CHAPITRE I
l’art DES JARDINS AU XIX e SIÈCLE. — LES THOUIN.
— PÉRILS ET TRIOMPHE DU STYLE PAYSAGER. — PROGRES DE l’hORTICULTURE. — LES PLANTES NOUVELLES. — LES ANIMAUX
Toute révolution, si juste que soient ses principes, si salutaires que doivent être ses résultats, débute nécessairement par l’anarchie; l’inoffensive révolution qui a transformé l’art des jardins p.g pouvait échapper à celte fatalité. Ses instigateurs sentaient parfaitement que ce n’était pas tout de proclamer la déchéance de la symétrie et l’avènement du paysage; qu il fallait encore définir le nouveau système, en dégager la théorie, en prescrire les règles. Mais cela ne pouvait être l’affaire d un jour, et, en attendant, chacun se crut autorisé à suivre ses inspirations en prenant tout simplement le contre-pied du système ancien. Le dessin régulier étant reconnu fastidieux, tyrannique et contre nature, on n’imagina d’abord rien de mieux que de supprimer toute espèce de dessin; car on ne peut donner ce nom au fouillis de chemins tortueux qu’on se mit à tailler au hasard à travers les fourrés, les pelouses et les massifs, et qui faisait dire à un homme desprit . « Rien n ’est plus facile que de dessiner un parc anglais: on n’a qu’à enivrer son jardinier et à suivre sa trace. » L’ornementation, il fallait s} attendre, échappa d’abord, ainsi que le dessin, à toute retenue, et revêtit les forme.. l es plus extravagantes. Il y eut comme un interrègne de lart, interr'^
qui n'a pas duré moins d’un demi-siècle.
l^on que , pendant cet intervalle et dès le début même de la re o le bon sens et le bon goût n’eussent trouvé d'éloquents défenseurs, non que les règles auxquelles on est revenu depuis n'eussent été déjà en partie e c ées par les premiers législateurs du genre pittoresque. MaL
législateurs n’avait pu dominer le tumulte; peu s’en fallait qu’on ne les accusât de vouloir rétablir sous une autre forme la tyrannie du compas et du cordeau. Leurs conseils et leurs préceptes manquaient d’ailleurs de cette netteté qui s’impose aux esprits; ce n’étaient encore que des aperçus vagues et incomplets. Pour faire, selon une expression célèbre, « de l’ordre avec le désordre » , il fallait que les maîtres de l’art fussent en possession d’un Corpus juris hortensis, d’un véritable code renfermant toutes les lois de la nouvelle esthétique des jardins.
Or ce n’était point chose facile que de légiférer sur l’embellissement de la nature, d’assujettir à des règles rationnelles un genre qui a pour principe la liberté, et qui semble, au premier abord, ne relever que de l’inspiration et de la fantaisie de chacun. Aucune tentative digne de remarque ne s’était produite dans ce sens lorsque éclata la révolution : non plus celle qui bannissait des jardins le niveau et la serpe, mais celle qui prenait le niveau pour emblème et la hache pour instrument; non plus celle qui ne voulait point qu’on égalisât les arbres en taillant leurs branches , mais celle qui voulait égaliser les hommes en abattant les têtes royales et patriciennes. Un grand nombre de parcs magnifiques, récemment créés et remaniés, furent alors confisqués, dépecés et vendus, et l’on ne songea pas de quelques années à en dessiner et planter de nouveaux. Enfin, un calme relatif s’étant rétabli, d’autres périls vinrent menacer l’école paysagiste. Ses adeptes purent craindre qu’une réaction funeste ne se produisît contre elle sous la république et sous l’empire, quand la manie d’imitation des Grecs et des Romains, passant du domaine de la politique dans celui des arts et de la mode, envahit soudain la peinture, la sculpture, l’architecture, l’ameublement, et jusqu’à la toilette des femmes. Il n en fut rien. Par une heureuse inconséquence et en dépit de la haine qui s’était réveillée chez nous plus vivace que jamais contre la perfide Albion , le mauvais goût gréco-romain s’arrêta devant le temple de Flore, pour parler le langage du temps. Bien plus, le style anglais, en se propageant, en se vulgarisant, se simplifia et s’épura graduellement; il se débarrassa de ses vains accessoires, et par contre, grâce aux progrès de la botanique et de l’horticulture, il s’enrichit d’éléments mieux en rapport avec bon principe, il entra, pour ainsi dire, en communion plus intime avec cette divine Nature qu’on célébrait naguère sans la comprendre, et sans soupçonner les trésors infinis qu’elle tenait en réserve pour ses vrais adorateurs-
