CHAPITRE III
LES JARDINS PRIMITIFS. JARDINS ANCIENS DE LA CHINE ET DE L’iNDE
Lorsque, négligeant dans l’histoire les événements superficiels et bruyants qui captivent seuls l’attention du vulgaire, on étudie les phénomènes plus profonds et plus intimes de la vie sociale des peuples ; lorsqu’on examine et que l’on compare les diverses manifestations de leur activité morale et intellectuelle : œuvres littéraires, artistiques et scientifiques, édifices et constructions, costumes, armes, institutions, entreprises militaires, industrielles ou commerciales, on ne tarde pas à se convaincre que tous ces effets d’une même cause, tous ces actes d’une même individualité collective ont entre eux certains caractères fondamentaux communs et portent comme une empreinte indélébile du génie qui les a produits.
Cette solidarité, que la théorie indique a priori et que l’observation confirme, est d’un précieux secours pour les difficiles recherches de l’historien philosophe; elle peut être justement comparée à la corrélation constante que l’anatomie et la physiologie ont reconnue entre les diverses parties des êtres organisés. Qu’un naturaliste retrouve dans le sol quelques ossements d'un animal dont l’espèce a disparu de la surface du globe depuis des milliers d'anoées, il pourra dire à quelle classe, à quel ordre, à quelle famille, à quel genre appartenait cet animal; quel était son habitat, son mode de locomotion, son régime alimentaire; s’il était aérien, terrestre ou aquatique, marcheur ou grimpeur, carnassier ou herbivore; il pourra décrire la structure, non seulement du squelette complet, mais du corps même auquel ce squelette servait de charpente. De même, avec les débris épars d’une civilisation éteinte, l’érudit habitué à interroger les ruines du passé peut restituer cette civilisation, la faire revivre dans son intégrité. La tâche devient accessible à tout esprit attentif et réfléchi, et n’exige pas une science vaste et profonde, lorsqu’il s'agit seulement de combler, à l'aide de l’analogie et de l’induction, les lacunes que peut offrir le tableau, d’ailleurs bien connu, des çrrandes civilisations.
C'est ainsi qu’encore bien que les écrits des auteurs anciens ne nous apprennent pas directement de quelle manière l’art des jardins fut pratiqué par les principaux peuples de l’antiquité, et bien que les jardins, monuments de verdure, n’aient pu nulle part se conserver à travers les siècles comme beaucoup de monuments de marbre, de granit ou de briques, il n’est pas impossible de remonter à l’origine probable de cet art, d’en suivre les évolutions et d’indiquer les formes les plus caractéristiques de son développement au sein des sociétés anciennes.
Et d’abord, si nous recherchons le principe, la cause génératrice de 1 art des jardins, nous apercevons sans peine qu'il procède à la fois de deux sentiments, de deux besoins auxquels se rattachent également les plus importantes créations de l’esprit humain : ce sont : la notion et l’amour du beau (qui ne sont qu’une seule et même chose, puisqu’on ne saurait aimer le beau sans le connaître, ni le connaître sans l’aimer), et le sentiment ou le besoin du bien-être (c’est tout un encore). La création des jardins suppose donc préalablement chez l’homme l’éclosion du sens esthétique, l’intelligence de3 beautés et, si l’on peut ainsi dire , des bontés ou des uti'ités de la nature, et le désir des jouissances que procurent la contemplation et la possession de ses merveilles. Elle suppose en outre une demeure fixe, de la sécurité, de l’aisance, des loisirs : autant d’avantages qui ne peuvent se trouver que dans un état social déjà perfectionné ; elle suppose enfin des connaissances de quelque étendue en botanique , des rudiments de l’art du dessin et de l'architecture. Donc point de jardins chez les peuples p ongés dans l’ignorance et la barbarie, ni même chez ceux qui sont encore adonnés à la vie nomade et pastorale. Gela se voit fort bien à notre époque, où tous les degrés de la barbarie et de la civilisation sont encore représentés dans les diverses parties du monde. Les sauvages de l’Afrique, de l’Amérique, de l’Océanie n’ont point de jardins, non plus que les Kirghiz et les Mongols des steppes, non plus que les Arabes du désert.
Les jardins n’apparaissent que là où les hommes ont déjà formé des agglomérations sédentaires, bâti des villages et appris à cultiver le sol. A ce point de vue, on peut dire avec Delille qu’ils sont le luxe de l’agriculture. Les oasis du Sahara mous offrent aujourd’hui le spécimen des jardins primitifs, où l’utile encore domine l’agréable, et qui sont plutôt des potagers ou des vergers que des jardins d’agrément. La composition et la culture en sont commandées par le climat, parla nature du sol et de ses productions; mais le caractère en est uniforme comme celui de toutes les œuvres rudimentaires de l’homme. Les types ne se dessinent que plus tard , sous les influences combinées des causes physiques inhérentes à chaque contrée et du génie propre à chaque race et à chaque peuple.
On s’accorde généralement à considérer l’Asie comme le berceau de la civilisation, qui paraît avoir fait d’abord de très rapides progrès dans l’extrême Orient et dans l'Asie méridionale. Il est certain que plus de deux mille six cents ans avant 1ère chrétienne, alors que tout l’univers était encore
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