HARRINGTON VUE
DES jardins DE
kensington
affectation de modestie, le meilleur de ses ouvrages. Walpole n’hésite pas à affirmer que Pope contribua beaucoup à former le goût de Kent, et il pense que les plus heureuses créations de ce dernier, à savoir les parcs de Garlton-House et de Roustham, furent dessinés, au moins en partie, à l’imitation de Twickenham.
Carlton-House, situé à Londres même, dans le quartier de Pall-Mall, était l'hôtel du prince de Galles. Roustham appartenait au général Donner. C’est dans la partie du jardin appelée le Vallon de Vénus qu’on retrouvait le mode de plantation adopté par Pope à Twickenham. « L’ensemble était d’ailleurs si élégant et si antique, dit Walpole, qu’on pouvait se croire dans la plus délicieuse solitude choisie par l’empereur Julien aux environs de Daphné, pour s’y livrer au recueillement philosophique. » Le palais de Carlton devint fameux plus tard par les débauches du régent, depuis Georges IV. 11 fut démoli par Guillaume IV, et sur son emplacement s’élève aujourd’hui le palais de Saint-James.
Parmi les autres créations de Kent j’ai cité, au chapitre précédent, le jardin de Claremont, au duc de Newcastle, dans le comté de Surrey; on y remarquait un joli lac à rives sinueuses, semées de jolis bouquets d’arbres. Après la mort du duc de Newcastle, Claremont fut acheté par lord Clives, qui fît rebâtir le château. Tout près de cette propriété se trouvait celle d’Esher, à M. Pelham, frère du duc de Newcastle, et dans laquelle le poète Mason disait que Kent avait rivalisé avec la nature pour plaire au maître du logis :
Where Kent and nature vied for Pelham’s love.
A Kensington, résidence royale située dans le Middlesex, et qu’il ne faut pas confondre avec le palais et le jardin du même nom, voisins de Hyde- Park à Londres, Kent s’avisa de planter des arbres morts, en vertu de cette idée éminemment réaliste, que tous les ouvrages de la nature sont bons à imiter. Mais Walpole nous apprend qu’on se moqua aussitôt de cette hardiesse ridicule.
Rrown , que le même auteur désigne comme le successeur immédiat de Kent, créa, ou plutôt transforma, vers l’an 1770, le parc célèbre de Blenheim, près d’Oxford. Ce domaine avait été offert à titre de récompense nationale au duc de Marlborough, et son nom rappelle l’éclatante victoire remportée, en 1704, par le général anglais sur les Français et les Bavarois; mais soit que l’argent manquât dans les caisses de l’État, soit à cause de la disgrâce où était tombé le vainqueur de Hœchstœdt (Blenheim), de Ramillies et de Malplaquet, lorsque 1 architecte Vanburg eut bâti le château, lorsque Loudon et Wise eurent dessiné et planté les jardins de Blenheim et que les mémoires furent présentés à la cour de l’Échiquier, le gouvernement refusa de los solder. Marlborough paya tout de sa poche, et dut trouver que la reconnaissance de son pays lui coûtait cher. Nous savons que les jardins de Blenheim avaient été arrangés primitivement dans le goût français, tel qu’on 1 enten
dait de l'autre côté de la Manche. On retrouve en face du château quelques groupes d'arbres, restes de l’ancienne avenue, tirée au cordeau, qui conduisait à la porte Ditchley, et qu’accompagnent encore, près de la porte Orientale, des compartiments symétriques. Ces vestiges de l’ancienne disposition font mieux ressortir, dans le chef-d’œuvre de Brown, la grandeur qui résulte toujours, dit M. Vergnaud, de l’heureux emploi des courbes naturelles en harmonie avec la conformation du terrain et le caractère général du site, c Brown eut assez de génie pour comprendre tout l’effet d’un vaste palais avec ses massifs flanqués de tourelles, convenablement situé au milieu d’un parc de trois mille arpents, planté d arbres déjà fort anciens : il esquissa d’un seul trait d’ensemble le tableau principal et toutes les vues accidentelles qu il pouvait produire avec une pareille masse de constructions, en ménageant les plans intermédiaires dans les divers accidents du terrain et dans les groupes des plus beaux arbres ; il eut assez de talent pour transformer un ravin aride en un lac immense, motivant ainsi un pont superbe, dont l’arche principale a cent vingt pieds de largeur, et qui n’était là qu’un horsd’œuvre ridicule, tant qu’il y manqua de l’eau.
« L’aspect du site n’était pas naturellement riche, majestueux : il n’était que champêtre et riant. Brown, en véritable artiste, sentit que ce serait par la grandeur des masses qu’il arriverait au caractère majestueux qu’il voulait donner à l’ensemble, et tout répondit à cette pensée créatrice. Point d’ornements superflus, aucune fabrique hors d’œuvre : le palais, un pont, une colonne, voilà tous les objets d’architecture; des massifs, de beaux arbres isolés , de vastes pelouses dont la verdure est variée en certaines parties par la culture des céréales : partout de la noblesse et de la simplicité...
