‹ Histoire des JésuitesChapitre 9 sur 35 · LIVRE DEUXIEME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIEME

Laynès vicaire-général.— Interrègne de deux ans.— Querelles intestines.-* Bobadilla opposé à laynès.— Le cardinal Carpi, arbitre.— Paul IV défend aux Jésuites d'élire leur Général ailleurs qu'à Rome.— Election de Laynès - Il modifie les Constitutions pour renseignement théologique. — Saint Thomas d'Aquin reconnu par lui insuffisant et imparfait.— Paul IV veut obliger les Jésuites à n'élire leur Général que pour trois ans et & réciter l'office en commun. — Résistance des Jésuites. — Paroles solennelles de Paul IV. — Motifs des Jésuites pour lui obéir provisoirement. — Moyens qu'emploie Laynès pour gouverner despot iquement.— Laynès au Concile de Trente à l'époque de la première réunion de cette assemblée.— Prétentions des Jésuites touchant l'importance du rôle qu'ont joué leurs confrères au Concile. — Tentatives des Jésuites pour être admis en France, sous les règnes de t rançois II et de Charles IX. — Colloque de Poissy. — Laynès y assiste.— Son discours contre les protestants. —Les Jésuites admis par le Colloque de Poissy. — Comment et à quelles conditions. — Laynès aux dernières sessions du Concile de Trente.— Son discours sur l'absolutisme papal. — Jugement d'Eustache Du Bellay sur ce discours. — L'assemblée se prononce contre les opinions de Laynès. — Ce Jésuite excuse ou nie les abus de la cour de Rome. — Il soutient que les aimâtes et les dîmes sont de droit divin. — Il prétend que les évoques ne sont pas obligés, de droit divin, à la résidence. — Il se prononce pour les mariages clandestine. — Lettre de Hervet, docteur de Sorbonne, contre Laynès. — Approbation indirecte de la Compagnie par le Concile de Trente. — Mile est due à la recommandation de saint Charles Rorromée. — Ce cardinal mal récompensé par les Jésuites. — Luttes entre eux et saint Charles Rorromée. — Les Jésuites chassés des séminaires et des collèges de l'archevêché de Milan par saint Charles et par son neveu Frédéric Rorromée.

À Ja mort d'Ignace1, la Compagnie possédait cent mai* sons ou collèges. Plus de mille Jésuites étaient répandus

1 Preuves de ce chapitre, outre les documents authentiques insérés dans le récit :

Sacchini, continuateur d'Orlattdmi , Histoire ds la Compagnie de Jésus;

Ribadeneira, Vie de Laynès $

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sur la surface du globe. Dans ce nombre, il y avait seule* ment trente-cinq profès, ou membres appartenant réelle* ment et irrévocablement à la Compagnie. Cinq des premiers compagnons d'Ignace lui survécurent. Parmi eux, Laynès avait le plus d'importance. C'était lui qui avait principalement secondé le fondateur de la Compagnie ; il était son conseil, son confident intime. Cependant il n'avait pas été désigné par lui pour gouverner à sa place. Les Pères Polanque, Madride et Nadal avaient été nommés, avec son approbation, pour le suppléer. On pouvait croire qu'ils auraient continué, après sa mort, à diriger les affaires de la Compagnie jusqu'à l'élection d'un nouveau Général ; mais La} nés parvint à les supplanter et à se faire élire Vicaire. En cette qualité, il indiqua une congrégation pour l'élection d'un Général. La guerre qui éclata alors entre Paul 1Y et Philippe II, roi d'Espagne, empêcha les profès de cette contrée de se rendre à Rome, et la congrégation n'eut lieu que deux ans après. Laynès tenait beaucoup à ce que les Espagnols fussent présents. Il comptait parmi eux ses partisans les plus solides.

Les deux ans d'interrègne furent remplis de troubles. Bobadilla surtout fit de l'opposition à Laynès ; il eut d'assez nombreux adhérents. Il prétendait que la Compagnie devait être gouvernée par les cinq anciens profès désignés dans les bulles des papes, et que Laynès ne pouvait s'attribuer l'autorité dont il usait d'une manière despotique. Les contestations, devenues très vives, furent portées devant le cardinal Carpi, qui donna raison h Bobadilla.

Imago primi sœculi, par les Jésuites belges ;

Histoires du Concile de Trente, par Fra-Paolo et par Pallavicini ;

Lettres de saint Charles Borromée ;

Procès-verbaux du Colloque de Poiasy

Histoire universelle, de A. de Thou

D'Argentré, Recueil de jugements*

dis jfaoïm. 105

En conséquence, Laynès ne put gouverner qu'avec le concours des anciens compagnons d'Ignace et des proies qui étaient à Rome. Ces luttes intestines faisaient désirer l'élection d'un Général. Les Espagnols ne pouvant se rendre à Rome, on pensait à se réunir en Espagne ou en Portugal; d'autres proposaient Lorette ou Avignon. Paul IV, informé de ces projets, crut que les Jésuites ne voulaient s'éloigner de Rome que pour se soustraire à son autorité et agir d'une manière ténébreuse. Il fit dresser la liste exacte de tous les membres de la Compagnie qui étaient à Rome et leur défendit d'en sortir sans sa permission expresse.

En 1557, la guerre entre Paul IV et Philippe II fut terminée. Ce dernier laissa alors aux Jésuites d'Espagne la liberté de se rendre à Rome pour ia congrégation générale. Cette réunion commença le 19 juin 1558. Le 2 juillet, jour de l'élection, le cardinal Pacheco la présida au nom du pape. Sur vingt votants, Laynès obtint treize suffrages et fut proclamé Général. Polanque fut choisi pour Àdmoniteur ; les Assistants furent : Hadride, pour l'Italie et la Sicile; Nadal, pour l'Allemagne et la France ; Gonzalve, pour le Portugal, le Brésil, l'Ethiopie et les Indes ; Polanque, pour l'Espagne. On fit ensuite plusieurs règlements, en particulier touchant les études théologiques. Ignace avait prescrit de suivre pour la théologie la Somme de saint Thomas d'Aquin. Laynès renouvela cette partie des règlements, mais il ajouta qu'on expliquerait aussi le Maître des Sentences et que si, dans la suite des temps, on publiait un cours de théologie plus utile et plus convenable, on l'adopterait, après y avoir mûrement réfléchi,

Paul IV n'avait montré aux Jésuites que de la bonne volonté depuis le commencement de son pontificat. Il ne se dissimulait pas cependant les défauts de leur Ordre.

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était frappé surtout des inconvénients que pouvait avoir le généralat à vie et ne trouvait pas édifiant que les lésuites fussent dispensés de réciter l'office en commun dans leurs maisons. Il en parla à Laynès dans la première visite que ce nouveau Général lui fit avec Salmeron. Paul IV eût voulu que le généralat fût triennal, comme dans. plusieurs Ordres religieux. La proposition du pape fut portée à la congrégation générale par le cardinal Trani. Elle fut rejeiéc à l'unanimité. La congrégation décréta que le Général serait élu à vie, et, le 30 août, elle adressa au pape cette décision dans un mémoire où elle cherchait à dissimuler son insoumission sous des phrases respectueuses, et à mettre le pape en contradiction avec lui-même. « Tous, est-il dit dans ce mémoire, à » la plus parfaite unanimité, sans exception aucune, » nous avons jugé qu'il était beaucoup plus convenable » pour notre Compagnie, que notre Général ne fût pas » changé sa vie durant. »

Laynès et Salmeron portèrent ce mémoire au pape, qui les reçut froidement : « Vous êtes des insoumis, leur dit-il » gravement; vous êtes des entêtés et des fauteurs d'héré- » sie ; je crains fort de voir sortir de votre Compagnie » quelque sectaire1. » Il persista à dire qu'il voulait que le généralat ne fût que triennal ; il ajouta que les Jésuites devaient faire attention à la manière dont ils se conduiraient à l'avenir, et à ne pas trop compter sur des privilèges qui pourraient leur être ôtés par lui ou par ses successeurs.

