LA MALMAISON
L'Essai d’Horace Walpole, que j'ai cite souvent dans les deux chapitres qui précèdent, contient, parmi des considérations très sensées et des préceptes pleins de sagesse, une assertion singulière. Le noble lord déclare que, selon lui, le genre pittoresque inauguré en Angleterre n’est pas destiné à franchir le détroit et à prendre pied sur le continent. « La dépense que ce genre nécessite ne convient, dit- il, qu’à l’opulence d’un pays libre où l’émulation règne parmi un grand nombre de particuliers indépendants.» Et il ajoute, chose plus singulière encore, que la France lui semble spécialement inhabile à apprécier les avantages du nouveau système : d abord, parce que son climat n’est pas assez humide pour entretenir la fine verdure des pelouses; parce que, d’autre part, c la noblesse française réside peu a la campagne et y fait peu de dépense » ; parce qu’enfin on ne permet pas , en France, aux arbres de grandir, les préposés de la couronne les marquant de l’estampille royale et les faisant abattre juste à l’àge où ils commenceraient à s’élever en futaie. « Un paysage et un commissaire du roi, s’écrie-t-il à ce propos, sont deux choses incompatibles.»
O incertitude des jugements humains! tous ces motifs qui devaient, selon Walpole, nous priver à jamais du plaisir de posséder la campagne à domicile, n’ont pas empêché que le style anglais ne fût accueilli en France avec plus de faveur qu’en aucun autre pays, sans en excepter la vieille Angleterre; que nulle part il n’ait été l’objet d’un engouement plus fanatique, d n’ait été célébré avec plus d’enthousiasme; que nulle part enfin la réaction contre le Nôtre et son oeuvre n’ait été plus soudaine, plus vive, — disons le mot, — plus exagérée.
le petit trianon
La révolution dans l’art des jardins précéda de loin celle qui s'accomplit dans l’ordre politique en 1789; mais, chose digne de remarque, et qui montre bien que toutes deux procèdent du même principe et se rattachent au même mouvement général des esprits, les philosophes dont les écrits ont le plus contribué à propager en France les idées de souveraineté nationale, de gouvernement constitutionnel, d’égalité devant la loi, furent aussi ceux qui préparèrent dans notre pays le succès du jardin paysager. Montesquieu, Voltaire, Rousseau même, en préconisant les institutions de l’Angleterre, en vantant le génie de ses hommes d’État, les mœurs pures et la condition indépendante de ses « fiers citoyens », en présentant ce royaume comme le modèle d’un État sagement gouverné, disposèrent la nation à admirer de confiance et à imiter de son mieux tout ce qui venait d’outre-Manche. Rousseau, pour son compte, fit plus encore : son fameux discours de Dijon, où les arts et la civilisation étaient accusés d’avoir engendré tous les maux et tous les vices qui désolent l’humanité, l 'Émile, la Nouvelle, Héloïse , et bien d’autres écrits où éclatait à chaque page le sentiment exalté des plaisirs que trouvent « les âmes sensibles » dans la contemplation des beautés de la nature, produisirent sur un public nombreux et facile à émouvoir une profonde impression.
A la même époque florissait dans la littérature et dans les arts le genre pastoral. La mode était aux idylles; le roman, la poésie, le théâtre, la peinture ne mettaient en scène que bergers et bergères, hameaux et toits de chaume, moutons bêlants, chiens fidèles, génisses au pis gonflé de lait, moissons, vendanges, travaux et divertissements champêtres. Tout cela sans doute était de convention : les bergers avaient des vestes de drap fin et des
bas de soie; les bergères, des mains blanches, des ongles roses et de petits pieds chaussés de satin ; la houlette était ornée de rubans roses comme le corsage de Lucette et le large chapeau de Colin; les moutons étaient blancs comme neige et portaient au cou des clochettes d’argent; on parlait au hameau le langage de la compagnie la plus raffinée, mais enfin on aimait le» prés et les bois; on soupirait après une retraite paisible; on avait soif de 1 eau des sources; on avait faim de laitage et de pain bis; on s’intéressait aux choses de la campagne; on rêvait l’Arcadie, les danses sur l’herbette au son du chalumeau, les mugissements des bœufs et le sommeil à l’ombre des arbres.
Mugitusque boum, mollesque sub arbore somnos.
