‹ Histoire des jardins anciens et modernesChapitre 94 sur 100 · LES SERRES ET LES PLANTES DE SERRES · texte numérisé non relu

LES SERRES ET LES PLANTES DE SERRES

L’invention des serres est, si l’on peut ainsi dire, le dernier raffinement de l’art des jardins. Sans le secours de ces jardins clos et couverts, à parois diaphanes, on serait réduit à ne cultiver, dans chaque climat, que les végétaux propres à ce climat même, ou à des climats très peu différents. Les belles plantes des zones tropicales et subtropicales et celles des terres australes, où l’ordre des saisons est interverti par rapport à notre hémisphère, ne seraient connues en Europe que par les descriptions et les peintures des voyageurs, ou par les échantillons momifiés et mutilés qui garnissent les herbiers — hortos siccos, « jardins secs » — des botanistes. Et les serres ellesmêmes seraient impossibles sans le verre, cette merveilleuse substance qui a été d’ailleurs un des plus puissants et des plus indispensables adjuvants de la civilisation. Les riches citoyens de Rome, aux derniers temps de la république et sous les Césars, avaient bien dans les jardins des abris formés en partie avec des lames d’une pierre transparente, et sous lesquels ils retiraient pendant les nuits froides et pendant les mauvais jours d hiver les plantes délicates de l’Asie et de l’Égypte, qu ils cultivaient dans des vases rangés sur des étagères mobiles 1 . Mais, même après qu on eut substitué à la pierre spéculaire le verre, alors rare et d un prix élevé, ces abris ressemblaient plus aux bâches et aux châssis en usage dans nos potagers qu aux grands édifices de cristal qui décorent aujourd hui les jardins botaniques et les parcs d’agrément.

Les premières serres dignes de ce nom ne datent que du xai , ou tout au plus du xv e siècle 2 . Ce furent des orangeries, des serres tempérées, où Ion gardait pendant 1 hiver des arbustes tels que les orangers, les lauriers, les myrtes , les grenadiers. Mais lorsque les exploiations des Portugais, des Es-

1 Voyez chap. vii du livre 1".

2 Voyez chap. vi du livre II.

pagnols, des Génois, des Hollandais, eurent fait connaître en Europe les merveilles végétales que produisaient les contrées nouvellement découvertes, les horticulteurs et les botanistes construisirent pour ces précieuses plantes des asiles où ils s’ingénièrent à reproduire de leur mieux les conditions les plus essentielles de leur climat natal. Toutefois, la culture des plantes de serre ne se développa que très lentement en Europe, et ce n’est pas en France qu’elle fit le plus de progrès. Il existait à peine quelques serres dans notre pays à la fin du xvn e siècle. Louis XIV n'en fit établir ni à Versailles ni à Marly. Sébastien Vaillant fit construire, en 1713, les deux premières serres chaudes qu’il y ait eu au Jardin du Roi; ce fut un événement parmi les botanistes de Paris que l’arrivée du premier pied de caféier rapporté, à cette époque, par le général d’artillerie Resson; et l’on était encore si peu expérimenté dans la culture des plantes exotiques, que le jeune arbuste, placé dans une des serres de Vaillant, ne tarda pas à périr. Il fut heureusement remplacé par un autre, que le bourgmestre d’Amsterdam offrit à Louis XIV, et dont on put obtenir quelques boutures. Antoine de Jussieu en remit une au chevalier Déclieux, enseigne de vaisseau, qui se chargea de la transporter à la Martinique, et n’y réussit qu’en se privant, pendant la traversée, de sa ration d’eau pour la jeune plante confiée à ses soins. Celles des deux serres de Vaillant où l’on éleva le plant de caféier venu d’Amsterdam prit le nom de cet arbuste. L’autre fut appelée Serre du cierge, parce qu’on y plaça un exemplaire de cette espèce de plante grasse ( Cereus peruvianus), qui avait été donné, en 1700, à Fagon, surintendant du jardin, par le professeur Houlton, de Leyde. Lorsque Fagon le reçut, ce cierge n’avait que quatre pouces de haut. Quand on le mit dans la serre, il touchait presque au vitrage de la toiture; en 1717, il avait atteint une hauteur de plus de vingt pieds. On tenta en vain d’arrêter sa croissance en lui coupant la tète et en brûlant la cicatrice; puis on prit le parti d’élever sa prison à mesure qu’il grandissait; en sorte qu’il finit par se trouver enfermé dans une sorte de clocher en verre, de douze à quinze mètres de haut, qu’on voyait encore au Muséum il y a une quarantaine d’années.

