LIVRE QUATRIÈME
Les Jésuites en Angleterre.— Espions d'Elisabeth. — Persons et Campian. —Leur mission en Angleterre. -Ouvrage publié par Campian.— Ce Jésuite est arrêté et mis a mort.— Expédition de Philippe II en Angleterre. — Sa Ootte ou Armada détruite.— Les Jésuites compromis. — Plusieurs sont pendus. — Les Jésuites se joignent aux Irlandais révoltés. — Philippe I! leur envoie des secours.— Ils compromettent les catholiques d'Angleterre.—Ceux-ci adressent un mémoire au pape contre les Jésuites.— Accusations graves qu'il contient. — Les Jésuites sous Jacques I«r.— Conspiration des poudres.— Leur participation à ce complot. — Les Jésuites en Hollande. — Aveux de Pierre Pann contre eux. — Les Jésuites en Pologne et en Russie. — Reproches qui leur sont adressés sur leurs intrigues. — Les Jésuites en Belgique. — Leurs querelles théologiques avec l'Université de Louvain. — Baïus. — Exposé des divers systèmes sur la grâce et le libre-arbitre. — Le molinisme. — Sentiment de Vasquez, de Bellarmin et de Tolet, jésuites, touchant la doctrine de Baïus. — Le Jésuite Lessius censuré par les Facultés de Louvain et de Douai.— La cause portée à Rome.— Intrigues des Jésuites. — Le nonce impose silence aux deux partis.— Vues générales sur l'enseignement des Jésuites et sur le Ratio studiorum, publié par le général Aquavi va.— Pourquoi la Compagnie des Jésuites n'a jamais produit d'homme de génie.— Les Jésuites en Espagne.— Un Jésuite dénoncé à l'Inquisition par un Jésuite.—Le procès prend de vastes proportions. — Les Jésuites dénonciateurs de leur Compagnie. — L'inquisition examine les Conslitutions^règleset privilèges de la Compagnie,— Sixte-Quint évoque l'affaire à son tribunal. — I/lnquisition persiste. — Les menaces du pape l'arrêtent. — Sixte-Quint veut réformer la Compagnie des Jésuites. — Obstacles qu'il rencontre de la part des Jésuites.— Il est insulté publiquement par eux. —11 persiste à vouloir les réformer.— Il commence son œuvre.— La mort l'arrête.— On attribue sa mort aux Jésuites.— Diversité d'opinions dans le conseil du Général touchant la réforme.— Aquaviva s'oppose à toute réforme.—Grégoire XIV, à sa prière, défend à qui que ce soit d'y songer.— Clément Vlll pape.— Histoire des congrégations de auxiliis.— Jugement du Dominicain Bannez et du Jésuite Henriquez sur le li\re de Molina.— Prévision de ce dernier écrivain.— Molina condamné en Espagne.— Tactique des Jésuites contre leurs adversaires. — La cause de Molina réservée au Saint-Siège.— Requête deLanuza contre le silence imposé par Je pape sur les discussions relatives à la grâce.— Prévisions de Lanuza sur les Jésuites et leur mauvaise doctrine. — La doctrine de Molina condamnée à Rome.— Intrigues et supercheries des Jésuites pour éviter une condamnation. — Ils ont recours aux princes dans le même but.— Déclamations contre le pape.— Appel au futur Concile général présenté par Bellarmin.— Distinction du fait et du droit, dans l'interprétation de saint Augustin et de saint Thomas. — Mort de Clément Vlll.— Paul V fait ré-
digcr la bulle de condamnation de Moliua.— Ses différends avec Venise l'empêchent de la publier. — Conduite des Jésuites dans ces différends. — Us sont chassés de Venise. — Malédiction lancée contre eux par lo peuple.— Leurs intrigues avec Philippe H contre Venise— Paul V prend fait et cause pour les Jésuites. —Henri IV travaille à la pacification. — Question des Jésuites ajournée pour arriver à la pacification. — Les Jésuites font assassiner Fra-Paolo, leur principal adversaire à Venise.
Tandis qu'en France ! les Jésuites se mêlaient à toutes les conspirations, au profit du farouche et hypocrite Philippe II , on les accusait en Angleterre des mêmes intrigues. Elisabeth, qui y régnait, avait été déclarée par la cour de Rome inhabile à régner, à cause de l'illégitimité de sa naissance. Elle était fille de Henri VIII et d'Anne de Boleyn. Pie V, en l'excommuniant et en la déclarant déchue de ses droits au trône, lui avait fourni l'occasion de consommer la rupture de l'Angleterre avec Rome et de ' persécuter les catholiques. Grégoire XIII continua l'œuvre de Pie V et fournit des troupes à quelques aventuriers, pour mettre à exécution la bulle de son prédécesseur et
1 Preuves de ce chapitre, outre les documents authentiques insérés dans le récit :
Cook, Actio prodiloria ;
Abbot, Autoiogia;
A. Arnauld, Apologie des catholiques, lIfl partie ;
Histoire de la Compagnie de Jésus, par le Jésuite Jouvency ;
Histoire de la Compagnie de Jésus, par le Jésuite Bartoli;
De Thou, Histoire universelle;
Allen, Apologie pour les prêtres de la Compagnie de Jésus et le séminaire anglais;
Tableau du premier siècle de la Compagnie de Jésus, par les Jésuites belges ;
Baianat parmi les œuvres de Baïus ;
Les Fastes de l'Université de Louvain ;
Censures de Louvain et de Douai;
Histoire des Congrégations de Auxiliis, par le Père Serry ;
La même histoire, par Leblanc;
Ambassades de Philippe de Canaye, seigneur de Fresne;
Fra-Paolo, Histoire du différend entre le souverain ponlife et Vmm.
