse, cette élégance, cette science des harmonies et des contrastes, cette sobriété enfin, dont nous sommes si fiers, avaient ete des longtemps comprises et enseignées par ces maîtres, dont la plupart nous sont complètement inconnus.

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