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La deuxième question était évidemment dirigée contré le duc de Mayenne; les Jésuites se disposaient à faire un hérétique du chef de la Ligue.
La Sorbonne répondit aux trois questions le 7 mai, veille de la mort du roi-cardinal. Sa décision, prise à l'unanimité, mérite d'être reproduite :
« Il est de droit divin inhibé et défendu aux catholiques recevoir pour roi un hérétique ou fauteur d'hérésie et ennemi notoire de l'Église; et plus étroitement encore, de recevoir un relaps et nommément excommunié du Saint-Siège.
» S'il échet qu'aucun diffamé de ces qualités ait obtenu, en jugement extérieur, absolution de ses crimes et censures, et qu'il reste toutesfois un danger évident de feintise et de perfidie, et de la ruine et subversion de la religion catholique, icelui néanmoins doit être exclu du royaume par même droit.
» Quiconque s'efforce de faire parvenir un tel personnage au royaume, ou lui aide et favorise, ou même permet qu'il y parvienne, y pouvant empêcher et le devant selon sa charge, cestui fait injure aux sacrés canons, et le peut-on justement soupçonner d hérésie, et réputer pernicieux à la religion et à l'Église, et pour cette cause on peut et doit agir contre lui sans aucun respect de degré ou prééminence.
» Partant, puisque Henri de Bourbon est hérétique, fauteur d'hérésie, notoirement ennemi de l'Église, relaps et nommément excommunié par notre Saint-Père, et qu'il y aurait danger évident de feintise et perfidie et ruine de la religion catholique, au cas qu'il vînt à impétrer extérieurement son absolution, les François sont tenus et obligés en conscience de l'empêcher de tout leur pouvoir de parvenir au gouvernement du royaume très chrétien,
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et de ne faire aucune paix avec lui nonobstant ladite absolution, et quand ores tout autre légitime successeur de la couronne Tiendrait à décéder ou quitter de son droit ; et tous ceux qui lui favorisent font injure aux canons, sont suspects d'hérésie et pernicieux à l'Église,-et comme tels doivent être soigneusement repris et punis à bon escient.
» Or, tout ainsi comme ceux qui donnent aide ou faveur en quelque manière que ce soit audit Henri, prétendant an royaume, sont déserteurs de la religion et demeurent continuellement en péché mortel; ainsi ceux qui s'opposent à lui par tous moyens à eux possibles, mus du zèle de religion, méritent grandement devant Dieu et les hommes ; et comme on peut à bon droit juger qu'à ceuxlà, étants opiniâtres à établir le royaume de Satan, la peine éternelle est préparée; ainsi peut-on dire avec raison que ceux ici seront récompensés au ciel du toyer éternel s'ils persistent jusqu'à la mort, et comme défenseurs de la foi, emporteront la palme de martyre. »
Cette décision fut aussitôt imprimée, publiée et envoyée partout avec une lettre que les bourgeois de Paris adressaient à tous les catholiques des villes enrôlées dans le parti de la Sainte*Union. Ils les exhortaient à souffrir, à leur exemple, le feu, le glaire, la famine et toute autre extrémité, plutôt que de subir le joug d'un prince hérétique ou fauteur d'hérésie.
La solution donnée par la Sorbonne et la lettre des bourgeois de Paris étaient aussi hostiles à Mayenne qu'à Henri. Le parti espagnol, soutenu des Jésuites, des Capucins et dés Seize , prenait le dessus sur la maison de Guise, qui voyait chaque jour diminuer sa popularité. Mayenne cependant dissimula, et feignit d'approuver la décision de la Sorbonne. « Le roi d'Espagne, disait-il, ne
pourra s'empêcher maintenant de nous secourir; les Parisiens seront obligés de lutter jusqu'à l'extrémité contre Henri de Navarre ; et les villes unies où le Tiers-État dominait et qui ne voulaient pas se soumettre à mon auto-* rite, devront nous venir en aide. »
Mais il n'était satisfait qu'en apparence ; en secret, il favorisait Villeroy, le cardinal de Gondi et l'archevêque de Lyon, qui voulaient travailler à la paix avec le roi.