celle qu'il avait donnée lui-même dans la môme sens. Le souverain légitime d'Angleterre était, aux yeux de la cour de Rome, Marie Stuart, reine d'Ecosse. Le pape lui envoya le nonce Vincent Laureo avec deux Jésuites : Ed* mond Haï, que nous avons tu impliqué dans l'assassinat de Jean Châtel, et Thomas Darbishir. Haï se rendit à Edimbourg, et revint, deux mois après, à Paris retrouver Laureo, qui l'avait envoyé en éclaireur. Il s'était arrêté à Londres, malgré la défenso faite à tout Jésuite, sous peine de mort, de mettre le pied sur le sol d'Angleterre»
Pour soutenir les catholiques et s'opposer aux entre* prises d'Elisabeth, on fonda deux collèges anglais, l'un à Douai et l'autre à Rome. Le premier fut transporté à Reims peu de temps après sa fondation. Les Jésuites curent la direction de ces établissements. Elisabeth, effrdyée du bruit des conspirations tramées contre la vie de* rois, envoya secrètement des espions, qui furent reçus dans les collèges anglais de Reims et de Rome comme écoliers, et qui l'instruisaient de toutes les conjurations tramées contre son trône par la cotir de Rome et par Philippe II, dont les Jésuites étaient les agents» Elle connaissait d'avance le départ de ceux qui étaient envoyés en espions dans son royaume, et elle pouvait les saisir à leur arrivée. Les précautions d'Elisabeth ne purent cependant empêcher les Jésuites de fonder, en 1579, une Mission en Angleterre. Persons et Canripidn en furent les cheft. lis trompèrent, à l'aidé de déguisements, la vigilance de la police, et abordèrent en Angleterre avec leurs compagnons.
Elisabeth publia un édit très rigoureux contre ceux qui leur donneraient asile. On a attribué aux Jésuites de nombreuses conjurations contre la reine d'Angleterre ; depuis 1579 jusqu'en 1603, année de sa mort , on en compte six principales. Les Jésuites et leurs amis les ont niées ;
ils prétendent que les pièces des procès intentés à plusieurs membres de la Compagnie sont mensongères, et ils font autant de martyrs de ceux qui furent punis de mort. Nous laissons au lecteur à juger s'il doit s'en rapporter aux dénégations des Jésuites ou aux pièces des divers procès. Ce qu'on ne peut nier, c'est qu'ils étaient dévoués à la politique de Philippe II, et que la reine d'Angleterre, condamnée par le pape, était à leurs yeux un tyran dont on devait se débarrasser par tous moyens, même parl'assassinat. Parmi les partisans de Marie Stuart, il y en avait qui se plaignaient hautement des Jésuites ; ils les regardaient comme compromettants pour leur cause par le zèle ardent qu'ils montraient pour leur reine dans les diverses cours de l'Europe.
Persons, Campian et leurs compagnons parcouraient l'Angleterre. Ils visitaient les catholiques , leur persuadant qu'ils ne devaient plus faire aucune concession, même apparente, à l'anglicanisme, et leur inspirant des sentiments défavorables à la reine d'Angleterre. Celle-ci en prit prétexte pour exercer contre tous les catholiques une affreuse persécution. Les Jésuites, regardés comme auteurs de l'opposition nouvelle que le gouvernement rencontrait chez certains catholiques, furent poursuivis et traqués de toutes parts. Au mois d'avril 1581 , Campian publia un opuscule intitulé : Les dix raisons , pour défendre les catholiques. Cette publication redoubla les colères d'Elisabeth. L'auteur fut arrêté, avec plusieurs de ses compagnons. Il fut mis à mort le 1er décembre avec deux autres Jésuites, Sherwin et Briant. Interrogés avant leur supplice sur la bulle du pape, dont ils étaient accusés d'être les agents, ils firent des déclarations contraires aux véritables opinions de leur Compagnie; mais ils ne parvinrent pas à éviter le lernier supplice. L'ambassadeur d'Espagne les
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déclara martyrs dans une pièce destinée à toutes les mai* sons de la Compagnie. Ce témoignage pourrait être apporté en preuve de la conspiration reprochée aux Jésuites et à laquelle l'Espagne aurait eu part.
Après la mort de Campian, Persons se hâta de quitter l'Angleterre. Plusieurs Jésuites y restèrent, entre autres Thomas Cottam, qui fut puni, avec deux autres, du dernier supplice, en 1582.
En 1 585 , le Père Garnet fut envoyé en Angleterre en qualité de Provincial. Deux ans après, Persons y retourna. On prétendit qu'ils avaient tous deux pour mission de préparer les catholiques anglais à seconder une expédition que Philippe II et le pape Sixte-Quint méditaient depuis longtemps contre Elisabeth. Le but apparent de cette expédition était la délivrance de Marie Sluart, qu'Elisabeth avait fait jeter en prison. On avait flatté cette malheureuse princesse de V espoir chimérique de monter un jour sur le trône d'Angleterre. Elisabeth s'était emparée d'elle pour déjouer les intrigues ; elle lui fit trancher la tète. Philippe II mit en mer la fameuse Armada, composée, dit-on, de cent cinquante gros vaisseaux. Sixte- Quint avait nommé cardinal te célèbre Allen, qui devait suivre la flotte en qualité de Légat, porter en Angleterre la bulle qui déposait Elisabeth, donner l'investiture du royaume au vainqueur et régler toutes les affaires spirituelles. Un grand nombre de prêtres et surtout de Jésuites étaient sur la flotte. La tempête se joignit au courage des marins anglais pour détruire X Armada (1588).
Tandis que cette flotte naviguait vers l'Angleterre, Garnet, Persons et leurs confrères organisaient une conspiration, dont Elisabeth déclarait avoir les preuves entre les mains. Plusieurs Jésuites furent pendus.
En 1592, un nommé Patrice Cullen fut convaincu d'à-
voir voulu attenter à la vie d'Elisabeth. Ses déclarations compromirent plusieurs Jésuites.
En 1 594 et en 1 595, des fanatiques furent encore convaincus d'avoir voulu tuer la reine à l'instigation des Jésuites, Ceux-ci prétendent n'y avoir été pour rien, et attribuent le tout à la politique d'Elisabeth et de ses conseillers.
En 1595, les Jésuites étaient au milieu des Irlandais révoltés contre la tyrannie d'Elisabeth s ils se multiplièrent en peu de temps dans ce pays ; Philippe II avait envoyé des troupes au secours de l'Irlande. On retrouve toujours les Jésuites avec ce roi, qui ne reculait devant aucun crime pour arriver à la monarchie universelle.
En 1601, une conspiration fut tramée sur une plus large échelle, et l'on reprit le projet d'une invasion espagnole en Angleterre. Plusieurs Jésuites parcouraient le pays pour engager les catholiques à se tenir prêts. Elisabeth dénonça publiquement ces intrigues dans un édit où elle prescrivait les mesures les plus rigoureuses, non-seulement contre les Jésuites, mais contre tous les catholiques.