Dès le commencement de notre siècle, le goût des serres s’était répandu, en Europe, dans les classes élevées de tous les pays tempérés ou froids : principalement en Angleterre et en Allemagne. En Russie, non seulement les jardins botaniques, les jardins royaux et les grands jardins particuliers en furent pourvus, mais dans les villes même on construisait des serres attenantes aux maisons, des salons de verdure et de fleurs communiquant avec les salons ordinaires. Roursault donna le premier, à Paris, l'exemple de ce luxe, déjà très usité à Vienne, où il fit l'admiration de Ronde SaintA incent, lorsque ce naturaliste y entra en 1803 avec l’armée française. « Ce fut une chose nouvelle et ravissante pour moi, dit Dorv, que d’y trouver les appartements de la plupart des femmes élégantes ornés de serres, parfumées en hiver par les plus aimables fleurs. Je me rappelle entre autres, avec une sorte d’ivresse, le boudoir de la comtesse de G***, dont le sofa était

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environné de jasmins rampant sur des datura en pleine terre , et le tout au premier étage. On s’y rendait de la chambre à coucher, à travers de véritables buissons de bruyères africaines, d’hortensias, de camélias, alors fort peu répandus, et d’autres arbustes précieux, plantés sur des plates-bandes garnies en outre de violettes, de crocus de toutes couleurs, d’hyacinthes et d’autres fleurs serrées en gazon. Au côté opposé était la salle de bain, également placée dans une serre où le papyrus et les iris croissaient autour de la cuve de marbre et des conduits d’eau. Les doubles croisées étaient non moins garnies de belles plantes fleuries ; on pouvait, dans ce réduit enchanté, laisser les portes et les fenêtres ouvertes comme si on y eut toujours été dans le plus doux printemps, les tuyaux de chaleur qui favorisaient la végétation d’une fraîche verdure donnant à toutes les pièces une température égale. Toutes ces merveilles n’étaient pourtant pas d'un entretien fort dispendieux b »

Déjà, dans les précédents chapitres, nous avons eu l’occasion de mentionner quelques-unes des serres les plus remarquables qui existent maintenant en Europe. Au premier rang se placent : en Angleterre, celle du jardin botanique de Iiew; celles qu’un célèbre horticulteur, M. Veitch, a établies à Londres pour la reproduction des plantes exotiques; celles de Ghatsworth, au duc de Devonshire, au nombre desquelles est un aquarium qui fut construit . tout exprès, en 1849, pour le célèbre Victoria regia rapporté de l’Amérique du Sud par M. Bridges; celles de Trentham, au duc de Sutherland; d’Enville-Hall, au comte de Stafford, et de Shrubland, à sir W. F. Middleton. En Allemagne, on vante les serres du jardin botanique de Berlin, celles du château royal de Berggarten, près de Hanovre, et en Autriche, celles de la résidence impériale de Schœnbrunn.

La culture des plantes tropicales est fort suivie en Belgique, non seulement dans les jardins botaniques et dans les grandes propriétés d agrément, mais aussi dans quelques établissements qu’on peut considérer comme de véritables fabriques de plantes ornementales. Les serres du jardin royal d’horticulture de Bruxelles, et celles de MM. Van Gheert, de M. 4 an Halete et de M. Verschaffelt peuvent être citées pour leurs dimensions, pour la perfection de leur aménagement et pour la variété prodigieuse des plantes qu’elles abritent. Deux propriétés importantes, dont j’ai parlé quelques pages plus haut : Enghien, à M. le duc d’Arenberg, et les Trois- Fontaines, à M Van Volsem, offrent encore aux amateurs des serres vraiment monumentales. A Enghien, des lataniers et des palmiers de huit à dix mètres de haut croissent en pleine terre dans des édifices construits en lames de verre d’un mètre carré de surface et d'un centimètre d épaisseur.