La décision de la Sorborme eut beaucoup d'influence sur le peuple, qui commençait à souffrir et à murmurer. Le Légat et l'ambassadeur d'Espagne distribuèrent en même temps de fortes aumônes et on prit tous les ornements d'argent des églises, hormis ceux qui estoient nécessaires au service divin, pour payer les soldats de la Ligue. Enfin, pour ranimer l'enthousiasme du peuple, les moines curent la singulière idée de faire une procession d'un genre tout nouveau. Ils s'adjoignirent quelques prêtres et étudiants, prirent des armes et se rendirent aux Augustins. « Rose, évêque de Senlis, estoit à. la tête comme commandant et premier capitaine, suivi des ecclésiastiques marchant de quatre en quatre. Après étoit le prieur des Chartreux, avec ses religieux; puis le prieur des Feuillants, avec ses religieux; les quatre Ordres mendiants, les Capucins, les Minimes, entre lesquels il y avoit des rangs des écoliers. Les chefs de ces différents religieux portoient chacun d'une main un crucifix et de l'autre une hallebarde; et les autres des arquebuses, des pertuisanes, des dagues et autres diverses espèces d'armes que leurs voisins leur avoient prêtées. Ils avoient tous leurs robes retroussées et leurs capuchons abattus sur les épaules ; plusieurs portoient des casques, des corselets, des pétrinais. Harailton, Écossais de nation et curé de Saint-Côme, faisoit l'office de sergeut el les rangeoit; tantôt les arre-
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tant pour chanter des hymnes» et tantôt les faisant marcher; quelques fois il les faisoit tirer de leurs mousquets. Tout le monde accourut à ces spectacles nouveaux, qui représentoient, à ce que les zélés disoient, l'Église militante. Le Légat y accourut aussi et approuva par sa présence une montre si extraordinaire et en même temps si risible ; mais il arriva qu'un de ces nouveaux soldats, qui ne savoit pas sans doute que son arquebuse étoit chargée à balle, voulut saluer le Légat, qui étoit dans son carrosse avec Panigarole, le Jésuite Bellarmin et autres Italiens, tira dessus et tua un de ses ecclésiastiques , qui étoit son aumônier. Ce qui fit que le Légat s'en retourna au plus vite, pendant que le peuple crioit tout haut que cet aumônier avait été fortuné d'être tué dans une si sainte action. »
Les Jésuites ne parurent pas à cette procession. Par système, ils n'ont jamais voulu se mêler, dans les cérémonies publiques, avec les autres ordres religieux, pour la plupart desquels ils ont toujours eu le plus grand mépris ; et s'ils ont souvent dirigé pour les autres certaines solennités moins religieuses que superstitieuses, ils ont toujours témoigné, dans leurs maisons, un grand éloignement pour ce qui tient au cullo public et même pour les offices de l'Église. Il n'est donc point étonnant qu'ils n'aient pas assisté en corps à la procession de la Ligue. Leurs amis et affiliés la dirigeaient à leur place.
Malgré tous les moyens employés pour exciter le fanatisme du peuple, l'enthousiasme durait peu, à cause de la famine qui se faisait sentir d'une manière horrible.
Les dons particuliers ne suffisaient plus ; avec l'argent on ne pouvait se procurer les choses les plus nécessaires à la vie.
Le 15 juin 1590, Mendose, ambassadeur d'Espagne,
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dans un conseil que Ton tînt pour aviser aux moyens d'alimenter le peuple, « fit ouverture d'un moyen étrange et duquel on n'a voit jamais ouï parler, qui étoit de faire passer sous la meule et par le moulin les os des morts qui étoient aux Innocents de Paris et les réduire en poudre, pour d'icelle trempée et molliflée avec de l'eau en foire du pain, qui pourroit servir pour nourrir ceux qui n'avoient point de bled ni moyen d'en avoir. »
On ne pouvait pousser plus loin l'impudeur et le fanatisme. Les Jésuites n'auraient-ils pas dû inspire* un peu plus d'humanité au représentant de leur roi Philippe II, qui était leur intime confident?
Le 20 juin, le blé manqua totalement, et le peuple n'avait plus pour nourriture que de la bouillie faite avec du son d'avoine. Le 24, l'archevêque de Lyon et l'ambassadeur d'Espagne, passant devant le palais, y trouvèrent une foule considérable criant la faim; ils lui firent jeter de l'argent. Ce n'est pas de l'argent qu'il nous faut, criaient ces pauvres gens, c'est du pain. L'archevêque de Lyon fut ému de ces lamentations et courut aussitôt vers les officiers de police pour leur faire comprendre qu'il était absolument nécessaire de pourvoir aux besoins du peuple. Sur-le-champ ils firent publier à son de trompe que tous les curés, marguilliers des paroisses, supérieurs de couvents et communautés eussent à se trouver le lendemain au palais. Ils s'y trouvèrent et on leur demanda de contribuer au soulagement des pauvres, en argent ou en grain. Quelques-uns voulurent faire des observations et demandèrent quelque ajournement; mais le duc de Nemours, gouverneur de la ville, dit que la nécessité requérait de prendre une décision sur-le-champ ; on ordonna aussitôt une visite dans toutes les maisons ecclésiastiques séculières ou régulières.