Delille se plaçait au premier rang des poètes de son temps et s’ouvrait les porte^ de 1 Académie en traduisant les Bucoliques et les Géorgiques de Virgile, et le temps n’était pas éloigné où de grandes dames, des princesses du -an ro\ al , des reines enfin trouveraient leur plus grand plaisir à se déguiser en paysannes, à traire les vaches et à battre le beurre dans des laiterie., bâties tout exprès pour elles, et à jouer sur leur théâtre intime des rôles de fermieres et de gardeuses de moutons. L’école anglaise, qui faisait
du jardin un abrégé de la nature, qui y prodiguait à la fois les maisonnettes rustiques, les ermitages, les ruisseaux au doux murmure et les monuments symboliques, les temples à l’Amour et à l’Amitié, les sentences philosophiques et sentimentales, ne pouvait manquer déplaire à une société si romanesque. Aussi , on n’eut pas plus tôt les premières notions de la science nouvellement eclose , que dans toutes les classes ou 1 on se piquait de penser et de sentir, ce fut à qui bouleverserait son parc ou son jardin, et mettrait à lui donner un air de désordre et de sauvagerie, à élever ici une montagne, à creuser là une vallée ou un ravin, à contourner ses allées, à écheveler ses arbres, autant de soin qu’on en eût pris naguère pour aligner mathématiquement les avenues et les parterres, niveler le sol, tailler les ifs et les buis, arrondir les berceaux en plein cintre et dresser les charmilles. En même temps on vit sortir des imprimeries une foule de traités et de poèmes didactiques où le Nôtre était renié et vilipendé, où la symétrie était proscrite comme un crime de lèse-nature, où la serpe et le fil à plomb étaient assimilés à des armes d’assassin, où l’esthétique de l’irrégularité était enseignée avec force tirades sur les joies ineffables que procure le culte fidèle de la nature et de la vertu. Au fond, rien de plus prétentieux et de plus maniéré que ces dissertations, et l’enflure du style y cachait mal la pénurie des idées; rien de moins conforme à la nature que le genre de décoration qu’on était en train de substituer dans les jardins aux productions vraiment artistiques et magistrales de l’école italienne et de l’école française. On torturait la terre sous prétexte de l’affranchir; on voulait bannir l’ennui des jardins, et l’on y introduisait la tristesse sous le titre de douce mélancolie; on fuyait la monotonie et la froideur, et l’on s’évertuait (heureusement sans y réussir) à inspirer l’horreur, l’effroi, l’exaltation; on reprochait aux artistes du siècle précédent a de n’avoir été qu’architectes lorsqu’il fallait être jardiniers 1 », et l’on élevait au bord des allées et des rivières, dans l’épaisseur des fourrés et sur le sommet des collines , de ridicules petits temples , des tombeaux et des urnes funéraires, des ruines factices, des tourelles et des donjons. « On se moquait, dit Charles Blanc, de le Nôtre, de ses arbres mutilés, de ses lugubres massifs, de ses eaux emprisonnées entre quatre murailles et de ses parterres festonnés, sans prendre garde qu’on allait tomber, par un excès contraire, dans le pire de tous les genres : le faux naturel. » Hâtons-nous d’ajouter que cette manie dura peu : avant la fin du siècle on était revenu , dans la pratique et dans la théorie , à un sentiment plus pur du beau et du vrai , à une plus juste mesure du rôle de 1 art dans la création des jardins. Mais Charles Blanc est injuste envers Bené de Girardin et Delille lorsqu’il les range parmi les théoriciens du c sentimentalisme convenu ». Il e *t vrai que Girardin avait donné dans ce travers, comme ses contemporains , et plus peut-être qu’aucun d’eux : Ermenonville, créé sous l’inspiration des rêveries romanesques de Jean- Jacques, contenait, parmi des sites
Morel, Théorie des jardins, p. 7.
admirables, des parties dont le style était maniéré, j’oserais presque dire déclamatoire, comme la phraséologie du philosophe de Genève. Mais lorsque Girardin écrivit son opuscule De la Composition des paysages sur le terrain, son imagination s’était déjà sensiblement rassise et son goût s’était amendé.