Ce discours, dit l'historien jésuite, fit appréhender

1 Les Jésuites, dans leur Histoire publiée par M. Crétineau- Joly, opposent au pape un protestant* M. Mac&ulay, et le trouvent plus juste à leur égard que Paul IV. Nous devions signaler cet étrange rapprochement, qui se trouve à la page 369 du tome l".

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quelque attentat contre la Compagnie ou ses Constitutions. Mais le pape avait plus de quatre-vingts ans, ajoute~t-il, on crut qu'il fallait attendre sa mort patiemment et redoubler de complaisance à son égard. Ils n'attendirent pas longtemps ; Paul IV mourut Tannée suivante et eut Pie IV pour successeur.

Quant à l'office en commun quf Paul IV voulait imposer aux Jésuites, ceux-ci décidèrent qu'ils n'en feraient rien, pour se conformer aux intentions de leur fondateur. Seulement, par suite du système de complaisance qu'ils avaient adopté, ils commencèrent, dit-on, les offices du chœur, qu'ils interrompirent aussitôt que Paul IV fut mort. Si nous en croyons les Jésuites, les cardinaux les plus doctes leur apprirent alors qu'il ne fallait pas confondre un simple commandement du pape avec une décision du Saint-Siège. La distinction est fort juste; ce qui n'empêche pas de remarquer que, dès leur début, les Jésuites, qui se prétendent si dévoués au pape, surent bien résister aux volontés de Paul IV.

Laynès apporta, dès la première congrégation générale, de graves modifications aux Constitutions de l'Ordre. Il fit accorder au Général le pouvoir : l- de passer toutes sortes de contrats, sans délibération commune; 2° de faire, touchant les Constitutions, des commentaires et déclarations qui auraient la même valeur que la règle ellemême ; 3° de faire de nouvelles règles et d'abolir les anciennes; 4° d'avoir des prisons pour y enfermer ceux qu'il jugerait coupables.

Ces modifications sont la base du pouvoir despotique qu'exerça depuis le Général des Jésuites. Elles portèrent une atteinte fondamentale à l'œuvre d'Ignace, et donnèrent naissance à tous les abus qui ont depuis défiguré sa Compagnie. Laynès doit donc en porter la responsabilité

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plutôt qu'Ignace. Ce dernier semblait s'être appliqué à donner à ses disciples de nombreuses garanties contre l'arbitraire. Laynès les détruisit d'un seul coup et se fit attribuer le pouvoir le plus absolu dont un homme ait jamais joui. Entre les mains d'un politique habile, ce pouvoir devait nécessairement avoir un résultat immense.

Laynès ne comprenait pas le pouvoir sans absolutisme; il développa cette théorie anti-chrétienne au Concilede Trente, où il assista en qualité de théologien du Saint-Siège.

Ce Concile avait été réuni pour répondre au besoin de réforme qui travaillait le monde. On y fit de bons règlements, mais on n'y prit aucun moyen en rapport avec la gravité des circonstances. Les protestants eussent voulu y être reçus comme parties et non comme coupables. Le pape et les évêques ne crurent pas devoir les accepter dans ces conditions ; c'est pourquoi le parti protestant n'envoya à l'assemblée aucun de ses chefs. La cour de Rome et les divers gouvernements exercèrent sur le Concile une influence fâcheuse qui l'empêcha d'être aussi utile qu'on l'espérait. On y consacra un temps considérable aux questions dogmatiques, et plusieurs des congrégations ou séances ressemblèrent à des joutes scholastiques où les théologiens ne cherchèrent qu'à faire briller leur science. Laynès s'y fit remarquer par létrangeté de quelques-unes de ses opinions. Le Concile de Trente dura vingt et un ans. Convoqué en 1545 par Paul III, il fut interrompu et repris plusieurs fois. Laynès y assista dès 1545 avec Salai eron. Deux autres Jésuites, Le Jay et Canisius, y furent envoyés par l'évoque d'Augsbourg.

Si nous en croyions les historiens de la Compagnie, on n'aurait rien fait à Trente que d'après le conseil de leurs confrères, qui, dans toutes les discussions dogmatiques et disciplinaires, auraient brillé d'un si vif éclat v que

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tous les autres théologiens auraient été éclipsés par eux. Les écrivains qui n ont ni amour ni haine pour les Jésuites ne leur ont pas fait la part si belle, et n'ont donné aux théologiens de la Compagnie qu'une importance très secondaire. C'est ce qui résulte même de Y Histoire du Concile de Trente, de Pallavicini.

Pendant les premières sessions du Concile, Laynès se crut obligé de suivre assez fidèlement le conseil que lui avait donné Ignace de ne parler qu'avec modestie et de ne point s'attacher opiniâtrement à des opinions particulières. Il se crut libre de s'abandonner aux plus absurdes systèmes lorsque, devenu Général de la Compagnie, il assista aux dernières sessions du Concile. Avant de le suivre sur ce théâtre, nous devons faire connaître ses efforts pour établir sa Compagnie en France.

Les Jésuites avaient semblé se tenir en repos depuis la vive opposition que leurs premières tentatives avaient rencontrée de la part du Parlement, de l'évéque de Paris, de la Faculté de théologie et de l'Université. Après la mort de Henri II, leur protecteur, le cardinal de Lorraine acquit & la cour plus d'influence encore qu'auparavant. François II, qui n'était qu'un enfant, se laissa exclusivement gouverner par lui. Les Jésuites, après six ans d'un prudent silence, recommencèrent leurs sollicitations auprès du cardinal de Lorraine, qui leur fit expédier, le 12 février 1559, de nouvelles lettres-patentes, datées do Marchenoir, dans le Blésois. Le Parlement n'y eut aucun égard. Le 10 juillet 1560, François II expédia de nouvelles lettres datées d'Amboise. Il y mandait au Parlement de « procéder à la vérification desdites lettres et bulles » sans modification ni difficulté, et sans en attendre autres » lettres de jussion de lui. » Ces dernières lettres furent considérées par le Parlement comme servant de quatrième

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et finale jussioh. Il procéda en conséquence à leur vérification; mais il ordonna préalablement que les lettrespatentes, les bulles et les statuts des écoliers et Société de Jésus-Christ seraient communiqués à l'évêque de Paris « pour, lui ouï, être ordonné ce que de raison. »

Cet évéque de Paris était encore Eustache Du Bellay. Il crut devoir cesser en apparence son opposition aux Jésuites et consentir à la vérification des lettres-patentes, mais il y mit les conditions suivantes :

o 1° À la charge que lesdits confrères seront tenus pren- » dre autre nom que de confrères de ladite Compagnie

• de Jésus ou Jésuites;

» 2° Qu'ils ne pourront faire aucunes Constitutions nou- » velles, changer ni altérer celles qu'ils ont déjà faites et » qui leur seront baillées soussignées des secrétaires de » l'assemblée, afin qu'elles ne soient variées ;

» 3° Qu'ils seront visités et corrigés par leurs évéques, » sans pouvoir alléguer aucune exemption;

» 4° Qu'ils ne pourront lire et interpréter la sainte » Écriture publiquement ni de privé, sinon et qu'ils soient » reçus et approuvés par les Facultés de théologie des » Universités fameuses, et par le congé de l'évoque ;

» 5° Qu'ils seront tenus par exprès renoncer à tous pri- » viléges obtenus ou à obtenir, nommément à ceux qu'ils » prétendent leur avoir été concédés par la bulle du pape » Paul III, datée de Rome 16 octobre 1549, en ce qu'ils

• seraient contraires aux limitations susdites ;

» 6° Et eux conformer ores et pour l'avenir à la dispo-

• sition du droit commun, sans préjudice des droits des » rentes, censives, prestations annuelles, et de tous au- » très droits des seigneurs temporels. »

Ces conditions faisaient perdre aux Jésuites leur vrai caractère et même leur nom. L'évêque de Paris les rejetait

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donc véritablement sous prétexte de mettre des conditions à leur admission.

