Î HISTOIRE
cernant la Compagnie; par le premier, il prohibait l'admission des enfants illégitimes. On se souvient que l'évêque de Paris et la Sorbonne avaient reproché aux Jésuites d'admettre parmi eux des membres illégitimes et mal famés. Sixte-Quint, par son bref, prouva que ce reproche était fondé, quoique les Jésuites aient toujours crié à la calomnie. Par son second bref, le pape réservait à la Congrégation générale ou provinciale le droit de recevoir des novices. Les Jésuites n osèrent réclamer contre la première disposition ; mais ils opposèrent à la seconde une si vive résistance, que le pape crut devoir la modifier. Un Jésuite , Julien Vincent , dénonça alors une lettre d'Ignace de Loyola sur l'Obéissance; il l'avait déjà déférée à l'Inquisition d'Espagne, qui l'avait condamnée. Sixte- Quint la soumit à une commission de théologiens, qui se montrèrent très peu disposés à approuver la théorie jésuitique de l'obéissance. Le Général, pour détourner le coup qui menaçait sa Compagnie, lança en avant Bellarmin. Celui-ci accumula tout ce qu'il put trouver dans les écrits des Pères de l'Église sur l'obéissance , et affirma que les Jésuites n'avaient pas sur cette vertu d'autres idées que ces écrivains respectables et les autres Ordres religieux. On mit sans cloute en œuvre d'autres moyens que l'érudition de Bellarmin , et la lettre d'Ignace échappa à la censure romaine ; mais il n'en est pas moins certain que le travail de Bellarmin portait à faux. Mon -seulement les Pères de l'Église et les Ordres religieux ont proclamé la nécessité de l'obéissance et de la subordination pour le maintien de l'ordre dans une société quelconque , mais tout homme simplement raisonnable adhère sans peine à cette doctrine/ La question est de savoir si les Jésuites entendent l'obéissance comme les autres; s'ils laissent à la conscience et à l'intelligence une liberté d'action suffisante
pour la moralité de l'acte humain; s'ils ne font pas de l'homme soumis une simple bille roulant sur une surface plane sous l'impulsion du supérieur; s'ils n'en font pas un écho de la voix du supérieur, écho inintelligent, qui répète sans réflexion le mot prononcé. Ce sont les Jésuites eux-mêmes qui ont donné ces images de l'obéissance, telle qu'ils l'entendent, dans leur Tableau du premier siècle de la Compagnie. Ces figures, et bien d'autres aussi absolues, rapprochées de celles dont se sert Ignace, démontrent que, dans la théorie des Jésuites, l'inférieur est tellement subordonné au supérieur , qu'il fait abnégation complète de son intelligence et de sa volonté.
Soutenir que telle fut la théorie enseignée dans l'Église et même dans les autres Ordres religieux, c'est se jouer de la crédulité publique, et les Jésuites ont dit assez souvent eux-mêmes que leur Compagnie seule avait bien compris l'obéissance, pour que l'on soit en droit de penser qu'elle Ta entendue autrement que l'Église, malgré ses protestations publiques, en certaines circonstances difficiles*
Sixte-Quint ne se faisait pas illusion sur les défauts intrinsèques de la Compagnie des Jésuites. Il avait reçu nonseulement d'Espagne , mais des autres provinces de la {Compagnie, les réclamations les plus vives contre l'absolutisme, qui était bien en germe dans les Constitutions d'Ignace, mais que Laynès avait surtout développé et qu'Aquaviva portait à la perfection. Afin de peindre la volonté arrêtée de Sixte-Quint pour réformer la Compagnie des Jésuites, nous emprunterons ces paroles de leur dernier panégyriste1 : « Sixte-Quint poursuivait avec uneac- » tivité dévorante son projet de réforme contre la Compa-
* V. la prétendue Histoire publiée, en 184^, par M. Crétineau* Joly, t. il, p. 334.