Il termine, en effet, son Introduction par cette phrase, qui est un peccavi :
« D’après quelques expériences, et surtout d après mes fautes, je vais tâcher d’indiquer ici quelques moyens pour éviter les principales erreurs dans lesquelles l’inexpérience, le défaut de comparaison et celui de principes pourraient facilement entraîner. » Et il dit explicitement, au chapitre I er : « Le goût naturel a conduit d’abord à penser que, pour imiter la nature, il suffisait, comme elle, de proscrire les lignes droites, et de substituer un jardin contourné à un jardin carré. On a cru qu’on pourrait produire une grande variété à force d’entasser dans un petit espace les productions de tous les climats, les monuments de tous les siècles, et de claquemurer , pour ainsi dire, tout l’univers. On n’a pas senti que, quand bien même un mélangé aussi disparate pourrait offrir quelques beautés dans les détails, jamais dan& son ensemble il ne pouvait être naturel ni vraisemblable. Si l’on a voulu ensuite se rapprocher davantage de la simplicité, on s est persuadé quil ne fallait que rendre seulement la liberté à la nature en plaçant tout au hasard; et l’on n’a pas songé qu’en parsemant des arbres par petits paquets, et qu en éparpillant différents objets sans perspective ni convenance, on ne pouvait jamais produire qu’un effet vague et confus. Si la nature mutilée et circonscrite est triste et ennuyeuse, la nature vague et confuse n’offre aussi qu un pays insipide, et la nature difforme n’est qu’un monstre. »
Quant à Delille, on ne doit pas perdre de vue que ses Jardins sont un poème : poème ennuyeux, j’en conviens, comme la plupart des poèmes didactiques, et qui fatigue par le trop fréquent abus du style pompeux, des prosopopées, des invocations et des exclamations, mais où l’on trouve de fort belles pages, et dont le fond vaut en général mieux que la forme. Delille a, premièrement, une qualité fort rare de son temps : il n’est point exclusif, et assigne parfaitement aux deux genres, symétrique et paysager, les rôles qui conviennent à chacun d’eux :
Chacun d’eux a ses droits : n’excluons l’un ni l’autre.
Je ne décide point entre Kent et le Nôtre.
L’un, content d’un verger, d’un bocage, d’un bois,
Dessine pour le sage, et l’autre pour les rois.
Il décrit, en les admirant, les magnifiques créations de l’artiste français- En maint endroit il condamne les « recherches vaines » et conseille de parer la nature sans la gâter par une ridicule affectation de désordre , par 1 asBeIïl blage confus d’éléments disparates ou par de ridicules imitations.
Il raille, non sans esprit,
... Ces monuments dont la ruine peinte Imite mal du temps l’inimitable empreinte,
Tous ces temples anciens récemment contrefaits.
Ces restes d’un château qui n’exista jamais,
Ces vieux ponts nés d’hier et cette tour gothique,
Ayant l’air délabré sans avoir l’air antique,
Artifice à la fois impuissant et grossier.
Enfin j’oserai rappeler à nos édiles, qui croient orner les jardins publics en y bâtissant de faux rochers avec des moellons revêtus d’une couche de peinture grisâtre, ces vers qu’ils n’ont peut-être jamais lus :
Si le sol n’offre point ces blocs majestueux,
De la nature en vain rival présomptueux,
L’art en voudrait tenter une infidèle image,
Du haut des vrais rochers, sa demeure sauvage,
La nature se rit de ces rocs contrefaits.
D’un travail impuissant avortons imparfaits.
Walpole admettait dans l’art des jardins trois sortes de compositions : le jardin qui se lie avec un parc, la ferme ornée, et la forêt ou jardin sauvage. Morel 1 distinguait quatre genres : le pays, la ferme, le parc et le jardin proprement dit. La plupart des jardins créés en France pendant la seconde moitié du xvm e siècle se rattachent au troisième et au quatrième genro, quelques-uns au premier; je néglige le deuxième, qui n est pas un jardin d’agrément, mais un ensemble de cultures utiles disposées avec plus ou moins de goût.
Delille nous apprend que les deux premiers essais de style irrégulier en France furent le jardin de Tivoli, créé à Paris même par Boutin, et celui que fit faire la duchesse de Boufflers ; mais on ne sait auquel de= deux ap partient la priorité. Le poète dit, en effet, au chant I de» Jardins
L’aimable Tivoli, d’une forme nouvelle Fit le premier en France entrevoir le modèle.
Et il se contente de nommer Auteuil après Maupertuis, le Desert, le Baincv et Limours; mais on lit d’autre part, dans les notes du même chant, ces deux passades assez difficiles à concilier :
Note 7 : « Le local de Tivoli se refusait aux grands effets pittoresques; mais M. Boutin a eu le mérite d’en tirer le meilleur parti possible et surtout d’avoir le premier essayé avec succès le genre irrégulier. » i oe • « ... Auteuil est le premier jardin qui ait été composé dans le véritable gou
des jardins anglais. »
Est-ce à dire que Delille distinguait le « genre irrégulier » u " ' goût des jardins anglais »? - En ce cas, °“ “1™* irrita de Maupertuis,
différences peut reposer cette distinction. Passo -• J . : ou
connu aussi sous le nom de Y Élysée, appartenait au marquis de •
« Si de belles eaux, de superbes plantations, un mélangé heureux
1 Théorie des jardins.
lines et de vallons font un beau lieu, dit Delille, 1 Élysée était digne de son aimable nom. » Les Déserts étaient fort à la mode à l’époque qui nous occupe, et plusieurs pays du genre sauvage ou mélancolique furent baptisés de ce nom prétentieux. Le Désert dont parle Delille avait été dessiné avec beaucoup de goût, s’il faut l’en croire, par M. de Monville.