L'Université, appelée à délibérer en corps sur cette question : S'il fallait admettre ou rejeter la nouvelle Compagnie, conclut au rejet pur et simple, en s'appuyant sur les privilèges qui faisaient aux Jésuites une existence exceptionnelle et dangereuse. Cette délibération fut signée au mois d'eoût 1560. Le 31 octobre, le roi envoya des lettres de jussion qui furent suivies d'une lettre particulière de la régente Catherine de Médicis, datée du 8 novembre ; on y lisait : « Ce que notre ami et féal l'évêque » de Paris et les docteurs de la Sorbonne allèguent pour m empêcher la publication des bulles de l'Ordre et Reli- » gion1 de la Compagnie de Jésus, que nous avons fait » voir en notre conseil privé, et es quelles ne s'est trouvé » aucune chose contraire ni préjudiciable aux saints dé- » crets et concordats faits entre le Saint-Siège apostolique

• et nous : et après que les religieux, prêtres et écoliers » de ladite Compagnie ont déclaré qu'eu la réception de

• leur Ordre et Religion qu'ils poursuivent, ils consentent » que ce soit à la charge que leurs privilèges ne soient au-

• cunement contre les lois de notre royaume, ni contre » l'Église gallicane : Nous vous mandons que, sans plus » user de longueur, yous ayez à procéder à l'homologa-

• tion desdites bulles, à la charge de la restriction et li-

• mitation. »

Du Mesnil et Boucherat, avocats du roi, présentèrent ces lettres au Parlement le 18 novembre et consentirent à l'enregistrement des bulles et privilèges : « Sauf où en » après ils se trouveraient dommageables et préjudiciables

• aux droits et privilèges ecclésiastiques, de requérir y

• être pourvu. Et attendu la déclaration faite par les reli- 1 Ce mot signifiait Ordre réigitux.

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» gieux, prêtres et écoliers dudit Ordre, qu'ils n'enten- » dent, par leurs privilèges, préjudicier aux lois royales, li- » bertés de l'Église, concordats faits entre notre saint Père » le pape, le Saint-Siège et ledit seigneur roi, ne contre 9 tous droits épiscopaux etparochiaux, ne semblablement » contre les chapitres, n*3 autres dignités. » Ces conditions étaient extraites de la lettre royale du 31 octobre.

Le Parlement n'obéit point aux ordres de la cour et se contenta de faire copier sur ses registres les lettres qu'il en avait reçues.

François II, étant mort le 5 décembre de la même année, eut pour successeur Charles IX, sous lequel l'influence du cardinal de Lorraine grandit encore. Catherine de Médicîs lui laissait en quelque sorte la tutelle de son fils, se contentant de nouer secrètement les fils d'une vaste intrigue qui devait anéantir les maisons rivales de Lorraine et de Montmorency, et affermir le pouvoir dans ses mains.

Le 22 février 1561, le sieur de Saint-Jean se présenta au Parlement avec des lettres où l'on faisait déclarer au jeune roi « qu'il avait député exprès ce gentilhomme pour » dire très expressément aux magistrats que Sa Majesté » voulait et entendait qu'ils eussent incontinent et sans » délai, à faire droit sur les lettres-patentes contenant la » réception de la Compagnie de Jésus. Ayant Sa Majesté » connu la grande fâcherie desdits religieux, et trouvé » que ladite Société ne peut que porter un grand pro- » fit à la religion, et utilité à la chrétienté, et au grand » bien de son royaume ; sur quoi la reine, sa mère, par » l'avis de son conseil, mandait très expressément le sieur » de Saint- Jean signifier aux magistrats sa dernière et to- » taie volonté, qui est que ladite Compagnie soit reçue à » Paris et par tout le royaume. »

On voit que les Jésuites ne perdaient pas courage. Ils

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ne demandaient plus seulement l'autorisation de s'établir à Paris dans leur hôtel de Clermont, mais dans tout le rojaume; c'est qu'ils avaient fait la conquête d'un nouveau protecteur, le cardinal de Tournon, qui venait de leur accorder un établissement dans la ville dont il portait le nom. Laynès avait de plus envoyé à Paris un Je* suite habile, et capable de tirer tout le parti possible delà haute protection de Tournon et de Lorraine. Ce Jésuite s'appelait Cogordan. Les . nombreuses lettres de François II et de Charles IX prouvaient que Laynès ne s était point trompé sur le mérite et la capacité de son représentant. Cogordan commençait même à faire grand bruit de l'opposition du Parlement, et la cour tenait compte de sa grande fâcherie.

Le Parlement n'était pas aussi timide, et malgré les nouveaux ordres royaux, il décida que, sans rien préjuger sur les legs de l'évéque de Clermont qui étaient disputés aux Jésuites, ces religieux pouvaient s'adresser, pour faire approuver leur Compagnie, soit à l'assemblée de Poissy qui devait se tenir prochainement, soit au Concile général que l'on voulait enfin terminer.

Le Colloque de Poissy avait été décidé sous l'influence du chancelier de L'Hospital. Ce grand homme était persuadé que des réformes sages et vraies étaient le meilleur moyen d'éloigner de la France les guerres sanglantes et les bouleversements qui désolaient l'Allemagne. Voyant que la politique et la lutte de mille intérêts contradictoires avaient interrompu le Concile de Trente et empêchaient de compter sur cette assemblée, il conseilla au gouvernement de convoquer une assemblée de catholiques et de protestants, où ces derniers auraient la liberté d'exposer leurs vues, sans avoir à redouter aucune violence. Cette assemblée ou Colloque se réunit à Poissy, près Paris, i. 8

iîk HisToat

Le pape av ait ta d'un mauvais œil le projet du goûter* nement français, mais il crut devoir dissimuler et il envoya au Colloque le cardinal de Ferrare avec la qualité de légat. Les conférences étaient commencées lorsque ce légat arriva. Il avait envoyé devant lui, en qualité de théolo* gien, Laynès qui, en venant en France, avait moins Tintention de concourir aux conférences que de travailler à la réception légale de sa Compagnie.

Le cardinal de Tournon présidait l'assemblée. Laynès pouvait donc espérer d'y faire approuver son Ordre et de vaincre par ce moyen l'opposition que faisait le Parlement à sa réception légale en France.

D ne se distingua, dans les conférences de Poissy, que par un discours dans lequel il prétendit qu'il était dangereux de tenir des conférences publiques ; il y caractérisa les protestants par ces quatre mots italiens : Lupi, votpi, serpent i, assassini; loups, renards, serpents et assassins. Théodore de Bèze répondit à ces grossièretés par des sarcasmes sanglante et la plus amère ironie. Laynès fit d'inutiles efforts pour engager les protestants à se rendre à Trente pour la reprise du Concile.