C'était & tort qu'Elisabeth enveloppait tous les catholiques dans une même proscription. Les Jésuites s'étaient formé un parti ; mais le clergé séculier et un grand nombre de fidèles partageaient si peu leur fanatisme, qu'ils adressèrent au pape un mémoire dans lequel ils disaient : « Que les Jésuites étaient Tunique cause des lois sévères
• qui avaient été rendues contre eux, parce qu'ils avaient » trempé dans toutes les conspirations, et qu'ils avaient » même suborné des assassins pour tuer la reine ; qu'ils
• étaient les seuls auteurs des troubles qui agitaient l'É- » glise en Angleterre ; qu'avant leur arrivée dans ce pays, » aucun catholique n'avait été accusé du crime de lèse- » majesté, mais que tout avait changé de face depuis
• qu'ils s'y étaient rendus ; que leur ambition avait aussi-
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» tôt éclaté et qu'ils avaient mis les royaume* et les coub ronnes à l'encan- »
Ces accusations des catholiques anglais sont graves ; elles prouvent que si les procédures, incriminées par les Jésuites, n'offrent pas une démonstration évidente de leur culpabilité, l'opinion publique ne se faisait point illusion sur leurs intrigues et leurs complots.
Elisabeth mourut le 4 avril 1603. Jacques Ier fut son successeur. Les Jésuites continuèrent sous ce prince leurs conspirations. La plus fameuse est celle des poudres, dirigée surtout par Catesby, qui eut pour principaux complices Thomas Percy, Jean Wright et Gui Fawkes, connus par leurs relations avec les Jésuites et surtout avec le Père Garnet. Fawkes avait été envoyé au roi d'Espagne, Philippe III , au commencement du règne de Jacques 1er, pour le presser de suivre les exemples de son prédécesseur et de préparer des secours en faveur des catholiques anglais. Les catholiques du parti des Jésuites étaient seuls dans le complot.
Catesby exposa à ses complices le projet qu'il avait conçu de se défaire d'un seul coup du roi et de sa famille, du Parlement tout entier, en plaçant, sous la grande salle de l'assemblée, des tonneaux de poudre. Afin de leur persuader que le bien de la religion demandait qu'on eût recours à ce moyen, il consulta le Père Greenway, nommé aussi Tesmond ou Texmund. Celui-ci n'osa prendre sur lui la décision, et proposa à Garnet, son provincial, un cas de conscience que l'on peut résumer ainsi : Pour défendre la cause des catholiques contre les hérétiques, comme la nécessité l'exige, est-il permis, en faisant mourir plusieurs coupables, d'envelopper dans la môme catastrophe, quelques innocents ? Garnet répondit que si la cause des catholiques y avait avantage, et que si- le nombre des cou-
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pables était plus grand que celui des innocents, on devait les faire périr tous ensemble.
Encouragés par cette décision, Catesby et ses complices Percy, Wright, Winter et Favkes, s'engagèrent, les mains sur l'Évangile, à garder le plus profond secret sur la conjuration. Le Jésuite Gérard, nommé aussi Brœch, reçut leur serment, les confessa et les communia. Ce Jésuite protesta n'avoir rien connu de la conjuration. Après la cérémonie du serment, les conjurés prirent leurs mesufes. Percy loua, auprès du château de Westminster, une maison dont la situation était favorable pour creuser une mine au* dessous de la grande salle dans laquelle l'ouverture du Parlement devait avoir lieu, en novembre 1605. Plusieurs nouveaux adeptes furent associés à la conjuration. Les circonstances les favorisèrent ; ils purent louer une cave, contiguë à la maison qu'ils avaient louée et qui se trouvait située sous la grande salle du palais et directement au-dessous du trône du roi. Catesby y fit conduire vingt barils de poudre, que Ton couvrit de bûches et de fagots.
L'époque de l'ouverture du Parlement étant proche, les conjurés, qui s'étaient dispersés, rentrèrent à leurs domiciles respectifs et mirent quatorze barils de poudre dans la cave où les vingt autres avaient déjà été déposés.
Tout était prêt, dit le grave historien de Thou, et on allait voir enfin le dernier acte de cet horrible drame, lorsque, par un jugement impénétrable de Dieu, un des conjurés, voulant sauver un de ses amis, se perdit lui-même avec tous ses complices. Dix jours avant l'ouverture du Parlement, le baron de Monteagle reçut une lettre dans laquelle on l'avertissait de ne pas assister à cette séance, s'il voulait ne pas périr avec le roi et le Parlement. Quelques expressions mystérieuses de cette lettre firent soupçonner le complot. On visita le palais et les environs, et
des Jésuites. 2tt
Fawkes fut surpris dans la cave où étaient les barils de poudre. II avoua tout et découvrit ses complices, qui furent arrêtés pour la plupart et condamnés au dernier supplice.
Un des conjurés, Henry Tresbam, nomma Garnet dans un de ses interrogatoires. Les autres conjurés ne dénonçaient aucun Jésuite. Tresham se rétracta depuis et prétendit, dans une lettre, n'avoir pas vu Garnet depuis seize ans. Ce Jésuite ayant été arrêté, fut interrogé sur ses relations avec Tresham, et avoua que, depuis six mois, il lui avait parlé souvent et fort longtemps. Cette contradiction était accablante et faisait comprendre que les conjurés n'avaient pas voulu trahir les Jésuites, qu'ils auraient eus cependant pour complices. Le Père Oldecorne fut arrêté en même temps que Garnet. Un gardien, qu'ils crurent avoir gagné, les trahit ; deux témoins cachés entendirent un entretien que le gardien leur avait ménagé, et des lettres compromettantes furent interceptées. Garnet et Oldecome furent obligés d'avouer qu'ils avaient connu la conspiration. Garnet eut recours aux équivoques pour se défendre, et prétendit qu'il le pouvait licitement. L'historien catholique John Lingard atteste qu'il a vu l'écrit dans lequel Garnet fit l'apologie de l'équivoque. Ce Jésuite fut condamné à mort. Les écrivains de sa Compagnie ont prétendu qu'il avait déclaré n'avoir connu la conspiration qu'en confession ; qu'il n'avaitpas dû découvrir ce qu'il ne connaissait que par ce moyen, et qu'il n'était coupable qu'aux yeux de l'anglicanisme, qui ne respecte pas le secret du tribunal delà pénitence. Le Père Oldecorne périt comme lui. Les Pères Gérard et Tesmond trouvèrent leur salut dans la fuite.