Le Raincy, aujourd’hui dépecé en petits lots et peuplé de villas bourgeoises, faisait partie des domaines de la maison d’Orléans. Son parc avait été dessiné par Blaikie. Limours était un lieu naturellement sauvage. La comtesse de Brienne l’embellit et lui ôta de sa rudesse, sans toutefois lui faire perdre son caractère primitif. Delille vante encore, parmi les plus beaux jardins paysagers qu’il y eût en France, Montreuil, que « les Grâces, dit-il, en riant dessinèrent; » — ce jardin était à Madame Élisabeth; — le Petit-Trianon, Monceaux et Bagatelle, sur lesquels je reviendrai tout à l’heure; -- la Colline, cc un des plus beaux jardins de France, » créé près de Caen par le duc d’Harcourt; — puis il cite, en regrettant de ne pouvoir mieux faire : la Falaise, Morfontaine, Roissy, la Malmaison, <r agréable par la beauté de ses bois, de ses eaux, de ses vues et de sa situation; » l’Ermitage, « orné de deux rivières, d’un charmant ruisseau, de superbes perspectives, et distingué surtout par des inscriptions en vers, telles que M. de Rulhière en sait faire. » Rulhière, l’auteur de V Histoire de la révolution de Russie , de V Histoire de l’anarchie de Pologne, etc., était propriétaire de cet ermitage, qu’il ne faut pas confondre avec celui que M me d’Épinay fit construire près de son château de Chevrette, dans la vallée de Montmorency, pour y loger son ours : c’est ainsi quelle nommait plaisamment Jean-Jacques. On sait que ce dernier mourut dans un autre ermitage, à Ermenonville, chez René de Girardin, et que ce même Girardin, qui avait recueilli le philosophe vieux et malade, donna aussi un asile à sa cendre. Ermenonville, qui, chose digne de remarque, n’est pas même nommé dans les Jardins de Delille, est, au contraire, décrit en détail dans l’ouvrage de Morel, qui avait contribué à sa création, et qui le donne comme exemple de ce qu’il appelle un pays. Ermenonville peut d’ailleurs être considéré comme le type accompli du style paysager, romanesque et sentimental. « Il présente, dit Morel, un pays en partie champêtre et en partie sauvage. Sa belle vallée, la rivière qui l’arrose, les coteaux qui la dessinent, les plantations qu’il l’ornent, les prairies qui la couvrent, ont un caractère véritablement champêtre; ses montagnes et ses gorges , 1 espèce d arbres qu ils produisent , les sables arides , les vertes bruyères, les rochers, un grand lac, font d’une autre partie un pays très sauvage, d
Quelques maisons groupées autour d’un château bâti par Henri IV dans un pay & inculte, aride et \ miment sauvage, formaient originairement la vicomté d’Ermenonville, qui fut acquise, vers 1760, par le maréchal de camp René- Louis de Girardin, issu de la famille noble des Gherardini, de Florence. Ce gentilhomme, passionné pour les nouveautés artistiques et philosophiques, entreprit avec ardeur d’embellir son domaine conformément aux
préceptes de l’ecole anglaise, et, mettant à profit les beautés naturelles du lieu, il sut créer, dans une étendue de cinq cents arpents, un parc magnifique qui doit à ses sites pittoresques et variés, à ses monuments philosophiques et allégoriques, et bien plus encore au séjour, à la mort et à la sépulture de J. -J. Rousseau, une célébrité européenne. Ermenonville a été visité par Marie-Antoinette, par l’empereur Joseph II, par le roi de Suède Gustave III, par Bonaparte, premier consul. Je ne parle pas de la foule des visiteurs obscurs, attirés soit par une curiosité banale, soit par le désir de contempler la tombe de 1 auteur d Émile et du Contrat social. Apres la mort de René de Girardin, ce domaine passa à son fils Stanislas-Xavier, qui a laissé un Itinéraire des jardins d’Ermenonville, ainsi que des Souvenirs intéressants.
