‹ Histoire des jardins anciens et modernesChapitre 91 sur 100 · JARDIN D’ACCLIMATATION (BOIS DE BOULOGNE · texte numérisé non relu

JARDIN D’ACCLIMATATION (BOIS DE BOULOGNE

nexion des anciennes communes suburbaines des Ternes, de Pass\ et d Auteuil. D'autre part, quelques savants, en tête desquels se plaçait Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, s’étaient avisés, il y a une trentaine d’années, qu’il serait très avantageux d’acclimater et de multiplier sous la zone tempérée plusieurs espèces d’animaux et de végétaux propres à des climats différents du nôtre. Isidore Geoffroy Saint-Hilaire s’était pris, dans les dernières années de sa vie, d’un zèle presque passionné pour cette œuvre, qui lui paraissait devoir rendre aux nations civilisées d’importants services. Des agronomes, de grands propriétaires, des gens du monde, des savants, de hauts personnages, même des princes, partageant ses idées et ses espérances, constituèrent, à son instigation et sous sa direction, une <r Société zoologique d’acclimatation d, qu’un décret du 26 février 1855 reconnut « d’utilité publique d et autorisa à prendre le titre de Société impériale. On pensa que le but que l’on poursuivait ne pouvait être atteint que par des expériences entreprises sur une grande échelle. Des sociétés régionales furent d'abord formées, et créèrent dans quelques localités, notamment à Nancy et à Grenoble, des établissements pour l’élevage des animaux considérés comme susceptibles de s’acclimater en France et d’y devenir pour l’homme des auxiliaires utiles ou des commensaux agréables. Puis la société mère acquit elle-même, en Auvergne, la ferme de Souillard, où elle fonda une colonie d’animaux de montagne. Des essais s’exécutaient d’ailleurs dans plusieurs propriétés appartenant à des membres de la société.

Mais tout cela ne suffisait point. Il fallait, pour centraliser les opérations et assurer à l’entreprise des sympathies nombreuses, ouvrir à Paris même un établissement qui fût de nature à piquer la curiosité du public et lui permît de suivre les progrès de l’œuvre et d’en apprécier les résultats. Une nouvelle compagnie se forma; les membres de la société s’y enrôlèrent les premiers et constituèrent les trois quarts du capital, fixé à un million. La ville de Paris voulut contribuer aussi au succès de la nouvelle entreprise; elle concéda à la société, dans le bois de Boulogne, un espace de vingt hectares, et sur cet emplacement fut créé, sous la direction de M. Mitchell, directeur du jardin zoologique de Londres, le « jardin zoologique d’acclimatation », inauguré le 6 octobre 1860. Il va sans dire que le jardin d’acclimatation est un jardin anglais, traversé par une rivière artificielle. La rivière et les pièces d’eau qu elle forme étaient ici indispensables, les oiseaux aquatiques et les oiseaux de rivage fournissant à la colonie un contingent nombreux et varié. D autres oiseaux d utilité et d agrément sont logés dans des volières et dans une poulerie qui surpassent, il faut le dire, pour la commodité, l’élégance et la salubrité, leurs analogues du Jardin des Plantes. Les autres habitants du jardin, antilopes, gazelles, lamas, yacks, zèbres, hémiones, daims, couaggas, kanguroos, agoutis, phascolomes, lapins d’Angora, autruches, ne sont pas moins bien traités, et bien des gens seraient tentés d’envier à ces heureux animaux leurs jolies habitations et les grandes enceintes gazonnées et plantées d’arbres où ils &e promènent en liberté. On a établi aussi dans le jardin d’acclimatation