Deux hommes ont surtout contribué dans notre pays à cette seconde renais, sance de l’art des jardins : ce sont André et Gabriel Thouin. Le premier, ne à Stord, près de Lisle-Adam, en 1747, mort en 1823, était un botaniste de l’école des Jussieu. Chargé en 1764 de diriger l’École de botanique au jardin du Roi, il s’occupa spécialement de l’acclimatation des plantes exotiques; comme son prédécesseur Jean Robin, il entreprit dans ce but plusieurs voyages et se mit en rapport avec les botanistes de tous les pays. R P erfeC ' Donna les procédés de culture et de reproduction, enseigna la botanique et 1 horticulture, non seulement au muséum d’histoire naturelle, mais dans le=
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écoles normales qui furent établies en 1795, lors de la réorganisation de l’instruction publique. André Thouin est Fauteur d’un Essai sur l’économie rurale, d’une Monographie des greffes; il a rédigé la plupart des articles relatifs au jardinage dans l'Encyclopédie méthodique , et une foule de mémoires spéciaux adressés, soit à l’Académie des sciences, soit aux autres sociétés savantes dont il faisait partie.
Mais le service le plus signalé qu’il ait rendu à l’art des jardins, c’est de l’avoir ramené à son objet primitif et essentiel, que les paysagistes de la fin du xvm e siècle semblent avoir tout à fait perdu de vue : je veux dire la culture des fleurs. Etrange aberration de ces fanatiques de la nature, qui, s’évertuant à produire des effets pittoresques, songeaient bien à fabriquer des forêts, des montagnes, des grottes, des cascades, des torrents, des rivières et des lacs; à bâtir des temples neufs, des châteaux dévastés, des tours démantelées et des chaumières en ruines, et qui, pour embellir leurs jardins, n’ont oublié que d’y planter des fleurs! Il est vrai que la nature ne produit que des fleurs simples, et qu’elle ne les réunit jamais en massifs et en corbeilles. Ses imitateurs eussent donc commis une inconséquence en introduisant dans leurs compositions des parterres et des plates-bandes. André Thouin et les jardiniers du xix e siècle ont pensé que cette inconséquence était préférable à celles qui accumulaient dans les paysages romantiques tant d’éléments disparates, Hen autrement antipathiques à la nature que les roses doubles et les œillets panachés; que si l’on voulait réduire un jardin à n’être qu’un paysage, le plus simple était d’enclore de murs ou de haies une certaine étendue de terrain convenablement choisie, et de n’y rien changer; que les promoteurs du genre pittoresque, sous prétexte de réformer les jardins, n’avaient fait que s’emparer du nom pour 1 imposer à des ouvrages d’un autre ordre, un jardin sans fleurs n étant pas plus un jardin qu’une bergerie sans moutons ne serait une bergerie; qu en conséquence, toute question de dessin réservée et tout débat suspendu entre les défenseurs de la ligne droite et les partisans de la ligne courbe , il importait de rendre au jardin sa destination normale, et d’en faire avant tout, conformément à -a définition, un lieu planté de fleurs; ce qui n’exclut, bien entendu, ni les arbres , ni les pelouses , ni les eaux , ni aucun des accessoires propres à
augmenter l’agrément et la variété des effets.
Ces principes étant admis, les dessinateurs de jardins avaient encore
prononcer entre Kent et le Nôtre, et au premier abord ils pouvaient
tentés de se déclarer pour l’artiste français qui, nous le savons, acco ’
comme ses prédécesseurs de la Renaissance , une large place aux P
fleuris. Cependant, tout bien considéré, ils adoptèrent unanimement le style
paysager, qui leur paraissait comporter à la fois plu» de \ariété a
Position et plus de simplicité dans la décoration. Mais ces mofs . '
9 er > avaient en quelque sorte perdu leur signification primitive . th x or i e 44 il fallait refaire la tfieone
fixer de nouveau le sens exact; en d autres termes,
des jardins, ou plutôt il fallait la faire; car, nous lavons
dit, elle n'existait
réellement pas. Gabriel Thouin, fils d'André, excellent botaniste, lui aussi et jardinier habile, aborda le premier en France cette tâche délicate. Après avoir dessiné un grand nombre de beaux parcs conçus pour la première fois selon les règles pures, Gabriel Thouin publia le résultat de ses travaux en 1819 sous le titre de Plans raisonnés des jardins. Ce livre avait été précédé deux ans auparavant, par la Description des nouveaux jardins de France, où M de Laborde avait groupé les principaux parcs exécutés dans le g-enre de Méré ville, à grand renfort de dépenses, sinon de talent.
