HIST011E
rapporter aux protestations des Jésuites qui n'étaient que belles promesses pour empiéter leur secte et superstition, et auxquelles ils avaient déjà manqué.
Les Jésuites, de leur côté, préparaient leur procès. Ils parvinrent à gagner les avocats ordinaires de l'Université, qui fut obligée de remettre sa cause à Estienne Pasquier, plein de talent, il est vrai, mais qui n'avait encore que vingt-quatre ans. Un Jésuite auvergnat nommé Caignord, un des plus braves solliciteurs que le palais ait eus\ fit de nombreux Mémoires en faveur de la Compagnie, et Versoris se chargea de plaider pour elle.
La cause vint au Parlement le 20 février. Bourdin, procureur général, donna ses conclusions tendantes « à ce » qu'il ne fût rien innové, jusqu'à ce que parties ouïes, en » ait été par la cour ordonné. » Sept jours après, le Parlement adopta cet ajournement. Les Jésuites firent alors assigner l'Université devant ce tribunal f la cause fut plaidée le 29 mars. L'évêque et les curés de Paris, les Ordres mendiants, les hôpitaux de Pans, la Ville elle-même en la personne du prévôt des marchands, présentèrent au Parlement des requêtes d'intervention dans le procès, pour y soutenir leurs intérêts contre les Jésuites. Les curés s'appliquaient surtout à prouver que le mot de collège dont se servaient les Jésuites était un voile pour couvrir leurs projets ambitieux, et qu'ils tenaient dans ces prétendus collèges des novices pendant un temps fort long, afin d'attirer les fortunes à leurs établissements. « S'ils usent » momentanément de telles façons de faire, disaient- ils, » ils en feront bien d'autres à l'avenir. »
Versoris, avocat de ces religieux, parla le premier. 11 fit leur apologie, soutint que leur Compagnie était com-
1 Lettre d'Estienne Pasquier à de Sainte-Marthe.
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posée de saints; que la Providence lavait suscitée pour combattre les hérésies de Luther et de Calvin ; que l'humilité, le désintéressement, l'abnégation de ses membres devaient rassurer contre les empiétements que Ton craignait et contre des privilèges dont ils ne se prévaudraient jamais; qu'ils voulaient faire le bien seulement, en se soumettant aux lois et en se conformant aux conditions mises à leur admission. Il s'appuya sur l'avis de Poissy et sur les lettres patentes des rois pour prouver que les Jésuites étaient légalement reçus. Il ne toucha point aux règlements si précis de l'Université, et oublia ainsi la question difficile et essentielle II attaqua avec violence les mémoires et requêtes présentés par Pasquier dans la cause qui était débattue.
Pasquier releva spirituellement les injures de son adversaire et l'excusa sur une dévotion qui était empreinte en lui de la religion des Jésuites; mais il fit remarquer qu'il s'était contenté de trompeter le panégyrique de ses parties, sans entamer véritablement le point de droit qu'il suffisait de fixer. Il l'établit d'une manière péremptoire ; après quoi il fit la contre-partie du panégyrique de Versons, en accablant les Jésuites de mille sarcasmes et en prouvant que leurs vertus n'offraient pas autant de garanties que Yersoris voulait le faire croire. Pasquier parla avec un bon sens et un esprit qui fit de son discours un coup des plus terribles pour la Compagnie.
Du Mesnil, avocat général, reprit la thèse si longuement débattue par les deux champions, la présenta avec toute la gravité d'un magistrat. Son discours ne différa que pour la forme de celui de Pasquier; pour les faits comme pour le droit, il s'accorda avec lui, conclut à l'exclusion des Jésuites, et conseilla de fonder un collège laïque avec les legs de l'évêque de Glermont.
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Les Jésuites furent effrayés de cette conclusion et de la répulsion générale qu'ils éprouvaient de la part du clergé aussi bien que de l'Université, de la magistrature et de» bourgeois de Paris. Ils eurent recours à leurs protecteurs et députèrent à la cour, qui était à Bayonne, le Père Pas* sevin,-ufc des hommes las plus actifs de leur Compagnie. Ce Jésuite parcourait alors, avec le Père Emond Auger, h» provinces méridionales de la France, où ils faisaient grand bruit contre les protestants. Possevin sollicita des lettres pour l'évâque et le gouverneur de Paris. Le pape lui- même intervint auprès de la cour de France. Charles IX et Catherine de Médicis avaient alors h Bayonne avec le ducd'Albe ces fameuses conférences où l'on croit que fut arrêté eu principe le massacre des protestants, effectué quelque temps après à la Saint-Barthélémy. Philippe II et Catherine de Médicis savaient qu'ils pouvaient compter sur les Jésuites pour de semblables expéditions. Possevin obtint donc facilement ce qu'il demandait. Le Parlement se trouva entre des lois claires et formelles, qu'il ne pouvait blesser ouvertement, et des volontés puissantes, qu'il avait appris & connaître. Le président Christophe de Thou crut qu'en de telles circonstances, il fallait dissimuler et laisser le procès en suspens. Les parties furent donc remises à huitaine, et, en attendant, il fut décidé que les choses demeureraient dans leur état, c'est-à-dire que les Jésuites enseigneraient à titre provisoire. Les Jésuites n'avaient pas gagné leur procès, mais ils crurent prudent d'ajourner leurs requêtes et de jouir du provisoire le plus longtemps possible. C'est ce qui eut lieu. L'affaire fut assoupie, grâce au despotisme de Catherine de Médicis.
Après l'enregistrement de lavis de Poissy, les Jésuites avaient reçu la plus grande partie du legs que leur avait fait Guillaume Duprat. En 1568, ils assignèrent les héritiers
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pour le reste. Le Parlement décida que ce qui restait de l'héritage serait déposé entre les mains d un tiers. Peu satisfait* de eet arrêt, les Jésuites firent de nouvelles poursuites. Leur procès revint au Parlement en avril 1 569. Filleul* leur avocat, prononça leur panégyrique, mais de Thou et Du Mesnil firent entendre de dures vérités sur ces nouveaux venus, doués d'une industrie merveilleute pour amorcer let hommes, et contre lesquels tout le inonde avait couru, comme contre un incendie, lorsqu'ils avaient voulu réclamer une existence légale. Du Mesnil les accusa hautement d'avoir usé de captatien pour avoir les biens énormes de Guillaume Duprat. Le Parlement n'osa transgresser les ordres de la terrible Médkis, et il ne décida rien.
Depuis quelques années, les Jésuites avaient gagné un nouveau protecteur, le cardinal de Bourbon, archevêque de Rouen, dont ils voulurent faire plus tard un roi, sous le nom de Charles X, pendant la Ligue. Ce prélat lit prêcher dans sa ville épiscopale le Père Possevin, qui obtint de lui une rente pour fonder un collège à Rouen. La cour accorda des lettres patentes pour le nouvel établissement; mais les chanoines, les curés, les magistrats de la ville, les Ordres religieux, présentèrent aussitôt requête au Par* lement de Normandie pour s'opposer à l'enregistrement de ees lettres. De là .nouveau procès, qui finit par une sentence qui condamnait les Jésuites en droit, mais qui, en lait, leur laissait la disposition de la donation de l'archevêque de Rouen . L'arrêt du Parlement de Rouen prouve que les Jésuites ne prenaient plus la peine de dissimuler ; qu'ils ne se disaient plus modestement écoliers de la Compagnie du nom de Jésus, comme devant le Parlement de Paris, mais qu'ils s'avouaient prêtres et religieux de la Compagnie de Jésus j que la donation du cardinal de Bour-
1W HMTOIRfî
bon avait été faite au Père Possevin, recteur du collège d'Avignon, et que le Provincial de France, qui était alors Olivier Maoâre, l'avait autorisé à l'accepter. La Compagnie de Jésus était donc établie comme telle en France, malgré l'opposition qu'elle rencontrait de toutes parts et malgré les lois.