Le lendemain 26, on commença cette visite. Ce jour-là, Je recteur du collège des Jésuites, appelé Tyrius, alla chez te Légat, accompagné du Père Bellarmïn, pour le supplier d*eiempter sa maison de la visite qu'on venait de prescrire. Le prévôt des marchands, qui était présent, répondit d<t59£nièie à être entendu de tous : « Monsieur le recleur, votre prière n'est civile ni chrétienne. N'a-t-il pas fallu que tous ceux qui avoient du bled Payent exposé en vente, pour subvenir à la nécessité publique? Pourquoi seriez-vous exempt de cette visite? votre vie est-elle de plus grand prix que la nôtre? » Cette réponse couvrit le recteur de confusion.
La maison des Jésuites fut visitée comme les autres. « On y trouva quantité de bled et du biscuit pour les nourrir plus d'un an ; quantité de chair salée, des légumes, du foin, et autres vivres, en plus grande quantité qu'aux quatre meilleures maisons de Paris. Chez les Capucins, on trouva du biscuit en abondance ; enfin, dans toutes les maisons des ecclésiastiques, on trouva des provisions au delà de ce qui leur étoit nécessaire pour la, demi-année. »
Tandis que les Ordres mendiants étaient si bien pourvus, le peuple se nourrissait de la viande des chats et des chiens, des ânes et des mulets. « On voyait aux coins des rues, dit Pierre de l'Estoile, des martnitées de ces mets dégoûtants et de grandes chaudières de bouillie d'avoine. On se battoit à qui en auroit. » La plupart ne pouvaient rien avoir et étaient contraints de chasser aux chiens et de manger des herbes crues. Le peu de provisions qu'on apportait à la ville étaient achetées à des prix fabuleux ; lesplus riches eux-mêmes ne trouvaient presque rien à acheter avec leur argent.
Les sermons seuls étaient à bon marché. « On y repaissoit le pauvre monde affamé, de vent, c'est-à-dire de baies
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et menteries ; lui donnant à entendre que c'estoit chose agréable à Dieu de mourir de faim, voire et qu'il valoit mieux tuer ses propres enfants, n'ayant de quoi leur donner à manger, que de recevoir et reconnoître pour roi un hérétique ; qui étoit tout l'Évangile qui se préchoit en ce temps à Paris, selon les billets que M"* de Montpensier envoyoitaux prédicateurs pour l'Evangile de cBaque jour. • Ce sont les paroles de Pierre de l'Estoile.
Ces abominables enseignements portèrent leurs fruits; des gens tuèrent leurs enfants et en salèrent la chair pour s'en nourrir. A la fin de juillet, le peuple ne trouvait plus rien absolument dans la ville; il avait mangé jusque la poussière faite avec les os des morts et des pierres d'ardoises pilées et délayées dans de l'eau. Le projet de Mendoze avait été mis à exécution. Les bourgeois demandaient à se rendre ; les pauvres se répandaient dans la campagne ; mais les troupes de Henri IV les faisaient rentrer dans la ville. On permit seulement à trois mille de quitter Paris.
On cherchait à encourager le peuple en lui faisant espérer du secours des Pays-Bas. Mayenne, qui s'était arrêté à Meaux à son retour de cette province, l'annonçait souvent ; mais ses promesses avaient été suivies de si peu de résultat qu'on n'y croyait plus. Le 2 août, le duc de Nemours tint une assemblée générale dans laquelle, après plu sieurs séances et délibérations, on décida, pour contenter le peuple et le faire patienter, que le cardinal de Gondi et l'archevêque de Lyon iraient trouver Henri et Mayenne, afin d'aviser aux moyens de rendre la paix au royaume avec C honneur de Dieu et la sûreté de la religion catholique apostolique et romaine. Mais comme la Sorbonne jésuitique avait chargé de ses anathèmes et damné sans miséricorde ceux qui travailleraient à un accommodement
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avec Henri, les deux députés demandèrent au Légat de faire publier une décision contradictoire. Celui-ci assembla, en conséquence, chez lui, quelques prélats et théologiens et leur posa cette question :
« La ville de Paris étant dans une nécessité telle qu'il faille qu'elle se rende à un roi hérétique à certaines conditions, les hommes ecclésiastiques qui se rendront vers ce roi avec l'intention de le convertir, ou du moins d'obtenir de meilleures conditions pour la religion catholique, encourront ils les censures portées par la bulle de sa Sainteté Sixte-Quint, en date du 5 des ides de septembre 1585?»