Ermenonville comprend trois parties : le Grand Parc , le Petit Parc et le Désert. Dans le Grand Parc se trouvent le banc de la reine , où se reposa Marie- Antoinette, une grotte, une cascade, une rivière et un lac au fond duquel est l’île des Peupliers. Dans cette île s’élève le tombeau sous lequel le corps de Jean-Jacques reposa jusqu’à ce qu’en 1794 la convention nationale décréta sa translation dans les caveaux du Panthéon. Le tombeau, dû à P. Robert, est dans le style antique et orné de bas-reliefs. Dans une couronne, au milieu du fronton, on lit la devise de Jean- Jacques, Vitam impendere vero, et sur la face opposée, cette inscription : « Ici repose l’homme de la Nature et de la Vérité. » Dans une autre île du lac, on voit la pierre sépulcrale du peintre Georges-Frédéric Meyer, mort à Ermenonville en 1779, et plus loin dans le parc était naguère la tombe de l'Inconnu. Cet Inconnu est le héros d’une histoire romanesque racontée par Thiébaud de Bernéand. Ailleurs, au sommet d’un monticule, s’élèvent le temple de la Philosophie, dédié à Michel Montaigne, et une colonne tronquée sur laquelle on lit : <r Quis hoc perficiet? Qui l’achèvera? » Le temple, de forme circulaire, porte au fronton cette inscription : Rerum cognoscere causas. Les six colonnes qui soutiennent la rotonde offrent également chacune une inscription en l’honneur d’un grand homme : à Newton, Lucem; à Descartes, Nil in rebus inane ; à Voltaire, Ridiculum; à William Penn, Humanitatem; à Montesquieu, Justitiam ; à Rousseau, Naturam. Près de la porte qui donne accès du Grand Parc dans le Désert était une cabane rustique sur la porte de laquelle on lisait : Charbonnier est maître chez lui. Enfin la Maison du philosophe, c’est-à-dire de Rousseau, maintenant en ruines, et le Monument des anciennes amours, amas de rochers qui rappelait les souvenirs de Meillerie, se trouvent dans le Dé sert même, caractérisé par un sol inculte, des genêts, des bruyères, des fonds de sable, des roehers couronnés de pics, un grand lac, et à 1 horizon des montagnes et des forêts 1 .
Morfontaine, voisin d Ermenonville , avec lequel il offre beaucoup d’analogie, est peut-être le plus beau parc du genre agreste qu’il y ait en France.
i On trouve, dans les Environs de Paris illustrés d’Ad. Joanne, une très curieuse notice sur Ermenonville et sur Morfontaine.
On y admire non seulement des sites merveilleux, tantôt riants, tantôt sauvages, trois lacs, dont le plus grand enveloppe une île de trois cents arpents (pîle Molton ) , des rochers comparables à ceux de Fontainebleau, et une lande inculte, couverte de bruyères comme les landes bretonnes, mais, ce qui est surtout rare en France, une végétation prodigieuse, des arbres séculaires dont les cimes semblent se perdre dans les nuages, et qui font penser aux forêts vierges de l’Amérique. Sous l’ombre de ces arbres géants, où bondissent les écureuils, où nichent des milliers d’oiseaux; au bord de ces lacs, où s’ébattent librement les cygnes, les canards sauvages, les sarcelles et les hérons; parmi ces rochers, où rampent les lézards et les couleuvres, où gîtent les hiboux, que l’épervier vient raser de ses ailes et que les daims et les chevreuils effleurent de leurs pieds agiles ; au milieu de cette âpre et puissante nature où rien ne trahit la présence de l’homme, si ce n’est un bateau sur le lac, une cabane servant de rendez-vous de chasse, une vieille tour perchée sur un rocher, et sur quelque autre rocher une inscription effacée par le temps, on peut se croire à mille lieues, non pas de Paris, mais de la France , loin de toute civilisation ; et il arrive un moment où l’on serait moins étonné de se trouver face à face avec un Peau Rouge, armé de son tomahawk et de son couteau à scalper, que de rencontrer un monsieur en veste de coutil et en bottines vernies, et une dame en robe de soie ou de mousseline, toque à aigrette et mantelet de dentelles. La terre de Morfontaine fut donnée par Louis VII aux moines de Châlis, qui creusèrent les étangs. Plus tard elle fit partie de la châtellenie de Montmeillant ; puis elle appartint au chapitre de Saint-Denis, qui la vendit, en 1559, à un conseiller au parlement, et depuis lors elle a passé dans bien des mains. Un président de parlement de Paris, le Peletier, entreprit le premier, en 1770, dy créer un parc. Il y dépensa beaucoup d’argent; son successeur, le financier Durney, y employa aussi de fortes sommes ; mais ce fut surtout Joseph Bonaparte qui y fit d’énormes dépenses. Après lui, Morfontaine passa au duc de Bourbon, puis à la baronne de Feuchères. Celle-ci laissa ce beau domaine à sa nièce,
M Ue de Tanaron, qui devint M me Corbin.