» gnie de Jésus. Le feu avait longtemps couvé sous la cen- » dre ; il éclatait enfin. Le pontife venait d'examiner par • lui-même l'Institut, et il allait le soumettre à tant de » changements, que ces changements, aux yeux d'Àqua- » viva, équivalaient à une destruction; il ne s'agissait pas » moins que de bouleverser tous les statuts. Les modifica- » tions exigées par le pape roulaient sur les degrés, sur le » nom, sur l'époque de la profession, sur la correction fra- » ternelle, sur l'obéissance, et sur la distribution des biens » entre les pauvres. »
C'est-à-dire que Sixte-Quint avait adopté toutes les idées que l'évèque de Paris et la Sorbonne avaient conçues de la Compagnie dès son apparition en France.
Aquaviva entra en lutte avec le pape. // lutta avec lui d'énergie et de persévérance, selon le panégyriste cité plus haut. Le pape ne cédait pas. Les princes dévoués aux Jésuites, l'empereur, le roi de Pologne, le duc de Bavière, d'autres princes ecclésiastiques et séculiers furent mis en avant par Aquaviva. Ils écrivirent au pape pour le supplier de ne rien changer aux règles de la Compagnie. Sixte-Quint résista avec fermeté à ces intrigues. Il écrivit même à l'archiduc Charles d'Autriche un bref si peu favorable à la Compagnie, que le Jésuite allemand Forsters le dénonça à son Général comme un véritable manifeste contre eux.
Les autres Jésuites attaquaient le pape avec aussi peu de ménagement. Ils l'insultaient du haut de leurs chaires. Ils remuaient tout Rome pour entraver la volonté du pontife réformateur. Sixte était vieux et malade. Les cardinaux ne voulaient pas se compromettre en le secondant. Il* pénétra leur motif : « Je le vois bien, leur dit-il en plein » consistoire, vous attendez ma mort ; mais vous vous » trompez. Bientôt et selon notre volonté , nous tranche- » rons l'affaire. »
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Pour donner aux Jésuites une preuve de ses sentiments défavorables , il fit mettre à l'index le fameux ouvrage de leur Père Bellarmin intitulé : Du pouvoir du Souverain Pontife. Quelques jours après, il supprima le titre de Compagnie de Jésus, et voulut qu' Aquaviva rédigeât le décret de cette suppression. Le Jésuite le fit; mais Sixte-Quint avait à peine signé la pièce qu'il se trouva plus malade. Il expira le 27 août 1590, et Ton attribua sa mort aux Jésuites. Aquaviya cependant avait ordonné aux novices de la maison de faire une neuvaine pour sa conservation. Le neuvième jour, au moment où la cloche appelait les no* vices aux litanies, Sixte-Quint expirait. Depuis ce temps, lorsqu'un pape est & l'extrémité, et que Ton entend la cloche des Jésuites sonner les prières des agonisants, le peuple de Rome dit : « Le Saint-Père va mourir; voilà la cloche des Jésuites qui sonne les litanies. »
Dans le conseil suprême des Jésuites, composé du Général et des Assistants, on était partagé sur la nécessité de la réforme. Deux des Assistants voulaient que Ton convoquât une assemblée générale pour y aviser. Aquaviva s'y opposa.
Après le pontificat de quelques jours d'Urbain VII, Grégoire XIV fut élu. Il se prononça ouvertement pour les Jésuites et abolit les actes de Sixte -Quint contre eux. Ces faveurs firent oublier la réforme et rendirent à la Compagnie son extérieur prospère. Mais au dedans elle était minée par l'esprit de discorde et d'erreur.
Comme les demandes de réforme s'étaient multipliées, Aquaviva obtint de Grégoire XIV une bulle dans laquelle ce pape défendait, sous les peines les plus graves, à toutes puissances ecclésiastiques et séculières, y compris les rois, les évêques et les cardinaux ; à tous sans exception, si ce n est au souverain pontife, au Général et à la congrégation
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générale, d'oser attaquer, altérer, changer ou interpréter les Constitutions de l'institut. Aussi la cinquième congrégation générale traita-t-elle de brouillons et de rebelles, dignes d'être chassés de la Compagnie, ceux de ses membres qui avaient demandé la réforme.