La conduite des Parlements n'a rien qui puisse étonner, lorsqu'on connaît les intimes rapports qui existaient entre les Jésuites et la cour à cette époque. La politique du chancelier de L'HospitaL, qui voulait prévenir la révolution par de sages réformes, avait cédé à celle de la maison de Lorraine. Le duc de Guise et le cardinal de Lorraine avaient fait prévaloir cette idée : qu'il fallait détruire les protestants par l'Inquisition et par les armes. Les cardinaux de Tournon et de Bourbon partagèrent les mômes idées. Le connétable de Montmorency et le maréchal de Saint- André s'y rallièrent. Catherine de Hédicis, s1 enveloppant dans ses ténébreuses intrigues, eneouragea des guerres qui servaient ses projets : alors les guerres de religion désolèrent la France.
Le Parlement s'opposa avec tant d'énergie à l'établissement de l'Inquisition, que le cardinal de Lorraine fut enfin obligé de renoncer à ce projet sinistre.
Les Jésuites applaudirent aux guerres de religion avec d'autant plus d'enthousiasme que leurs protecteurs étaient à la tête du mouvement. Les sentiments des trois cardinaux à leur égard n'étaient un mystère pour personne. Montmorency et Damville, son fils, se prononçaient pour la Compagnie en toute rencontre. Un jour que Ramus et Galland imploraient leur protection en faveur de l'Université, Montmorency leur répondit sèchement : « Il vous » serait bien plus honorable d'imiter la Compagnie de Je- » sus, que de l'incriminer. » Damville avertit les Jésuites,
DBS JÉSUITES. lit
qui se rendirent chez Montmorency lorsque les députés de l'Université y étaient encore. Une vive discussion eut lieu entre eux. Montmorency la termina par ces paroles adressées aux Jésuites : « Je n'ignore pas ce que votre
• Compagnie a eu à souffrir en France, surtout depuis que » la division s'y est clairement manifestée. Vous devez » supporter ces persécutions d'autant plus généreusement
• qu'elles vous sont communes avec tous les honnêtes » gens. Sachez bien que tous ceux qui ont fait de grandes » choses dans l'Église de Dieu ont rencontré comme vous » de nombreux obstacles. Si vous continuez à servir
• l'Église et la France avec le même désintéressement,
• vous n'aurez rien à redouter. Pour ce qui me concerne, » je vous aiderai en toute occasion. »
Pendant ces guerres fatales, où la rage et le fanatisme couvrirent de deuil la France entière, on trouve partout les Jésuites excitant le fanatisme, poussant aux luttes fratricides, se mêlant aux armées des catholiques pour soutenir leur ardeur
En 1565; le Père Perpinien, littérateur, théologien et philosophe distingué, avait été envoyé à Paris pour donner aux leçons du collège de Clermont un nouvel éclat. Il était, dit-on, très éloquent» Dès le début de ses leçons, il fit appel à la jeunesse catholique en faveur de la religion menacée par les réformateurs. Les calvinistes accueillirent ses discours par des sifflets et des clameurs. Les catholiques prirent parti pour le professeur et des luttes d'écoliers préludèrent à des guerres fratricides.
Les deux partis se formaient depuis plusieurs années. La politique et l'ambition étaient plus que la religion le vrai motif qui inspirait les chefs. Des deux côtés, on voulait posséder le roi pour donner aux projets que ion méditait l'apparence de la légalité. Deux complots étaient
VA nisToiup.
formés pour s'emparer de sa personne. Condé d'un côté, Guise et Montmorency de l'autre avaient organisé un coup demain. Catherine de Médieis favorisait Condé secrètement, parce qu'il était le moins puissant. Guise et Montmorency arrivèrent à ir improviste à Fontainebleau, où était la cour, le roi étant avec eux, Condé et les siens furent déclarés rebelles, et la première guerre de religion commença. Les Jésuites jouèrent leur rôle au milieu de ces intrigues de cour. Olivier Manare, Provincial de France, prétendit avoir découvert un eompkrt des calvinistes pour brûler Paris. Leur but aurait été de s'emparer de la ville, à la faveur du feu, tandis que Condé s'assurerait de la personne du roi. Emond Auger découvrait en même temps une conjuration de calvinistes à Lyon (1 567). Ce Jésuite, doçé d'une éloquence vive et entratnante, parjurait la France pour animer les catholiques contre les protestants. Il avait été nommé Provincial de Guyenne. Ce titre lui donnait oecpsion de parcourir souvent les provinces méridionales. La haine qui existait entre les catholiques et les protestants était une source de luttes. La guerre était partout ; la France était un champ de bataille. Chaque ville, chaque bourgade avait ses combats ou plutôt ses massacres. On ne reculait pas devant les atrocités les plus révoltantes. Auger, au lieu de prêcher la charité et la concorde, de rappeler les grands devoirs du christianisme et de s'élever contre les vices, prenait pour texte habituel de ses discours ce qui, dans les circonstances, pouvait frapper ptus vivement les imaginations. Il avait su gagner t'estime du duc d'Anjou, frère du roi Charles IX, et qui monta sur le trône sous le nom de Henri III. Henri d'Anjou fut mis à la tête des catholiques pour persuader au peuple que les protestants étaient rebelles au roi aussi bien qu'ft l'Église. En 1569, il livra
aux protestants la bataille de Jarnac, où périt Condé. Emood Auger avait lui-même armé Henri d'Anjou. Il était auprès de lui h la bataille, mettant en pratique ce qu'il enseignait dans ses livres. L'année précédente, il avait publié un ouvrage intitulé : le Pédagogue if armes à un prince chrétien^ pour entreprendre et achever heureuiement une bonne guerre, victorieuse de tous tes ennemis de CÊtat et de t Église* Il y enseigne ouvertement que le meilleur moyen de convaincre les hérétiques est de les exterminer.
Le Père Possevin secondait activement Auger par ses discoure et ses ouvrages. Son livre intitulé te Setdat chrétien était un appel à la violence contre les hérétique* - Tout soldai qui les combattait était un héros aux yeux de» Jésuites; celui qui mourait en les combattant était un martyr. C'était un crime aux yeux des Jésuites de montrer le moindre ménagement pour les hérétiques : « Tous
• ceux, écrivait Auger aux habitants de Toulouse, tous
• ceux qui marchèrent en cette affaire, par connivence
• ou dissimulation, soit gendarmes ou magistrale, ne ver-
• mat jamais la face de Dieu, sans réparation des excès
• qui seront peipéteés par leur faute : car les pasteurs qui, » de propos délibéré ou par négligence, laissent les loups
• parquer avee les brebis, sous couleur qu'ils s'adouei-
• root et changeront de complexion, sont redevables à
• leur mettre de tout le carnage qui se commet dedans le » troupeau des paume et innocentes brebiettes. • D'apiès les Jésuites, on ne pouvait donc pas plus espérer apprivoiser les protestante que des loups ; le devoir de tous les dépositaires de la fofee ou de l'autorité publique était de Jet poursuivre et de les détruire, comme le berger poursuit et tue les ioups qui menacent son troupeau. Les conseils d'iuger étaient suivis par les Toulousains, fin quelques
mois, plus de cinq mille protestants furent massacrés. La lettre d'Àuger, imprimée, était répandue à profusion. On lui avait donné le singulier titre de : Sucre spirituel.