Il fut plus heureux pour ce qui concernait sa Compagnie. La question d'approbation ne fut pas soumise aux délibérations du Colloque, et l'on ne trouve rien dans les procès-verbaux qui y ait rapport. Seulement, avant que l'assemblée ne fût dissoute, le cardinal de Tournon et révoque de Paris firent signer en leur nom , par Nicolas Breton et Guillaume Blanchy, greffier et secrétaire du Colloque, un avis, daté du 15 septembre 1561, et dont voici le passage le plus important :

« L'assemblée, suivant le renvoi de la cour de Parle- • ment de Paris, a reçu et reçoit, approuvé et approuve » ladite Société et Compagnie, par forme de société et

» collège et non de religion nouvellement instituée, à la » charge qu'ils seront tenus prendre autre titre que de

• Compagnie de Jésus ou de Jésuites, et que sur icelle

• dite Compagnie et collège, l'évêque diocésain aura toute

• superintendance, juridiction et correction, de chasser

• et ôter de ladite Compagnie les forfaiteurs et mal vivants ;

• n'entreprendront les frères d'icelle Compagnie, et ne

• feront en spirituel ni en temporel aucune chose au pré- » judice des évêques, chapitres, curés, paroisses, Univer-

• sites, ne des autres religions ; ains seront tenus de se

• conformer entièrement à ladite disposition du droit » commun, sans qu'ils aient droit ne juridiction aucune,

• et renonçans au préalable et par exprès à tous privi-

• léges portés par leurs bulles aux choses susdites con- » traires. Autrement à faute de ce faire, ou que pour l'a- » venir ils en obtiendront d'autres, les présentes demeu-

• reront nulles, et de nul effet et vertu. •

Eustache Du Bellay n'avait rien cédé de ses conditions; les Jésuites ne furent ainsi admis en France qu'autant qu'ils ne seraient pas Jésuites et qu'ils n'en porteraient pas même le nom. Ils échouèrent véritablement malgré leurs intrigues et leurs puissants protecteurs. Us triomphèrent cependant de l'avis donné au nom du Colloque dePoissy, et s'empressèrent de le porter, dès le 14 janvier 1562, au Parlement qui, le 13 février suivant, les admit comme héritiers de Duprat, évêque de Clermont. En même temps, le Parlement de Toulouse enregistra la donation qui leur avait été faite par le cardinal de Tournon, d'un collège situé à Tournon, en Vivarais. Hais ils ne furent reconnus par ces Parlements qu'aux conditions détaillées dans l'avis du Colloque de Poissy.

Les Jésuites furent obligés de s'y soumettre, du moins en apparence ; ils ouvrirent leur collège de Paris au fron-

tispice duquel ils mirent cette inscription : Collège de la Société du nom de Jésus, espérant par cette subtilité obéir à la clause de leur admission qui leur défendait de porter le nom de Société de Jésus ou Jésuites. Ils ouvrirent des cours gratuits, afin de faire concurrence à l'Université, et ils obtinrent des succès qu'ils durent, soit à leurs nouvelles méthodes d'enseignement, soit à la nouveauté. Ils avaient choisi les hommes les plus capables de leur Compagnie pour les divers cours. Maldonat, connu par ses commentaires sur l'Évangile, professait la philosophie, et Michel Vanegas les belles -lettres.

Les collèges de Billôm, de Mauriac et de Tournon devinrent aussi florissants en fort peu de temps.

En outre, plusieurs Jésuites parcouraient la France, à la même époque, comme missionnaires. Les plus célèbres étaient Possevin et Emond Àuger, qui publia, en 1562, un catéchisme sur lequel il mit le titre de : Frère de la Compagnie du nom de Jésus. Auger était natif de la Brie. Il avait de l'esprit et du talent pour la littérature, ce qui l'avait fait nommer par Ignace professeur de poésie au Collège Romain. En 1559, il fut renvoyé en France avec les PP. Roger et Pelletier. Ils avaient mission de parcourir les. provinces méridionales, et de faire connaître la Compagnie en luttant contre les protestants. L'évoque de Pamiers leur confia renseignement dans le collège de sa ville épiscopale. Ils faisaient des excursions dans les villes voisines et donnaient des missions dans tout le Languedoc. Ce fut alors qu'ils gagnèrent la protection du cardinal de tournon et d'autres partisans dans ces provinces où les luttes étaient vives et passionnées entre les catholiques et les protestants. Le zèle fougueux des nouveaux prédicateurs convenait parfaitement au fanatisme des populations méridionales, qui les regardèrent comme les

DES JÊSlITfc>. 1 17

plus intrépides défenseurs de la foi catholique ; aussi eurent-ils bientôt des collèges à Toulouse, à Rhodez, à Papiers et dans plusieurs autres villes.

Laynès avait quitté la France aussitôt après le Colloque de Poissy. Il visita les maisons que possédait la Compagnie en Belgique et en Allemagne. Au mois d'août 1562, il était à Trente, où le Concile allait continuer ses sessions. Les légats qui présidaient cette assemblée avaient hftte de la terminer avant l'arrivée des évêques français ; ils ne voulaient pas de réformes, et le Colloque de Poissy avait prouvé qu'en France on les jugeait nécessaires. Les légats avaient aussi l'intention d'entreprendre une campagne contre l'épiscopat et d'agrandir à ses dépens l'autorité du pape. Ils pensaient bien que les évêques et les docteurs français feraient à leurs prétentions une vive opposition. Ils se hâtèrent donc de dresser leurs batteries. Laynès fut choisi pour porter le coup décisif. Cet honneur appartenait au général d'une Compagnie qui ambitionnait la gloire d'être regardée comme l'armée du pape. Dans la congrégation du 20 octobre, il parla pendant plus de deux heures avec beaucoup d'animation, pour prouver que le pape était tout dans l'Église :

« Plusieurs, dit-il dans son exorde, ont cherché k me » dissuader de prendre la parole sur ce sujet, de peur » d'encourir le reproche d'adulateur de la cour de Rome;

• mais je ne me crois pas dispensé de défendre la vérité. » Dieu, juge des vivants et des morts, m'est témoin que » je parle selon ma conscience. Depuis le commencement » du Concile, je me suis toujours exprimé selon mes con- » victions ; j'agirai de même à l'avenir. Rien ne pourra » m'en empêcher, car je ne demande rien, je n'espère

• rien, je ne crains rien. »

Après ce début, qui aurait pu être beaucoup plus vrai

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et plus modeste, Laynès entra en matière. Voici son argumentation : Tout ce qui vient de Dieu est de droit divin ; or, Jésus-Christ a donné à Pierre et à ses successeurs r autorité entière et absolue dans l'Église; donc le pape la possède de droit divin tout entière. En conséquence, la juridiction que possèdent les évoques ne leur vient de Dieu que médiatement et par le pape, qui en a reçu la plénitude. Cette doctrine détruit radicalement la constitution de l'Église telle que Jésus-Christ Ta établie, annule Té* piscopat et l'Église entière, fait du pape un despote qui n'a point à se préoccuper des lois , dont la volonté est l'unique règle, qui a droit de dominer, par sa parole infaillible, les intelligences, qui aie pouvoir d'obliger les nations à reconnaître sa suprême puissance sur le monde*

Laynès ne recula devant aucune des conséquences de son système et soutint que le pape jouissait d'une autorité égale à celle que Jésus-Christ lui-même possédait lorsqu'il était sur la terre. Il essaya d'appuyer toutes les parties de son discours sur des textes de l'Écriture. Malgré le sens forcé et inexact qu'il leur donna, il ne put en tirer que des arguties pitoyables. Elles furent du goût des flatteurs de la cour de Rome, qui exaltèrent le discours de Laynès comme un chef-d'œuvre de logique et de science. Les Jésuites ont épuisé toutes les figures de rhétorique pour louer l'éloquence de leur Général. Mais une foule d1 évoques et de théologiens, qui n'avaient pas les mêmes raisons de l'admirer, trouvèrent que son chef-d œuvre était hérétique et rempli des plus basses flatteries. EustacbeDu Bellay avait devancé ses compatriotes au Concile avec quelques docteurs de la Faculté de Paris. Il n'avait point entendu Laynès, parce qu'il avait été retenu chez lui par une indisposition. Lorsqu'on lui eut fait connaître son discours, il s'écria : « Je veux parler, dans la prochaine

ras jésuites. 119

congrégation, contre cette doctrine, inouïe dans les siècles passés, intentée depuis cinquante ans par ùûeta© pour gagner le chapeau de cardinal ; cette doctrine a été dès lors censurée par la Sorbonne. Cette nouvelle théologie change le royaume céleste en une tyrannie temporelle r elle fait de l'Église, qui est l'épouse de Jésus-Christ, une servante prostituée aux volontés d'un homme. Dire qu'un seul évoque est de droit divin et qu'il distribue aux autres leur puissance, c'est dire qu'il n'y a qu'un seul évéque et que les autres sont ses vicaires, révocables à volonté. Je veux exciter tous les Pères du Omette à empêcher que l'autorité épiscopale, d$à si rabaissée, ne soit anéantie. C'est là que tendent toutes ces associations de moines qui pullulent de toutes parts et qui font éprouver à repisoopat.de si violentes secousses. Les évftquas, qui avaient conservé leur autorité intacte jusqu'en 10M, furent frappés dans leurs droits par les Ordres de Cluni, de Citeaux et autres, qui furent établis à cette époque. Par le moyen de ces moines, Rome a usurpé une partie des fonctions essentielles des évêques. Les Ordres Mendiants, qui sont venus ensuite, ont accaparé presque tout l'exercice de l'autorité épiscopale, au moyen dm privilèges que les papes leur ont accordés. Voici main* tenant une Compagnie* née depuis deux jours, qui, au jugement dr l'Université de Paris, est composée de gsns qui ne sont ni séculiers ni moines, qui semble tenue tout exprès pour introduire des nouveautés dan* la foi, troubler f Église et renverser /État wmnastiçue, et qui essaie aujourd'hui de détruire entièrement la juridiction épiscopale en la faisant précaim et d'institution humaine; elle enchérit ainsi sur les attentats de tous les Ordres qui l'ont précédée. * Nombre d'éféques étaient de l'avis d'Eoslaehe Du Bellay