Grégoire XIV et son successeur Innocent IX ne furent que très peu de temps sur la chaire de saint Pierre, où s'assit ensuite Clément VIII, qui commença les fameuses congrégations de Auxiliïs, dans lesquelles les Jésuites et les Dominicains discutèrent longuement les questions du libre-arbitre et de la grâce.
Ces congrégations commencèrent en 1598, durèrent environ neuf ans, et se terminèrent sous le pontificat de Paul Y. Nous avons dit qu'avant même l'apparition du livre de Holina sur l'Accord de la grâce et du libre-arbitre, les Jésuites Laynès, Lessius et Monte-Major avaient soutenu la doctrine à laquelle Molina a donné son nom. Les docteurs dominicains de Salamanque, fidèles à la doctrine de saint Augustin et de saint Thomas, attaquèrent les thèses de Monte-Major. Bientôt toutes les écoles théologiques d'Espagne retentirent de ces discussions. Elles étaient d'une vivacité extrême, lorsque le Jésuite Molina vint donner par son livre un nouvel aliment aux discussions. Bannez, savant Dominicain, fut le premier qui attaqua le livre de Molina comme renouvelant les propositions condamnées par l'Inquisition dans les thèses de Monte-Major, en 1581.
Molina avait obtenu, pour l'impression de son livre, la permission du grand inquisiteur de Portugal ; cette contrée, soumise à Philippe II, avait pour vice-roi et Grand Inquisiteur l'archiduc Albert, de la famille des Borgia et dévoué aux Jésuites ; Molina, protégé par lui, ne s'effraya point des attaques de Bannez. Un Jésuite portugais, Hen-
DIS JÉSOIT0. SOT
riquez, 86 déclara, peu de temps après, l'adversaire de son système, et l'attaqua, en 1593, dans un écrit public inti* tulé De la Fin de [homme. En 1594 et en 1597, Henriquez publia deux nouvelles censures du livre de Molina, dont il parle ainsi :
« L'auteur parle sans retenue contre la saine doctrine, reçue et affermie depuis longtemps, et dont les théologiens les plus respectables d'Espagne, ou, pour mieux dire, de presque toute la terre sont en possession. Il parle ainsi sans être arrêté par la censure du Saint-Office qu'il n'ignore pas. Il s'élève, comme les hérétiques, avec impudence contre les Pères de l'Église qui ont été remplis de l'esprit de sagesse, et il prononce contre eux des blasphèmes. Il traite de dangereux les sentiments des saints Pères, regardés comme certains et indubitables par les théologiens; il prétend que ces sentiments sont l'occasion de diverses erreurs et qu'ils détruisent le libre arbitre. Il prétend que, avant la publication de son livre, on n'avait pas exposé la vraie doctrine touchant la grâce, la prédestination et la liberté de l'homme ; que les Pères de l'Église et les conciles n'ont pas compris ces questions. »
Henriquez, après avoir parlé de ces prétentions de Molina, établit que sa doctrine n'est que le semi-pélagianisme, et qu'elle ouvre la voie à toutes les erreurs de Pelage. Il en conclut qu'il faut absolument supprimer le livre de son confrère. « Il n'est pas possible de le corri- » ger, dit-il, car il est tout pétri d'opinions dangereuses » et erronées qui sont exposées dans une infinité d'en- * droits. Ce liyreprépare la voie à C Antéchrist par l'affec- » tation avec laquelle il relève les forces naturelles du » libre-arbitre contre les mérites de Jésus-Christ, les se- » cours de la grâce et la prédestination Si une
• telle doctrine vient à être soutenue par des hommes » rusés et puissants , 9111 soient membres de quelque » Ordre religieux, elle mettra toute t Église en péril, » et causera la perte d'un grand nombre de catholiques. »
Un Ordre religieux, rusé et puissant, celui des Jésuites, s'appropria la doctrine de Molina. Nous verrons quels furent les résultats de leur enseignement, et si Henriquez fut bon prophète.