« On arrive ordinairement dans le parc de Blenheim par l’arc triomphal, du côté de Woodstock; dès qu’on y est entré, on ne peut plus se défendre de l’admiration qu’inspire l’ensemble majestueux du palais, du lac et des pelouses immenses où se groupent des arbres de la plus belle végétation. Après avoir traversé le pont, dont l’arche principale rappelle le Bialto de A eni se, on s’achemine vers la colonne; la vue, reposée par les masses imposantes et variées des seconds plans, s’étend librement jusqu'à lhorizon des collines environnantes; parvenu à la sommité des collines, de nouveaux tableaux, dignes du pinceau de notre Claude Lorrain, se déroulent successivem ent de tous côtés, et l’œil, enchanté de ce vaste panorama, se retourne avec complaisance sur les bords du lac, scène animée par des troupeaux de belles génisses et par les reflets étincelants que le coucher du soleil brillante
ses feux 1 . »
Les parcs de Stowe, de Long-Leate et bien d’autres qu’il serait trop long ^ énumérer, à plus forte raison de décrire, subirent, à la fin du xvnr siècle, , ne métamorphose semblable à celle de Blenheim. Les jardins de stove ^ient encore, il y a quelques années, les plus renommés de 1 Angleterre,
1 L'Art de
créer les jardins , 1 vol. in-folio, avec planches.
surtout à cause du grand nombre et de la beauté des ouvrages d’architecture oui les décorent, et dont quelques-uns sont l’ouvrage de Kent. On admiré entre autres le pont de Palladio, couvert d’une galerie à colonnades, et qui est destiné au passage des voitures. Tous les monuments de Stowe, hormis une église gothique, sont du style gréco-romain, et tous sont renfermés dans le petit parc. Celui-ci n’a que cinq cents arpents; il est enveloppé par le grand parc, dont l’étendue est triple, et dont il est séparé par des terrasses o-arnies d’allées droites. On passe du grand parc dans le petit sous un arc de triomphe à pilastres corinthiens. Une avenue d’ormes, longue de près de trois mille mètres, conduit de là au château, qui est immense; elle ne produit qu’un effet médiocre, parce qu’elle est trop rapprochée de la foule des monuments bâtis sur le même niveau, et qui, à leur tour, écrases par la masse énorme du palais, sont encore amoindris par leur multiplicité même. Ce qui fait surtout la beauté de Stowe, c’est la plantureuse végétation de ses ifs, de ses épicéas, de ses platanes, de ses tulipiers, de ses catalpas, de ses cèdres du Liban. Mais M. Baudrillart blâme fort, et avec justesse, dans ce parc célèbre l’excès d’une ornementation prétentieuse et d’un goût médiocre : des pyramides et des colonnes, des temples à Vénus, à Bacchus, à l’Amitié; « un .péristyle de seize colonnes ioniques, consacré à l’antique Vertu sous les traits d’Homère, de Lycurgue et d'Épaminondas, à laquelle la moderne Vertu fait pendant; et l’amalgame de Caïn et d’Abel, d’Hercule et
d’Antée, d’Apollon et des Muses 1 ... »
La transformation de Long-Leate fut plus complète. Des allées et des com partiments rectilignes dessinés par Loudon et AVise , il ne resta nulle trace , et le jardin fut mis en parfaite harmonie avec la belle campagne qui lenu
ronne.
Je ne puis omettre ici, bien que je doive y revenir au chapitre vii du livre U , les jardins de Kew, qui, avant de devenir un établissement scientifique e national, furent une des retraites préférées des rois d’Angleterre, et lun plus remarquables spécimens du style paysager.
Ce fut vers 1730 que le prince de Galles, fils de George II et P® re George III, séduit par la belle situation de Kew, prit à long bail ce domaine, qui appartenait à un gentilhomme nommé Molyneux, secrétaire du George II et gendre de lord Capel. Le prince de Galles commença les j 3 *^ 1 dont la superficie était d’environ deux cent cinquante arpents , et qui ^ achevés par sa veuve la princesse douairière Augusta , sous la direction AV. Chambers. Il est à remarquer que le genre chinois, que Chambers ^ troduisit en Europe, ne figurait, pour ainsi dire, que pour mémoire cette création. Il n’y était représenté que par une pagode ou tour a ^ chettes, un temple et un pavillon. Chambers y prodigua, du reste, le» P ^ tiques et les édifices dans le style gréco-romain, dans le style gothiq dans le style mauresque. Il y éleva, outre une magnifique orangerie,
IV (in-8°, P arl
■is , 1880-
1 Histoire du luxe privé et public depuis l’antiquité jusqu’à nos jours , tome Librairie Hachette).