LES JARDINS DE NOS JOURS

une belle serre ou jardin d’hiver, une magnanerie et un aquarium peuplé de toutes sortes de poissons, de mollusques, de crustacés et de zoophytes, les uns fluvialites, les autres marins 1 . On y a construit enfin un c palais des singes » un peu moins grand que celui du muséum, et de vastes écuries où logent non seulement des chevaux, mais des girafes et des éléphants. On a posé dans les les allées des rails sur lesquels circulent de petits omnibus traînés par des poneys. D’autres poneys, des zèbres, des couaggas, même des autruches sont attelés à de jolies voitures où l’on promène les enfants moyennant une modique rétribution, à moins qu’ils ne préfèrent se jucher sur la nuque d’un éléphant ou sur la bosse d’un dromadaire. Le dimanche et le jeudi, une troupe de musiciens s’installe dans une rotonde ad hoc et exécute, au milieu d’un grand concours d’auditeurs, des ouvertures d’opéra, des airs d’opérette, des valses et des polkas. Ce n’est pas tout : un parc assez vaste est affecté à des exhibitions anthropologiques où les Parisiens ont pu contempler tour à tour des sauvages ou demi -sauvages rouges, blancs, noirs, jaunes, des cinq parties du monde. Une laiterie est installée dans l'ancien Pré-Catelan, devenu une annexe du jardin zoologique. Bref, si la société a perdu de vue son objet initial et si elle a renoncé à l’acclimatation des espèces animales et végétales d’origine exotique, elle ne néglige rien pour acclimater dans son jardin les enfants de race européenne, leurs mamans, leurs bonnes, et accessoirement leurs papas, et elle y réussit assez bien. Elle ne fait point commerce d’animaux, de plantes, non plus que le père de M. Jourdain ne faisait commerce de draps; mais, comme elle s’y connaît et qu’elle est fort obligeante, fort officieuse, elle en fait venir de tous côtés, et elle en donne aux amateurs pour de l’argent. Je ne sais si, avec cela, elle fait de brillantes affaires. En tout cas, Isidore Geoffroy, s’il revenait au monde, trouverait sans doute que, sous la direction, très intelligente d’ailleurs, de son fils, l’œuvre qu’il a fondée a pris une tournure fort différente de ce qu’il avait rêvé. Il est vrai que ce qu’il avait rêvé était une pure utopie.

La société dite d’acclimatation a des succursales à Marseille, à Hyères et à Menton. Le jardin zoologique de Marseille est situé aux portes de la ville, sur la butte de Longchamp; l’accès en est facile, le site pittoresque, et tout y a été disposé avec beaucoup de goût, tant pour l’agrément des visiteurs que pour le bien-être des détenus. On s’est efforcé d’adoucir à ceux-ci leur captivité. Au lieu de les confiner dans des cellules étroites et sombres, on leur a construit des abris rustiques et des grottes entourées de verdure. On leur a donné pour prisons des enclos spacieux, dont les grillages leur laissent le grand air, la vue du ciel et des arbres. Ces enfants du désert ont ainsi, dans une certaine mesure, l’illusion de leur liberté perdue.

Marseille possédait aussi naguère un jardin des Plantes qui, sous la irection d’un horticulteur distingué, M. Lejourdan, paraissait destine a rendre de réels services. Malheureusement il a été coupé en deux par le chemin

donné la description dans nos Mystères de l’Océan. 1 vol. grand in-8», Tours,

1 Nous en avons 3 S partie, chap. m.

de fer de Marseille à Toulon. Il devait, à la suite de cette disgrâce, être transféré sur un autre emplacement; mais les circonstances n’ont pas permis de donner suite à ce projet.

S'il est une contrée qui ait été vantée comme la terre promise de l’acclimatation pour les végétaux utiles de la zone tropicale, c’est assurément l’Algérie. Il semblait que son beau climat dût se prêter à toutes les cultures qui se pratiquent dans l’Inde, aux Antilles, au Mexique, au Pérou, que sais-je? Aussi le gouvernement a-t-il créé à Alger, il y a une trentaine d’années, un jardin d’essai qui devait être, on s’en flattait du moins, la pépinière de plantations importantes, richesses futures de la colonie et de la métropole. Mais les expériences, poursuivies et dirigées avec toute la persévérance, tout le soin et toute l’habileté imaginables par le savant directeur du jardin, M. Hardy, ont démontré péremptoirement ce que la théorie scientifique indiquait a priori : à savoir que l’Algérie ne se prête nullement aux cultures tropicales, tandis qu’au contraire les cultures européennes y réussissent à merveille. Le jardin d’Alger n’eût-il rendu d’autre service que de dissiper les illusions dont on s’était longtemps bercé, qu’il faudrait le proclamer un des plus utiles établissements de notre grande colonie. Mais c’est en outre pour les botanistes d’Europe, ainsi que pour les agriculteurs algériens, une source inépuisable d’enseignements précieux; et, pour la richesse de ses collections et la magnifique tenue de ses cultures, il égale, s’il ne les surpasse, les jardins les plus renommés. Nos colonies du Gabon, de l’Inde orientale, de la Martinique et de la Guyane ont été également dotées, à diverses époques, de jardins destinés soit à des expériences purement scientifiques, soit à des essais de naturalisation.