La seconde censure de ce théologien, publiée en 1 597, avait été faite d'après les ordres de Clément VIII. Ce pape, ayant reçu du cardinal Quiroga, Grand -Inquisiteur d'Espagne, une grave dénonciation contre la doctrine de Molina, avait chargé ce prélat de consulter à ce sujet les Universités, les évoques et les plus savants théologiens d'Espagne. Le résultat de cette consultation fut une collection de seize censures, savantes et raisonnées, dans lesquelles on prouvait que la doctrine de Molina était scandaleuse et hérétique.
Les Jésuites prirent fait et cause pour Molina ; ils cornmencèrentdès lors des intrigues et des démarches qui, d'après le Jésuite Mariana, occasionnèrent d'énormes dépenses à la Compagnie. Ils adoptèrent aussi, dès cette époque, une tactique dont ils ont fait depuis un fréquent usage ; c'est le Jésuite Ripalda qui nous l'apprend : « Ban- » nez et ses disciples, dit-il, ayant appelé pélagienne la » doctrine de Molina, les nôtres, pour éloigner d'eux cette
• note de Pélagianisme, donnaient comme calviniste la » doctrine de leurs adversaires. » Molina, condamné de toutes parts, osa aller à Madrid dénoncer à l'Inquisition quelques propositions de ses censeurs comme détruisant le libre-arbitre. Quiroga comprit la diversion que l'on voulait faire, et ne tomba pas dans le piège. Il déclara qu'avant d'être reçu comme dénonciateur, Molina devait d'abord se
justifier. Il mourut avant d'avoir prononcé de jugement. Manriquez, évêque d'Avita, qui fut son successeur, ne fut que quatre mois à la tête de l'Inquisition. Il était sur le point de condamner Molina lorsqu'il mourut. Portocarrero, son successeur, reçut, en 1596, un bref du pape qui lui défendait de prendre connaissance de cette affaire et qui la réservait au saint- siège. Portocarrero obéit et envoya à Clément VIII toutes les pièces du procès. Le pape, en se réservant la décision des questions agitées, avait prescrit aux deux partis, le silence le plus absolu. Lanuza, provincial des dominicains d'Aragon, adressa une requête à Philippe II contre le silence, qu'il considérait comme une concession faite à Terreur. Lanuza était un théologien distingué. Il mourut évêque d'Albarazis, en 1625. Dans sa requête, il prouva que le silence imposé par le pape était illicite et impossible, et constata que les Jésuites ne
observaient pas plus que leurs adversaires : « Il y a trois cents ans, dit-il, que nous enseignons la doctrine de saint Thomas, spécialement sur les secours de la grâce, sans que personne s'en soit plaint; l'Église, au contraire, et toutes les Universités ont applaudi à notre enseignement. Aujourd'hui, voici de nouveaux venus qui se vantent d'enseigner une doctrine nouvelle, et qui osent entreprendre de nous fermer la bouche. .. De quel droit veut-on nous empêcher d'enseigner comme par le passé ? Pourquoi nous ordonne- t-on de garder le silence lorsque notre doctrine, qui est celle des Pères de l'Église, est attaquée? Et quel temps choisit-on pour donner de pareils ordres ? Le temps où nos adversaires sont le plus attentifs à tirer avantage de ce que l'on nous trouble dans notre possession, le temps où ils conspirent contre notre doctrine, le temps où ils font les plus grands efforts pour la renverser... Ne pensez pas
» que la marche des Jésuites soit lente et tranquille ; quoi-
* qu'ils fassent semblant de garder le silence, il n'est pas » vrai qu'ils le gardent. Au contraire, ils répandent leur » doctrine à l'aide de cahiers qu'ils distribuent de tous » côtés; ils exhortent les professeurs h l'enseigner , les » élèves à l'adopter. Us croient avoir remporté une » grande victoire lorsqu'ils les ont persuadés que la
• doctrine de saint Thomas n'est pas assez catholique. » Lanuza remarque cependant que les Jésuites se donnaient comme disciples de saint Thomas; mais il les compare aux soldats qui frappaient Jésus-Christ au visage en lui donnant le titre de roi. Les Jésuites ont bien osé de même prétendre que leur doctrine était celle de saint Augustin, après que Molina lui-même avait insulté ce grand Docteur et avait prononcé qu'il n'entendait rien aux ma* tières de la grâce.