L'assemblée adressa cette solution au Légat :
« L'an du Seigneur 1 590, le troisième jour d'août, la question précédente ayant été adressée à de vrais théologiens par très illustre Henri cardinal Cajetan, Légat en France ; nous soussignés, assemblés dans le palais dudit Légat, après avoir très bien examiné et discuté la chose , avons répondu négativement : les hommes ecclésiastiques qui, dans la nécessité ci-dessus dite, et par le susdit motif, se rendent vers un roi hérétique, n'encourent pas les censures de la susdite bulle. » Ont signé : Frère François, évéque d'Asti, Robert Bellarmin, Félix Vincent, Jacques Tyrius ; ces théologiens appartenaient à la Compagnie des Jésuites, excepté l'évêque d'Asti. Les contradictions étaient pour eux sans conséquence, comme nous l'avons déjà remarqué.
Forts de cette solution, Gondi et d'Épinac sortirent de Paris pour remplir leur mission. Ils virent Henri et Mayenne et obtinrent une suspension d'armes. Ceux qui les avaient envoyés n'avaient pour but que de gagner du temps, car ils savaient que les Espagnols approchaient. Enfin le secours si souvent promis arriva et arrêta pour
quelque temps les négociations. Le duc de Panne, à la
tête d'une armée espagnole, s'approchait de Paris.
Henri* qui depuis quelques jours, laissait sortir de la ville tous ceux qui voulaient chercher ailleurs un asile, leva le siège, réunit ses troupes et marcha à la rencontre du duc de Parme pour lui livrer bataille. Celui-ci la refusa. Les armées restèrent sept jours en présence. Henri, pendant ce temps-là, envoya quelques troupes pour surprendre Paris du côté du faubourg Saint-Jacques. Les Je* suites, qui avaient leur collège dans ce quartier et faisaient la garde sur les murs, donnèrent l'alarme et tuèrent trois royaux qui étaient déjà montés sur la muraille. Henri, ne pouvant tenir longtemps la campagne avec une armée qu'il ne pouvait payer, partagea ses troupes et les envoya par parties, en Touraine, en Normandie, en Champagne, en Bourgogne et dans quelques places fortes des environs de Paris. Mayenne n'ayant plus d'ennemi à combattre, fit son entrée à Paris suivi des Espagnols. « Les Parisiens ne témoignèrent pas grande joie et se regardoient d un œil plus triste que joyeux, étant encore combattus de la faim et plus touchés des maux qu'ils avoient endurés que de bonne espérance pour l'avenir. »
Quelques jours avant l'entrée de Mayenne à Paris, on y avait reçu la nouvelle de la mort du pape Sixte-Quint, décédé le 28 août. Ce pape avait changé d'opinion, vers la fin de sa vie, touchant les affaires de France. La bataille d'Ivry surtout lui avait ouvert les yeux. Lorsqu'il en avait reçu la nouvelle, il avait fait venir Luxembourg et s'était curieusement informé auprès de lui du caractère du roi. L'ambassadeur avait saisi avec empressement cette occasion de parler de la générosité, de la clémence et de l'humanité de Henri. Après l'avoir longtemps écouté, le pape laissa échapper cette parole : « Puisqu'il est de ce
caractère, je me repens de l'avoir excommunié ; mais il Tétait déjà avant que j'aie lancé ma bulle. »
