LES JARDINS PARTICULIERS FRANÇAIS
Le jai clin paysager est-il le jardin de l’avenir? J’inclinerais à le croire, et la raison en est que les règles auxquelles on l’a soumis n’ont rien d’immuable. On le comprend aujourd’hui autrement qu’il y a soixante ans ; on le comprendra probablement, dans quelques années, autrement qu’aujourd’hui, sans pour cela porter atteinte à son principe, qui est tout à fait en rapport avec le caractère indiscipliné des sociétés modernes, avec leur goût pour le changement et avec leurs aspirations progressives. A une époque où les peuples veulent se gouverner eux -mêmes et n’obéissent qu’à des constitutions perfectibles , toute école qui prétendrait posséder, en matière d’art comme en matière politique ou philosophique, la vérité absolue, passerait pour une école de songe-creux. Sous ce rapport, le mode paysager, qui laisse la voie ouverte à toutes les innovations systématiques et à la fantaisie de chacun, n’a rien que de conforme à l’esprit libéral du xix 6 siècle. Il se recommande d’ailleurs par un avantage fort apprécié de nos jours, et qui achève de lui imprimer le caractère démocratique : cet avantage, c est le bon Marché. Loin de convenir exclusivement, comme le prétendait lord "W alpole, à 1 opulence d’un pays libre à la façon de l’Angleterre, c’est-à-dire d une nation où le luxe fastueux d’un petit nombre de grands propriétaires s étale à oôté de la pauvreté du plus grand nombre, il convient plutôt à 1 aisance d un Pays où règne l’égalité civile, où la propriété territoriale est indéfiniment divisible, où les très grosses fortunes sont rares, mais où 1 OMreo. medioentas promise à tout citoyen laborieux et intelligent. Lorsqu il arguait de= grandes dépenses qu’exigeraient, selon lui, la création et l’entretien de& jardlQ s pittoresques, Walpole, par une erreur étrange, appliquait au style an- J lais ce qui n’est vrai que du style français. Le propre du premier est de S accommoder des petits espaces, dont 1 exiguïté peut être dissimulée par ar tifices très simples, et d’emprunter son charme non à la profusion des
ornements étrangers, mais à l’heureux choix du site, au bon goût du maître et à l’habileté du jardinier.
Le style français, au contraire, ne se conçoit qu avec un développement considérable et une décoration somptueuse. Resserrez- le dans d étroites limites; ôtez -en les terrasses, les rampes, les balustrades, les statues et les vases de marbre, les hautes murailles de verdure, les longues avenues, il ne reste qu’une misérable combinaison de lignes maigres et sèches qui ne sauraient flatter le regard et qui ne disent rien à l’esprit. Entre la majesté et la mesquinerie, il n’y a point, pour ce style, de milieu; il ne convient qu’à la dignité d’un jardin royal ou d’un jardin public. Ses grandes lignes se marient bien à celles d’un palais, tandis qu’un hôtel même élégant, - à plus forte raison une habitation modeste, — y fait piètre figure. Il faut qu’il soit somptueux et qu’il accompagne une demeure somptueuse; il faut que l’art et le luxe s’y montrent dans l’ensemble ainsi que dans les détails. Le jardin français, en un mot, est un jardin d’apparat.