Il faut bien le dire : on trouverait difficilement en France rien de comparable à ces magnifiques serres. On vante cependant avec raison celles de M me Heine, à Rocquencourt, et celles que feu M. Pescatore a établies dans

1 Musée des familles, t. I er , 18SU.

sa belle propriété de la Celle-Saint-Cloud, qu'il a peuplées à grands frais des plantes les plus rares, et que le nouveau propriétaire, M. Dutreux, se plaît à entretenir dans toute leur splendeur première, comme si le maître pouvait d’un jour à l'autre revenir les visiter. Les serres de M me la baronne de Rothschild, à Ferrières, disposées, comme je l’ai dit, tout autour du jardin fleuriste, sont ornées intérieurement avec beaucoup de goût, cultivées avec beaucoup de soin et d'intelligence, et les plantes qui les garnissent sont choisies parmi les plus précieuses; mais elles n’ont rien de monumental; la plus grande, le jardin d'hiver, est une simple serre courbe, sans architecture et de dimensions très modestes, eu égard à l’importance de la propriété et à la fortune du propriétaire. Quant aux serres dépendant d’établissements publics, je ne vois que celles de la Ville de Paris, à la porte du bois de Boulogne, celles du Muséum d’Histoire naturelle et le joli jardin d’hiver du Jardin d’Acclimatation, qui méritent d’être citées. Les premières, au nombre d’une vingtaine au moins, sont disposées sans ordre sur un terrain que j’ose a peine appeler un jardin, malgré la quantité de belles plantes qu on y cultive, parce qu’on n’a pris nul souci du dessin; ce qui est tout simple, puisque ce jardin est une pépinière, une sorte d’atelier d’horticulture, et non une promenade. Les serres aussi sont des ateliers, des magasins, et n’ont aucune prétention artistique. Mais il suffit de dire qu’on y élève, qu’on y entretient, qu’on y soigne toutes les plantes exotiques destinées à l’ornement des jardins publics de Paris, pour qu’on juge de leur richesse et de 1 intérêt qu’elles offrent soit aux botanistes, soit aux amateurs de jardins ou aux simples curieux admis à les. visiter.

Les serres du Muséum sont sans doute les plus belles qu’il y ait en France, celles qui réunissent au plus haut degré l’élégance de la construction, la parfaite entente de l’aménagement et des cultures, la quantité et la qualité des sujets. La collection qu’elles renferment est le résumé, la quintessence du règne végétal de toutes les contrées chaudes des deux hémisphères. Les flores de l’Afrique méditerranéenne, de l’Afrique équatoriale et de l’Afrique australe, de Madagascar, de l’Inde, de la Chine et du Japon, des îles de la Sonde, de l’Océanie et de l’Australie, de l’Amérique centrale, des Antilles et de l’Amérique du Sud, y sont représentées par des spécimens innombrables, quelques-uns très rares, plusieurs d’une grande beauté. Mais les serres du Muséum n’ont pas eu, jusqu’à présent, le caractère imposant qui confient à la haute dignité d un tel établissement et à la richesse même des collections; et ce qu’on est tenté d’admirer le plus lorsqu’on les parcourt, c est 1 art infini, 1 étonnante habileté du directeur qui trouve moyen de faire vivre, dans de si étroites prisons, tous ces végétaux enfants des forêts immenses et des déserts sans limites 1 . Pas un pouce de terrain n’est perdu; à peine un étroit passage est laissé pour la circulation: les troncs se touchent; les branches s entrelacent , les feuilles et les fleurs se mêlent; les individua-

11 est bien entendu que ces observations s’appliquent aux anciennes serres, non aux nouvelles, qui ne sont pas encore installées.

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lités se perdent dans un fouillis inextricable. Les grands pavillons ne sont pas moins encombrés que les petites serres, et ce n’est pas sans un sentiment pénible qu'on y voit des arbres majestueux, faits pour se dresser fièrement au-dessus du commun des végétaux,

Quantum tenta solenta inter viburna cupressi,

aplatir piteusement leurs cimes contre la voûte de leur cage.

Toutes ces belles plantes vont être enfin logées un peu plus à l’aise; mais ce n’est pas encore ainsi que je comprendrais les serres d’un jardin national tel que le Muséum. J’en voudrais au moins une immense comme le palais de verre de Sydenham; j’y voudrais des arbres de toute venue, des lianes enlaçant les troncs et les branches, comme dans les forêts vierges; sous les grandes feuilles des palmiers, des bananiers, des Iataniers, les arbrisseaux, les arbustes et les végétaux herbacés qui se plaisent dans les lieux ombragés; ailleurs, sur des pelouses, les plantes qui préfèrent les lieux découverts; un cours d’eau et un petit lac pour les végétaux aquatiques, des allées et des sentiers permettant de circuler partout et d’examiner de près chaque espèce ; je voudrais, au milieu de ce paradis sous verre, un essaim de ces oiseaux au brillant plumage que nourrissent les contrées lointaines ; pourquoi pas même quelques écureuils, quelques singes et d’autres animaux inoffensifs, qui compléteraient l’illusion d’un paysage des tropiques?...