Le pape se crut obligé de protester qu'il n'avait été pour rien dans la conjuration des poudres. Le Père Coton, au nom de Henri IV, courut chez l'ambassadeur d'Angleterre
rassurer que la Compagnie des Jésuites était innocente, et qu'un petit nombre de particuliers seulement étaient coupables. Il n en est pas moins vrai que les Jésuites out donné Garnet et Oldecorne comme des martyrs. On en parle ainsi dans l'ouvrage publié par les Jésuites belges sous le titre à' Imago primi saruli, ou Tableau du premier siècle de la Société, ainsi que dans la liste des martyrs de la Compagnie publiée à la fin de la Bibliothèque de ses écrivains.
Ces témoignages, qui peuvent être regardés comme ceux de la Société entière, démentent l'assertion du Père Coton. Le Père Jouvency, dans son Histoire de la Compagnie, attribue des miracles à Garnet ; il n'a été en cela que l'écho de sa Compagnie
Les catholiques anglais ne peuvent être regardés comme les auteurs de la conspiration des poudres. Ce fut en vain que les conjurés, qui s'étaient enfuis de Londres lorsque le complot fut découvert, les appelèrent aux armes. Ils désapprouvaient les conspirations, ourdies presque toujours par quelques catholiques exaltés qui avaient les Jésuites pour directeurs. C'était surtout au moyen de la confession que ces mauvais prêtres entretenaient l'exaltation de leurs dévots; mais, suivant les règles prescrites dans la Compagnie, ils ne se compromettaient pas eux-mêmes ; c'est ce qui explique pourquoi on trouva rarement des preuves juridiques contre eux, tout en les rencontrant dans la plupart des conjurations. Mais on n'en était pas moins convaincu de leur culpabilité.
Lorsque, sous le règne de Charles Ier, les catholiques furent accusés d'une nouvelle conjuration contre le trône d'Angleterre, le principal accusé, vicomte de Staflbrd, parla ainsi, dans sa défense, de la* conspiration des poudres : « Je fis une recherche exacte de cette affaire, et plus
» particulière qu'aucune autre personne. Je m'en enquis » à mon père, à mon oncle et à plusieurs autres. Je suis » convaincu ot crois fortement, par les preuves que j'en » ai reçues, que cette trahison était un horrible et détes- » table dessein de quelques Jésuites, avec quelques au- » très gens; et je la considère comme une action si exé- » crable, que je ne crois pas que la malice des Jésuites, » ni l'esprit de l'homme, veuille ou puisse l'excuser. »
En Hollande, los Jésuites étaient en butte aux mêmes accusations qu'en Angleterre. Pierre Pann, arrêté dans ce pays , avoua qu'il y était venu pour attenter aux jours de Maurice de Nassau, prince d'Orange. Philippe II détestait cette maison qui lui avait enlevé une partie des Pays-Bas. Il fut soupçonné d'avoir fait assassiner, en 1584, Guillaume de Nassau, et les Jésuites furent encore compromis dans ce crime. Maurice do Nassau fut plus heureux que son père ; il échappa à son meurtrier, qui fit une déposition dont nous donnerons quelques extraits :
« Il déclara que depuis quelques années, faisant l'approvisionnement de beurre pour le collège des Jésuites de la ville de Douai, vint un serviteur desdits Jésuites, sien cousin, nommé Melchior Van-de-Walle, l'avertir de faire la provision de beurre ; que ne l'ayant point trouvé, l'attendit deux ou trois jours, et cependant eut quelques propos familiers avec la sienne épouse, fortdévotieuse auxdits Jésuites, lesquels tendaient à faire mourir mon seigneur le prince Maurice. Qu'étant de retour, il entendit le même propostant de sa femme que de Melchior Van-de-Walle, lequel prit occasion de l'exhorter à entreprendre ce fait ; sur ce que ledit déclarant se plaignait à lui d être venu à telle décadence de biens qu'il lui était impossible de payer ses dettes, et lui disant qu'il trouverait moyen de redresser ses affaires s'il voulait aller en Hollande, et se mettre en
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devoir de faire mourir ledit seigneur prince , ce propos ayant mis ledit déclarant en perplexité touchant une résolution, il y fut encouragé par sa femme, qui lui dit qu'il ne devait faire aucune difficulté de mettre à mort un tel déroyeur dames ! Et comme ledit déclarant demeurait en suspens de ce qu'il devait faire, ledit Van-de-Walle le pria d'aller à Douai, pour en parler avec les Pères. Peu après, étant ledit Van-de-Walle retourné à Douai, ledit déclarant l'y suivit ; mais, dans son voyage, il fut pour la deuxième fois arrêté prisonnier pour ses dettes. Étant délivré, ilarriva finalement audit Douai, auquel lieu il fut toute la semaine des Rogations, pendant lequel temps il alla trois ou quatre fois au collège desdits Jésuites parler aux Provincial et Recteur ; but et mangea avec eux, et compta la provision de beurre par lui faite.
» Et étant en propos avec lesdits Provincial et Recteur, iceux se mirent à parler audit déposant de l'assassinat, à lui proposé par ledit Helchior Van-de-Walle, sur ledit seigneur prince ; ajoutant que ledit déposant étant tonnelier de son métier, il pourrait facilement aller en Hollande et travailler là cinq ou six mois , soit en la ville de Leyde ou de La Haye, et que pendant ce temps il pourrait aviser aux moyens les plus propres pour exécuter l'entreprise, soit avec un couteau bien affilé, ou autre outil qu il pour* roit acheter ou cacher en sa pochette, en attendant l'occasion la plus propre , fût-ce à la cour dudit prince , ou esrues , ou autre endroit qu'il jugerait plus convenable pour effectuer ledit assassinat, et, afin de rendre ledit déposant > plus assuré et lui donner courage d'entreprendre cela, ledit Provincial lui fit une exhortation et sermon d'une demi - heure , avec ample déclaration que ce seroit une œuvre pieuse et méritoire , voire un grand sacrifice devant Dieu et méritant paradis, de mettre à mort un tel
homme, dêvoyeur de tant de milliers dûmes. Cequ ayant effectué \ aviseroil au moyen de se sauver le mieux qu'il pourroit, et où il adviendroit qu'il fût pris et y perdit la rie y qui/ s'assurât if aller incontinent à la rie éternelle, et qu'aussitôt il seroit enlevé corps et âme là-haut, au ciel...