Luxembourg avait emmené avec lui à Rome « maître Hugues de Lestre, homme très éloquent en la langue latine, et bien versé aux affaires d'État. * Sixte l'ayant entendu parler des. affaires de France, en fut tellement satisfait, qu'il voulut l'entendre encore, mais en plein Consistoire. Olivarès , ambassadeur d'Espagne à Rome, les agents de la Ligue et surtout le cardinal de Pelvé, employèrent tous les moyens pour empêcher cette audience solennelle ; mais Sixte avait une volonté de fer, et ils furent obligés de subir le discours de maître Hugues de Lestre. Plusieurs cardinaux, qui jusqu'alors avoient été trompés par les ligueurs, changèrent ouvertement d'opinion, et le pape lui-même répondit aux cardinaux de Vendôme et de Lenoncourt, qui suivaient le parti de Henri et lui avaient écrit sur les affaires de France. L'ambassadeur d'Espagne témoigna alors une si vive irritation, qu'il déclara au pape que si, pour le bien delà religion catholique, il ne chassait pas Luxembourg de Rome, le roi, son maître, lui ferait la guerre, à lui pape, et le déposerait « par un concile qu'il feroit tenir en ses royaumes et pays. » Après cette bravade, Olivarès quitta Rome et y fut remplacé par le duc de Cesse, « qui y vint exprès pour empescher que l'on ne reçût le roi Henri IY au giron de l'Église, quoi qu'il s'y réduisît, et pour faire sortir M. de Luxembourg de Rome. » Il somma, en outre, le pape de donner des secours d'argent à la Ligue et d'excommunier tous les catholiques royaux. » Sixte lui répondit qu'il n'en ferait rien. Quelques cardinaux avaient été choisis pour être arbitres de ce différend, lorsque le pape mourut. Nous reviendrons sur quelques cirsonstances de sa mort et sur ses sentiments à Tégard des Jésuites.
'2'lï HISTOIRE
Luxembourg revint en France après avoir écrit au Conclave des lettres qui ne furent même pas reçues.
Les agents de la Ligue à Rome tenaient leurs amis de Paris au courant des opinions de Sixte-Quint, et leur envoyaient les pamphlets qu'ils publiaient contre lui. Aussi dès que sa mort fut connue à Paris, Christophe Aubry, curé de Saint- André-des-Arts , osa dire du haut de la chaire que cette mort était un grand bien et un miracle. « Dieu, s'écria-t-il, nous a délivrés d'un méchant pape et politique, lequel, s'il eût vécu plus longuement, on eût été bien étonné d'ouïr prescher à Paris contre le pape ; et toutefois, il l'eût fallu faire. »
Cet aveu mérite d'être enregistré. Les Jésuites et lesultramontains n'ont jamais exalté que les papes qui ont obéi à leurs inspirations. Pour les autres, ils les ont persécutés sourdement, entravés, calomniés. On dit même qu'ils en ont empoisonné plusieurs. Nous examinerons les preuves sur lesquelles ces faits sont appuyés.
Le Légat Cajetan profita de la mort de Sixte-Quint pour quitter la France. Il alla à Corbeil saluer les ducs de Mayenne et de Parme, et leur dire qu'il devait se rendre k Rome pour l'élection du nouveau pape. « Hais, en effet, c'était pour ne tomber plus aux fatigues qu'il avoiteues depuis qu'il étoit venu en France, où il ne fit rien de ce qu'il s'étoit proposé, et fut peu heureux en son voyage. »
Lorsque Paris était étroitement serré par les troupes du roi, Cajetan avait obtenu un passe-port pour aller trouver Pisani, qui était arrivé de Rome quelque temps auparavant. Le bruit avait couru alors que c'était pour traiter d'une suspension d'armes ; mais ceux qui étaient mieux informés disaient qu'il n'avait eu d'autre but, dans cette entrevue, que d'avoir des nouvelles de Rome. Le changement qui s'était opéré dans la politique du pape à l'égard
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de la France lui inspirait sans doute les plus rives inquiétudes. Cajetan avait si grand1 peur des royaux qu'on fut obligé de le conduire avec une petite armée jusqu'aux frontières de Suisse. Il laissa en France Philippe Sega, évêque de Plaisance, avec la qualité de vice-Légat. Mais le Parlement-Ligueur et les Seize refusèrent de lui reconnaître cette qualité, alléguant pour raison que, le pape étant mort, Cajetan n'avait pu déléguer personne. On ne donna donc provisoirement à Sega que le titre (fagent de la cour de Rome.