Le jardin anglais, quelles que soient ses dimensions, est un jardin intime, où la gêne et la cérémonie n’ont que faire; ce qu’on y recherche, ce n’est pas la foule, c’est la solitude; on y veut être ou du moins se croire en pleine campagne, et avoir le droit de se coucher sur l’herbe, de s’asseoir sur un fragment de rocher, de s’égarer dans un sentier mystérieux. L’art et la richesse, loin de s’y étaler, doivent en paraître absents; sa vraie parure n’est ni de jaspe, ni de marbre, ni de métal; la nature seule en fait les frais : ce sont les eaux, les ondulations du terrain, les arbres, les fleurs, le gazon. Tout cela sans doute peut coûter fort cher. Un riche personnage a toujours la faculté d’enfouir des millions dans quelques arpents de terre, s’il lui plaît de les bouleverser, de planter une forêt sur une lande aride, de dessécher un marécage, d’amener l’eau de plusieurs lieues ou de l’aller chercher à deux cents mètres de profondeur ; de cultiver et d’élever à grands frais des plantes et des animaux de l’autre monde; d’entasser les rochers, de multiplier les grottes , les cascades et les fabriques. Mais pour qui sait choisir son terrain et modérer ses désirs, la création d’un joli parc anglais n’exige pas tant de soins et de dépenses. Que le lieu soit accidenté et boisé; qu’il ad à proximité une rivière ou une source; que les alentours soient riants et pittoresques, un homme de goût saura, sans beaucoup de frais, le transformer en un charmant séjour. Il n’y bâtira pas un palais : le pourrait-il, il ferait sagement de s’en abstenir; un palais n’est pas à sa place dans un parc anglais : il y semble égaré au milieu de la campagne, et témoigne seulement de la vanité d'un propriétaire qui fait hors de propos montre de sa richesse. Au contraire, la moindre maisonnette avec son toit de tuiles rouges, ses volets peints en vert, sa vigne et ses rosiers de Bengale grimpant le long des murs , et son perron orné de caisses de lauriers , de grenadiers ou de géraniums, est agréable à voir à demi cachée par les arbres dont elle semble chercher l’abri. C’est vraiment un asile champêtre et sans prétention, dont tout le mérite est dans son air de gaieté, de bien-être et de simplicité. Le
CHATEAU DE MM. PËREIRE A ARMAlN\ ILLI ERS
jardin est-il petit, la maison est toujours suffisamment accompagnée, et la loi des proportions est sauve; si le maître est assez heureux pour posséder un parc spacieux, qu’importe que la maison soit modeste, si elle suffit à le loo-er commodément, lui, sa famille et quelques amis au besoin? Qu’importe même que le visiteur qui y vient pour la première fois soit obligé d’errer quelque temps parmi les massifs avant de découvrir la demeure hospitalière? Si c’est un sot, il se dira peut-être : Voilà une bien petite habitation pour de si erands jardins. Mais s’il est homme d'esprit il songera : Comme on doit vivre heureux et paisible sous ce toit, au milieu de cette belle nature! Morfontaine comprend, avec un parc immense, un grand château et une simple maison de campagne, un cottage: c’est ainsi qu’on la nomme. Le cottage a son entrée particulière sur la rue du village; il est tout à fait indépendant du château, que l’on n'aperçoit même pas de ses fenêtres 1 . L’auteur de ce livre a eu le bonheur de recevoir dans cette demeure simplement élégante une hospitalité gracieuse, qui lui a permis d’explorer à son gré tous les sites du parc; il peut affirmer que si un devoir de politesse ne l’eût conduit une fois au château, il n’eût pas même songé, je ne dis pas à le visiter, mais à s'informer de sa situation; il eût préféré même se persuader que le
château n’existait pas.
En Touraine, où les belles propriétés abondent, j’en connais une dont le parc est dessiné et planté à l’anglaise. Son étendue considérable, sa situation élevée, sur le penchant d’une colline, au milieu d’un admirable pays, sa rivière et son étang artificiels, ses riches parterres de fleurs, ses grandes serres, ses vastes dépendances, justifieraient néanmoins la présence d’un château; mais que j’aime bien mieux la vieille maison du temps de Louis XIIi, avec son unique étage, son toit démesurément haut et ses murs entièrement cachés sous les plantes grimpantes !
La France n’est ni un pays de gueux ni un pays de nababs. La révolution, le code civil et le mouvement industriel y ont donné à la richesse une mobilité qui ne lui permet pas aisément de s’accumuler dans un petit nombre de mains. On n’y voit point de ces immenses fortunes héréditaires comme il en existe encore dans les pays de droit d’aînesse, où tel particulier peut aisément distraire de son patrimoine territorial quelques centaines d’arpents qui non seulement demeurent improductifs, mais absorbent chaque annee des sommes considérables. Il y a donc en France peu de grands jardins comparables, pour leur étendue et le luxe de leur décoration, à ceux q ue Ion admire en Angleterre et en Allemagne. En revanche, les jardins de dimensions moyennes, heureusement situés, disposés avec goût, entretenus avec soin , y sont extrêmement nombreux.