<r L’ouvrage de Thouin, dit M. Ed. André 1 , eut un succès justement mérité. Il ramenait le tracé des jardins à des règles meilleures, les encadrant tous dans une allée de ceinture , coordonnant toutes les scènes comme dans les beaux parcs anglais, donnant pour la première fois une large part aux vues, et ajoutant à ses plans des dessins d’ornements rustiques appropriés avec goût aux sites qu ils devaient accompagner. On lui reproche pourtant, et avec raison, I abus des allées. Saint-Ouen, une de ses meilleures œuvres, dessiné par lui pour Mme du Cayla, présente ce grave défaut. Les chemins trop multipliés coupent le jardin en tous sens, diminuent les pelouses et les bosquets, ôtent de 1 ampleur à la conception. A ce moment le goût des jardins reprit faveur. On avait déjà sous les yeux de nombreux modèles. Le style français avait à peu près disparu de partout, et l’on ne connaissait plus guère que les grandes reliques conservées dans les résidences opulentes. Un petit coin de Versailles, qu’on nomma <r le petit jardin du Roi », fut arrangé à la nouvelle manière-. La duchesse d’Angoulême embellit Villeneuve-l’Étang . La paix était revenue; les propriétaires avaient de nouveau des loisirs dont leurs jardin» profitèrent. MM. Doublât à Épinal, Ternaux à Saint-Ouen, 1 amiral Tchitchagof à Sceaux, Berthoux à Chantilly, Soulange-Bodin à Fro*
mont, Boursault à Paris, suivirent le mouvement et créèrent des propriétés qui devinrent célèbres. »
A la même époque, cest-à-dire dans les premières années du xix e siècle, p aissaient en Angleterre les Observations on the theory and practice of the ape gardening , de Repton; le T réalisé on forming, improving and ma- H ^ vr C0Un ^ r ^ res ^ en ces et la grande Encyclopedia of gardening , de Louces deux auteurs s en tenaient, pour la composition des paysages,
, Tbments de Kent et de Walpole, qui ont continué d’être suivis en mgieterre par les. artistes les plus éminents, notamment par sir Joseph célèbre jardinier du duc de Devonshire, l’architecte, et l’on peut
i Correspondant du 25 juillet 1866.
3 p° y ® z ch ^P- Iv du üvre précédent.
l’embellit ^core^Le parc 3 à la . famille Decazes. Il fut acheté ensuite par Napoléon HM“
plus, à vrai dire, qu’un grand hm- SUlte . a celui de Saint-Cloud, est aujourd’hui négligé;, ce n ®= qui le sépare du château et du la -r’ ™ 13015 ma guifique, coupé en deux par le chemin de ,
disposition do M. « «*. « «* • - P" dL «-
pénmentales sur la rage- et les antre- laboratoire et des chenils, et y poursuivre ses etude pas été bien difficile de trouver “ ala ^‘ eS virulent ®s- 11 me semble, sauf correction, qui! n ed
genre d’installation, et de conserver eQdroit tout aussi commode et aussi spacieux P°“ r °
des environs de Paris. " n 3Ct Ce J ardin de Villeneuve-l’Étang, qui est un des plus
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dire l’inventeur du palais de Cristal, le créateur de plusieurs parcs renommés dans les trois royaumes , et même d un des plus beaux parcs de France, celui de Ferrières, à M. le baron de Rothschild. Le goût du paysage l’emporte toujours, de l’autre côté du détroit, sur celui des jardins, toutes les fois qu’il s’agit d’une vaste propriété. Non que nos voisins négligent l’horticulture ou qu’ils y soient inférieurs : ils y excellent, au contraire; mais le climat froid et brumeux de leur pays, si favorable au développement de la grande végétation et à la fraîcheur des pelouses, leur impose à l’égard des plantes délicates des soins particuliers. Aussi les voit-on rassembler les fleurs dans des enclos dont l’exposition est habilement ménagée, et pour lesquels ils ont généralement adopté la division symétrique, plus commode pour les travaux du jardinage. En outre, une foule de végétaux que nous cultivons en plein air exigent chez eux, pendant une grande partie de l’année, des abris fermés et une température artificielle. Les serres jouent donc un rôle important dans l’horticulture anglaise; elles sont construites et aménagées avec un art infini et dans des proportions gigantesques. En Angleterre et jusqu’en Écosse, il existe des serres pour la culture de la vigne sur une large échelle, et l’on cite des serres de pur agrément, des jardins d’hiver assez vastes pour qu’on puisse s’y promener en voiture.
