‹ Histoire des jardins anciens et modernesChapitre 92 sur 100 · LES JARDINS SCIENTIFIQUES ETRANGERS · texte numérisé non relu

LES JARDINS SCIENTIFIQUES ETRANGERS

L Angleterre possède à Kew, près de Londres, les plus beaux jardins botaniques qu’il y ait au monde. Nous avons fait connaître (chap. ix du livre III) 1 origine de ces jardins, créés, on s’en souvient, par le prince de Galles et par la princesse douairière Augusta, dessinés et décorés par W. Chambers. Ce fut la princesse Augusta qui commença, vers le milieu du xvm e siècle, à y réunir une nombreuse collection de plantes exotiques. Elle fut secondée dans cette œuvre intéressante par le comte de Bute, et surtout par Archibald, duc d Argyle, que Walpole appelait le « marchand d’arbres », et qui possédait lui-même à Whitton, près de Hounslow, un parc très riche en végétaux remarquables. A partir de 1781, la reine Charlotte, qui était passionnée pour l’etude des plantes, fit de Kew sa résidence favorite; sous les auspices de cette princesse, et grâce au concours actif de sir Joseph Banks, le jardin botanique prit de nouveaux développements et acquit une immense célébrité. Le voyage du capitaine Cook et de sir J. Banks autour du monde; ceux du capitaine Flmders, d’Allan Cunningham et de Robert Brown (celui que les Anglais ont .surnommé Botanicorum princeps) en Australie; les expéditions de Bowie et de Massow au Brésil et au cap de Bonne-Espérance, enrichirent les jardins de Kew d innombrables spécimens de végétaux propres à l’hémiphcre austral. On y ajouta, pendant le règne de Georges III, plusieurs serres et p us leurs parterres; mais après la mort de ce prince, auquel sir J. Banks ne survécut que peu de temps, ils furent laissés presque à l’abandon, et 1 on put craindre de voir périr ce bel établissement, formé au prix de tant d 6 dépenses et de travaux. On comprit bientôt qu'il fallait ou renoncer définitivement a 1 entretenir, ou le placer dans de tout autres conditions et en aire, au lieu d’un jardin d'agrément ne relevant que du bon plaisir roval. une institution nationale consacrée à l’instruction des personnes studieuses et à 1 avancement de la science.

L'opinion s’étant énergiquement prononcée dans ce sens, le souvernement ne fît nulle difficulté de se rendre au vœu du public, et en 1838 le lord de la Trésorerie chargea une commission spéciale d’examiner l’état du jardin et les mesures à prendre pour l’approprier à sa nouvelle destination. La commission présenta, en mai 1840, par l’organe du docteur Lindley, un rapport tendant à ce que les jardin botanique, parc et jardin d’asrément ( Pleasure g rounds ) de Kew fussent placés dans le ressort des commissaires des bois et forêts de Sa Majesté. Le savant Aiton, qui dirigeait depuis cinquante ans le jardin botanique, résigna alors ses fonctions, et fut remplacé par un botaniste non moins distingué, W.-J. Hooker. Le premier soin du nouveau directeur fut de proposer aux commissaires des bois et forêts les améliorations que réclamait rétablissement, et dont les principales se trouvaient indiquées dans le rapport du docteur Lindley. Dès l’année 1841 , non seulement les jardins, mais les serres et les cabinets furent journellement ouverts au public.

W. J. Ilooker, mort au mois de septembre 1865, a été remplacé par son fils, sir Joseph-Dalton Hooker, un des plus savants botanistes et des plus intrépides voyageurs de notre époque. C’est à une notice publiée par lui peu de temps après son entrée en charge que j’emprunte les détails suivants sur le célèbre établissement qu’il dirige.

« La limite séparant le jardin de la résidence du roi de Hanovre, dit-il, n’était pas nettement tracée, mais on obtint bientôt la permission d’annexer au jardin botanique tout le terrain attenant immédiatement au conservatoire et à l’orangerie, ce qui augmenta beaucoup la beauté de la vue et procura un supplément de trois ou quatre acres. Bientôt après, une requête fut adressée à la reine pour obtenir la concession d’une autre pièce de terre dépendant du jardin, et qui devait permettre de former une collection de conifères ( Pinelum ) et de construire pour les palmiers une serre chaude digne du lieu et de la nation. Sa Majesté voulut bien permettre qu’une partie du jardin d’agrément, comprenant environ quarante-sept acres et renfermant une pièce d’eau, fût affectée à cette double création et entourée d’une légère clôture en treillage métallique, qui sépare maintenant le jardin botanique des jardins d’agrément. De plus, pendant l’hiver de 1846-47, l’ordre fut donné de supprimer le potager royal et le jardin de maturation, et de les ajouter au jardin botanique : c’était encore quinze acres ajoutés au jardin botanique, dont la contenance totale est ainsi de soixante-quinze acres (plus de trente hectares). » En 1861 fut commencé le nouveau jardin d’hiver ou serre tempérée, qui ne fut achevé qu’en 1866.