120 HHT01RB

et s'apprêtaient à faire rade guerre au Général jésuite ; on attendait de jour en jour les évéques et les docteurs français; les ambassadeurs de Charles IX disaient tout haut que ces députés, dès leur arrivée, commenceraient une lutte vigoureuse contre les prétentions romaines. Les Lé* gats furent effrayés et se hâtèrent de proposer aux délibérations de rassemblée les choses les plus importantes, afin de faire oublier le malencontreux discours sut lequel ils avaient fondé de si grandes espérances.

Non content d'attribuer au pape une autorité exagérée, Laynès osait approuver en plein Concile les abus de la cour de Rome, que les papes eux-mêmes avaient blâmés et qu'ils n'avaient pu réformer. II affirma que c'était une hérésie de soutenir que le pape ne pouvait dispenser de toutes les lois, puisqu'il avait la même autorité que Jésus-Christ : « Lui seul, disait-il, peut réformer la cour de » Rome, et le Concile n'a aucun pouvoir pour cela : Le » disciple n'est pas plus grand que le maître, s'écria-t-il, » et l'esclave plus que son seigneur. » Ainsi, l'Église as-1 semblée en Concile général est toujours, selon Laynès, l'esclave du pape et tous les évéques ne sont que ses disciples. • Plusieurs, dit-il, traitent d'abus des choses qui, » mieux examinées, paraîtront nécessaires ou du moins » utiles. Ceux qui veulent remettre l'Eglise romaine dans » les conditions où elle était du temps des Apôtres ne sa-

* vent pas distinguer les temps et leurs besoins. Puisque » l'Église est devenue riche, c'est une absurdité révoltante

• de dire que la Providence lui a donné des biens sans lui »'en permettre l'usage. »

Cette doctrine était vraiment bien faite pour excuser tous les abus et même tous les vices. En rejetant sur les nécessités des temps et de la position sociale tout ce qui, dans le clergé, est contraire aux règles évangoliques, on

DIS JfiSlHTEjS. 121

regarde l'Évangile comme un livre dont les préceptes n ont rien d'absolu, dont la vérité n'est que relative et de circonstance. Dans tous les temps, les dignitaires ecclésiastiques, avides, ambitieux, amis du luxe et de la vanité, n'ont jamais manqué d'excuser par les circonstances ce qui, dans leur vie, était contraire aux règles sévères de l'Évangile.

À propos des impôts nommés annates, Laynès prétendit que tous les ecclésiastiques, jouissant des biens de l'Église, étaient obligés, de droit divin, de les payer au pape ; comme les fidèles étaient obligés, de droit divin, de leur payer à eux-roêtoes la dîme. Ne trouvant rien dans 1 Évangile qui pût légitimer cette doctrine, Laynès appliqua à l'Église les lois faites pour le sacerdoce judaïque et crut avoir parfaitement raisonné. Il plut du moins à la cour de Rome en exposant cette théorie, et il obtint ainsi ce qu'il ambitionnait le plus. On pourrait croire que l'intérêt dé sa Compagnie lui aurait été plus cher que la vérité. Il faut avouer que la vérité, dans ce monde, est assez ordinairement conspuée, tandis que la flatterie obtient toujours les succès qu'elle ambitionne.

Pour flatter la cour de Rome, Laynès chercha à consacrer ses vices et à rabaisser les évéques ; pour le même mot'f, il prélendit que le Concile ne devait pas décider que les évéques étaient obligés, en vertu des lois divines, de résider au milieu de leur troupeau. La plupart des évéques avaient alors de riches abbayes où ils aimaient à résider, parce qu'ils y jouissaient, dans le luxe et les plaisirs, de leurs gros revenus, sans avoir lés préoccupations attachées à leur charge ; d'autres suivaient la cour et partageaient les soucis, les plaisirs et trop souvent les débauches des seigneurs attachés à la suite des rois. La cour de Rome donnait des êvêchés à ses amis comme de simples

faveurs et non comme dos charges» Des Italiens obtenaient des évèchés en France ou en d'autres pays dont Us ne savaient même pas la langue. Ils s'y faisaient remplacer par un wffragant, auquel ils donnaient la plus petit* partie du traitement, et qui était chargé de tous les devoir».

Laynès ne pouvait se faire illusion sur les abus qui résultaient de la non-résidence des évêques. Il n'en eom* battit pas avec moins de zèle ceux qui voulaient la rendre obligatoire. La résidence décrétée obligatoire de droit di* vin, la cour de Rome ne pouvait plus en dispenser et se trouvait dans l'impossibilité de satisfaire ceux qui eomp* taient sur ses faveurs. Tel fut sans doute le motif qui porta Laynès à se prononcer contrôle principe de la résidence, de droit divin.

Un docteur de Paris* Hervet, ne put retenir l'indignation que lui inspira la conduite de Laynès en cette circonstance; il adressa au Jésuite SaUneron une lettre dans laquelle il fit voir que, sous prétexte de respecter l'autorité du pape, dans la question de la résidence, on s'attaquait à une disposition formelle du droit divin, et que l'on rabaissait le pape dans l'opinion publique, en persuadant qu'il ne se prononçait pas ouvertement pour l'accomplissement d'une loi de laquelle dépendait en grande partie la réforme de l'Eglise.

Cette doctrine était trop élevée pour avoir accès dans T esprit de Laynès, qui n'avait qu'un but dans sa conduite : de flatter le pape et la cour de Rome, afin de donner ainsi à la Compagnie plus d'influence, plus de puissance dans rÉglise. La vérité n»'était rien à ses yeux. L intérêt de la Compagnie légitimait ses erreurs et ses flatteries peu sincères.

Nous ne pouvons passer sous silence l'opinion que Laynès exposa devant le Concile de Trente, touchant la

las

clandestinité du mariage. Cet étrange théologien ne considérait le mariage que comme on rapprochement des deux sexes, sans avoir égard aux conséquences religieuses et sociales qu'il peut avoir. Ne vojant dans cet acte que l'individu, H trouvait que le mariage clandestin, contracté sans aucune garantie vis-i-vis de la société religieuse ou civile, était parfaitement légitime, et que l autorité n'avait pas le droit, au nom de la société, d'y mettre des conditions.

lies subtilités scholastiques de Laynès ne peuvent faire illusion sur ce qu'une pareille théorie a d'immoral al d'anti-soeial.