» Avec telles et semblables paroles et raisons, ils induiront ledit déposant , en partie aussi le désespoir de se voir tant endetté, sans aucun moyen d'en sortir. Finalement, se résolut d'entreprendre ledit assassinat, suivant la proposition à lui faite par lesdits Provincial et Recteur, avec promesse qu'ayant achevé son entreprise, il toucherait la somme de deux cents livres de gros ; que , pour seconde récompense, lui seroit donné l'office do messager de la ville dYpres , estimé à la somme de cent livres de gros par an; et, pour la troisième récompense, que son petit-fils, Jean Panu, seroit pourvu d'une chanoinerie de la ville de Tournai : lesquelles promesses le déposant ayant acceptées, le jour en suivant au matin se seroit confttsè audit Provincial, et ayant reçu l'absolution et sacrement , icelui disant la messe et étant reconfirmé par ledit Provincial , lui auroit promis de Caire de son mieux pour venir à fin de son entreprise, sur laquelle promesse ledit Provincial lui dit : « Allez en paix, car vous allez, comme un ange, à la garde de Dieu ; » et que l<*dit déposant, pour pourvoir à son voyage aux fins que dessus, auroit reçu desdits Jésuites une lettre de change de douze livres de gros sur François Thibaud , marchand à Anvers, et que ledit déposant se seroit puis après acheminé de Douai à Busserode, et enfin , par bateau, à Anvers; là où, ayant reçu lesdits douze livres de gros , il en auroit envoyé onze à sa femme , et ce pour pouvoir entretenir sadite femme et ses enfants; auroit
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aussi écrit une lettre à sadite femme, par laquelle, entre autres choses, il lui mandoit qu'il s'en alloit en Hollande pour l'affaire à elle connue ; que ledit déposant, avec telle intention, se seroit mis dans un navire, et avec icelui arrivé en Zélande, et de là en cette ville de Leyde, le samedi 23 mai dernier , auquel lieu se seroient rencontrés deux Jésuites habillés en lansquenets , lesquels sans cesse l'exhortaient à faire son coup et lui donnoient courage ; mais , comme il alloit par la ville et se trou voit arec les uns et les autres, et senquéroit quel homme c'éloit que le prince Maurice , de quelle corporence , quelle barbe il portoit, lui fut demandé pourquoi il s'informoit de ces choses. A quoi fit réponse que c'était afin de le connoitre , et qu'il aYoit tant ouï parler de ses faits héroïques, néanmoins il n avoit jamais eu le heur de le voir.
» Enfin , voyant sa façon de faire, on eut telle défiance de lui, qu'on conjectura qu'il y avoit quelque chose en son fait, et de quoi lescoutette (prévôt) étant averti, l'appréhenda aussitôt, et, le trouvant saisi de papiers concernant ledit assassinat, le constitua prisonnier, et, sans grande contrainte , lui fit confesser tout le fait et quelle étoit son intention ; mais les deux Jésuites ne se trouvèrent point. Il confessa aussi, quand il s'aperçut qu'il étoit découvert , avoir acheté un couteau à quatre tranchants dont il vouloit faire son coup. Sur laquelle confession ledit déposant ayant été interrogé par diverses fois, l'espace de douze jours , et ayant persisté , sans aucunement varier en ladite déclaration, et dit quelle étoit véritable, ayant môme, toujours avec grand regret, fort humblement à genoux et à mains jointes, en pleurant, demandé par* •don et grâce, et prié qu'on lui fit miséricorde, d'autant qu'il avoit été réduit à cette entreprise par sa siraplesse, etc. »
Il n'en fallut pas davantage,. avec les indices qu'avaient recueillis les juges , pour entraîner leur décision* Voici un de leurs considérants :
« Gomme telles menées sont de grandes et dangereuses conséquences par lesquelles on a tâché de meurtrir le très illustre et très haut prince et seigneur Maurice, comte de Nassau » et qu'on ne doit souffrir tels attentats tendant à trouble et ruine avec péril du pays et de l'État, sans être punis par justice si rigoureuse , qu'elle serve d'exemple aux autres, afin que dorénavant personne ne se laisse induire par celte sanguinaire et meurtrière secte des Jésuites, laquelle , comme il est notoire à tout le monde, ne pratique autre chose par trahison et autres diaboliques inventions que pour accabler les rois, princes et seigneurs, etc., etc. »
Les échevins de Leyde condamnèrent Pierre Pann à mort. Il fut exécuté le 22 juin 1598.
Les Jésuites ne s'occupaient pas moins des affaires portiques de Russie et de Pologne que de celles d'Angleterre et de Hollande.
Le roi de Pologne et le czar de Russie étaient en guerre. A la prière de ce dernier, le pape intervint et chargea Possevin de travailler à la paix. Celui-ci dirigea toutes les négociations, qui se terminèrent par un traité de paix. Il alla ensuite en Russie pour travailler à la réunion de l'Église russe avec l'Eglise romaine. Ses efforts furent inutiles. A peine était-il de retour à Rome, qu'il fut renvoyé en Pologne et en Allemagne avec des missions diplomatiques. Il se fit des ennemis nombreux parmi les Polonais et les Allemands, et Aquaviva jugea qu'il était temps de le rappeler. En 1587, le fameux diplomate était simple professeur à Padoue; mais il avait ouvert les royaumes du Nord aux Jésuites, qui y bâtirent des collèges. Ils étaient
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surtout nombreux eu Transylvanie ; ils en furent chassés en 1588. On les trouve h cette époque mêlés à toutes les luttes dont V Allemagne était le théâtre. Ils y avaient de chauds partisans, mais de plus nombreux ennemis. Ils ont prétendu que leurs ennemis étaient les protestants, auxquels ils faisaient la guerre en faveur de l'Église. Cette assertion n'est pas exacte ; ils étaient détestés d'un grand nombre de catholiques, aussi bien que des protestants. Les uns et les autres leur reprochaient d'avoir plutôt dfc l'ambition pour leur Compagnie que du zèle pour les intérêts de la foi ; au-dessus de tous les reproches, plane celui de s'être insinués dans toutes les affaires politiques et religieuses pour les envenimer. C'est ce qui ressort surtout de la lettre adressée au Jésuite Possevin par Stanislas Pnousky.