Les jardins de Kew se divisent donc actuellement en deux parties distinctes : le jardin botanique proprement dit, et le jardin de plaisir ou arboretum. L’un et l’autre sont dessinés à 1 anglaise; toutefois quelques parties du premier offrent des compartiments réguliers, et la ligne droite et 1 arc de cercle n’en sont pas absolument bannis. Le jardin botanique renferme un vaste étang ; c’est là aussi que se trouvent toutes les serres et les bâtiments

occupés par les cabinets d'étude, la bibliothèque, l herbier, etc. Seul le grand jardin d’hiver est situé dans le jardin d’agrément. Je parlerai, au chapitre suivant, des serres de Kew, qui sont au nombre de dix -sept, et renferment la plus riche collection de plantes exotiques qu’on ait jamais formée.

La Société botanique de Londres possède, au milieu de Regent’s Park, un jardin qui, sans pouvoir rivaliser avec celui de Kew, mérite encore à un très haut degré l’estime des savants et l’admiration des amateurs. Ses parterres, ses serres, son jardin d’hiver sont parfaitement entretenus et garnis d’un excellent choix de plantes disposées avec autant d’art que de méthode. Ce jardin est, ainsi que beaucoup d’autres beaux établissements publics de la Grande-Bretagne, une œuvre tout à fait indépendant de l’État, qui, en Angleterre, ne se mêle de ces sortes d’entreprises que lorsqu’il y est sollicité, et fait alors largement les choses, comme on en peut juger par les jardins de Kew et par le British Muséum. Le jardin zoologique, situé aussi dans Regent’s Park, ne doit, non plus que son voisin, rien au gouvernement; ce qui ne l’empêche pas d’être une des ménageries les plus complètes et les mieux entendues qu’il y ait en Europe, et par conséquent dans le monde. La société qui l a fondé en 1826 avait à sa tête des hommes tels que sir Stamford Raffles, l’illustre naturaliste, et Humphry Davy, le Lavoisier de 1 Angleterre. Elle ne néglige rien, elle ne recule devant aucune dépense pour se procurer les animaux les plus rares, et l’immense développement de la puissance britannique dans toutes les parties du monde, les relations incessantes de la métropole avec ses florissantes colonies, rendent cette tâche relativement facile. Les animaux sont d’ailleurs transportés avec toutes les précautions voulues; installés confortablement dans des demeures propres et spacieuses, bien nourris, bien traités, ils jouissent d’un bien-être qui les maintient en vie et en santé plus longtemps que nos malheureux captifs du muséum. La différence est frappante entre les uns et les autres, mais ne doit pas surprendre. Les animaux du muséum de Paris appartiennent à 1 État, ils n ont rien coûté pour la plupart, et l’on ne se soucie guère qu’ils vivent ou qu ils meurent. La Société zoologique de Londres paye ses pensionnaires fort cher, mais ils attirent dans son jardin les visiteurs, qui payent leur entrée; ils constituent donc un capital productif; aussi la société faitelle de son mieux pour les conserver.

Le» mœurs politiques de la Hollande et de la Belgique se rapprochent beaucoup plus de celles de l’Angleterre que des nôtres. Dans ces deux pays, ce n’est pas non plus l’État qui organise, entretient et dirige les jardins scientifiques. Les municipalités s’associent, quand et comme elles le jugent convenable, a ces fondations, nées exclusivement de l’initiative des citovens.

Les villes d’Amsterdam et de la Haye en Hollande, de Bruxelles et d’Angers en Belgique, ont chacune leur jardin botanique et leur jardin zoolosrique, où le public est admis, comme dans le Zoological Garden de Londres et comme dans notre jardin d’acclimatation, moyennant une légère rétribution,

LES JARDINS DE NOS JOURS

et trouve outre les serres, les parterres, la ménagerie, un café, un restaurant, de la musique, en un mot, tout ce qu'il faut pour passer le temps agréablement. S’il en est des jardins comme des peuples, ceux dont je parle doivent être heureux, car ils n'ont point d’histoire. Cependant il en est un des trois, — je crois bien me rappeler que c’est celui d’Amsterdam, mais je n en suis pas bien sûr, qui a eu pendant de longues années pour directeur un homme jadis célèbre : Henri Martin, non pas l'historien national de la Fiance, mais le premier des dompteurs, le premier du moins qui ait acquis une renommée européenne; — et il la méritait. Ce n’était point, en effet, un dompteur vulgaire; il ne promenait point ses animaux dans les foires : c’était un véritable artiste, un virtuose en son genre, et de plus un imprésario. Ses animaux, c était sa troupe : il jouait avec eux, au cirque de Paris et sur les théâtres de la province et de l’étranger, des pièces faites tout exprès pour lui et pour eux. Sa troupe était nombreuse et merveilleusement composée. Il y tenait naturellement le premier emploi, mais ses camarades le secondaient admirablement — quand ils étaient de bonne humeur. — Malheureusement il advint un soir que le <r père noble » : — c’était un superbe lion nommé Cobourg, jouant le rôle d’un lion reconnaissant, comme celui d’Androclès, dans une pièce moderne intitulée les Lions de Mysore > — entra en scène fort mal disposé, et au lieu de défendre son maître contre les satellites du tyran qui le poursuivaient, se jeta sur lui et le mordit cruellement à la cuisse et à la main. Cela se passait à Boulogne-sur-Mer, en 1833 si je ne me trompe. J’assistais, tout enfant, à ce drame; on comprend que je ne l’aie pas oublié, mais que la date précise m’échappe. Martin en fut quitte pour rester quelques semaines au lit; il reprit ses représentations en France et à l’étranger, mais sans se priver tout à fait du concours de Cobourg, il prit ses précautions vis-à-vis de lui et le tint à distance. Il ne s’enrichit point à ce dangereux métier, mais il eut la chance de s’en retirer à peu près entier, ce qui était beaucoup, et de trouver au jardin zoologique d’Amsterdam (sauf erreur) une retraite selon ses goûts et ses habitudes. Il y mourut à un âge Irès avancé.