Possevin fit un voyage à Rome en 1569. On répandit le bruit qu'il allait y prononcer son quatrième vœu. Mais à Avignon, où il était Recteur, on disait qu'il était chargé d'un message secret pour le rétablissement des tortures de l'Inquisition. Pie V était alors pape. Il avait exercé à Rome la charge d'Inquisiteur avant d'être élevé sur le Saint- Siège. On savait qu'il avait un zèle très ardent contre les adversaires de l'Église, et qu'il était partisan décidé du tribunal et des procédures de l'Inquisition. Le bruit répandu sur la mission de Possevin n'avait rien d'extraordinaire. On savait que le cardinal de Lorraine, l'ami avoué des Jésuites, avait songé à établir l'Inquisition en France. On pouvait bien penser qu'on chercherait d'abord à remettre cette institution en exercice à Avignon , qui appartenait au Saint-Siège avec tout le Comtat-Venaissin. Avignon possédait encore les prisons qu'avait fait bâtir le redoutable tribunal, lorsqu'il y fonctionnait pendant le séjour des papes. On ne visitait pas sans horreur les cachots affreux où .les victimes étaient enfermées, et les salles où avaient lieu les tortures et les procédures mystérieuses. Cette ville tressaillit donc au seul bruit que l'Inquisition allait être réorganisée. Le peuple envahit les salles du Sénat, demandant à grands cris la destruction du collège des Jésuites et la mort de ceux qui le dirigeaient. Les magistrats hésitent. Le peuple se précipite sur le collège et en commence le siège ; mais il s'apaise devant uue décision des magistrats qui annule tout ce qui a été fait en faveur des Jésuites et confisque leurs biens. L'émeute apaisée , le cardinal d'Armagnac, légat du pape, convoque le Sénat et le préside. Le
des JÉsums. 145
Père Âugery paraît. II Tait l'apologie de Poss&viii et nie qu'il soit allé à Rome pour demander, l'Inquisition. Le Sénat annula la résolution prise pendant les troubles* Posserin revint peu de temps après à Avignon , et Pie Y certifia» dans quatre brefs datés du H septembre , que les Jésuites n'avaient fait auprès de lui aucune démarche pour le rétablissement de l'Inquisition ; ils étaient trop habiles, en effet, pour le faire directement. Ils savaient bien qu'on #ne pouvait parler en France de ce tribunal sans soulever des tempêtes; mais ils n'en étaient pas moins partisans de son établissement et de ses procédures. S'il eût été établi en France, ils se fussent contentés, comme en Espagne, en Portugal et à Goa, de lui dénoncer secrètement leurs adversaires, et de laisser h d'autres l'odieux des procédures.
On peut croire que Possevin excita le zèle guerrier de Pie V contre les protestants. Ce pape envoya , cette même année 1569, un corps d'armée en France pour prendre part à la croisade contre les huguenots. Il avait, , en outre, accordé à la cour de Franco l'autorisation d'aliéner une partie des biens ecclésiastiques pour l'extermination des protestants, ou huguenots. Les soldats pontificaux combattirent avec les catholiques français à Moncontour. Le Père Àuger était là encore, au milieu de cette lutte fratricide, à côté de son pénitent, le duc d'Anjou.
Lorsqu'un de ces édits de pacification, qui furent sî nombreux et si inutiles , venait suspendre la guerre pour quelque temps, les Jésuites recommençaient leurs prédications incendiaires. Après la bataille de Moncontour, Auger se remit à parcourir (^France. Il se fit entendre k Bordeaux et à Metz. En même temps, Louis Coudret pré* chait à Aii ; Annibal Coudret, à Auch ; Possevin, à Tours, à Paris, à Rouen, à Dieppe, à Besançon. Haldonat quittait i. 10
Hfi HISTOIRE
sa chaire du collège de Clermont pour aller, avec cinq autres Jésuites , prêcher à Poitiers, à Niort, à Saint-Maixent. Le provincial Olivier Manare prêchait à Verdun : il Vêtait emparé des enfants , dont il avait remué la jeune imagination, et qu'il transformait en missionnaires ; il les avait enrégimentés et leur avait partagé les divers quartiers de la ville.
Enfin, en 1 57 1 , François de Rorgia, qui avait succédé h Laynès en qualité de Général de la Compagnie , arriva en France avec le neveu du pape , le cardinal Alexandrin!. Pie Y connaissait le projet qu'avait conçu la cour de France de marier la sœur de Charles IX , Marguerite de Valois , au jeune roi de Navarre, qui fut dépuis Henri IV. Henri était prolestant. Une telle alliance épouvantait le pape. Catherine de Médicis cherchait à lui faire comprendre que ce mariage n'était qu'un piège. Cette femme astucieuse et cruelle était arrivée au but qu'elle s'était proposé depuis longtemps, d'annuler, les unes par les autres, les familles les plus puissantes. Pendant les guerres de religion, avaient disparu ceux qui lui portaient ombrage. Il était temps pour elle d'en finir avec les protestants. Pour cela , il fallait leur faire croire qu'on était décidé à vivre en paix avec eux et attirer tous leurs ehefe dans un piège, afin de détruire le parti en immolant ceux qui le dirigeaient et qui en faisaient la véritable force. En donnant la soeur du roi en mariage au-jeune Henri de Navarre et en invitant les chefs protestants & assister aux fêtes des noces, elle obtenait ce que lui avait inspiré son infâme politique. Elle écrivit à Pie V de ne point s'épouvanter d'un mariage "qui « se faisoit & bonne intention et » pour le service de la foi catholique. » Et, lorsque le cardinal Àlexandrini fut à la cour, Charles IX lui dit la même chose d'un ton mystérieux. « Faites donc ce que vous
DE* JÉSITTHS. kl47
dites I • répondit Alexandrim, qui s'en alla rendre compte au pape des projets du roi. Lorsque ce prélat apprit à Rome le massacre de la Saint-Barthélémy, il dit : « Voilà ce que le roi de France m'avait promis. »
Le Général des Jésuites connut-il; approuvait-il le mas* sacre projeté? On n'a sur ce point aucun renseignement; un fait certain, c'est qu'il accompagna Alexandrini en France.
Le mariage de Henri de Navarre eut lieu à Paris. Coligny et les principaux chefs protestants y assistèrent. Ce fut alors qu'eut lieu, le 84 août 1572, jour de Saint-Barthélémy , ce massacre , aussi lâche qu'horrible , qui déshonore les annales de la France. Ce massacre n'eut pas lieu seulement à Paris ; plusieurs provinces furent le théâtre de crimes semblables. On ne rencontre aucun Jésuite parmi les massacreurs ; mais n'avaient-ils pas , par leurs prédications fanatiques, préparé les esprits pour cet horrible drame? Un Jésuite, Maldonat, parut à la cour pendant que le sang coulait. On l'avait fait venir pour convertir Henri de Navarre ; ses raisonnements ne le convainquaient pas : « La messe ou la mort, » dit Charles IX. Cet argument fut décisif : Henri se déclara catholique, pour redevenir peu de temps après protestant1.
Charles IX fut bientôt remplacé sur le trône par son frère Henri III : Henri était un prince débauché jusqu'à l'infamie et dévot jusqu'à la plus sotte superstition. Le Père Auger le confessait et le faisait communier, malgré ses orgies. Ce roi lâche et imbécile fut, pendant tout son règne , flottant entre les catholiques et les protestants.
1 Nous ne pouvons entrer dans les détails du massacre de la Saint-Barthélémy. Qu'on nous permette de renvoyer au récit que nous en avons fait au tome IX de notre Histoire de l'Egliu de France.
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Le massacre du 24 août n'avait pas détruit ces derniers. Leur parti s'augmenta même d'un grand nombre de catholiques, auxquels la Saint-Barthélémy ouvrit les yeux. Ils comprirent que la religion ne pouvait approuver de tels crimes et qu'elle n'était qu'un prétexte dans toutes les guerres dont la France était désolée. Sans partager les opinions dogmatiques des protestants , Us trouvaient, comme eux, que la réforme était nécessaire, et ils pensaient que cette réforme, appliquée sérieusement, était le meilleur moyen de rétablir la paix.
Mais, à côté de ces catholiques raisonnables, étaient les fanatiques , qui ne rêvaient que guerres et massacres, qui ne voyaient de salut pour l'Église que dans l'extermination des protestants. Ils s'attribuèrent exclusivement le titre de catholiques, et donnèrent aux autres celui de politique*. Bientôt les deux partis furent organisés et prêts à la lutte. Le parti des catholiques prit le nom de sainte- Ligue. Henri III passa tour à tour des politiques aux ligueurs , selon les circonstances.