Comme les effets de la centralisation politique et administrative se font sentir en toutes choses, c’est aux environs de Paris que se trouvent réunis la plupart des jardins de premier ordre. A Paris même, la densité croissante
* pétait ainsi, du moins, il y a vingt-cinq ans. Le cottage existe-t-il encore? Je n'en sais rien tant de choses peuvent changer et disparaître en un quart de siècle!
r~ Jardin'partioulier oh survive le nob.e style français. On retrouve pendant ce style, associé au style paysager, dans les jardms de 1 hôtel de SL» résidence vraiment princière située au faubourg Samt-Germa.n.
M le comte de Paris occupait cet hôtel en 1886 et c est la qu [ donna à l'occasion du mariage de sa fille avec un prince de Portugal, la fete célébré un provoqua la lof d'exil contre les membres des famdles ayant régné en France Le jardin du palais de l’Élysée est lout à fait dans le goût moderne.
I fut replanté par Bellangé en 1828, alors que ce pala.s était habite par la duchesse de Berri. L’Élysée fut construit en 1718 par le comte d Evreux, et s’appela d’abord hôtel d’Évreux. 11 appartint ensuite a la marquise de Pompadour, puis à son frère le marquis de Marigny, qu, le vendit a Louis XV Ce prince l’affecta au logement des ambassadeurs extraordinaires. En 1773 l’hôtel d’Évreux fut acheté par le financier Beaujon, qui y fit de gran es epenses, puis le céda, en 1786, à Louis XVI. La duchesse de Bourbon-Conde vint l’habiter après lui, et ce fut elle qui lui donna le nom d Elysee-Bourbon. Devenu propriété nationale à la révolution, ce palais reprit son nom à ^ «ée-Bourbon sous la Restauration et sous le règne de Louis-Philippe. Il s était appelé l’ Élysée-Napoléon sous le premier empire; il reprit ce nom sous le second empire, de même qu’il avait repris celui d'Elysee national en 1 11 fut alors, jusqu’au coup d’État du 2 décembre 1851, ce qu il e=t re eveuu depuis le retour des chambres et du gouvernement à Paris, en 1875 : la demeure du président de la république.
Tout près de Paris, à Boulogne -sur- Seine , est située la belle rési ence d’été de M me la baronne de Rothschild, avec son jardin de trente hectares, paré des plus belles fleurs et d’une foule de plantes rares. Ce jardin, destine d’abord par sir Joseph Paxton , le célèbre paysagiste anglais, a été remanie ensuite par M. Loyr et par le peintre Eugène Lamy. M rae de Rothschild P os ^ sède en outre à Ferrières, dans le département de Seine-et- Marne, domaine dont la superficie est d’environ sept mille hectares. Le parc s en occupe six cents. Fief dépendant, en 1366, de la maison de Montmorency, Ferrières passa successivement dans les mains de plusieurs seigneurs. Apr la révolution, il fut acquis de l’État par Fouché, et acheté, à la mort de ^ dernier, par le baron de Rothschild. Depuis cette époque, des acquisition» des embellissements successifs en ont fait un des plus magnifiques domai de France. Le palais qui a remplacé l’ancien château, démoli par ordre M. de Rothschild, est une vaste construction carrée, flanquée de tourelles q surmontent des campaniles; il s’élève sur une terrasse dessinée et décore^ la française, et ornée de sculptures d’une grande valeur artistique. A en regardant le parc, se trouvent les communs, puis l’orangerie et le J a ^ fleuriste. Ce jardin est divisé en parterres symétriques, selon la me m ^ ^ glaise; ses quatre côtés sont occupés par des serres, dont la plu» g’ ra ^ un jardin d hiver où la flore des tropiques est représentée par les e=p eC