Avant que Morfontaine eût été embelli par Joseph Bonaparte, Hirchfield, dans sa Théorie des jardins , plaçait immédiatement après Ermenonville le parc de Méréville, au fermier général de la Borde. Ce domaine est situe a l’extrémité méridionale du département de Seine-et-Oise. Le chateau s’élève à mi-côte sur la rive gauche de la Juine, qui serpente à travers les azons et les massifs du parc , forme des îles et des cascade» , pa»se sous de» pont rustiques et va se perdre dans des grottes. On remarque, à Méréville, un sarcophage dédié au capitaine Cook, une colonne rostrale consacrée a la mémoire des deux fils de M. de la Borde, qui partagèrent le sort de 1 infortuné la Pérouse, et, dans la forêt, une autre colonne plus monumentale, imitation de la colonne Trajane. Le parc fut dessiné par le~ P a „ - c
seph Vernet et Robert. .. . , ,
Morel décrit longuement Guiscard, situé près de Compiegne, e que e
d’Aumont le chargea de dessiner à nouveau et de replanter selon le goût moderne; car ce parc était primitivement symétrique dans toutes ses parties Son étendue, qui n’était que de quatre cents arpents, fut doublée. « Il p r g sente au premier coup d’œil, dit Morel, trois grandes parties dont l’ensemble est imposant : une vaste pelouse en face du château, un très grand lac qui en baigne les bords, et des bois considérables qui la terminent. Le château dont les fossés ont été comblés, est actuellement sur le bord de la pelouse et tout au milieu des jardins. Jadis placé dans le plus bas du terrain, il paraît situé à mi-côte; par la manière dont les pentes ont été dirigées, il domine sur la partie du parc du côté du soir; il jouit de la pelouse qui est à ses pieds, de la ligne des bois qui forment son enceinte; il découvre une partie du grand lac, au delà duquel des plantations, sur la rive opposée, s’ouvrent en face d’une jolie vallée. »
Que de grands et beaux parcs nous aurions encore à citer, si le défaut d espace et aussi, il faut le dire, la répétition continuelle des mêmes éléments, pelouses, bois, lacs, rivières, étangs, rochers, grottes, constructions champêtres, monuments antiques, ne nous obligeaient à nous borner! Qu’il nous suffise de nommer Saint- Leu, aux princes de Condé; Argenson, près de Vienne en Dauphiné, que Matthews mettait au-dessus de tout ce qu’il avait vu en France et en Italie; Rambouillet, Compiègne, Chantilly, où les beautés pittoresques du style moderne sont venues s’ajouter aux décorations plus sévères et plus froides qui rappellent les époques précédentes.
Mais ( il est quelques jardins célèbres dont je n’ai fait plus haut que pro-, noncer les noms , et sur lesquels j’ai promis de revenir. On en peut trouver dans certains ouvrages la description et l’histoire détaillée. Je pourrai donc tenir ma promesse sans augmenter outre mesure ce chapitre, déjà long.
Les grands seigneurs, les princes et les rois ne furent pas les derniers atteints par la contagion philosophique, romanesque et pastorale qui envahit^ au siècle dernier, la France, et s’étendit, bien qu’avec moins d’intensité, dans d autres contrées de l’Europe. Des souverains rendaient hommage au « roi Voltaire d ; des dames de la cour lisaient avec passion la Nouvelle Héloïse, le Devin du village fut représenté à Versailles dans le petit comité, et Rousseau eut pour protecteur le prince de Conti.
ouïs XIV avait laissé à ses neveux des palais superbes : les Tuileries, le uxembourg, Fontainebleau, Saint-Germain, Versailles et Trianon, Saint- Cloud, Meudon, avec des jardins dont la magnificence était en rapport avec eurs dimensions grandioses et le l Uxe de leur architecture. Pourtant, lorsque de simples particuliers, la plupart imbus des idées qu’on devait pm, ard appeler révolutionnaires, entreprirent de donner à leurs jardins les libres allures que Walpole déclarait incompatibles avec un commissaire du roi; lorsque des gens de lettres et des gens de rien se mirent à conspuer le Nôtre et a revendiquer hautement l es droits de la nature humiliée par Louis XIV la noblesse, les princes du sang, lea lus au . uste s personnages joignirent leurs voix à ce chœur de réclamations et de' déclamations. fl*
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allèrent plus loin : ils voulurent, eux aussi, faire amende honorable à la nature , les uns en détruisant leurs parcs pour les remplacer par des paysages , les autres en partageant leurs domaines entre les deux systèmes . et en ajoutant un jardin anglais à leur jardin français; quelques-uns même enfin furent conduits par le culte de la nature à l’étude des plantes. Rousseau n’était-il pas botaniste ?