Cajetan apprit en route que Urbain VII avait été élu pape. En arrivant à Rome, il le trouva mort et Gré* goire XIV sur la chaire de saint Pierre. Urbain VII avait promis, dit-on, aux agents de Y Union de se déclarer pour eux et de mettre i leur disposition tous les trésors amassés par son prédécesseur dans le château Saint-Ange. Grégoire XIV, qui avait depuis longtemps fait ses preuves en laveur de la Ligue, promit de lui donner de l'argent chaque mois. C'est pourquoi on chanta i Paris des Te Deurh pour remercier Dieu de son élection et de ses promesses.
Le duc de Parme avait alors quitté la France. Henri, après l'avoir harcelé jusqu'aux frontières de Flandres, était revenu sur Paris. Il serra la ville et essaya un jour de la surprendre au moyen de soldats déguisés en paysans et chargés de sacs de farine. Ce stratagème ne réussit pas, et les ligueurs établirent une fête annuelle pour perpétuer le souvenir de la journée de$ farina, où la Providence, disaient-ils, avait veillé sur eux. Hais leur parti n'en était pas moins en décadence. La faction composée des Seize, des Espagnols et des Jésuites, et celle de Mayenne , devenaient chaque jour plus hostiles, depuis surtout que ce dernier avait refusé de rétablir le conseil de l'Union et rejeté plusieurs demandes contenues en des i. 15
Mémoires que le curé Boucher lui avait présentés au nom des Seize. Ce curé était 1q principal orateur de la faction espagnole ; Rose, évéque de Senlis, Tétait de la faction d* Mayenne.
Rose prêchant, le 17 mars (1591), à Notre-Dame, osa dire : « Il nous faut avoir un roi, sans cela nousneferçnf jamais rien qui vaille; il en faut demander un i Dieu, non pas hérétique ni Béarnois (il s'en faut bien garder), ni aussi étranger ou Espagnol; mais un qui soit bon catholique du sang de France ; il n'en faut point d autre. • Les autres prédicateurs brodèrent sur le même canevas pendant tout le carême ; c'était le sujet prescrit sur les billets de Mme de Montpensier à ses prédicateurs. Boucher, vraiment digne de porter un tel nom, engageait ses auditeurs à tuer tous les politiques. Le 1 3 mars, il fut plus cruel encore qu'à l'ordinaire. « Déjà plusieurs fois, dit-il, je vqui ai exhortés à tuer et exterminer le Béamois et les politiques, et vous n'avez pas tenu compte de mes paroles. Vous pourriez bien vous en repentir. Il est grandement temps de mettre la main à la serpe et au couteau, et jamais la nécessité n'en a été si grande. » Boucher était' l'élève et le confident des Jésuites.
« Et encore que ses sermons ordinaires , dit Pierre d# l'Estoile, ne fussent que de tuer, si est-ce que celui qu'il fit ce jour fut par-dessus les autres cruel et sanguinaire: car il ne prêcha que sang et boucherie, même coqtiq ceux de la cour et de la justice qu'il crioit ne valoir rien du tout ; excitant le peuple par gestes et parole* atroççg à leur courir sus et à s'en défaire. Il dit aussi qu'il eût voulu avoir tué et étranglé de ses deux mains ce chien 4e Béarnois, et que o'étoit le plus plaisant et agréable sacrifice qu'on eût su faire à Dieu. »
Le dimanche 24 mars, tes billets des prédicateurs df
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Paris contenaient que l'on avait reçu avis que le Béarnais inclinait h se faire catholique, « tellement que leur Évangile de ce jour fut aux fins de non recevoir ce relaps excommunié, quelque bonne mine qu'il fit ; et tout le fruit qu'on recueillit ce jour de leur doctrine fut un magasin d'injures qu'ils vomirent contre le roi. Le curé de 8aint-André-des-Arts (Christophe Aubry) , l'appela fils de
p et bâtard; Boucher l'appela le dragon roux, duquel
est fait mention dans l'Apocalypse ; dit que sa vieille mère
étoit une vieille louve Lucain (docteur de Sorbonne
dit qu'il savoit de bonne part que ceux de Tours et principalement ceux de son beau Parlement, le sollicitaient fort de se faire catholique, lui remontrant que c'était l'unique moyen qu'il avoit de ruiner la Ligue , et qu'il savoit de bonne part qu'un des favoris du Béarnois avoit dit depuis huit jours ces mots : « Que le roi fasse le catholi-
• que seulement six mois, et qu'il s'asseure, comme on le » lui a promis, que six mois après il verra ruinée et exter*
• minée toute cette racaille de Ligue. » Le Jésuite Cornmolet dit qu'il n'y avoit que les hérétiques et les politiques qui souhaitoient que Henri allât à la messe ; « et que devant les bons catholiques ils ne l'appeloient que le roi de Navarre ; mais en derrière, quand ils se trouvoient avec ceux de leur farine, qu'ils l'appeloient à pleine bouche le roi. Que l'un et l'autre langage étoit une vraie marque de politique, pour ce que, l'appeler roi de Navarre, on savoit bien qu'il n'y avoit rien et que le roi d'Espagne le lui gardoit1; et quant à la France, qu'il n'estoit roi que de quelques boues et fanges de la Beauce; l'appela chien, hérétique, tyran et meschant, et exhorta le peuple à ne
'Le roi d'Espagne avait dépouillé le père de Henri IV de la plus grande partie de la Navarre.