Les Jésuites furent les principaux organisateurs et propagateurs de la Ligue, à la tète de laquelle était la maison de Lorraine ; le cardinal et le duc de Guise en étaient l'âme. Lorsque Henri III les eût fait massacrer et qu'il eût pris pour allié le roi de Navafre , qui , d'après les lois, devait lui succéder sur le trône, les Jésuites jurèrent haine h ces deux rois, et, pour venger le meurtre de leurs bienfaiteurs, reportèrent toutes leurs affections sur le duc de Mayenne, qu'ils trahirent ensuite. Il ne resta à Henri III que le Père Auger.
Nous donnerons au livre suivant le détail de ces événements.
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la sape Pie IV accorde à la Compagnie de nouveaux privilèges.— Sa bulle. — Manière dont les Jésuites envisagent leurs privilèges. — État de la Compagnie en Europe.-Espagne.— Portugal.— Vwiae.-Bavière. —Paya- Bas espagnols. — Royaumes du Nord. — Allemagne. — Canisius, ses ouvrages.—Borne. — Pie Y veut réformer la Compagnie ; il échoue. — Etat de la Compagnie en Amérique.— Brésil; meurtre d'Azévédo et do soixante-dix Jésuites.— Floride.— Pérou.— Mexique. — François de Borgia soutient les missions d'Asie. — Mort de François de Borgia et du pape Pie Y.
François de Borgia S que nous avons tu accompagner en France le cardinal Alexandrini, était Général des Je* suites depuis 1565, année de la mort de Laynès et du pape Pie IV. Ce pape s'était montré fort dévoué aux Jésuites , et avait accordé à Laynès la bulle suivante , qui mérite d'être enregistrée par l'histoire :
« Filsbien-aimés,
» Sur l'exposition que tous nou$ fîtes dernièrement, que le pape Jules III 9 notre prédécesseur, aTait accordé A Totre Société le pouToir de donner à ceux qui étudieraient
•Preuves de ce chapitre, outre les pièces authentiques insérées dans le récit :
Vie de François de Borgia, par le Jésuite Ribadeneira ;
Vie de Canisius, par le Jésuite Dorigny ;
Histoire de la Compagnie de Jésus, par Jouvency ;
Tableau du premier siède de la Compagnie de Jésus, par les Jésuites belges ;
Histoire universelle, par A. de Thou ;
Mémoires du roi Sébastien* de Portugal, par l'abbé Jacques Barbota Machado ;
Recueil chronologique et analytique de tout ce qua fait en Por* tugal la Compagnie dite de Jésus, par Joseph Seabra da Sylva.
On trouve dans ces deux derniers ouvrages les pièces officielles de tout ce qui est raconté dans ce chapitre sur les Jésuites en Portugal. Ëstienne Pasquier avait appris les mêmes détails da l'ambassadeur d'Espagne lui-même, marquis de Pisani.
dans ses collèges, même dans ceux qui ne sont pas dans le ressort des Universités, les degrés de bachelier, de licencié et même de docteur, tant dans la faculté. des arts que dans celle de théologie , et qu'après avoir été promus à ces dignités ils pourraient eux-mêmes enseigner et jouir de tous les privilèges , prérogatives , immunités , exemptions, libertés, faveurs, grades et induits accordés à toutes les Universités, dont, après un long et rigoureux examen fait selon les usages, les étudiants jouissent ordinairement ; nous ayant, dis-je, fait exposer que l'intention de ce pontife était que les vôtres , quoiqu'ils n'eussent pas étudié dans ces Universités , jouissent néanmoins des mêmes privilèges, de façon qu'il n'y eût aucune différence entre leurs étudiants et les vôtres ; que d'ailleurs votre Société ayant des collèges dans plusieurs endroits où les Universités exigent de certains serments, auxquels vos écoljers ne voudraient et ne pourraient point s'assujettir ; que par conséquent, il n'est pas expédient qu'ils reçoivent les degrés de la main des Recteurs de ces Universités : nous ayant de plus informé que le pape Paul III, notre prédécesseur, avait, comme il parait par sa bulle, exempté votre Société de tout décime et impôt, quel qu'il fût ; mais que, dans ladite bulle, il ne s'était pas expliqué clairement sur la distinction de vos maisons de probation et de vos collèges, qui peuvent avoir et ont des biens en fonds, et craignant qu'on ne vous inquiète par la suite, en voulant mettre en usage ladite bulle ; ce qui vous fait recourir à nous, pour y pourvoir, en expliquant, confirmant et amplifiant les intentions de notre prédécesseur.
• À ces causes, désirant favoriser votre Compagnie et expliquer le sens desdites bulles , terminer les procès que vous avez eus à ce sujet et dont nous avons vu les pièces ; nous confirmons et approuvons par notre autorité aposto-
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lique tous les privilégia exemptions et immunités contenus dans lesdiles bulles, et prenons sous noire protection tous les collèges que vous avez bâtis* En conséquence, nous tenouyelons entièrement lesdites bulles, vous accordant, de nouveau» les mêmes privilèges que nos prédécesseurs, que nous rendons inviolables ; suppléant, par ces présentes, à tous les défauts de droit qui s'y pour* raient trouver, et, pour plus grande sûreté, nous vous exemptons, vous et toute votro Société, et vos maisons, noviciats et collèges, en quelque endroit du monde qu'ils soient établis et qu'ils s'établissent à l'avenir, toutes vos personnes, tous vos fonds et revenus, produits, tant de biens ecclésiastiques que réguliers, qui leur pourront être réunis ; en un mot tout ce qui peut et pourra vous appartenir, de toute décime seigneuriale, ecclésiastique et per* sonnelle, même papale ; de toute imposition à titre d'aumône, même de celle qu'on pourrait faire pour soutenir la guerre contre le Turc et pour la défense de la patrie ; de tout tribut et subside que pourraient lever 1 empereur, les rois, les princes, les ducs et autres seigneurs, quand même, dans cette levée, ils emploieraient la clause d'exemple ou non exempts. De sorte que nous déchargeons, à perpétuité, de toute servitude et impôts, toute votre Compagnie, vos maisons, collèges, rentes, fruits, revenus et biens, dont nous vous dispensons moine do faire aucune déclaration. De plus, nous donnons pouvoir à votre Général présent, et à tous ses successeurs, de conférer, ou par luimême, ou par toute autre personne qu'il lui plaira commettre à cet effet, dans les collèges que la Compagnie a, tant dans le ressort des Universités que dans les autres, en quelques endroits qu'ils soient, dans lesquels on enseignera les belles-lettres et la théologie, les degrés de bachelier, de licencié et de docteur; à condition , néan-
moins, que les candidats qui auront le moyen de le faire paieront auidites Universités les droits ordinaires. Étendons aussi la même faveur sur ceux qui étudient dans les endroits qui sont sous la direction et dépendance de vos collèges. Voulons et entendons que, conformément aux bulles de notre prédécesseur Jules III, ils puissent jouir de tous les privilèges qui y sont contenus.
» Défendons à qui que ce soit de soupçonner et taxer nos présentes lettres, et tout ce qu'elles contiennent d'aucune subreption, obreption, nullité et défaut d'intention, sous quelque prétexte et en quelque temps et lieu que ce puisse être ; mais voulons qu'elles soient toujours regardées comme émanées du Saint-Siège apostolique, accordées à toute votre Société et à chacun de vous en particulier.
» Défendons pareillement à tous juges, commissaires, quels qu'ils soient, même aux cardinaux de la sainte Église romaine, d'interpréter, juger, définir d'une façon contraire à la présente bulle ; et, en cas que cela arrivât, nous déclarons nul tout ce qu'ils auraient fait ou pourraient faire, de quelque autorité que leurs jugements fussent revêtus.