Louis XV, on le sait, aimait ses aises; le plaisir était la plus grande affaire de sa vie, et comme le plaisir, tel surtout qu’il l’entendait, ne s’accommode guère de l’étiquette et du cérémonial, il fallut à Louis XV, outre ses palais, des maisons où il pût vivre en simple débauché. Louis XIV avait fait bâtir le premier Trianon, diminutif de Versailles; Louis XV fit bâtir le second Trianon, diminutif du premier. Le jardin de ce nouveau château fut dessiné par l’architecte Gabriel, partie dans le style symétrique, partie dans le style irrégulier. A l’instigation d’un capitaine de ses gardes, le duc d’Àyen, grand amateur de botanique, Louis XV créa de plus à Trianon un jardin spécial dont la direction fut confiée à un très habile jardinier nommé Claude Richard, puis à son fils Antoine, qui demeura, sous la convention, conservateur du jardin et des pépinières. En 1759, Louis XV eut même la fantaisie de faire de Trianon un véritable jardin botanique, et il chargea de ce soin Bernard de Jussieu. L’illustre naturaliste y fît la première application de sa méthode, en groupant les plantes par ordres, familles, genres et espèces, d’après l’analogie de leurs caractères organiques et l’importance relative de ces caractères.
Louis XVI abandonna le petit Trianon à la reine Marie-Antoinette. Le jardin fut alors entièrement replanté, selon le goût romanesque et pastoral, par les soins du paysagiste Robert, et l’on vit s’y élever, au bord de l’étang, un hameau avec sa laiterie, sa ferme, sa chapelle, sa maison du curé. La reine prit ce séjour en affection. Elle venait souvent, avec quelques dames et seigneurs de son intimité, échanger le faste de Versailles contre d innocentes mais puériles imitations de la vie champêtre. « Une robe de percale blanche, dit M me Campan, un fichu de gaze, un chapeau de paille étaient la seule parure des princesses. Le plaisir de parcourir les fabriques du hameau, de voir traire les vaches, de pêcher dans le lac, enchantait la reine, et chaque année elle montrait plus d’éloignement pour les fastueux vovages de Marly. d G est sur le théâtre de Trianon que Marie- Antoinette joua le rôle de Colette dans le Devin de village , et celui de Rosine dans le Barbier de Séville 1 .
Le petit Trianon est aujourd’hui un des plus charmants jardins des environs de Paris. Le dessin en est élégant, la végétation riche et vigoureuse; malheureusement les eaux sont stagnantes , troubles , et surchargées de végétations crvptogamiques qui en rendent l’aspect peu agréable.
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Le petit Trianon était la promenade favorite de M. Thiers, lorsque celui-ci résidait à Versailles comme président de la république. Après les séances de l’Assemblée nationale, l’illustre homme d’État, avant de rentrer chez lui pour se remettre au travail , allait voir les parterres et causer avec le « père Charpentier», qui avait créé en 1850, auprès du parc, un jardin des fleurs contenant une magnifique collection de plantes ornementales.
Les frères de Louis XVI et son cousin le duc d’Orléans eurent aussi leurs Trianons ; seulement les plaisirs qu’on y prenait n’étaient pas toujours aussi honnêtes que ceux qui réunissaient dans la bergerie de Versailles l’élite de la cour et de la haute noblesse. Le Trianon de Monsieur, comte de Provence, s’appelait la Muette; celui du comte d’Artois, Bagatelle; celui du duc d’Orléans, Monceaux.