Ce gentilhomme polonais, élèye des Jésuites, accusait ses anciens maîtres d'avoir été cause des malheurs qui accablaient les royaumes du Nord, et surtout la Pologne.
Après les légations de Possevin, les Jésuites avaient obtenu une grande influence en Pologne. Ils s'en servirent pour détrôner Boritz, grand-duc de Moscovie, et mettre à sa place un imposteur nommé Demetrius, qu'ils voulaient faire passer pour fils du czar Basilowitz. Après avoir fait promettre à leur prétendant de rétablir l'Église romaine en Russie, les Jésuites le proclamèrent de toutes parts légitime héritier du trône de Basilowitz, et engagèrent le pape à se déclarer en sa faveur. Demetrius, aidé du roi de Pologne et du waivode de Sandomir, leva une armée et commença en Moscovie une guerre horrible et désastreuse. Il fit tuer le czar Fœdor et toute sa famille et se fit couronner. A cette cérémonie, le Jésuite Kuerm-Rowski fît un discours si flatteur pour le nouveau monarque, que cet imposteur donna à la Compagnie une immense maison
dans la ville de Moscou, lui fit bâtir une église et la combla de richesses. Les Russes ouvrirent enfin les yeux. Une conjuration fut organisée, on pénétra dans le palais pendant les fêtes du mariage du nouveau czar, qui fut tué d'un coup de pistolet; son corps, traîné ignominieusement sur la place du château, fut exposé pendant trois jours aux outrages du peuple. Une révolution sanglante éclata. Les Polonais qui avaient suivi Demetrius furent massacrés. Les Jésuites s'enfuirent en toute hâte. Ils cherchèrent à se dédommager de ces pertes, en 1606, en s'emparant, à Dantzick, d'un célèbre monastère de religieuses de saiute Brigitte. Ils s'y étaient introduits peu à peu, sous prétexte d'y confesser, d y célébrer la messe. Lorsqu'ils jugèrent le moment opportun, ils s'y installèrent à la place des religieuses. Mais celles-ci portèrent plainte, et les Jésuites furent obligés de sortir de leur propriété usurpée, dans le délai de trois jours.
La même année, à Thorn, ils s'emparèrent, sans plus de droits, d'une église paroissiale, et firent les fonctions du curé. L'évêqucsoutenait les Jésuites ; mais le Sénat l'emporta sur lui et chassa honteusement les usurpateurs.
Dans la diète polonaise de 1607, les nobles se prononcèrent énergiquement contre eux. Ils publièrent un Mémoire dans, lequel ils prouvaient, par des faits de notoriété publique, « que les Jésuites étaient, dans le » royaume, les chefs des séditions et des conspirations ; » qu'ils se rendaient les arbitres de l'élection des rois, » afin de disposer ensuite de l'autorité royale pour satis- » faire leurs passions. Ce sont eux, ajoute-t-en dans le » Mémoire, qui ont excité des troubles en Livonie, à Riga, » dans la Litliuanie, dans la Yolhynie, àCracovie; d'un » côté, ils se sont emparés des églises enchâssant les prê- » très, sans avoir égard ni à leur âge ni à leurs infirmités ;
» d'un autre côté, c'est à leur instigation que le feu a été
• mis au temple que le roi et les États avaient accordé aux » luthériens, et l'incendie a été sur le point de consumer » toute la ville. A Polock, en Lithuanie, ils ont enlevé » aux curés leurs presbytères ; dans plusieurs contrées de 9 la petite Russie, ils se sont emparés des terres les plus
* fertiles, et ils ont dépouillé de leur fortune les plus ri-
* ches citoyens. Ils emportent des maisons des plus no- » blés chevaliers ce qu'il y a de meilleur et de plus pré-
* cieux. Leurs collèges, en Pologne, sont des palais et des
• citadelles fortifiées, d'où ils dominent sur les villes et 9 semblent les menacer continuellement de la guerre. Ils 9 en ont de tels à Posman et à Lublin. Est-il donc éton-
• nant que, dans les chaires de Lublin et de Cracovie, » des ecclésiastiques catholiques se croient obligés de 9 faire connaître des hommes si monstrueux? »
Les Jésuites ont prétendu que ce Mémoire et toutes les pièces dirigées contre eux étaient l'œuvre des protestants» Cette affirmation inexacte ne suffit pas pour enlever aux accusations l'autorité qui résulte plutôt des faits que des auteurs de l'écrit. Ces mémoires s'accordent avec les réclamations publiées par l'Université de Cracovie, sur laquelle les Jésuites voulaient dominer comme sur toutes les autres. Les membres de cette Université n'étaient assurément pas des protestants. Us ne s'en plaignaient pas moins des injustices, de l'ambition et des entreprises des Jésuites.
En présence de ces faits notoires et de bien d'autres mentionnés dans le Mémoire de la noblesse polonaise, on comprend comment Stanislas Pnouski a pu, dans sa lettre à Possevin, reprocher aux Jésuites les désastres dont les royaumes du Nord furent le théâtre à la fin du xvr siècle et au commencement du xvné. Il les accusa d avoir causé
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ces maux en se mêlant à la politique et en brouillant toutes les affaires par leurs intrigues. Le Jésuite Carillo, qui dominait Sigismond, lui avait inspiré, selon Pnouski, les mesures les plus désastreuses et les violences les plus criminelles, même contre les membres de sa propre famille, que n'aimaient pas les Jésuites
Les laits abondent dans la terrible censure de Pnouski* comme dans le Mémoire de la noblesse polonaise, La conclusion à tirer de ces documents, c'est que l'influence des Jésuites fut aussi désastreuse en Pologne, sous Sigismond, qu'elle le fut en Portugal, sous le malheureux Sébastien, et que les suites en furent aussi funestes.