• Ordonnons, en conséquence, par les présentes, à tous nos vénérables frères les cardinaux, patriarches, archevêques, abbés, prieurs et à toutes les autres personnes constituées en dignités ecclésiastiques, de rendre publique cette bulle et tout ce qu'elle contient , toutes les fois que vous le requerrez ; de vous défendre et faire religieusement observer tout ce qui y est mentionné, de vous faire jouir de tous vos privilèges, exemptions et immunités ; leur défendent très-expressément d'inquiéter, ni par euxmêmes, ni par d'autres, de quelque autorité qu'ils soient revêtus, ni votre Compagnie en général, ni aucun de vous
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en particulier, sur aucun des droits ci-dessus exprimés ; le tout sous peine des censures ecclésiastiques pour les contrevenants ; vous permettant, s'il en est besoin, d'avoir, pour les réprimer, recours au bras séculier, nonobstant toutes permissions à ce contraires émanées de la chancellerie apostolique, principalement celle qui commence par ces mots : De non totlendojure çuœsito, aussi bien que les bulles de Bonifaoe VH, notre prédécesseur. * » Nonobstant tous les canons des Conciles, tant généraux que provinciaux, toutes les Constitutions et tous les privilèges accordés aux couvents, ordres, Universités, quels qu'ils soient; nonobstant tous. les autres décrets qui auraient pu être faits, tant par nos prédécesseurs que nous-mêmes, par l'empereur, par les rois, par les princes, par les ducs, par les légats du Saint-Siège et par toute autre personne constituée en dignité ; nonobstant même la bulle d'or et celle qui commence par ces mots : Mare magnum, etc. »
Les Jésuites n'osaient pas, en France, se prévaloir de telles bulles, mais ils les regardaient comme obligatoires aussi bien pour la France que pour les autres pays catholiques ; s'ils n'en réclamaient pas la stricte exécution , c'est qu'ils étaient certains de rencontrer, de la part des deux autorités épiscopale et civile, une invincible opposition . Mais chaque fois qu'ils pouvaient exercer un de leurs prétendus droits, ils n'en manquaient pas l'occasion, et nous les verrons même souvent entrer en lutte contre les évêques pour se soustraire à leur autorité, lorsqu'ils comptaient sur l'appui de quelque protecteur puissant.
En Italie, en Espagne, dans tous les États qui avaient reconnu au moyen âge la suzeraineté pontificale et qui ne possédaient pas, contre les empiétements de la cour de Rome, un droit public aussi fort et aussi dair que la
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France» les Jésuites prétendaient jouir de tous leurs privilèges sans exception , avoir une existence indépendante des princes aussi bien que des évêques, et former une armée ne recevant d ordres que de son Général, et prête à combattre tous ceux qu'il lui indiquerait comme ennemis* Ce fut pour s'assurer cette existence qu'ils érigèrent en théorie théologique les pouvoirs que les papes avaient exercés, au moyen âge, et donner un fondement divin i une autorité née des circonstances et que les circonstances avaient anéantie. Quelques écrivains , et en particulier Cajetan, avaient essayé, au commencement du xvi* siècle, de conserver dans leurs livres une puissance qu'ils voyaient crouler sous leurs yeux ; mais ce sont les Jésuites qui méritent de passer pour les inventeurs du nouveau système que Ton a depuis appelé ultramontanisme.
Suivant ces théologiens, le pape est le souverain universel. Les rois ne sont que ses lieutenants pour le temporel, comme les évêques ne sont que ses vicaires pour le spirituel. Sa puissance est absolue ; il peut tout ce qu'il veut* Sa volonté fait la loi, et les lois ne l'obligent pas. 11 est infaillible; sa voix est un écho du ciel; il remplace Jésus-Christ et a hérité de toute sa puissance. En établissant cette théorie, les Jésuites savaient bien qu'ils travail* laient pour eux. Le pape a besoin, pour agir et exercer sa puissance souveraine, d'une armée dévouée, disciplinée, qui puisse lutter, combattre, sans être gênée dans ses mouvements; qui ait le droit d'agir sans tenir plus compte des lieutenants que des vicaires. Cette armée, ne pouvait être que leur Compagnie. Le pape n'agissant que par eux, serait sous leur dépendance ; le Général de la Compagnie deviendrait le pape noir^ qui saurait bien diriger le pape blanc et le forcer au besoin de renoncer à ses idées pour adopter lesbiennes. C'est ainsi que la Compagnie des Je-
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suites est devenue toute puissante à Rome, et que son Général a trop souvent été le vrai chef de l'Église.
Quand on examine attentivement les faits de l'histoire des Jésuites, on ne peut douter que tel n'ait été leur but en soutenant l'étrange théorie de l'absolutisme papal. On acquiert encore une autre conviction par cette étude : c est que les Jésuites n'ont point soutenu cette théorie, parce qu'ils la croyaient vraie. Aussi les verrons-nous, suivant les circonstances, agir sans aucun souci de l'autorité du pape, et la moins respecter que ceux qu'ils traitaient d'hérétiques. Ils ne voulaient attribuer au pape une puissance absolue que pour en disposer à leur gré, et s'en servir dans l'intérêt de leur Compagnie. Dès que cet intérêt et l'autorité pontificale se contrariaient mutuellement, l'autorité devait disparaître, et l'intérêt de la Compagnie remporter. Des faits nombreux viendront à l'appui de ce que nous avançons.
Nous avons vu déjà les Jésuites lutter contre leur bienfaiteur Charles Borromée, et mépriser l'autorité de ce ne* veu de Pie IY. A la même époque, ils exerçaient une véritable tyrannie en Espagne, sous la protection do l'hypocrite Philippe II.
Charles-Quint, père de ce prince, ne s'était pas montré fort dévoué aux Jésuites dans ses États. Bobadilla, qui avait suivi l'armée qu'il avait opposée aux protestants et qui avait assisté à la bataille de Muhlberg, s'était prononcé contre lui lorsqu'il avait, par son intérim, suspendu les hostilités. Le Jésuite voulait la guerre à mort, et il avait cherché à soulever les catholiques. Dégoûté du gouvernement, Charles-Quint s'était retiré en Espagne, au monastère de Saint-Just. Il y fut visité par François de Borgia qui, après avoir protégé la Compagnie, avait fini par s'enrdler sous ses étendards, et en était doveuu Général. Fran-
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çois de Borgia portait un nom déshonoré dans les annales de l'Église ; mais les Jésuites fermèrent les yeux sur les infaoàies d'Alexandre VI, et ne virent dans leur nouvelle conquête qu'un prince riche, puissant par ses alliances et qui pourrait être utile à la Compagnie, surtout en Espagne. Invité par Charles-Quint à le venir visiter à Saint-Just, Borgia lui fit l'apologie de la Compagnie et conquit son suffrage. Charles-Quint en fit l'éloge, et lui gagna ainsi de nouveaux protecteurs ; car, quoique devenu solitaire, le vieil empereur avait toujours une grande influence sur la cour de Philippe H, son successeur en Espagne.
Philippe recevait lui-même les inspirations de François de Borgia. Mieux que tout autre, il appréciait la politique de la Compagnie de Jésus, qui était la sienne. Quelques accusations indirectes élevées contre eux purent à peine exciter de légers soupçons chez cet homme qui ne croyait pas à la vertu, et qui était naturellement porté à voir partout des ennemis. Aussi, sous son règne, la Compagnie prit-elle de nouveaux accroissements. Des maisons ou collèges s'élevèrent à Tolède, Ocana, Montella, Palencia, Segovie, Bellemar et Madrid. L'Université d'Alcala devint une succursale des Jésuites, selon l'expression d'un de leurs derniers apologistes. Trente-quatre de ses docteurs s'étaient incorporés à leur Compagnie dès Fan 1558. Parmi eux étaient le Recteur nommé Deza , et François Tolet qui devint cardinal et un des Jésuites les plus fameux. Philippe II, qui soupçonnait tout le monde, ne fut que par circonstance contraire aux Jésuites, lorsqu'il les rencontrait dans les sentiers tortueux de sa politique. Mais ces hommes astucieux se comprenaient, et comptaient les uns sur les autres.