On a vu que le Général des Jésuites n'était pas tellement préoccupé par les discussions théologiques, qu'il ou* bliât sa Compagnie. Non-seulement il chercha à lui concilier des protecteurs par d'habiles concessions, mais il parvint encore à en faire insérer une approbation indirecte dans les Canons du Concile. Après avoir adopté quelques règlements relatifs aux Ordres religieux, particulièrement sorte noviciat1, le Concile ajouta la clause qu'il n'avait pas l'intention de modifier par ses règlements le pieux institut de im Compagnie de Jésus, approuvé pear le Saint-Siège. Pour obtenir cet éloge, on avait eu recours au crédit du cardinal Charles Borromée, archevêque de Milan. O saint archevêque avait d'autant plus d'influence dans l'Église, qu'il joignait à des vertus généralement admirées la qualité de neveu du pape Pie IV. -

Pie n'avait pas hérité des sentiments de son prédécea»

1 Dans les Ordres religieux, après quelques années de noviciat, on devenait membre de l'Ordre ou profès. Chez le» Jésuites, on Maintient indéfiniment, dans des catégories qui ne sont que de véritables noviciats, la plupart des membres. Le nombre des profit est extrêmement restreint.

12V uistoipe

seur à l'égard des Jésuites. Il les considérait comme les troupes du Saint-Siège, et Ribadeneira rapporte qu un jour, avant d'être élevé sur le Saint-Siège, il disait A un ambassadeur de Portugal : « Quand quelqu'un entre dans » la Compagnie, le pape devrait lui donner la solde comme » à son soldat. » Charles Borromée partageait l'opinion de son oncle. Il n'avait que vingt-deux ans lorsque, en 1560, il avait été nommé archevêque de Milan. Il en avait vingt-cinq lorsqu'il recommanda les Jésuites aux Légats qui présidaient le Concile de Trente. Il terminait ainsi la lettre qu'il leur adressa : « Vous savez que ces Pères sont » des enfants très-soumis et très-dévoués de Sa Sainteté » et du Saint-Siège, et, de plus, qu'ils m'ont pour protec- » teur. C'est pourquoi je proteste à Vos Seigneuries illus- » trissimes que toutes les faveurs et toutes les grâces qui » leur seront accordées, je les recevrai comme si elles » étaient faites à moi-même ; et je vous prie de les regar- » der comme des gens qui vous sont très instamment re- » commandés. »

Le Jésuite Pallavicini, après avoir cité cet extrait de la lettre de Charles Borromée, ajoute : « Le cardinal donna jusqu'à la mort des preuves de son attachement à la Compagnie. » On va juger de l'exactitude de cette assertion.

Grâce à la recommandation du cardinal-archevêque de Milan, les Jésuites obtinrent du Concile les quelques paroles élogieuses que nous avons citées. Borromée faisait voir, par ses actes, qu'il croyait de ses protégés tout le bien qu'il en disait. Il leur fonda un collège dans sa ville épiscopale et y fit unir la riche abbaye d'Àrone, dont il se démit en leur faveur. Il leur confia la direction de tous les séminaires qu'il avait fondés, et il les aida dans la fondation de plusieurs collèges, en particulier à Lucerne et à Fribourg. Il avait pour confesseur un Jésuite, nojnmé Jeap-

Baptiste Ribera, qui profitait assurément de l'influence que lui donnait sa position pour entretenir les bonnes dispositions de son pénitent envers la Compagnie. Ce Je* suite était, dit-on, bien indigne de la conûance du saint archevêque, qui aurait été obligé de le chasser ignorait nieusement de son palais, pour le crime qui attira suf Sodôme le feu du ciel. Borromée ne rendit point la Compagnie entière solidaire des infamies d'un de ses raem-r bres, et il prit pour confesseur un nouveau Jésuite nommé Adorno ; mais les Jésuites ne veulent pas permettre que Ton trouve un coupable parmi eux; ils conjurèrent donc aussitôt contre le pieux archevêque, leur bienfaiteur, pour venger leur confrère, qu'ils soutenaient avoir été injustement accusé. S'il faut croire que Ribera était innocent, pourquoi les Jésuites se montrèrent-ils hostiles au saint archevêque de Milan ; pourquoi Ribera fut-il chassé par lui; pourquoi le Père Adorno devint-il suspect à la Corn** pagnie en ne prenant pas le parti de Ribera?

Charles Borromée avait pris au sérieux la réforme de l'Église, et il travaillait à ressusciter la véritable discipline dans son clergé et parmi les fidèles confiés à ses soins. Il fit les plus sages règlements, et, ce qui valait mieux encore, il donnait l'exemple de toutes les vertus qu'il recommandait. Ses actes comme ses écrits étaient empreints d'un, caractère vraiment évangélique. Il voulait surtout , que les sacrements, sources de la grâce, fussent reçus avec des dispositions qui les rendissent profitables à ceux qu'on y admettait. Ses instructions pour la réception de la pénitence étaient d'une si haute sagesse, que le clergé de France, en assemblée générale, décréta leur impression, pour s'opposer aux mauvais principes des Jésuites sur le même sujet, comme nous le rapporterons dans la suite. ,

Les Jésuites ne trouvèrent à reprendre dans le saint ar-

196 nsToni

etovéque de Milan que sa morale trop sévère. Ils résolurent de l'attaquer sur ce point, au sein même de sa ville épiscopale. Ils députèrent A ce sujet un Père Mazzarino, qui déclama contre lui avec violence. Un autre Jésuite, qui confessait le gouverneur de Milan, indisposa ce fonctionnaire contre l'archevêque. Borromée se contenta d'à* vertir charitablement les supérieurs du Jésuite Mazzarino des extravagance* et des sorties criminelles dont ce prédicateur se rendait coupable. Il les priait de lui donner quelques avis et excusait autant que possible les satires du Jésuite, en les rejetant sur un caractère difficile et emporté. Les supérieurs Jésuites, au lieu d'obtempérer aux justes désirs d'un homme auquel ils devaient tant, envoyèrent de nouveau, Tannée suivante, Mazzarino prêcher à Milan. Ce prédicateur s'installa dans la chaire de la chapelle du collège, et là il déclama avec plus de violence encore qu'il ne l'avait fait jusqu'alors. Sa morale commode et indulgente lui attira une foule de femmes etdegens qui voulaient avoir l'extérieur de la piété sans en avoir l'esprit. Borromée fit avertir le prédicateur par le Provincial et le Recteur qu'il Fallait faire suivre dans ses sermons, et que, s'il ne se corrigeait, il lui interdirait la prédication dans son diocèse. Mazzarino, furieux, déclama contre les espions de l'archevêque qui venaient l'écouter et déclara ouvertement qu'il ne dépendait que de Diou et de ses supérieurs. Borromée voulut enfin arrêter une telle audace, et fit commencer des informations juridiques sur la doctrine du prédicateur. Les Jésuites de Milan s'empressèrent d'envoyer à Rome afin d'y répandre de faux bruits favorables à Mazzarino. Borromée, de son côté, écrivit à César Spetiano, protonotaire apostolique et son agent à Rome, une lettre d'où nous avons tiré les faits que nous venons d'exposer. Spetiano était un homme vertueux et habile, qui occupa depuis

dis iMms. Iflff

sueeemvement le* évécMs de Novarre et de Crémone. Il alla trouve* le Général des Jésuites, qui lui promit de rappeler à Rome Mazzarino, mais qui résolut ensuite de l'y laisser, pour obéir aui instances d'une dame de Milan, la comtesse Didamia. Bonomée s'en plaignit dans une nouvelle lettre & son agent II lui fit connaître, quelque temps après, toutes les intrigues des Jésuites contre lui. Os avaient répandu parmi les fidèles, au moyen du gouverneur, une terreur telle, qu'ils n'osaient venir déposer dans le procès commencé contre Mazzarino. Ils mendiaient en même temps de tous côtés des attestations en sa faveur, et tous leurs dévots et dévotes étaient en campagne. Ils essayaient d'enlever & l'archevêque le jugement de celle affaire et de le transporter & Rome. Ronomée y consentit et envoya toutes les pièces.