La requête de Lanuza met à nu les intrigues des Je* suites, leur mauvaise doctrine; il prédit que si on ferme les yeux sur leurs entreprises, ils viendront à bout de bannir de l'Église toute saine doctrine. Cette prévision était conforme à celle de Henriquez.
Philippe II envoya la requête de Lanuza au pape, qui se crut obligé d'apporter des modifications à son règlement sur le silence, et qui établit en même temps les conférences dites congrégations de Auœiliis. Il nomma des examinateurs au mois de novembre 1 597. Le 2 janvier de l'année suivante, les congrégations commencèrent leurs séances solennelles. Le cardinal Hadrueci, évéque de Trente, les présida d'abord. L'efficacité de la grâce par elle-même, la gratuité de la prédestination, le péché originel et plusieurs question* secondaires occupèrent les premières conférences. Le premier examen du livre de Molina dura pendant onze séances, après lesquelles les consul tours propo-
sèrent de le censurer comme renouvelant la doctrine des Semi-Pélagiens. Les Jésuites mirent tout en œuvre pour empêcher cette censure. Clément VIII ordonna aux consultées de revoir toutes les pièces du procès et de lui donner leur sentiment par écrit. Ils le firent, et persistèrent dans leur opinion. Les Jésuites proposèrent alors au pape de permettre aux deux partis de soutenir chacun son opinion, seulement comme probable. En même temps, plusieurs Jésuites accouraient d'Espagne avec de nombreux écrits en faveur de leur opinion. La censure n'en fut pas moins admise et confirmée dans la congrégation du 12 mars 1599.
Les Jésuites s'emparèrent de cette censure ; en exagérèrent la doctrine, de manière à la rendre hérétique ; y ajoutèrent l'exposé du molinisme qu'ils firent avec toute la finesse dont ils étaient capables, et donnèrent à ce tra« vail le titre de : Réfutation dune fausse sentence touchant [efficacité de la grâce divine. Cette pièce fut adressée en France au collège de Pont-à -Mousson, en Allemagne aux collèges de Gratz, Klingen, Mayence, Trêves, Wirsbourg, Ingolstad et Vienne. Elle en revint approuvée par cinq cents docteurs de ces huit Universités. Les Jésuites triomphaient et opposaient hardiment cette approbation à la censure des consulteurs des congrégations. Mais on découvrit que les prétendues Universités n'étaient que les collèges des Jésuites, et que les docteurs étaient des Jésuites qui avaient eu soin de ne pas mettre leur titre après leur signature. Quelques docteurs seulement n'appartenaient que par affiliation à la Compagnie. Les Jésuites s'attirèrent le mépris public par cette supercherie, et le cardinal Madrucci publia, par ordre de Clément VIII, la censure de leur prétendue réfutation^ où ils avaient exposé la doctrine dea Thomistes d'une manière inexacte.