En Portugal, la Compagnie avait toujours la même puissance. François de Borgia était l'oracle de cette cour. Le
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Jésuite Louis Gonzalès de Camara fut chargé de l'cducalion du jeune roi Sébastien, héritier de Jean III. Sébastien fut le premier roi élevé par les Jésuites. Il fit beau* coup de mal au Portugal, et fut cause de la chute de sa dynastie. Le cardinal- infant Dom Henri contribua surtout à faire choisir Gonzalès. D'abord ennemi des Jésuites , Dom Henri s'était laissé subjuguer, et suivait aveuglément les conseils de Léon Henriquez, son confesseur. Michel de Torres employa aussi l'influence que lui donnait son titre de confesseur de la reine régente : le résultat de toutes ces intrigues secrètes fut le choix de Gonzalès comme précepteur du jeune roi. La régente n'aimait pas les Jésuites. Ceux-ci s'en vengèrent en l'abreuvant de dégoûts, et en lui rendant le séjour de la cour tellement insupportable, qu'elle prit la résolution de se retirer dans un couvent. Les prières du Sénat de Lisbonne et des évéques les plus distingués, en particulier de l'archevêque de Brague, Dom Barthélémy -des-Martyrs, lui firent ajourner pour quelque temps son projet. Mais, fatiguée des luttes incessantes qu'elle avait à soutenir, cette princesse abandonna le gouvernement en 1562, et laissa la régence à l'infant Dom Henri, l'ami dévoué des Jésuites, qui gouvernèrent sous son nom jusqu'en 1 568. Alors n'ayant plus besoin de Dom Henri, ils le mirent provisoirement à l'écart, afin de posséder seuls le jeune roi et de le tenir sous le joug de leur Compagnie.
Pendant ce règne déplorable , les' Jésuites songèrent principalement à eux. Ils se firent attribuer la liberté absolue du commerce des grains et des bestiaux, le droit de pâturage sans avoir besoin de se conformer aux règlements établis. Les deux ordonnances qui leur accordaient ces privilèges étaient de 1559. Le 15 janvier 1560, nouvelle ordonnance qui perroot à teurs élèves de prendre les grades
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gratis dans l'Université, sans ôtre obliges de prêter serment, et qui décide que ce3 élèves seront réputés gradués en cas de refus de l'Université. La même année, ordonnance qui reconnaît comme gradués de l'Université de Coïmbre tous les Jésuites gradués ailleurs, de quelque manière que ce soit. Nous avons déjà observé que les grades, dans les Universités, étaient le moyen d'arriver à h possession des bénéfices ecclésiastiques. Le 13 août 1 561 , ordonnance en vertu de laquelle aucun étudiant ne sera reçu dans l'Université de Coïmbre sans être muni d'un ' certificat du collège des Arts, tenu par les Jésuites. Nous pourrions citer un grand nombre d'autres ordonnances que les Jésuites se firent accorder pour dominer les professeurs, et s'approprier les étudiants. Il serait fastidieux de les passer toutes en revue. Il suffit de dire que les Jésuites usèrent de leur puissanpe pour s'attribuer exclusivement toutes les faveurs, s'enrichir, et nuire à ceux qu'ils n'aimaient pas.
Ils firent en outre, sous le nom de leur roi, une foule delois ridicules. Us réglèrent jusqu'à la manière dont chacun devait dépenser son argent, et les mets qu'il était permis de mettre sur sa table. Ils voulaient faire du Portugal un noviciat de leur Compagnie. Us poussèrent jusqu'à V infamie leurs intrigues pour empêcher leur roi de contracter un mariage qui aurait pu nuire à leur influence; ils lui mirent en tête des projets chimériques, et le menèrent en Afrique faire la guerre aux Maures. Comme il n'avait pas d'argent, ils lui obtinrent du pape dès subsides sur les ecclésiastiques, et le précipitèrent dans une guerre qui fut un principe de ruine pour le Portugal.
Pour se laver de toutes leurs fautes, il les ont attribuées au caractère impétueux et obstiné de leur élève, et à sa passion pour les combats. (Test ainsi qu'après avoir tlo-
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miné ce roi, ils ont terni sa mémoire pour se disculper.
Après la mort de Sébastien, le vieux cardinal-infant Dom Henry fut censé roi pendant quelque temps, mais ils le firent abdiquer en faveur de Philippe II, roi d'Espagne, et frayèrent le chemin au nouveau roi par des massacres horribles. Le pape leur en donna l'absolution accompagnée d'une indulgence toute particulière. Les Jésuites ont voulu nier ces faits. Ils ont cité des historiens en leur faveur; mais les archives révélèrent la vérité, lorsqu'ils furent chassés du Portugal.
En Italie, les Jésuites voyaient grandir leur puissance comme en Espagne et en Portugal. Pie IV leur était aveuglément dévoilé, la bulle que nous avons citée en fait foi. Lorsque ce pape était monté sur la chaire de saint Pierre, Laynès s'était empressé de lui remettre sa démission du généralat. C'était en apparence pour obéir à Paul IV, qui avait décidé que le généralat ne serait que triennal. Il ne courait aucun risque en faisant cette démarche, «r il savait que Pie IV avait des sentiments tout opposés à ceux de son prédécesseur. H décida, en effet, que le généralat serait à vie, et tous les Provinciaux, consultés par Laynès, se prononcèrent dans le même sens. Pie IV, dévoué à la Compagnie, la protégea contre le patriarche de Venise Jean Trevisani, qui avait résolu de la faire chasser des terres de la république. Trevisani accusait les Jésuites de rechercher pour pénitentes toutes les femmes des sénateurs, et de s'initier par elles dans les secrets des familles. Le Sénat se réunit pour en délibérer, et un des membres fit un rapport contre eux : « Les Jésuites, dit-il, » se mêlent d'une infinité d'affaires civiles et même de » celles de la république. Ils se servent des choses les plus » respectables et les plus saintes pour suborner les dames. » Non contents d'avoir avec elles des entretiens fort longs
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» au confessionnal, ils les font encore venir chez eux pour • conférer avec elles. » Le rapporteur remarquait que c'étaient les femmes de la plus haute aristocratie que les Jésuites cherchaient surtout à gagner.
On peut croire que ces accusations étaient fondées, car, de tous temps et dans tous les pays, les Jésuites ont prêté aux mêmes accusations.
Ils trouvèrent un défenseur dans le Sénat de Venise. On mit à profit la jalousie du Sénat contre le patriarche auquel on supposait des projets ambitieux. Le pape Pie IV intervint, et Ton ne prit alors d'autre résolution à l'égard des Jésuites que celle de défendre aux femmes des sénateurs de s'adresser à eux pour la confession.
En Bavière, ils furent sur le point d'éprouver le même traitement. On les y avait accusés de désordres très scandaleux. Sous prétexte de faire pratiquer la pénitence, ils avaient établi en Bavière, comme en Espagne, des confréries dont les membres se découvraient d'une manière indécente pour se donner la discipline. Us avaient introduit cet usage, même pour les femmes, et ces pénitentes se flagellaient surtout dans les églises de la Compagnie. En Espagne, le Concile de Salamanque de 1565 fit un décret pour défendre cette pratique contraire à la pudeur, et les Jésuites n'échappèrent à une condamnation formelle que grâce à l'intervention de Philippe II.