Le jardin zoologique d’Amsterdam est très riche en animaux de toute espèce, et l’on y fait de la pisciculture sur une très vaste échelle. Il peuple de saumons par myriades toutes les rivières du royaume.

Le jardin zoologique d’Anvers passe pour un des plus pittoresques et des mieux entretenus qu'il y ait en Europe. On vante le <r Palais de verre » décoré dans le style égyptien, qui permet de visiter à couvert la ménagerie et d'assister au repas des fauves. Anvers possède aussi un jardin botanique dont l’origine est... originale. On faisait un jour, en lb26, une vente de fleurs qui avait attiré une foule d amateurs. Parmi les plantes mises à l’encan il y avait un arbuste fort rare, et d un prix tellement élevé, qu’un simple particulier ne pouvait en faire la dépense, e II faut l’acheter pour le jardin botanique de Bruxelles, » cria une voix. <r Le railleur a raison, dit un secrétaire du roi, M. "V an Gobbelscroj. Il est honteux

pour Bruxelles de n’avoir point de jardin botanique : il faut en fonder un pour y placer l’arbuste. » Ainsi dit, ainsi fait; la création fut votee d enthousiasme et la souscription, aussitôt ouverte, se couvrit de nombreuses signatures. Le jardin fut livré au public en 1830. Il longe, sur un développement de six cents mètres, un boulevard auquel il a donne son nom. Au fond se trouvent les serres, flanquées aux extrémités de deux pavillons, et ayant au milieu une orangerie en forme de rotonde, surmontée dun dôme.

‘ On sait combien le goût des sciences naturelles est répandu en Allemagne. Cependant les jardins botaniques n’y sont pas aussi nombreux ni aussi florissants qu’on pourrait le croire, et les jardins zoologiques y sont très rares, sans doute parce qu’une ménagerie est beaucoup plus difficile à former et plus coûteuse à entretenir qu’une collection de plantes. Je ne vois meme que Berlin qui possède l’une et l’autre. La fondation du jardin zoologique de Berlin ne remonte qu’à l’année 1844. Ce jardin, situé à l’extrémité du Thiergarten, occupe l’emplacement de l’ancienne faisanderie royale. Il a été forme d’abord de la ménagerie qui existait autrefois sur la Pfauennisel ; puis il s est rapidement accru. On voit, à l’entrée, le buste de son fondateur, le naturaliste Lichtenstein, h' Itinéraire de M. Joanne nous apprend qu une affiche, placée près du palais des singes, invite les visiteurs à veiller sur leurs goussets. De même, au jardin zoologique de Londres, plusieurs écriteaux portent ces mots en grosses lettres : Be aiuare of pickpockets : « Prenez garde aux filous. » Point d’écriteaux semblables au muséum de Paris : ce qui ne signifie point que messieurs les voleurs s’en soient interdit l’exploitation. Le jardin botanique de Berlin est tout à fait séparé du jardin zoologique. Il est situé à une petit distance de la ville, près de Schœnberg. Il renferme trente et une serres, où sont rassemblées plus de vingt mille espèces de plantes. On évalue à quinze mille espèces l’effectif végétal du jardin botanique de Dresde. M. Ed. André ne cite aucun jardin zoologique en Allemagne, pas même celui de Berlin. Il me semble cependant avoir entendu dire qu’il en existe de fort beaux à Hambourg, à Brême, et, je crois, à Francfort. Mais, à coup sûr, ces jardins sont de date récente. Vienne n’a que le jardin public de l’Université, créé en 1777 par Marie-Thérèse, agrandi sous François I er en 1817, et terminé en 1841 par le savant professeur Endichler ; celui de Schœnbrunn, fondé par l’empereur François I er , renferme quatorze belles serres. En Bussie, Saint-Pétersbourg; en Italie, Pise, Florence, Padoue, Rome, Naples, Palerme, Catane, ont aussi des jardins botaniques.

L’étude des sciences naturelles est encore peu développée dans les jeunes États du nouveau monde. Aux États-Unis, les préoccupations industrielles et commerciales laissent peu de place pour les recherches spéculatives. Dans 1 Amérique latine , le progrès des arts et des sciences est entravé par le défaut de sécurité, par la fréquence des perturbations politiques et par l'insuffisance des ressources financières.

On chercherait donc en vain, dans cette partie du nouveau monde, des éta-

Page 1