228 aifioiiB l'appeler plus autrement. Rose (évéque de Senlis) dit ce jour qu'il avoit eu certain avis, et de bonne part, qu'on ne parloit à la cour du Béarnois d'autre chose sinon que le roi seroit bientôt catholique ; et que ses courtisans, se moquant de ceux de Paris, disoient tout haut que ce seroit une messe qui leur coûteroit bien cher Maître
Cueilli, curé de SaintGermain--l'Àuxerrois , l'appela ce jour : bouc puant, et dit qu'il faisoit mine de vouloir revenir à la messe pour attraper les minons ; mais qu'il s'en avisoit bien tard et qu'il n'étoit recevable : sans en alléguer autres raisons que des injures, n'ayant en toute sa tète ledit curé autant de cervelle qu'il en faudroit pour frire un œuf1. »
Chavagnaç, curé de Saint-Sulpice, fut le seul qui attaqua du haut de sa chaire les erreurs et les infamies de ces zélés qui riestoient qu arbres secs bons à brûler.
Le jour suivant, Boucher revint à ses dénonciations des politiques du Parlement et autres. Il conseillait de les tuer. Mayenne se contenta de leur envoyer des lettres de cachet pour les avertir qu'ils étaient interdits de f exercice de leurs estât s, qu'ils auraient i sortir sans délai de
1 Quelques jours après, Henri ayant pris Chartres, les prédicateurs redoublèrent d'injures et d'excitations cruelles contre les politiques. Bouclier dit comme à son ordinaire qu'il les fallait tous tuer et assommer. Selon Rose, une saignée de SaM- Barlhelemy était nécessaire; Gommolet dit que la mort des politiques était la vie des catholiques. Le curé de Saint-André proposa de se mettre à la tète de ceux qui voudraient égorger le* politiques. Le curé de Saint-Germain-l'Auxerrois proposa de se saisir de tous ceux qu'on verrait rire, perce que évidemment ils seraient politiques. Le curé de Saint-Gervais proposait de les jeter à l'eau. Les Jacobins de 1793 firent-ils, dans leurs clubs, des motions aussi horribles que les Jésuites et leurs amis?
Les Seize firent retomber sur Mayenne la prise de Chartres et disaient que ce n'était qu'un gros pourceau, qui s'endormait auprès de sa et qui était content pourvu qu'il eût le ventre
à table et écuelle bien profonde.
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Paris et à se retirer dans les villes de l'Union. Le curé de Stint-Sulpice lui ayant été dénoncé, il le menaça, s'il ne s'amendait bientôt, de lui faire prendre des pilures comme aux autres.
Ce que disaient les prédicateurs des tentatives faites auprès de Henri pour lui faire abjurer le calvinisme était assez exact : nous avons déjà parlé des négociations que Villeroy conduisait dans ce but. Cet homme d'État continua ses démarches après le départ du duc de Parme, par ordre de Mayenne, mais inutilement. Mayenne n'en retira d'autre profit que de se rendre de plus en plus suspect aux Seize, qui correspondaient directement avec la cour de Rome et le roi d'Espagne, et cherchaient toujours à dominer le parti.