Les travaux de Gabriel Thouin marquent, pour 1 art français, le commencement d’une période de transition qui n’offre à l’historien aucun nom, aucun ouvrage saillant, mais pendant laquelle le progrès ne laisse pas de se continuer, bien qu’avec lenteur et sans bruit. Le temps des maîtres est passé. Chacun fait de son mieux pour arranger et orner son jardin ou son parc. Ceux qui ne disposent que d’un terrain peu étendu, et ce sont de beaucoup le» plus nombreux, — adoptent en général un système mixte, où les a\enue^ droites, les plates-bandes rondes ou ovales se marient tant bien que mal aux massifs sillonnés par des chemins sinueux et aux touffes d ai bustes jetée., çà et là comme au hasard. Cependant la tendance dominante est au déve op pement des courbes, à l’adoucissement des transitions, à la recherche effets résultant soit de l’harmonie, soit du contraste des foi mes et des cou leurs; et presque partout les fleurs gagnent du terrain. On en co p corbeilles qui échancrent heureusement les pelouses, on les su buis pour la bordure des allées; on les réunit en masse» autour
bon. Ainsi s’est constitué peu à peu le genre qui prévaut aujourdhui, dont les règles sont désormais nettement établie». . .
Ces règles, M. Ed. André les a magistralement exposees an ® s ° n général de la composition des parcs et jardins ' . Il me sufira e ir se rapportent à six objets principaux, sa^oi . composition
3° les valbannements ; 4° les plantations de gro» a. ie» f , rinues £ i
des massifs; 6° la décoration florale. Un ^ abandonné.
1 emploi de ce genre d’ornements n’était aujour P
1 Ouvrage accompagné de 11 planches en chromolithographie 1 fort vol. in-4°. Paris, 1879. G. Masson, éditeur.
Il faut convenir que cette sorte de code où tout est prévu, où les propo tions et la disposition des parties sont déterminées à l’avance, où cha détail a sa place marquée, laisse peu de champ à l’inspiration de l’artist et n’a pas, sous ce rapport, grand’chose à reprocher à l’ancienne école française : c’est la méthode des lignes et des surfaces courbes qui a rem placé la méthode des lignes droites et des surfaces planes : voilà tout II en résulte entre les jardins actuels un air de famille qui touche de bien près à la monotonie. Si quelques-uns ont une tournure tant soit peu ori°i nale, c’est généralement à la nature qu’il faut en savoir gré, non à l’artiste Il y a des sites qui s’imposent : tant mieux pour le propriétaire. Mais en dehors de ces rares exceptions, tous nos jardins se ressemblent, comme nos maisons, nos théâtres, nos casernes et nos boulevards. Ils sont charmants, j’en conviens, mais ils le sont tous de la même manière. Et cette uniformité dans la perfection ne caractérise pas seulement leur dessin : elle s’étend à leur composition botanique. L’horticulture a, depuis quelques années, accompli des miracles. Non contente de varier et d’embellir artificiellement les espèces indigènes, elle a mis à contribution toutes les parties du monde; elle a fait un choix parmi les plus belles plantes exotiques. Celles qui provenaient de climats peu différents du nôtre se sont aisément naturalisées, et végètent chez nous en plein air et en pleine terre comme dans leur patrie. Il en est qui exigent des soins particuliers, un abri pendant l’hiver, terrain convenablement préparé. Je ne parle pas, pour le moment, des P antes qui doivent être maintenues à une température constamment élevée, et qui ne quittent jamais 1 humide et chaude atmosphère de leur palais vitré, t aux moyens de multiplication, ils sont, à l’égard d’un grand nombre spèce^ , tellement simples qu on se demande pourquoi la nature a pris la P i-i donner à ces végétaux des fleurs, des fruits et des graines, puisit souvent de couper leurs feuilles ou’leurs tiges en cent morceaux
? . , tenir autant d individus complets, susceptibles de se reproduire par le meme procédé.