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Les Jésuites eurent alors recours à l'impératrice et h l'archiduc d'Autriche, leurs plus dévoués protecteurs, pour obtenir du pape une discussion avec les Dominicains, en présence des juges et des consulteurs. Clément y consentit Les conférences durèrent du 22 février 1599 au 20 avril 1600. Les cardinaux Berneri, dominicain, et Bellarmin, jésuite, y assistèrent en qualité d'arbitres. Plusieurs écrits furent publiés de part et d'autre. Cette discussion est comptée pour le deuxième examen de la doctrine de Molina. Le troisième examen dura du 27 avril au 9 septembre de la même année. Le quatrième fut fait par des oenseurs choisis par le pape, pendant toute Tannée 1601. Le cinquième eut lieu en présence de Clément VIII lui-même et des cardipaux du Saint-Office. Il y eut soixante-huit congrégations depuis le 20 mars 1602 jusqu'au 22 janvier 1605,
Clément VIII étant mort, son successeur, Paul V, continua les conférences *. Depuis le 14 septembre jusqu'au 1er mars 1 606, ce pape fit le sixième examen du molinisme avec les cardinaux du Saint-Office. Dans une série de congrégations que l'on appelle le septième examen, on recueillit les suffrages et l'on dressa la bulle de condamnation. Tout était terminé à la fin du mois d'août 1606.
On pourrait s'étonner que l'on soit revenu aussi souvent sur une même affaire; mais l'étonneroent cesse dès que l'on jette up coup d'oeil sur les intrigues et les manœuvres des Jésuites pour éviter la condamnation qui les menaçait. Après chaque examen, où ils avaient eu toute liberté de s'expliquer, ils prétendaient qu'ils n'étaient pas compris; ils
1 Léon XI, qui fut élu après Clément VIII, mourut aussitôt après son élection.
des jÈsurfEs. 3iâ
proposaient des moyens termes, des projets d'accommodement ; ils faisaient intervenir des princes, des person* nages puissants en leur faveur. Henri IV lui-même envoya le cardinal Du Perron pour prier le pape de ne rien décider sur la question agitée. Ce prince était alors réconcilié avec la cour de Rome, comme nous le raconterons bientôt. Les Jésuites affirmaient que la condamnation du molinisme amènerait un schisme en France, et Antoine Rose, évêque de Senlis, neveu de Guillaume Rose le ligueur, certifiait au pape que la doctrine des Jésuites était celle de la Sorbonne. Clément VIII écrivit à cette illustre école, qui démentit F évêque de Senlis. Ce pape prit de toutes parts des renseignements, qui lui firent découvrir tout ce que les manœuvres des Jésuites avaient d'odieux. Us avaient mis en campagne Iturs dévotes, qui eurent des révélations dans lesquelles elles faisaient de Jésus-Christ lui-même un professeur de molinisme. Les influences puissantes, le fanatisme, l'argent, la politique la plus raffinée, les dissimulations, les protestations hypocrites, rien ne fut négligé par les Jésuites pour faire triompher ou tolérer leur doctrine. Les Jésuites espagnols, en particulier, dépensèrent des sommes énormes dans ce but. Voyant que Clément VIII montrait beaucoup de zèle pour la doctrine de saint Augustin et de saint Thomas, ils déclamèrent contre ce pape et prétendirent qu'il n'était pas légitime. D'un autre côté, Bellarmin, qui avait fait un ouvrage pour prouver que le pape est infaillible et absolu, réclamait le concile général pour juger le différend élevé entre les Jésuites et les Dominicains. Il faisait cette demande dans une lettre au pape, qui a été publiée.
Après la mort de Clément VIII, les Jésuites renouvelèrent toutes leurs intrigues auprès de Paul V et lui adressèrent un écrit dans* lequel ils se plaignaient de la partia-
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lilé des anciens consulteurs. Dans cette pièce, ils avaient recours à la distinction du fait et du droit, dont ils firent depuis tant de bruit en France contre leurs adversaires. Ils prétendaient donc que saint Augustin et saint Thomas pouvaient bien avoir soutenu la doctrine catholique, mais que Ton ne pouvait décider, comme de foi, que telle ou telle doctrine était bien celle qu'ils avaient soutenue ; qu'une définition de foi ne pouvait porter que sur une question doctrinale en elle-même, et non pas sur son attribution à tel auteur. Ils en concluaient qu'ils avaient la liberté d'expliquer saint Augustin et saint Thomas dans un sens contraire à celui des Dominicains, et que ni le pape, ni l'Église ne pouvaient leur ôter cette liberté. Les plus fameux Jésuites soutinrent depuis cette doctrine, entre autres les Pères Petau et Sirmond ; mais lorsqu'ils eurent besoin de la faire condamner pour nuire à leurs adversaires, ils essayèrent d'en faire une hérésie monstrueuse. Mous les verrons même l'affirmer comme exacte en leur faveur, dans l'affaire des rits chinois et malabares, au moment même où ils voulaient faire passer pour hérétiques ceux qui la soutenaient en France, pour se soustraire aux effets de leurs intrigues.