Ce roi astucieux prenait leur défense autant qu'il le pouvait en servant ses propres intérêts. Il ne crut pas utile de les soutenir trop ouvertement dans ses États des Pays-Bas, où ils éprouvaient, comme partout ailleurs, une forte répulsion. Leurs premiers établissements dans ce pays n'avaient pas prospéré. Leurs vertus, leur zèle, leur science, exaltés comme la principale cause de leurs succès, sont toujours restas sans résultat, lorsque les richesses et les fa-
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veurs ne leur sont pas venues en aide. Or, les Jésuites ne pouvaient posséder aux Pays-Bas sans l'autorisation des États. Ils s'étaient établis à Louvain pour faire concurrence à l'Université. Mais, à Louvain comme à Paris, leurs . privilèges excessifs leur avaient fait de nombreux ennemis dans le corps enseignant. Enfin des protecteurs puissants, Marguerite d'Autriche, qui gouvernait les Pays-Bas pour Philippe II, le duc de Feria, le marquis de Bergues et le prince-évéque de Liège obtinrent des États de Brabant l'approbation sans laquelle toute donation était nulle. Les États imitèrent le Parlement de Paris; ils convoquèrent les curés de la ville et leur demandèrent un avis motivé sur la Compagnie des Jésuites. Ceux-ci, après avoir examiné les bulles , déclarèrent qu'il y avait du danger pour le pays de recevoir la Compagnie. Le marquis de Bergues menaça les États de l'autorité souveraine. On prit alors un moyen terme. Les Jésuites furent admis, mais à condition qu'ils n'auraient pas de collège à Louvain et qu'ils renonceraient à leurs privilèges. Philippe II ajouta à ces conditions cette clause spéciale : « Qu'ils ne pour- » raient s'ingérer dans l'exercice d'aucune fonction pas- » torale, sans la connaissance, le consentement et le bon » plaisir, tant des curés des lieux que des évêques et au- » très Ordinaires à qui l'autorité appartient. »
Les Jésuites acceptèrent toutes les conditions et n'en tinrent aucune, ce qui était déjà passé en usage dans leur Compagnie.
Ils s'introduisirent en Savoie d'une manière horrible» Emmanuel, qui en était duc, leur avait offert les collèges de ses États ; mais ils ne les acceptèrent qu'à la condition qu'ils seraient dotés. C'était là une difficulté insurmontable pour le duc, qui n'était pas riche. Il pensa à un impôt. Les Jésuites rejetèrent ce moyen et en proposèrent un i. 11
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plus expéditif : c'était de tuer les protestante, de oottftoquer leurs biens et d'en doter les collèges. Le pape intervint, donna le même conseil et fournît même des fonds pour commencer la guerre. La lutte fut horrible. Unepaftie des protestants se retira en Suisse ; l'autre prit les armes, et la Savoie ressentit toutes les horreurs d'une guerre fratricide. Le Jésuite Posse vin, l'émissaire de !a Compagnie dans toutes les cours de l'Europe, marchait dans les rangs des catholiques, et assistait au massacre des protestants savoyards. Il était muni des pleins pouvoirs du duc et de François Baco, nonce du Saint-Siège. Les succès du duc furent mêlés de revers , et il fut forcé de donner la paix à ceux dont les Jésuites convoitaient les biens. Le collège de Mondovi fut cependant fondé et doté.
Dans les royaumes du Nord, la conduite des Jésuites fut la même que partout ailleurs. Ils se mélètent, sous prétexte de zèle contre l'hérésie, à toutes les affaires politiques, et s'attirèrent de durs reproches. La lettré de Stanislas Prosowki à Possevin contient des faits qui prouvent qu'en Pologne, comme en Portugal, l'intertention des Jésuites dans les affaires politiques fut une causé de désastres et de malheurs. Canisius, envoyé par le jîape à la diète de Pétrikaw, avait inspiré au faible roi Sigismotid des projets violents contre les protestants. €e roi timide et irrésolu, mais honnête, pensait que des réformes raisonnables étaient le meilleur moyen d'ôter au protestantisme son prestige et sa force. Les Jésuites pensaient autrement. A leurs yeux, c'était une lutté k tnoft qu'if fallait. Ils s'emparèrent de l'esprit faible de Sigismond. Le Père Alphonse de Carillo le dirigeait, comtfte Gonzalès dirigeait Sébastien de Portugal; Stanislas PrCKotfski fait retomber sur les mauvais conseils de ce Jésuite les
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toriheiits et les guerres qui désolèrent les royaumes du Nord.
Après la mort de Sigisraond, les Jésuites firent élire roi de Pologne ce pauvre duc d'Anjou , ce pénitent du Père Anger, que nous verrons plus tard sur le trône de France sous le nom de Henri III.
Dès 1 565, Sigisraond avait donné à la Compagnie une existence légale dans ses États. Canisius, chargé cette année-là par Pie IV de visiter les cours du nord de l'Allemagne, pour y faire recevoir le Concile de Trente, ne songeait pas seulement à la mission qui lui était confiée, mais aux intérêts de la Compagnie. L'autorité que donnait à Canisius son titre de nonce du Saint-Siège, aplanissait le* difficultés. Pie T conserva à ce Jésuite son titre de nonce et l'envoya en cette qualité à la diète d'Augsbourg en 1 566. Deux autres Jésuites, Natal et Ledesma, lui étaient adjoints. Ils auraient voulu, de concert avec le Légat Corùraandon, amener P empereur Maiirnilien à se prononcer ouvertement contre les protestants. Désespérant de l'y amener, ils firent ajourner toute discussion religieuse, et les électeurs de l'empire, catholiques et protestants, se réunirent dans la même pensée, de fournir à Maximilien les subsides nécessaires pour soutenir la guerre contre les Turcs, qui menaçaient l'Europe.
En quittant Augsbourg, les trois Jésuites se dispersèrent et fondèrent plusieurs collèges dans le Nord, en particulier à Oîmutz, Wursbourg et Vilna. Les princes catholiques croyaient garantir leurs États du protestantisme en les y attirant. Sous l'empereur Ferdinand Iêf, prédécesseur de Maximilien, les Jésuites avaient obtenu de grands succès. Ce prince avait une confiance entière dans le Père Canisius, que Ton appelait, en Allemagne, par allusion à son nom, le chien (f Autriche.
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Canisius était éloquent, vertueux, instruit, très-zélé pour le progrès de sa Compagnie. Son livre contre l'histoire du christianisme connue sous le nom de Centuries de Magdebourg; son cathéchisme, ou Somme de la doctrine chrétienne^ sont les plus remarquables de ses écrits. Il édita plusieurs ouvrages des Pères de l'Église, et composa des notes sur le Nouveau Testament. Les Jésuites ont eu peu d'hommes aussi remarquables. Il mourut à Fribourg en 1 597. Il fut le premier Provincial d'Aï-
Lorsque Pie Y, qui appartenait à l'Ordre des Dominicains, monta sur le Saint-Siège, le bruit courut à Rome qu'il voulait abolir la Compagnie des Jésuites, et Ton s'en réjouissait, ce qui prouve clairement qu'à Rome même on ne l'aimait pas. Pie Y fut obligé, pour détruire ce bruit, de faire tout d'abord quelque démonstration favorable en faveur de ces religieux. Il s'arrêta devant leur maison professe le jour de la promenade de son exaltation ; il chargea successivement Salmeron et Tolet de prêcher devant les cardinaux, et confia à quelques autres Jésuites soit des missions, soit des travaux littéraires. Hais si le bruit public était exagéré, il n'en était pas moins vrai que Pie V croyait nécessaire de réformer la Compagnie. Il était surtout frappé, comme Paul IY, du peu de zèle que les Jésuites montraient pour les offices de l'Église. Leurs maisons étaient toujours silencieuses; jamais, même dans les plus grandes solennités, les chants sacrés ne s'y faisaient entendre. Sous prétexte que le Jésuite n'était pas un moine, mais un chevalier, toujours la lance au poing, les Jésuites prétendaient qu'ils ne pouvaient s'unir •au reste de la société chrétienne par des solennités tour à tour tristes ou joyeuses, selon les mystères du Christ qu'on y célébrait. Pie V, comme bien d'autres , trouvait
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ce prétexte futile. Que les Jésuites envoyés en mission aient été dispensés, comme les autres moines Tétaient, de l'office en commun, on le comprenait; mais que dans leurs maisons, où ils étaient toujours en grand nombre, l'office fût négligé, et, pour ainsi dire, méprisé, c'était, au sein de l'Église, une singularité, pour ne pas dire plus, qui méritait une réforme.
Pie Y échoua comme Paul IV contre l'obstination des Jésuites, qui se sont toujours glorifiés cependant d'avoir la plus grande soumission pour le chef de l'Église. Ils dressèrent un mémoire pour prouver qu'assez d'autres dans l'Église chantaient l'office, et que le but de leur petite armée était d'être sans cesse sous les: armes, prête à voler dans tous les lieux où C appelleraient le bien de la religion et tes besoins de Ut république chrétienne. De même qu'un ordre militaire est dispensé de l'office lorsqu'il faut courir contre les ennemis de l'Église, ainsi la Compagnie, ordre militaire spirituel, doit en être dispensé, parce qu'il faut qu'il soit continuellement sur la brèche.