.. a dore des J ar dins est maintenant d’une prodigieuse richesse; mais
cuZ t GS f ° Upes de plantes auxquels la mode s’est attachée, et qui figurent „ e: = jardins de grand style. Ce sont naturellement les plus remar-
1 , 63 P ar . élégance de leur port, par les dimensions ou par la coloration de w! f 6U1 6S .’ Par 16 Vif édat de Ieurs fle urs , souvent par la bizarrerie sa nlaee T™ T ’ ^ 16 S ° m que Pon a P ris d’assigner à chacun son rôle et masses à ï ! ? q,ie Pon “et à réunir les uns en grandes
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dis LIT Tu'’ ^ C ° mme disent Ies artistes , dans le choix et
qui semble d'rtT* ^ ^ ’ d ° nne à tous les î ardins une P h y sionomie
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tro Sème et dT UV ! * 860011(1 C ° mme daas Ie 1 ™^, puis dans le
scène ne tar 1 ^ 6 qUatneme ’ les mêmes plantes avec la même mise en scene, ne tarde pas à lasser l’admiration.
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L’édilité parisienne a, sous ce rapport, tout à fait gâté ses administré^ en déployant, dans les nouveaux jardins publics de la capitale un luxe d’horticulture que les plus riches particuliers peuvent difficilement égaler. .Mais n’anticipons pas.
Les horticulteurs , disions-nous , ont créé pour leur usage une classification spéciale des végétaux. Cette classification comprend un grand nombre de familles qui elles-mêmes se subdivisent, comme dans les classifications botaniques, en genres, espèces et variétés. Une des familles qui jouent le rôle le plus important dans l’horticulture moderne est celle des arbres et arbustes à port ornemental. Ces arbres sont ordinairement isolés, afin qu’on puisse mieux apprécier leur bonne tournure ; toutefois ils entrent aussi dans les massifs ou groupes, avec d’autres arbres moins élégants. La famille dont il s’agit se partage d’ailleurs en arbres à feuilles caduques et arbres à feuilles persistantes. La sous-classe des arbres à feuilles caduques est très nombreuse. Elle comprend toutes nos grandes espèces indigènes, d’autres naturalisées depuis longtemps, d’autres récemment introduites. Plusieurs des végétaux qui y sont rangés font en même temps partie d’une autre classe non moins importante : celle des arbres et arbrisseaux à feuillage ornemental. Le feuillage est ornemental par sa grandeur, ou par sa forme, ou par sa coloration, et les nuances elles-mêmes servent à produire des effets de contraste qui varient agréablement l’aspect des massifs.
Les plantes grimpantes, qu’on distingue en ligneuses et herbacées, et qui servent à la fois de vêtement et de parure aux rochers, aux murailles, aux troncs même des grands arbres vivants ou morts, tiennent toujours une place honorable dans les parcs et surtout dans les jardins proprement dits. Les belles fleurs, dont les horticulteurs ont réussi à obtenir des variétés innombrables , n’ont rien perdu non plus de leur ancien prestige , et 1 art d’assembler suivant les lois de l’harmonie picturale leurs brillantes couleurs est le premier que doit posséder un jardinier de qualité.