En Belgique, les Jésuites étaient fort puissants. Philippe II, qui trouvait en eux des auxiliaires dévoués, les comblait de faveurs. Dès 1 584, il leur avait accordé le droit de posséder en Belgique. Il n'avait pas osé d'abord, comme nous l'avons vu, et pour des raisons politiques, les favoriser trop ouvertement dans celte partie de ses États; mais ils purent enfin s'y enrichir à leur aise et jouir de tous leurs privilèges. Aussi, eurent-ils bientôt, dans toutes les villes, des collèges richement dotés.
Depuis plusieurs années, des querelles théologiques existaient, en Belgique, entre les Jésuites et les docteurs des Universités. A la tète de ces derniers, était Michel de Bay, plus connu sous son pom latinisé de Baïus. Ce théologien était chancelier de l'Université de Louvain et conservateur de ses privilèges. Son enseignement avait été contredit par quelques docteurs, et le pape Paul Y avait condamné \a doctrine qui lui était attribuée. Baïus ayant nié qu'elle fût de lui, Grégoire XIII avait donné une nouvelle bulle dont le Jésuite Tolet fut porteur. Ce n'était pas la première fois que Baïus rencontrait les Jésuites sur son chemin. Au concile de Trente, où il avait été envoyé par
l1 Université de Louvain, il s'était trouvé en opposition avec Laynès et Salmeron sur les questions du libre-arbitre et de la grâce.
Ces questions faisaient grand bruit, à cette époque, dans les écoles théologiques. Luther les avait soulevées. Il avait nié la liberté ou le libre- arbitre, qu'il avait transformé en serf-arbitre. L'homme, suivant lui, était tellement esclave du mal qu'il ne pouvait plus rien faire de bien ; que ses bonnes œuvres n'avaient aucun mérite et ne pouvaient le justifier devant Dieu ; que toute son action personnelle était radicalement viciée. Jésus-Christ seul, selon Luther, agissait dans les élus, et Faction personnelle des élus était tellement annulée par cette action divine, qu'ils étaient sauvés nécessairement. Celui, au contraire, qui n'était pas élu ou choisi de Dieu pour le ciel, devait être nécessairement damné, parce que le Christ médiateur ne méritait pas en lui.
Ce système était exagéré et désespérant. Les Jésuites, qui se croyaient appelés, par une vocation spéciale, à combattre Luther et ses partisans, leur opposèrent lin autre système qui n'était pas moins erroné, mais en sens contraire. Ils relevèrent tellement le libre -arbitre de l'homme, qu'ils lui reconnurent la capacité de faire le bien et de mériter, en vertu de son action propre et personnelle. La conséquence de ce système était la négation de la dégénération de l'humanité, qui est cependant la raison de tout le christianisme.
Si l'humanité n'est pas dégénérée, si elle n'a pas en elle ce vice radical que la théologie appelle péché originel, elle n'a pas eu besoin de Rédempteur ; le Christ Dieuhomme est inutile; sa doctrine d'abnégation est extravagante ; il faut mettre à sa place la doctrine de l'intérêt et glorifier l'homme dans sos penchants, qui ne peuvent
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être mauvais, et contre lesquels il n'a pas besoin de lutter.
Dès les premiers siècles de l'Église, des théologiens, ayant à leur tête Pelage, avaient soutenu ce système. Saint Augustin, évêque d'Hippone, un des plus profpnds et des plus subtiles génies qui aient existé, les avait foudroyés par sa logique, et l'exposition exacte du dogme chrétien. Selon saint Augustin, d'accord avec les écrits apostoliques, l'homme est dégénéré et son libre-arbitre est devenu esclave du péché, à tel point que toute son action personnelle est entachée d'un vice radical qui l'empêche d'avoir, aux yeux de Dieu, aucune valeur. Mais l'homme, par son union avec le médiateur qui est Jésus- Christ, reçoit de Dieu le secours qui délivre son libre-arbitre de l'esclavage du péché, lui rend la liberté des enfants de Dieu, le pouvoir de faire le bien. Le secours de Dieu ou la grâce est ainsi pour l'homme un principe de liberté, au lieu d'être une entrave. L'action humaine, divinisée en quelque sorte par l'influence de l'action divine, devient non-seulement libre pour le bien, mais méritoire. Le christianisme affirme ainsi en même temps l'action de l'homme et l'action de Dieu ou la grâce, de manière cependant que la grâce soit l'élément premier de la liberté et du mérite.
La doctrine évangélique s'éloigne donc également du système de Luther et de celui de Pelage, renouvelé par les Jésuites.
LaynèsetSalmeron, qui avaient discuté en Allemagne avec les Luthériens, en avaient rapporté le système pélagien déguisé plutôt que modifié ; les autres Jésuites l'adoptèrent ; Molina, Jésuite espagnol, l'exposa comme la vraie doctrine de la Compagnie dans son livre intitulé : De l'accord de la grâce et du liàre-arbitre. Il mérita
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d'être proclamé auteur du système auquel on donne le
nom de molmisme.
Les vrais chrétiens ne se firent aucune illusion sur les tendances des Jésuites. Le cardinal Baronius, auteur des Annales ecclésiastiques, signala leur système comme destructif de la foi.
Mais les Jésuites eurent le talent de donner une si belle apparence à leurs erreurs, et de calomnier si habilement la doctrine de leurs adversaires ; ils déployèrent une si grande activité dans ces discussions, qu'ils parvinrent à obtenir de la cour de Rome des actes, non pas directement contraires h la saine doctrine, mais qui étaient cependant dirigés contre les adversaires des Jésuites, et tellement vagues qu'on pouvait leur donner les interprétations les plus favorables à Terreur. Tel est le caractère général de toutes les bulles des papes, depuis celle de Pie V contre Baïus, jusqu'à la bulle Utiigeniius contre le Père Quesnel. Nous aurons occasion d en faire souvent la remarque.
Les "questions de la prédestination, de l'influence de Dieu ou de la grâce sur les actes de l'homme et de la justification, qui en sont la conséquence, sont tellement transtendantes qu'il est d'une extrême facilité, surtout au moyen de la terminologie scholastique, de les embrouiller, et d'attribuer à des adversaires des opinions qu'ils ù'ont pas. Nous avons exposé les diverses doctrines, sans prétentions scientifiques, afin que le lecteur puisse nous suivre avec facilité à travers les faits si nombreux del'his* toire des Jésuites, dont la question doctrinale fut 1e mobile ou le prétexte.