François de Borgia et. Polanque présentèrent ce mémoire à Pie V. Leurs raisons ne convainquaient pas le pape. « Il faut bien, répondit-il, que vous pensiez un peu » à vos propres besoins spirituels, et non toujours à ceux » des autres. Sans cela, vous seriez comme les ramoneurs • qui, en nettoyant les cheminées, se couvrent de^suie. » Les deux Jésuites tenaient ferme et disputaient le terrain pied à pied. Pie Y tenait au moins au principe. François de Borgia et Polanque accordèrent seulement que l'office serait récité dans les maisons professes, et que deux Pérès seulement seraient tenus d'y assister. Deux Jésuites récitant ensemble leur bréviaire, ce fut toute la concession que la Compagnie, par l'organe de ses chefs, crut devoir faire à Pie V et au principe sacré de la prière commune,
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si hautement recommandé par Jésus-Christ ; encore François de Borgia fit-il de nouvelles instances auprès du pape pour que cette légère obligation fût annulée. Pie V qui, en réalité, n'avait rien obtenu, abandonna la prescription dérisoire qu'il avait faite.
Ce pape trouvait encore un abus grave dans l'organisation de la Compagnie. Nous avons vu qu'elle est composée de diverses catégories de membres qui n'appartiennent véritablement à la Compagnie que pour ^extérieur, et que les profès des quatre vœux sont seuls vrais Jésuites. Pie V comprenait tout ce que cette organisation avait de vicieux. Il voulut que tous ceux qui seraient élevés au sacerdoce, dans la Compagnie, en fussent membres véritables, et fissent les quatre vœux solennels.
Sur ce point, comme sur l'office en commun, les Jésuites firent la plus vive opposition. Pie V se prononça de 4a manière la plus formelle, et, le 16 mai 1W7, le cardinal Àlciat intima ses ordres aux Jésuites.. Ceux-ci les éludèrent et ne changèrent rien à leurs règlements. Ils cherchèrent à obtenir de Pie Y quelque témoignage public en leur faveur. Mais ce saint pape s'y refusa toujours, et sembla préoccupé des maux que les Jésuites pourraient faire * l'Église1.
Françoisde Borgia, Jésuite canonisé plus tard, résista aux volontés du pape. Il savait bien cependant que les courses continuelles des Jésuites, mêlés à toutes les intrigues de la politique , avaient éteint dans un grand nombre l'esprit de la vraie piété. Il l'avouait lui-même. Dans use de ses lettres, il disait que la Compagnie savait déjà par expérience que les occupations , même purement IHté-
1 Lettre de César Spetiano à saint Charles Borromée, en date du ta mai 1569.
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ratas, avaient été pour elle une cause d'orgueil el d'ambition.
Au lieu de résister à Pie V, François de Borgia aurait dû embrasser avec ardeur le moyen que ce pape indiquait pour inspirer aux Jésuites plus de ferveur dans le service de Dieu, et moins d'ardeur pour les affaires du monde.
Sous son généralat, la Compagnie fit de nouveaux progrès en Amérique. La mission du Brésil, fondée sous Laynfc*, prit de plus grandes proportions. Azevédo, qui y fui envoyé en 1566 en qualité de visiteur, fonda un collège à Rjo-Janeiro et un noviciat A San4»alvador. Il revint ensuite en Europe en 1 569 chercher des recrues, et repartit avec soixante-douze Jésuites. Pendant la route, le vaisseau le Saint-Jacques, sur lequel il était monté, fat séparé par la tempête du reste de la flotte. U fut cap<turé par le fameux corsaire français Jacques Sourie. L'équipage» excité par Azevédo, ayant voulu faire de la résistance, fut passé en partie au iil de l'épée. Azevédo et ses compagnons furent massacrés. Le reste de la Hotte fut attaqué par Capdeville, autre corsaire français, calviniste comme Sourie. L'amiral portugais ayant été tué, la flotte se rendit. Capdeville fit massacrer les Jésuites, de sorte qu'il ne resta des recrues d' Azevédo que ieseuiSanchez, frère coadjuteur qui faisait l'office de cuisinier.
L'horrible carnage fait par Sourie et Capdeville fut désavoué et excita l'indignation. Les Jésuites faisaient bien en Europe une guerre mortelle aux protestants ; ils excitaient contre eux les rois de l'Europe et le fanatisme po pulaire ; ils en appelaient aux armes pour les exterminer. Cependant on n'approuva pas les terribles représailles des corsaires. Les Jésuites massacrés étaient sans armes ; c'était donc une lèche cruauté d'en faire un aussi horrible carnage.
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Un an après cet événement tragique (1571), le Père Tolosa partit pour le Brésil avec treize Jésuites. Parmi eux, plusieurs montrèrent du courage ; celui qui se distiogua le plus fut le Père Joseph Anchieta, qui parcourut en véritable Apôtre les contrées les plus sauvages de l'Amérique méridionale, pour gagner des âmes à Jésus- Christ.
En 1 566, les Jésuites pénétrèrent en Floride à la suite des Espagnols. Hais les cruautés exercées déjà par ces derniers dans ce malheureux pays, lors de leurs premières conquêtes en Amérique, avaient rendu odieux le nom et la religion des Européens. Les Jésuites qui osèrent aborder en Floride y furent massacrés. Les Espagnols avaient été plus cruels encore que ces pauvres sauvages dont Barthélémy de Las-Casas avait pris si éloquemment la défense.
L'établissement de la Compagnie au Pérou n'offrit pas de difficultés. Le vieux royaume des Incas était soumis aux Espagnols ; Lima, sa capitale, avait un archevêque, et les Dominicains y possédaient un grand nombre d'églises. Philippe II fit bâtir à Lima, pour les Jésuites, un collège et une église. Cusco, l'ancienne capitale des Incas, Paz et plusieurs autres villes eurent des maisons 'de la Compagnie. Portillo était chef de la mission. Barthélémy Feriiandez et d'autres Jésuites n'approuvèrent pas sa conduite et le dénoncèrent au Général. Portillo fut révoqué, mais la Compagnie continua à prendre au Pérou les plus grands accroissements.
En 1572, François de Borgia envoya des missionnaires au Mexique. Ils s'établirent à Mexico, d'où ils firent des excursions chez les nègres. Nous parlerons ailleurs avec plus de détails de ces missions d'Amérique et de celles des Indes et du Japon.
François de fiorgia mourut à Rome le 1" octobre 1 572. Il a été placé parmi les saints. Comme particulier, eut-il les vertus dont les Jésuites ont fait les tableaux les plus pompeux? Leur témoignage est-il digne de foi, lorsqu'ils s'exaltent eux-mêmes dans la personne de ceux dont ils veulent faire des héros? Nous laissons au lecteur la liberté d'en penser ce qu'il voudra. Disons seulement que le pape Pie V qui, lui aussi, a été canonisé et qui jugeait que les Jésuites avaient besoin de réformes, fut entravé dans ses projets par François de Borgia, qui savait bien cependant que C orgueil et C ambition avaient déjà fait de grands ravages dans sa Compagnie. Ce fut aussi sous le généralat de François que fut envoyé à Milan ce Père Hazzarino, qui insulta saint Charles Borromée pour ainsi dire en sa présence et au sein de sa ville épiscopale. François de Borgia n'écouta point les observations du saint archevêque de Milan qui, lui aussi a été canonisé, et qui vit ses justes réclamations disparaître devant l'influence d'une grande dame, la comtesse Dydamia. Nous pourrions indiquer d'autres faits ; mais ceux-ci suffisent pour prouver que si François de Borgia eut des vertus privées, il eut trop les qualités d'un général jésuite.
Le pape Pie Y mourut la même année que lui, et fut remplacé par Grégoire XIII.