Ce qui frappe surtout dans les parcs modernes , c’est la nombreuse famille des plantes exotiques à feuillage ornemental et à feuillage coloré . les unes, assez rustiques pour supporter toute l’année le climat du centre de la France, les autres, assez sensibles au froid pour qu’on soit obligé de les abriter l’hiver dans des serres chaudes ou tempérées. Ce sont ces plantes qui font que lorsqu’on parcourt, durant la belle saison, un jardin bien entretenu, on se croirait transporté par magie sous la zone sub-tropicale. D élégantes graminée» . l 'Arundo donax, le Sorgho , YArundo saccharifera , balancent au vent leurs tiges flexibles et leurs longues feuilles glauques. L’herbe des pampas (Gynérium argenteum ) étale au milieu d'un gazon sa masse ondoyante surmonté d’une touffe de longs épis. Les ricins élèvent rapidement leurs tiges garnies de larges feuilles découpées. D’autres végétaux se font remarquer davantage encore par leur faciès évidemment exotique. L 'Eucalyptus globulus. d Australie détache sur la verdure franche de nos arbres ses feuilles mince» e d ’un gris presque bleuâtre; les Araucaria excelsa et imbricata etonnent par
leur port étrange et par la disposition régulière de leurs branches Ce de nier atteint, au Chili, une hauteur de cinquante mètres; mais en France il ne dépasse guère sept à huit mètres; son port est pyramidal; de son tronc partent horizontalement des rameaux garnis de feuilles solitaires, sessile^ ovales-lancéolées , à pointe épineuse, et imbriquées les unes dans les autres' Nous reconnaissons à leurs belles fleurs blanches, roses ou panachées et à leur tournure élégante les Camellia, que nous retrouverons en hiver dans la serre tempérée. Les Dracæna sont des liliacées dont les espèces sont répan dues dans les contrées chaudes des deux hémisphères. A celte famille appar tient l’énorme dragonnier de l'Inde, un des géants du règne végétal. Le Dracæna indivisa, maintenant commun dans nos jardins, a pourpatrie Javamais il y croît à une altitude assez considérable; il se comporte en France comme une plante rustique et supporte sans en souffrir les hivers qui ne sont pas trop rigoureux. Les Yucca sont tout à fait rustiques; ils forment un genre dont les espèces sont réparties dans différentes stations dès États du Sud de l’Union américaine, et surtout dans le Texas et dans la Louisiane. Le Canna lndica (famille des Cannées) et le Phoenix leonentis, petit palmier a tige courte et ovoïde, ne sont que demi-rustiques et réclament pendant la mauvaise saison 1 abri de la serre tempérée. Plus délicats encore sont les Strelitzia et les Caladium. Le Strelitzia I\icolaï s’élève dans nos serres et dans nos jardins jusqu à une hauteur de cinq à six mètres, dont la moitié au moins pour ses belles feuilles à long pédicule, à surface luisante, mais qui se déchirent presque toujours en lanières transversales.
Les Caladium ont des représentants dans les contrées tropicales de l’ancien et du nouveau monde, et fournissent à nos jardins et à nos serres de magnifiques espèces à feuillage coloré; mais la plupart de ces espèces sont de serre chaude. Outre le Caladium esculenlum, je citerai les Caladium argyrites, bicolor-splendens , pictum, Chantini et Verschaffeltii. D’autres plantes a feuillage coloré peuvent être mises en plein air durant les mois les plus chauds de tannée; il en est de même des Aroïdées, dont plusieurs sont remarquables par les dimensions et par la beauté de leur feuillage; de quelques palmiers et fougères, et des bananiers, dont une espèce, le ensete, est particulièrement estimée des amateurs de feuilles ornemenes. Je n ai rien dit des plantes pour rochers ni des plantes aquatiques,
dont la nomenclature remplirait plusieurs pages.
^Apièfc avoir parlé de la flore des jardins, n’oublions pas leur faune, q ui e ô t pas le moindre ornement. Avec le goût de la botanique s’est déveoppe c ez les « amants de la nature » le goût de la zoologie; avec l’amour des fleurs, la sympathie pour les animaux.
a ' 0n ® eu plusieurs fois, dans le cours de cette étude, l’occasion de „ . ^ 6 Un P arc aux cerfs, une volière, une « ménagerie » étaient au retois le complément indispensable de tous les grands jardins royaux et seigneuriaux. Ce genre de luxe, trop négligé pendant la première moitié de notre siecle, a repris faveur dans la seconde, et l’exemple, si je ne me trompe,
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en a été donné par les Anglais, à qui nous en avons souvent emprunté de moins bons. Une faisanderie, une volière, une ménagerie offrent au propriétaire, ainsi qu’au visiteur étranger, un attrait toujours nouveau. Un élans a besoin d’ètre égayé par la présence d’oiseaux aquatiques et d’oiseaux de rivage; et l’on aime à rencontrer, au détour d’une allée, une biche conduisant son faon à la pâture; à entrevoir sous les halliers un chevreuil ou un daim qui ne s’enfuit pas à votre approche; à suivre dans les grands arbres la gymnastique gracieuse des écureuils. Si un jardin est un abréaé de ce que la nature a de plus charmant et de plus intéressant, comment en exclure les animaux, souvent aussi agréables à voir et toujours plus curieux à observer que les végétaux?