Au Gabon, il en existe deux : celui du comptoir et celui de la station. Le premier, de la contenance de six hectares, fut créé en 1849. II est situé au nord des bâtiments du poste. Un gigantesque massif de bambous en décore 1 entrée, et forme tout autour de la clôture une magnifique palissade de verdure. Le jardin de la station fut créé en 1850 par M. Lebonidec et terminé par son successeur, M. A. Bouët, qui s’en est occupé avec beaucoup de soin et qui a obtenu d’excellents résultats. Moins riche que le précédent en arbres fruitiers, il se prête, en revanche, à la culture des légumes, qui est pour la colonie une ressource inappréciable.

Le jardin botanique de Pondichéry et celui de Saint-Pierre (Martinique) ont été placés tour à tour sous la direction de M. Bellangé, savant botaniste et hoiticulteur exercé, qui a su tirer le meilleur parti des abondantes richesses \ égétales de ces deux pays et des ressources pécuniaires très modiques dont il pouvait disposer. Le jardin de Saint-Pierre, notamment, est de\ enu entre ses mains une charmante promenade, en même temps qu’un résumé complet de la flore des tropiques.

Quant au jardin botanique de la Guyane française, il est aujourd’hui bien déchu de son ancienne splendeur. On le nomme (peut-être devrais-je dire on le nommait) la Gabrielle. Les plus beaux plants d arbres à épices y furent

cultivés jadis, pour être répandus ensuite dans toutes nos colonies. Il fut planté en 1778, sur le revers d’une colline, par le chevalier de Guisan, cet habile officier suisse dont Malouet sut acquérir à la France les infatigables travaux. Guisan y sema quelques muscadiers dont il tenait les graines en réserve, et qui, en 1820, étaient devenus de grands et beaux arbres comme on en rencontre à peine à Amboine. L’illustre Poivre avait supposé que les îles de France et de Bourbon pouvaient alimenter d'arbres à épices le monde tropical. Il était dans l’erreur. La latitude de Cayenne était bien autrement favorable à ces beaux arbres que celle des deux îles africaines 1 . Rien que par les produits récoltés à la Gabrielle, on s’en aperçut bientôt. Vers 1820, le voyageur et botaniste Perrotet trouva le jardin de la Gabrielle complètement déchu et ne laissant que fort peu d’espoir d’atteindre à son ancienne prospérité. Cette espèce de jardin d’acclimatation s’est relevé toutefois, car un naturaliste éminent, Ch. Watterton, le décrivait ainsi :

« Aucune plantation du nouveau monde ne peut se comparer à cette plantation nationale ; ses épices sont de l’espèce la plus fine ; son sol leur est particulièrement favorable; l’arrangement en est superbe... La Gabrielle est établie sur une ligne fort étendue de collines couvertes de bois, f igurezvous un coteau ayant la forme d’un bol renversé, et des bâtiments construits au sommet: vous aurez alors une idée de l’apparence qu offre la Gabrielle. Vous arrivez à l’habitation par une allée longue de cinquante toises, bordee d’arbres à fruits les plus beaux des tropiques , plantés avec beaucoup de soin et de discernement. Si vous vous y promeniez, par hasard, après le coucher du soleil, lorsque les girofliers sont en fleur, vous pourriez vous croire dans les bosquets d’Idalie, ou sur les bords du Nil, au moment ou l’on y brûlait l’encens le plus fin et le plus pur quand la reine d’Egypte y passait 2 . î

Après 1848, ces jardins, qui excitaient ainsi l’admiration du naturaliste anglais, furent à peu près abandonnés. La vieillesse des plants, dont quelques-uns comptent plus d’un siècle, la maladie qu on attribue dans Guyane aux coups de soleil, les irruptions des fourmis (le vrai fléau des horticulteurs dans ces régions), compromirent un moment l’existence de ces beaux jardins. L’administration de la Guyane subit des pertes considerab es ; mais elle parvint à les réparer; les cultures furent remises en état, et Ion assure qu’aujourd’hui la vente des produits de la Gabrielle donne quelques

bénéfices.

1 La différence de latitude entre Cayenne et Amljoine n’est en effe t que de l ; “*“^,^ boine . ou 1793, l’habitation de la Gabrielle produisit près de 25,000 livres de girofle égal a a Excursions dans V Amérique méridionale.

Page 1