Les serres de Kew, sans réaliser cet idéal peut-être chimérique, en approchent beaucoup plus que celles du Muséum de Paris. Elles sont, je lai dit, au nombre de vingt-une, savoir : serre des aroïdées, serre des ficoïdes, serre chaude réservée, serre des bégonias, serre chaude sèche; serre des plantes grasses, serre des fougères arborescentes; deux autres pour les fougères des tropiques, et une pour celles des terres australes; serre des plantes d’ornement, serre des bruyères; haute serre chaude des plantes équatoriales; deux serres d’orchidées, serre des scitaminées, trois serres à multiplication, dont une réservée; aquarium tropical, orangerie ou conservatoire , serre chaude des palmiers; enfin nouvelle serre tempérée, ou jardin d’hiver. Quelques mots seulement de ces deux dernières. L’une et l’autre ont été construites d’après les dessins de Decimus Burton. La serre des palmiers a été terminée en 1848. Sa longueur totale est de trois cent soixante-deux pieds anglais (à peu près cent vingt mètres). Le pavillon central a cent pieds de^large et soixante-six de haut; les ailes, cinquante et trente. Toute la charpente est en fer; le vitrage est revêtu d’une légère couche de peinture. Cette serre est chauffée par de l’eau bouillante qui circule dans des tuyaux dont le développement total est de vingt-quatre mille pieds. Les palmiers occupent les places d’honneur dans ce palais construit exprès pour eux; mais on y a placé aussi d’autres plantes des mêmes climats : des musa, des strelitzia, des urania ou ravenala, des bambous, des ficus , de= manguiers, des tamarins, des caféiers, des pandanus, etc.

La nouvelle serre tempérée se compose d’une grande nef centrale reliée par de petits pavillons octogones à deux ailes latérales. Le bâtiment central a deux cent douze pieds de long sur cent trente-sept de large et soixante de haut; les pavillons octogones ont cinquante pieds de diamètre, et chaque aile mesure cent douze pieds sur soixante; la longueur totale de l’édifice est donc de cinq cent quatre-vingt-deux pieds (cent quatre-vingt-treize mètres); sa superficie est d’environ un acre et deux tiers, ou près de sept mille mètres carrés. Les chevrons du toit sont droits, afin que la serre puisse être mise

à découvert pendant l’été. Le mode de chauffage est le même que pour la serre des palmiers, et le développement des conduits d’eau est évalué approximativement à trois milles et trois quarts, ou six kilomètres environ. Les plus curieuses plantes des zones subtropicale et tempérée de l’hémisphère austral, les arbres les plus élégants et les plus belles fleurs des régions correspondantes de noire hémisphère semblent s'être donné rendez-vous dans cet autre palais de cristal, sorte de pandæmonium du règne végétal, qui suffirait à lui seul pour faire de Kew une des gloires de l’Angleterre et une des merveilles du monde scientifique.

La construction, l’aménagement, le chauffage et le gouvernement des serres constituent un art fort complexe, qui exige des connaissances très vastes et des aptitudes particulières. Je n’ai pas, on le pense bien, l’intention d en exposer ici les règles, que le lecteur trouvera dans des ouvrages spéciaux. Contentons-nous de passer rapidement en revue les principales ebpèces de serres, et de jeter un coup d’œil sur quelques-unes des plantes qu’elles renferment.

On distingue les serres en froides, tempérées et chaudes.

Pour trouver de véritables serres froides, il faudrait aller en Russie. Là

seulement nous verrions de ces abris où le thermomètre descend, pendant 1 hiver, à plusieurs degrés au-dessous de zéro; mais ce froid glacial est encore une douce température, comparée à celui de trente degrés et plus qui règne au dehors, et contre lequel il s’agit de garantir certains arbres de 1 Europe tempéree, cultivés dans ce pays comme le sont ici les orangers.

En France, en Allemagne, en Angleterre, les serres froides doivent être maintenues, en hi\er, entre deux et cinq degrés centigrades au-dessus de zéro. Parmi les végétaux qui n’exigent pas une plus haute température, il en est p u sieurs que tout le monde connaît : les verveines, les bruyères, les azalées, les camélias, les fuchsia , les rhododendron, les géranium, les lauriers roses, les orangers les myrtes, les grenadiers. D’autres sont moins communs, et nous viennent de tort loin. Tels sont : Yepacrü grcmdiflora, aux fleurs courbées, a un beau rouge, et Yepacrü impressa , dont la corolle rose est marquée à sa ba & e de cinq fossettes: deux belles asparaginées du Chili, qu’on a nommées

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