Lorsque, au siècle dernier, se répandit la mode des occupations champêtres et qu il fut de bon ton parmi les grands seigneurs et les grandes dames de paître les brebis, de traire les vaches et de battre le beurre, ou du moins de regarder faire tout cela, la ferme, la bergerie, la laiterie, autrefois reléguées hors de la vue des châteaux, furent enclavés dans le parc. On se plut à voir les troupeaux errer le jour dans les prairies, et le soir regagner leur abri. Nulle musique ne sembla préférable au son de la trompe qui les rappelait, aux aboiements du chien de berger, aux mugissements des vaches, au bêlement des moutons et aux tintements argentins de leurs clochettes. Il faut bien avouer que ce concert n’est pas dépourvu de charmes; et puisqu’on faisait entrer dans la composition des jardins de <r paisibles vallons », de « riants coteaux » et de « vertes prairies » , rien n’était plus « conforme à la nature » (c’est toujours le langage du temps) que de compléter cette mise en scène en y rassemblant un beau choix d’animaux domestiques. Cette mode, très justifiable au point de vue esthétique, eut d’ailleurs d’excellents résultats en inspirant aux grands propriétaires Je goût de l’agriculture et des études zootechniques. On se rappelle que Louis XVI ne dédaigna pas de s’associer à ce mouvement, et que la Bergerie créée par lui à Rambouillet reçut un des premiers troupeaux de moutons mérinos qui aient été amenés en France. Buffon se livrait alors, dans son parc de Montbard, à des essais d’acclimatation, et plus tard le marquis de Lafaxette se parait du titre de cultivateur.
Aujourd’hui encore les plus belles races de ruminants domestiques, bœufs de Hongrie, yacks, buffles, chèvres d’ Angora et du Thibet, moutons du Texel, font l’ornement de plusieurs grands parcs d Angleterre et d Allemagne. La population de la basse-cour et de la faisanderie se recrute principale ment parmi les gallinacés, dont les uns, tels que les poules, les dindons, les pintades, ne sont qu’une provision vivante de substance alimentaire, tandis que les autres sont non seulement épargnés, mais traitée a\ec le» -oin„ tes Plus attentifs, en considération de leurs avantages extérieurs. Dans cette dernière catégorie se trouvent les paons, les faisan» doré et ar enté, san vénérable et le faisan d’Amherst, le goura, le hocco, le lophophore e t d’autres espèces au brillant plumage, récemment acclimatées en Lurope.
La volière comporte une variété infinie d’espèces, presque toutes exotiques.
Quant à la ménagerie proprement dite, elle a sa demeure dans le parc même. Là des échassiers, des palmipèdes vivent en liberté; ceux seulement dont on peut craindre l’évasion sont retenus dans une sorte de demi-captivité habilement dissimulée. Les grues cendrées et couronnées, les hérons gris et blancs, les cigognes trouvent dans quelques parcs une libérale hospitalité. Les oies et les canards vulgaires sont relégués dans la basse-cour; mais les palmipèdes de distinction, le cygne d’Europe au plumage de neige, le cygne d’Australie au plumage d’ébène et au bec de corail, le cygne brun du Canada, la grande oie de Magellan, les oies de Guinée et d’Égypte, le canard mandarin, les canards de la Caroline et de Bahama s’ébattent librement sur les lacs et sur les bassins. Les mammifères qu’on entretient dans les parcs appartiennent presque tous à l’ordre des ruminants. Ce sont des cerfs, des daims, des chevreuils, des chamois, trop souvent condamnés à périr sous la dent des limiers, sous le couteau ou la balle du chasseur, mais qui, élevés dans des enclos de treillage, se familiarisent aisément avec l’homme. Les riches amateurs associeront à ces hôtes de nos forêts le renne des régions polaires, l’élan des grandes steppes, les gazelles du désert et les antilopes de l’Afrique centrale. D’autres animaux encore, dont l’introduction en Europe est de date plus ou moins récente, ne figurent qu’ exceptionnellement jusqu’ici dans les ménageries privées. Tels sont le zèbre, le daim, l’hémione, le couagga, congénères du cheval; le kanguroo et le phascolome d’Australie, l’agouti et le paca de l’Amérique méridonale. L’entretien d’une ménagerie ainsi peuplée suppose , il est vrai , une grande fortune ; mais combien de gros revenus sont employés à satisfaire des goûts moins nobles et des passions moins innocentes!