La conduite des Jésuites ouvrit enfin les yeux du bon archevêque; il écrivait & son agent : « Quant à ce que vous

• m'écrivez au sujet de la Compagnie, je vous avouerai

• qu'il y a déjà longtemps que je la vois dans le* péril im- » minent d'une prompte décadence, si Ton n'y apporte

• remède. Je n'ai que trop reconnu qu'il y a dans cette

• Compagnie de fort mauvaises tètes et bien extravagantes. » Vous me dites que, si j'aHais à Rome, je pourrais être > de quelque utilité pour la réforme de cette Compagnie; » je suis persuadé que je n'y ferais rien, car je leur suis » devenu suspect, à cause de cette affaire du Père Mazza-

• rino. Ils en diraient bien davantage si j'allais me mêler

• de choses qui les touchent de si près. Il serait cepen- » dant bien nécessaire que d'autres y missent la main. »

On sait que les Jésuites prétendent généralement que leur Compagnie est toujours restée dans sa ferveur primitive, et qu'elle n'a jamais eu besoin de réforme. Charles Bonomée en pensait autrement ; des faits nombreux vien-

Digitizçd by

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dront démontrer qu'il avait raison, et que les Jésuites ferment les yeux systématiquement sur les vices de leur Compagnie, lorsqu'ils se décernent avec tant de présomption un brevet de persévérance dans la vertu.

Le Père Mazzarino fut condamné à Rome, malgré toutes les intrigues des Jésuites en sa faveur; mais ils obtinrent que Ton écrirait à l'archevêque de Milan de ne point donner de publicité à la sentence, dans la crainte de nuire à la Compagnie et de l'empêcher de faire le bien» Afin d'humilier le saint archevêque, la lettre où le cardinal Savello lui disait que tel était le désir du pape lui fut adressée par l'intermédiaire du gouverneur qui s'était déclaré contre loi. Les Jésuites faisaient trop apercevoir par là que la lettre de Savello était due à leur influence. Le pape, au nom duquel elle était écrite, n'y était pour rien et avait dit de vive voix à Borromée qu'il voulait que la sentence prononcée contre Mazzarino fût traduite en langue vulgaire.

L'archevêque de Milan, édifié sur les sentiments et les principes des Jésuites, leur retira les séminaires qu'il leur avait confiés dans son diocèse. Son neveu et successeur, Frédéric Borromée, distingué comme son oncle par d'émiuentes vertus, leur retira les collèges dépendants de l'archevêché de Milan.

Nous verrons bien d'autres évêques, et des plus vertueux, les traiter de la même manière.

Les Jésuites décidés à ne pas respecter les conditions mises à leur admission en France.— Leur diplôme clandestin d'incorporation a l'Université de Paris.— Us ouvrent les cours de leur collège de la rue Saint-Jacques, dit deCtermont.— Us sont suspendus comme ayant enfreint les lois.— Requête des Jésuites à l'Université.— Interrogatoire de Gogordan devant le lecteur.— Les réponses écrites. — Réplique accablante de l'Université. —Les Jésuites citent l'Université par devant le Parlement.— Consultation du jurisconsulte Du Moulin contre les Jésuites. — Autre consultation de six avocats du Parlement contre les Jésuites.— Mémoires à consulter du Jésuite Caignord. — Le clergé de Paris, la Ville, l'Administration des hôpitaux et les Ordres religieux interviennent dans le procès contre les Jésuites.— Plaidoyers de Versoris pour les Jésuites, et d'Estienne Pasquier pour l'Université. — Conclusions de Du Mesnit contre les Jésuites. — Le roi intervient à la demande des Jésuites, et le procès est suspendu.— Les Jésuites enseignent à titre provisoire. — Procès Intenté par les Jésuites aux héritiers de Guillaume Duprat. — Plaidoyers, de Filleul pour les Jésuites, de A. de Thou et de Du Mesnil contre eux. — Le Parlement ne décide rien par crainte de la cour.— Le legs de Duprat entre les mains dlin tiers.— Prédications fanatiques des Jésuites. — Les Pères Auger et Possevin.— Ils excitent à l'extermination des protestants. — Leurs écrits dans ce but — Lettre du Père Auger aui Toulousains. — Massacre des protestants à Toulouse.— Le Général des Jésuites en France. — Maldonat et le roi de Navarre.— La Saint-Barthélémy.

Les Jésuites1 étaient admis en France à des conditions qu'ils ne voulaient point tenir. Dès l'origine, ils mettaient en pratique les restrictions mentales que leurs théologiens devaient plus tard ériger en théorie. On le savait. Aussi rencontrèrent-ils, dès leurs premiers pas, des obstacles

1 Preuves de ce chapitre : outre les pièces authentiques insérées dans le récit :

D'Àrgentré, Recueil de jugements ;

Daboulay, Histoire de V Université de Paris;

De Thou, Histoire universelle ;

Plaidoyers de Versoris, d'Estienne Pasquier et de Du Mesnil;

Œuvres du jurisconsulte Du Moulin;

Vies du Père Auger et du Peve Possevin, par le Jésuite Dorigny ;

Sacchini, Histoire de la Compagnie de Jésus ;

Imago primi sœculi, etc., par les Jésuites belges ;

Vies de Laynès et de François de Borgia, par le Jésuite Ribadeneira.

130 MiTOIftE

nombreux de la part des hommes les plus intelligents et les plus vertueux, qui ne se faisaient illusion ni sur leurs tendances, ni sur les moyens qu'ils employaient pour arriver à leur but. ♦

Ils avaient promis solennellement de respecter les droits et privilèges de l'Université. Or, un de ces droits était d'accorder l'autorisation aux nouveaux établissements scientifiques ou littéraires et d'en contrôler renseignement. Ceux-là seulement qui avaient obtenu cette autorisation étaient incorporés h l'Université et pouvaient légalement enseigner.

Les Jésuites ne voulurent point demander ouvertement l'autorisation qui leur était nécessaire pour commencer leurs leçons du ooltége de Ctermont à Paris. Ils trouvèrent qu'il valait mieux gagner le Recteur et en obtenir clandestinement les pièces dont ils avaient besoin. Ils espéraient sans doute que l'Université nioserait entrer en lutte avec les protégés de la cour et des cardinaux de Lorraine et de Tournoo. Si plus tard, la Compagnie, privée d'aussi puissants protecteurs, était attaquée par l'Université, elle pourrait produire son diplôme clandestin. Le Recteur était alors un nommé Saint-Germain. On ignore quels moyens les Jésuites employèrent pour le corrompre; mais un fait certain, c'est qu'il leur accorda des lettres d'incorporation «ans avoir consulté l'UnimrsUé, gomme il y était obligé, et que, pour dissimuler sa fraudé autant que possible, il avait fait signer ces lettres par un autre que par le greffier en exercice.

On ignorait toutes ces intrigues lorsque, le 1* octobre 1 5*4, les Jésuites ouvrirent avec grand éelat leurs «ours du collège de Clermont. Saint-Germain n'était plus Rectear. Jean Prévost, qui lui avait succédé, convoqua l'Université le 8 octobre suivant et lui proposa cette simple

des jfcsrrrES. 131

question : « Doit-on admettre les Jésuites dans le sein de l'Université? » La réponse fut « qu'on devait les en écar- » ter jusqu'à ce qu'ils eussent exhibé les titres de leur » profession au Recteur et à des députés ; attendu que la » Faculté de théologie avait jugé que cette institution at- » laquait très iniquement tous les curés, les statuts de

• l'Université et qu'elle ne reconnaissait aucun supérieur

• que son Général, ce qui est la marque d'une secte très » orgueilleuse. »

En conséquence de cette décision, Jean Prévost défendit « à tous et h chaeun des Jésuites de donner des leçons » publiques jusqu'à ce qu'ils eussent eihibé les diplômes » et titres qui leur en donnaient la faculté. •

Les Jésuites n'osèrent montrer les lettres frauduleuses de Saint-Germain, qui étaient de trop fraîche date. Ils adressèrent au Recteur une requête fort humble dans laquelle ils demandaient à être incorporés à l'Université, sans prétendre avoir aucun droit à ses dignités; ils promettaient respect, obéissance et observation de tous statuts licite* et honnêtes, sauf les règles de leur Compagnie. L'Université délibéra sur cette requête. Il fut décidé que les Jésuites subiraient un interrogatoire devant le Recteur et les députés qui lui furent adjoints. Cette délibération Ait prise le 14 février 1665. Le 18 du même mois, \m Jésuites se présentèrent devant le Recteur, conformément au mandement qu'ils en avaient reçu. Ponce Cogordan était à leur tète. Voici les questions qui lui furent adres-* sées et ses réponses :

a Le Recteur. — Êtes -vous séculiers, réguliers ou

• moines?