Que le lecteur ne perde pas de vue cette observation, qui a une grande importance pour l'histoire des Jésuites et même pour celle de l'Église.
Paul Y était sur le point de publier la bulle par laquelle il condamnait le molinisme, lorsqu'il en fut empêché par ses différends avec la république de Venise , à propos de l'immunité ecclésiastique.
Un moine vénitien, de l'Ordre de Saint- Augustin, avait porté la brutalité jusqu'à violer une fille dç onze ans; pour cacher son crime, il en avait commis un plus grand encore en l'assassinant. Les supérieurs de son Ordre s'é~
taient contentés de le condamner aux galères. Le sénat de Venise, indigné de cette indulgence, fit arracher le moine de son monastère, instruisit son procès, et le condamna à être coupé en quatre quartiers. Ce jugement fut suivi d'un autre contre un moine dominicain, nommé Antoine, qui avait suivi en habits de deuil son frère , condamné au bannissement. On le bannit lui-même à perpétuité. A peu près dans le même temps, le conseil des Dix faisait jeter au cachot deux prêtres coupables de crimes énormes.
Trois ans avant ces actes, le sénat avait ordonné» par un décret , aux gouverneurs des villes et places , de veiller à ce que les religieux , les prêtres , les collèges et communautés, les laïques même, ne construisissent ni églises ni hôpitaux dans toute l'étendue du territoire de la république. En 1605 , le sénat ne se montra pas plus favorable aux ecclésiastiques, dans un procès élevé à propos de quelques arpents de terre entre un laïque acquéreur et des religieux qui faisaient opposition. Il étendit en même temps à toutes les terres de la république un décret, porté en 1 536 pour le seul territoire de Venise , et dans lequel il était défendu aux laïques de donner, de léguer ou d'engager à perpétuité leurs biens au clergé.
Clément VIII avait fermé les yeux sur ces actes du sénat; mais à peine Paul V fut-il pape, qu'il en fit secrète»* ment des plaintes à l'ambassadeur de la république. Peu de temps après, il éclata même en audience publique, et prétendit qu'on devait abroger le dernier décret , qui défendait aux ecclésiastiques d'acquérir des biens-fonds. Aux yeux de Paul V, le sénat attaquait l'immunité ecclésiastique. L'ambassadeur lui représenta qu'on ne touchait en rien ni aux personnes ni aux biens des ecclésiastiques, mais que Ton prenait seulement ufie mesure sans laquelle les laïques , seuls obligés de porter les impôts et autres
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charges publiques, se trouveraient à la longue privés des propriétés qui leur donnaient la possibilité de subvenir aux besoins de l'État. Il ajouta à cette raison péremptoire les faits et les lois, pour prouver que , de tout temps, les princes les plus religieux avaient rendu des décrets analogues à ceux du sénat de Venise, et qu'ils étaient fondés en droit. Le pape ne se rendit pas et fit des menaces. Le cardinal Delpbino s'entremit inutilement. Philippe II, par ses affidés, attisait le feu de la discorde et poussait même à la guerre, afin de se rendre nécessaire. Le sénat envoya au pape un ambassadeur extraordinaire pour lui donner toutes les explications nécessaires ; mais Paul V n'écouta rien, et menaça le sénat des censures ecclésiastiques s'il n'abrogeait, les décrets qu'il lui indiquait, et s'il ne lui remettait Saraceno et Valdemarin, ces deux prêtres qu'il retenait prisonniers. Le sénat s'y refusa , et Paul Y lança contre la république de Venise une sentence d'excommunication et d'interdit.
