‹ Histoire des jardins anciens et modernesChapitre 68 sur 100 · LA TAURIDE DE POTEMKIN · texte numérisé non relu

LA TAURIDE DE POTEMKIN

regrets : la tombe des chiens favoris de Catherine et leur marbre funéraire, sur lequel trois courtisans de Catherine, M. de Ségur entête, ont fait graver une longue épitaphe pour les recommander à l’amour de la postérité. Si les nymphes des eaux et des bois, les divinités austères de la nature du Nord ne sont pas satisfaites de tous ces embellissements, il faut convenir qu’elles sont bien difficiles... » Pas plus difficiles, en tout cas, que le voyageur anglais Daniel Clarke, qui écrivait, à la fin du siècle dernier, ces paroles dédaigneuses : « Les jardins de Tzarkoë-Selo ont la prétention d’être dessinés dans le goût anglais. Ils ne peuvent paraître une nouveauté qu’à raison de leur situation et de l’éloignement de la nation dont ils rappellent assez mal les idées. »

Au delà de Tzarkoë-Selo, à quarante verstes de Saint-Pétersbourg, on rencontre le palais d’été de Gatchina, bâti en 1770 par l’architecte italien Rinaldi pour le comte Orloff,*et acheté, après la mort de ce seigneur, par Catherine II, qui en fit don en 1764 à son fils le grand-duc Paul, depuis empereur. Les jardins de cette résidence sont renommés, en Russie, pour l'abondance et la belle distribution de leurs eaux.

Une autre résidence impériale, celle d’Oranienbaum, à trente-cinq verstes de Saint-Pétersbourg et à neuf verstes de Peterhof, fut élevée en 1725 par le prince Mencnikoff, favori de Pierre le Grand. Le château est précédé d’une sorte de péristyle soutenu par une élégante colonnade, et qui offre, pour les jours de mauvais temps ou de grande chaleur, une promenade agréable. « Le jardin est divisé en deux parties , dit le voyageur allemand Richter : l’une supérieure, et l’autre inférieure. La première, d’une verste et demie carrée, est dans le goût hollandais. On admire particulièrement dans ce jardin une montagne russe d’une grande originalité, soutenue par des arcades, et ayant à son sommet une galerie et un édifice élégant où se trouvaient autrefois les petits chariots pour se faire ramasser. Ces voitures affectaient les formes les plus capricieuses , et répondaient à l’originalité de la montagne. D’ailleurs le jardin est entrecoupé d’allées, de sentiers, de rondspoints et de pavillons. »

A Saint-Pétersbourg même se trouve le palais de Pawlowsk, construit par l’impératrice Marie Fédorowna, et qu’accompagne un parc anglais trace avec beaucoup d’art. Ce parc comprend une rivière, une ferme, des collines, d agréables points de vue, de beaux parterres, un pavillon des Roses , un théâtre taillé parmi les arbres et exhaussé sur un tertre de gazon, un mo. nument funèbre élevé d’après les dessins de Thomon; enfin le château, q ul se distingue de la plupart des autres châteaux russes par son élégante sim plicité.

C est aussi à Saint-Pétersbourg, mais dans un quartier tout à fait recul ; que le favori de Catherine II , le célèbre Potemkin , possédait la maison plaisance appelée Tauride, et qui est devenue après lui une résidence r0 “ a ^ e Le parc de Tauride est disposé selon le style moderne et avec beaucoup goût. Ses allées, ses massifs, ses pelouses sont bien distribués, et le j ar

est égayé par des cascades, par des eaux courantes et par des lacs sur lesquels se promènent gracieusement de beaux cygnes. Chopin cite encore les jardins du comte Rasomowsky, près de Moscou, et celui de Petrofka. qui se recommandait, dit-il, par de grandes richesses botaniques. Mais toutes ces créations ne suffiraient pas à rendre compte de l’enthousiasme du bon Delille lorsqu’il s’écrie en vers :

Sous un ciel moins heureux, le Sarmate à son tour Présente aux yeux ravis plus d’un riant séjour...

et en prose (lettre à la princesse Czartoriska 1 ) : « ... Avide depuis longtemps de connaître ce beau pays de la Grèce, j’y ai porté des illusions trop tôt détruites. J ai cherche les Athéniens dans Athènes, je ne les y ai point trouvés, et j’ai appris, par votre lettre pleine d’esprit et de grâce, qu’ils sont réfugiés parmi les Sarmates. ■»

Delille avait trouvé parmi les Sarmates, c’est-à-dire en Pologne , deux disciples illustres et ferventes : la princesse Czartoriska et la princesse Radziwil, qui s’étaient appliquées à réaliser dans leurs domaines les merveilles chantées par l’auteur des Jardins. L’Arcadie, cette terre classique de la vie pastorale, était le type idéal des jardins paysagers, où l’on ne manquait pas de graver sur quelque' monument champêtre : Et ego in Arcadia : <r Moi aussi , j’ai mon Arcadie. » Arcadie était le nom donné par la princesse Radziwil à son parc , dont on peut lire la description détaillée dans les notes du chant I er des Jardins, ainsi que celle de Pulhavi, propriété de la princesse Czartoriska : l’une et l’autre écrites par la main de ces nobles dames, et adressées au poète pour servir de complément aux tableaux moins précis qu’il en avait tracés dans son ouvrage.

La princesse Radziwil avait demandé à Delille les vers français et latins qu on lisait' sur les ruines , sur les rochers et sur les maisonnettes de son parc, et par un hommage reconnaissant à celui qui lavait initiée aux charmes de l’art pittoresque, elle avait inscrit sur une pyramide consacrée aux poètes de tous les temps et de tous les pays le nom de Jacques Delille,

Au-dessus de Gresset et bien près de Virgile.

1 ^ otes du chant I«* de son poème l’Homme des champs.

Page 1