» Le J imite. — Nous sommes en France tels que le Par» » lement nous a dénommés, savoir : la Société du collège » qu'on appelle de Clermont.

132 BIST01RB

» Le Recteur. — Êtes-vous, en réalité, séculiers on » moines?

• Le Jésuite. — La présente assemblée n'a pas le droit » de nous faire cette question.

» Le Recteur. — Êtes- vous réellement moines, régu- » liers ou séculiers ?

» Le Jésuite. — Nous avons déjà répondu plusieurs fois » que nous sommes tels que le Parlement nous a dénom- » mes. Nous ne sommes pas obligés de répondre à autre

• chose.

» Le Recteur. — Sur votre nom, aucune réponse ; sur

• la chose en elle-même vous dites ne vouloir répondre. » L'arrêt du Parlement vous a défendu de prendre le nom » de Jésuites ou Société du nom de Jésus ?

» Le Jésuite. — Nous ne nous arrêtons pas à la question

• de nom ; vous pouvez nous citer en justice si nous pre-

• nons un nom prohibé par l'arrêt. »

L'Université ne put se contenter de ces réponses et rejeta la demande des Jésuites. Ceux-ci alors donnèrent leur requête par écrit. Après un préambule dans lequel ils donnaient à l'Université des éloges et se trouvaient indignes de porter le titre de moines, ils prétendent qu'il n'y a en France aucune maison professe de leur Compagnie ; qu'ils ne sont par conséquent que de simples professeurs et étudiants, désirant avoir l'honneur d'être incorporés à l'Université. Ils ne sont pas moines si on les compare à ceux qui portent ce titre ; mais ils le sont si on les compare aux séculiers. Ils protestent que si l'Université veut les recevoir, ils en observeront les règlements.

L'Université répondit par écrit en exposant les conditions diverses qui étaient faites aux réguliers ou moines et aux séculiers pour lui être incorporés. Il fallait donc une réponse catégorique à la première question de la part

DKS JÉSUITES. 133

des Jésuites pour savoir dans quelle catégorie ils devaient être classés, çt quelles conditions ils devaient remplir pour faire partie du corps enseignant. D'un côté, disait l'Université, les Jésuites sont moines parce qu'ils font les trois vœux de religion, et, de plus, un quatrième qui les rend vassaux du pape; d'un autre côté, le Parlement ne les a point admis comme Ordre religieux, conformément à ravis du Colloque de Poissy ; il les a même obligés de renoncer au nom de Société de Jésus. Dans ces conditions, il est impossible à l'Université de prendre une décision légale.

Déplus, ajoute l'Université, l'acte d admission des Jésuites est nul dès qu'ils en ont enfreint les clauses; or, ils ont continué de prendre le nom qu'il leur a été interdit de s'attribuer; ils ont porté atteinte aux droits de l'Université qu'ils s'étaient engagés à respecter, en donnant des leçons de théologie sans autorisation de la Faculté, et de littérature sans être gradués.

Si les Jésuites sont moines, dit en finissant l'Université, ils ne peuvent être incorporés avant que d'avoir été reçus comme tels en France; s'ils ne sont pas moines, ce n'est pas à eux que l'évêque de Clermont a légué ses biens pour établir un collège à Paris, puisqu'il les a légués à des moines.

Les Jésuites n'entreprirent pas de combattre ces raisonnements ; mais ils adressèrent au Parlement une requête concluant « à ce qu'il fût fait commandement et défense » aux Recteur et députés de l'Université, de molester ne • perturber, ne faire aucunes défenses auxdits suppliants 9 de lire, et aux écoliers d'ouïr jusqu'à tant que la cour, » dûment informée, en ait dit et déterminé. »

Cette requête donna lieu à un procès célèbre.

Les Jésuites, fiers de leurs puissants protecteurs, avaient

134 HISTOIEB

averti l'Université, en terminant leurs réponses écrites, qu'ils avaient l'intention de lui intenter unjprocès, pour la forcer à lui laisser la liberté d'enseignement. Celle-ci, non à cause des Jésuites qui par eux-mêmes n'avaient pas d'importance, mais des cardinaux de Tournon et de Lorraine, crut devoir prendre les moyens les plus efficaces pour résister aux influences de ces personnages. Elle demanda d'abord une consultation au célèbre jurisconsulte Charles Du Moulin, qui avait une réputation européenne et qui était l'oracle du barreau. On lui proposa cette question générale : « Doit-on recevoir les Jésuites dans le royaume de France et dans l'Université de Paris? » Du Moulin répondit que, non-seulement il n'était d'aucune utilité, mais qu'il était au contraire très dangereux pout la France et pour l'Université de les recevoir. Il appuya sur neuf motifs cette conclusion :

« Les Jésuites, dit-il, ne peuvent établir un nouvel Ordre religieux sans contrevenir à la loi reconnue universellement et émanant des Conciles généraux, en particulier de celui de Latran, sous Innocent III, loi sage « sans laquelle on ne finirait jamais d'établir de nouvelles » sectes et d'inventer de nouveaux moyens de piller le » peuple chrétien. »

» Les lois du royaume leur sont contraires aussi bien que celles de f Église. Le Parlement s est prononcé sur ce point d une manière formelle.

» Les papes eux-mêmes et les docteurs les plus distingués conviennent que le bien de l'Église s'oppose à l'établissement de nouveaux Ordres religieux.

» Le bien du royaume et de l'Église de France s'oppose à ce qu'un nouvel Ordre s'y établisse. Car bientôt il se répandrait par toute la France, qui est déjà surchargée de couvents. Comme les Jésuites se prétendent supérieurs

DKS JtSUTKS. 135

au autres Ordres, ils feraient de plus rapides progrès. Cependant, depuis quelques années seulement, on a vu la congrégation des Minimes, qui avait eu des commencements si modestes, et qui aujourd'hui a par toute la France de riches couvents. Les Jésuites feraient encore mieux, à la charge du pauvre peuple.

9 Leur Ordre étant composé en grande partie d'étrangers, surtout d'Espagnols et d'Italiens, nous aurions bientôt parmi nous une foule d'espions, ce qui, d'après le droit, est une cause légitime, même pour rejeter des évoques canoniquement élus.

» Quant à la prétention des Jésuites d'avoir seulement des collèges, des lois formelles établissent qu'aucun collège ne peut être fondé sans autorisation ; qu un collège non fondé ne peut accepter de legs.

» Non-seulement les Jésuites veulent donner des leçons sans l'autorisation de l'Université, mais ils prétendent pré* cher sans la permission de l'évêque et sans l'approbation des docteurs en théologie. Comme base de leur doctrine, ils répandent dans le peuple, et surtout parmi les femmes « un catéchisme qui renferme certaines superstitions » pour tâcher d'encourager les esprits et les porter & en- » freindre les édita de pacification.

» Rien ne serait donc plus pernicieux que d'admettre les Jésuites en France et dans l'Université» »

Tel est le résumé de la consultation de Charles Du Moulin. Elle fut signée de six des plus fameux avocats de Paris : Pasquier, Robert, Dechappe, Canaye, Duvair* Du Hesnil et À. de thou. Ces avocats donnèrent eux-mêmes, à la demande de l'Université, une ©onsultatiog abrégée, dans laquelle ils établirent que les lois de l'Université s'op* posaient à l'incorporation efun corps méti et hétéroclite qui n'était ni séculier ni moine ; et qu'on ne pouvait s'en

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