Parmi les catholiques qui suivaient le parti de Henri, plusieurs commençaient à manifester hautement leur mécontentement de voir les promesses du roi sans effet. Ils disaient « qu'ils avoient trop temporisé et trop longtemps supporté un roi huguenot au préjudice de leur conscience et qu'il le falloit supplier, voire même le sommer de se faire catholique dans un certain temps préfixe qu'ils lui près* criroient ; et à faute de ce faire, protester de l'abandonner; de se joindre à ceux de la Ligue, et tous ensemble procéder à l'élection d'un roi de leur religion, soit de princes de son sang, ou autres au refus de ceux-là. »
Les protestants, de leur côté, se plaignaient de Henri, dont l'hésitation leur était suspecte. Ils le menaçaient, dans le cas où il se ferait catholique, de ne poser les armes qu'après avoir obtenu les édits les plus avantageux et les garanties les plus fortes pour leur observation. Us voulaient même déjà choisir, pour leur Église, un autre protecteur que lui. Ces exigences des deux partis opposés jetaient Henri en de grandes inquiétudes. « La plupart des
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xélés catholiques, disait-il à Sully, se lassent de la guerre et seroient à la fin gens pour se séparer de moi et foire un parti à part, ou se joindre avec ceux de la Ligue, avec lesquels ils ne cèlent point qu'ils compatiroient bien mieux qu'avec les huguenots. »
Ce que craignait Henri ne tarda pas à s'effectuer. Des catholiques mécontents choisirent pour roi le cardinal de Bourbon-Vendôme, de la branche des Condé, et formèrent ce qu on appela le tiers-parti. Le cardinal de Vendôme écrivit au pape pour lui demander aide et protection. Jean Touchard, abbé de Bellozane, et Jacques Duperron l'entretenaient surtout dans ses étranges prétentions. Afin doter à ce parti les moyens de lui nuire, Henri feignit de tout ignorer et pria le cardinal de Vendôme de le venir trouver à Hantes. Il le reçut avec de grands honneurs, ainsi que ses principaux partisans, qu'il chercha à s'attacher par ses bienfaits. Après leur arrivée, Henri assembla un conseil où ils furent admis. Plusieurs prélats, qui n'étaient point de la faction de Vendôme, y furent aussi invités. On proposa d'abord de révoquer les édits que la Ligue avait extorqués à Henri III et de faire une déclaration en faveur des protestants, pour confirmer les édits de pacification et pour affermir la paix du royaume. Le cardinal de Vendôme s'y opposa et crut rompre la délibération en se retirant. Aucun des prélats qui assistaient au conseil ne le suivit; la déclaration fut adoplée et enregistrée au Parlement séant à Tours.
On dressa en outre, dans la même assemblée, une autre déclaration fort énergique contre le Monitoire que Grégoire XIV venait de lancer contre Henri et ses partisans. Ce pape avait reçu des lettres de la part de la faction des Seize qui s'accordaient parfaitement avec las renseignements que lui donnait à Rome le légat Cajetan. Ce
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ftit en vain que Luxembourg essaya de l'éclairer par une fort belle lettre qu'il lui écrivit au nom des catholiques qui suivaient le parti de Henri. Grégoire répondit par deux Monitoires qu'apporta en France le nonce Lanâriano : l'un était adressé à toutes les personnes ecclésiastiques, l'autre aux princes, seigneurs et tous autres 4|ui suivaient le parti de Henri. Grégoire ordonnait aux ecclésiastiques, sous peine d'excommunication et de sus* pense, de quitter ce parti dans le délai de quinze jours ; il faisait les plus grandes menaces aux autres. Dans les deux Monitoires, Henri était déclaré hérétique relaps, persécuteur de l'Église, excommunié, privé de ses royaumes et de tous ses domaines.
Grégoire envoya en outre un bref à Sega, vice-légat en France, pour lui enjoindre de travailler à l'électioft d'un roi catholique. Sega annonça officiellement que bientôt la France jouirait de la paix sous le règne du roi qui serait élu. L'ultramoHtanisme croyait à son triomphe.
En même temps que le pape répondait par ces Monitoires à la lettre des catholiques royaux, il adressait à la faction fanatique des Seize un bref flatteur. Nous en donnerons quelques extraits conformes à la traduction qu'on en fit alors :
« Grégoire, pape quatorzième, à mes fils bien-aimés les gens du conseil des seize quartiers de la ville de Paris.
» Bien aimés, le salut et bénédiction apostolique vous soient donnés.
* Nous avons reçu vos lettres, et volontiers les avons lues ; car autre nouvelle ne pourroit plus agréable parvenir jusque nous que d'entendre comme, sous la protection de Dieu, vous arez été délivrés de ce long et fâcheux siège ; et qu'ayant beaucoup travaillé, beaucoup souffert et porté de mésaises et autres charges et incommodités