Le Jésuite Tolet, qui fut porteur de la bulle de Grégoire XIII contre Baïus (1 580) , l'avait lui-même sollicitée au nom du roi d'Espagne. Les Jésuites avaient rencontré*
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dans lUniversité de Louvain, une trop forte opposition pour ne pas essayer de s'en venger ; ils eussent voulu faire passer cette corporation pour hérétique» et lui susciter avec Rome des difficultés dont ils auraient tiré avantage. Lorsque Bains avait reçu la bulle de Pie V, quelques années auparavant, il avait cherché à se défendre -K mais, comme on le lui avait interdit» il s'était simplement rétracté. Il était fort pieux et craignait jusqu'à l'apparence d'une censure ; il n'osa donc faire la plus légère opposition aux actes de l'autorité. Il se soumit à la bulle de Grégoire XIII comme à celle de Pie V, quoique, dans sa conviction, il n'eût point enseigné les hérésies qu'on lui attribuait, et que les bulles fussent obscures.
Ce point a été reconnu par le Jésuite Vasquez, un des plus grands théologiens de la Compagnie des Jésuites. Il ne craignit pas d'enseigner des propositions formellement condamnées par les bulles publiées contre Baïus ; il reconnaît dans ses ouvrages que les doctrines condamnées n'étaient pas mauvaises en elles-mêmes, mais qu'elles furent censurées uniquement parce que Baïus, en les soutenant, traitait trop durement les opinions contraires. Cette distinction de Vasquez fut approuvée par Bellarmin et par Tolet, qui en donna à Vasquez un certificat par écrit, comme il le raconte lui-même.
Baïus ne fut pas aussi hardi. Tolet, son adversaire, rendit témoignage h son humilité aussi bien qu'à sa science. Il se soumit et se contenta, quelques années après, de se joindre aux autres docteurs de Louvain, qui censurèrent plusieurs propositions des Jésuites Lessius et Hamel. Ces théologiens, sous prétexte de défendre la bulle de Pie Y, qui ne rencontrait pas d'opposition, firent soutenir des thik ses publiques dans lesquelles ils enseignaient ce qu'on a appelé depuis molinisme. On tira de ces thèses trente- qua^
tre propositions. La Faculté de Louvain les communiqua aux Jésuites pour s'assurer qu'elles étaient bien d'eux.. Lessius reconnut qu'elles étaient en partie exactement tirées de ses écrits et qu'elles contenaient sa doctrine ; que plusieurs cependant étaient tronquées et ne donnaient pas une idée exacte de ses sentiments. Il présenta à la Faculté un écrit à ce sujet. Il demandait en outre une discussion et un arbitrage. La Faculté ne jugea pas à propos de lui accorder ce qu'il demandait. L'écrit de Lessius fut exa miné, et l'on maintint les trente-quatre propositions comme fidèlement extraites de ses livres. Elles furent censurées. La Faculté de Douai, où enseignait le savant Estius, censura aussi les propositions des Jésuites à la demande de l'archevêque de Malines. Estius rédigea cette censure. Les évéques de Flandre se disposaient à condamner la doctrine de Lessius, lorsque les Jésuites parvinrent à les effrayer en portant leur cause à Rome. Leur Général et tous les amis qu'ils avaient auprès du pape se mirent en campagne. Ils jetèrent en avant le nom de Baïus, dont ils avaient fait un épouvantail. Le neveu de ce docteur, Jacques Baïus, prit la défense de son oncle, et prouva que les Jésuites abusaient de la crédulité publique en se servant de ce nom pour se faire passer comme les défenseurs de la doctrine romaine contre l'hérésie. Les écrits se multiplièrent; on ne parla bientôt plus, en Flandre et à Rome, que du fameux différend entre les Jésuites et les docteurs des Facultés de Louvain et de Douai. Le pape Sixte-Quint, qui régnait alors, approuvait personnellement la doctrine de Lessius. Il chargea Frangipani, son nonce à Cologne, de terminer la querelle. Celui-ci se rendit à Louvain. Les docteurs et les Jésuites discutèrent en sa présence et lui présentèrent des écrits contradictoires. Pendant ce temps, les prédicateurs et les professeurs prenaient si chaude-
ment parti pour les uns ou les autres, que le nonce fut obligé de faire une ordonnance pour imposer le silence.
Dans une dernière audience qu'il donna aux athlètes des deux partis, il fut convenu qu'on n'agiterait plus les questions qui avaient donné lieu au débat. Ces premières discussions révélaient, chez les Jésuites, une tendance à attaquer les opinions théologiques généralement reçues et enseignées avant eux. Laynès avait modifié les Constitutions primitives sur renseignement. On devait, d'après ces Constitutions, prendre saint Thomas pour guide dans les matières théologiques. Laynès avait mis une restriction à cet article, et avait prévu le cas où saint Thomas devrait céder la place à un théologien supérieur et mieux accom mode au temps. Molina fut ce grand théologien.
Aquaviva, ayant entrepris de fixer d'une manière définitive l'enseignement chez les Jésuites, consacra le nouveau règlement de Laynès et publia le fameux livre intitulé : Ratio et institutio studiorutn. Selon un usage constamment suivi dans la Compagnie, XzRatiostudiorum, étant une œuvre de Jésuite, fut proclamé un chef-d'œuvre ; tous les membres reçurent le mot d'ordre pour en exalter la profonde sagesse et la perfection. Ceux qui n'appartiennent pas à la Compagnie n'ont pas les mêmes raisons d'estimer l'œuvre à laquelle Aquaviva a attaché son nom. Ce livre a porté un coup mortel à l'intelligence chez les Jésuites ; c'est à lui qu'il faut remonter pour comprendre pourquoi la Compagnie , dont les membres se sont appliqués pour la plupart à de longues études, n'a jamais eu d'homme de génie. Les écrivains médiocres y ont été nombreux. Un certain nombre de théologiens et d'érudits obtinrent une réputation méritée; mais, en dehors des travaux où la patience est plus nécessaire que le génie, les Jésuites ne peuvent citer que des hommes médio-