La Muette et Bagatelle touchaient au bois de Boulogne. Les antécédents de ces deux résidences étaient des plus scandaleux. La première avait été une des « petites maisons » du régent, puis de sa digne fille la duchesse de Berri, puis de Louis XV : c’est tout dire. Louis XV y reçut Marie-Antoinette à son arrivée en France, et la fiancée du dauphin fut obligée de souper avec la du Barry. Devenue reine, elle n’eut, ainsi que Louis XVI, que de l’éloignement pour ce lieu de débauche. La cour y vint peu; Monsieur seul y séjournait une partie de l’été. Des jardins de la Muette partirent, le 21 novembre 17bo, en présence du roi, de sa famille et d’un public délite, les deux premiers aéronautes, le marquis d’Arlandes et le jeune chimiste Pilâtre du Rozier. En 1787, la Muette fut classée parmi les châteaux royaux destinés à être vendus. 11 en reste aujourd’hui un pavillon qui, avec une partie encore considérable des jardins, appartient à M me Érard, veuve du célèbre facteur de pianos. Sur une autre partie du terrain ont été établis le jardin fleuriste et les belles serres de la ville de Paris. Un petit jardin anglais précède le pa villon du côté de Passy et en dérobe la vue, mais tout le reste est encore planté à la française. C’est à peu près le seul spécimen du style symétrique qui existe, à Paris même, dans une propriété privée , et ce spécimen est de nature à faire regretter le trop complet abandon d un genre où la riche^^e et la grandeur s’allient si bien à la simplicité. Il est impossible de ne pa„ s arrêter devant le saut de loup qui sépare le jardin de 1 avenue He Martin, en face de la large entrée du bois de Boulogne, et qui ento parterre circulaire vers lequel convergent de magnifiques allée^ au.' brages impénétrables. Cette belle ordonnance, cette végétation pianti ces brillants tapis de fleurs contrastent avec la décoration assez ma o Parc public à l’anglaise dit « le Ranelagh » , qui occupe 1 espace compris^ à l'ouest, entre la Muette et l’avenue Raphaël. Les deux styles ancien e mo de rne se montrent là côte à côte, et la comparaison n’est pas a a\an a
1 dernier.
Bagatelle fut d’abord un simple pavillon où se retirait frequemmen , sous ■étexte d’indisposition, la belle et trop galante M 119 de Charo ai =>
III, prince de Condé. c Ce pavillon étant devenu la propriété
comte d’Artois, frère de Louis XVf, dit A. Joanne, son nouveau possesseur voulut créer à la place un second petit Trianon. Il y fit, en conséquence bâtir un château qu’on appela la Folie d’Artois, et qui reprit plus tard l e nom de Bagatelle. Le comte d’Artois avait parié contre Marie-Antoinette qu’il le construirait en un mois, et il gagna son pari. La dépense s’était élevée à six cent mille livres. Parva, sed apta , tel était la devise qu’il avait fait graver sur la façade. » Vendue pendant la révolution, Bagatelle devint, sous la république et sous l’empire, un jardin-restaurant à l’instar de Tivoli. Cette propriété fut rendue par la Bestauration au comte d’Artois, qui, devenu roi, en fit don au duc de Berri; elle appartient maintenant à sir Richard Wallace.
Monceaux (on disait aussi Mousseaux) était autrefois un domaine qui appartint successivement au chapitre de Saint-Denis, puis à la famille Charron, et que le fermier général Grimod de la Reynière acheta en 1746. Philippe, duc d’Orléans, le même qui s’appela plus tard Philippe-Égalité, et qui périt sur l’échafaud en 1794, devint à son tour, en 1774, propriétaire de Monceaux, et s’y fit bâtir une maison de plaisance, — on dirait plus justement peut-être une maison de plaisir, — entourée d’un vaste parc que Carmontelle fut chargé de dessiner, de planter et d’orner. «Le terrain était aride, dit M œe G. Boué : Carmontelle y créa des accidents et y conduisit l’eau en abondance; il y éleva des temples, des obélisques, des tombeaux, des grottes, des kiosques, un château fort en ruines, un moulin à vent hollandais, une pompe à feu; il y établit des jeux de bague, des jets d’eau, des fontaines, des cascades 1 . » La plus élégante de toutes ces « fabriques », pour la plupart détruites, est le fragment de colonnade semi- circulaire qui entoure une partie de la pièce d’eau, et qu’on désigne sous le nom de Naumachie. La pyramide qui se cache dans un fourré, et dans laquelle on pénètre par une porte ressemblant à un chambranle de cheminée, est, dit-on, le tombeau d’un jeune gentilhomme allemand, tué à la suite d’une querelle de jeu dans une des soirées orageuses dont Monceaux fut souvent le théâtre.
Après la mort de Philippe-Égalité, la convention décréta que Monceaux serait conservé par la nation pour être affecté à des établissemnnts d utilité publique, mais ces établissements restèrent à l’état de projet. Napoléon 1 donna Monceaux à son archichancelier Cambacérès , qui le lui rendit quatre ans après , trouvant ce cadeau trop dispendieux. La Restauration le restitua à la famille d Orléans , qui le conserva jusqu’à l’époque où ses biens furent vendus, en vertu du décret de 1852. Monceaux fut acheté alors par la compagnie immobilière; puis une partie du terrain fut cédée à la ville de Pari= 5 qui en a fait un jardin public. Nous retrouverons bientôt sous cette nouvelle forme le parc Monceaux , malheureusement réduit à d’étroites limites , mai= 7 à certains égards, plus élégant et plus riche qu’il n’était en sortant des mains de Carmontelle.
1 Le Parc Monceaux, notice historique et légendaire. Brochure in-8% Paris, 1866.