La sentence du pape fut considérée comme injuste et non avenue par la grande majorité du clergé vénitien et par les anciens Ordres religieux ; mais les Ordres nouveaux, et en particulier les Jésuites, respectèrent l'interdit.
La république se prépara à la guerre , leva des troupes et équipa des vaisseaux ; en même temps, elle fit composer et publier une foule d'écrits dans lesquels les brefs et sentences de Paul V étaient attaqués de toute manière, afin de les couvrir de mépris aux yeux du peuple. Parmi les théologiens qui mirent leur talent au service de la république , on doit nommer frère Paul Sarpi , plus connu sous le nom de Fra Paolo , auteur d'une Histoire du concile de Trente, qui le rendit odieux à la cour de Rome. Il fit plusieurs ouvrages contre les actes de Paul V et publia l'histoire du différend de ce pape avec sa patrie.
Dans ses ouvrages théologiques, il s'appuya surtout du nom et de l'autorité de Gerson, et s'appliqua à prouver que, selon les paroles de théologiens célèbres, comme Dominique Solo et Navarre, une sentence nulle n'est point du tout à craindre.
La cour de Rome opposa Bellarmin à Fra Paolo. L'ouvrage du grand théologien jésuite fut réfuté avec vigueur par le cordelier Marsilio, qui lui reprocha de n'a- Yoir écrit qu'après la publication d'un décret d'une Congrégation dont il était membre, et qui défendait , sous les peines les plus graves, de lire les livres composés en faveur des Vénitiens. Parlant ainsi seul dans Rome, il était certain d'y avoir raison. Fra Paolo entra aussi en lice contre Bellarmin, et réduisit en poudre tout ce que ce Jésuite avait écrit en faveur des prétentions ultromontaines. Un autre religieux , Fra Fulgensio , se distingua à côté de Paolo et de Marsilio.
Le débat n avait pas lieu seulement à Venise et à Rome. Quelques écrits furent publiés à Paris en faveur des Vénitiens , et Ton songea à faire une édition nouvelle des œuvres de Gerson , dont l'autorité était invoquée et combat* tue dans ces discussions ; mais on arrêta l'édition de Gerson, et les écrits furent peu répandus, parce que Henri IV entreprit d'apaiser , par sa médiation , les différends du pape et de Venise. De Neuville d'Alincourt à Rome, etCanaye à Venise, commencèrent les négociations. Le cardinal de Joyeuse partit ensuite pour l'Italie, et se rendit à Venise avec l'agrément du pape. Philippe II lui suscita des obstacles. Les Jésuites, toujours fidèles à ce roi, suivirent ses inspirations. Dès le commencement des querelles, ils avaient envoyé à Aquaviva le Père Antoine Possevin, pour lui demander des règles de conduite pendant l'interdit. Sur l'ordre que leur avait donné Aquaviva
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d'obéir au pape, ils avaient averti le sénat qu'ils consentaient à rester dans leurs maisons, mais qu'ils devraient fermer leurs églises et leurs collèges. Cette première démarche les avait rendus suspects ; ils le devinrent bien davantage lorsqu'on eut connu les intrigues à l'aide desquelles ils cherchaient à persuader aux autres Ordres religieux de suivre leur exemple. On avait dû alors les chasser, et le peuple, irrité contre eux, les aurait mis en pièces, si le sénat ne leur eût donné des soldats pour les accompagner jusqu'aux gondoles qui devaient les emmener hors du territoire de la république. Le peuple les suivit en foule, et, en les voyant partir, leur jeta cet anathème : Ande inmathoral... malheur à vousl
Après leur départ, le sénat fit procéder contre eux. Il fut constaté, par des témoins et par des lettres saisies dans leurs maisons, qu'ils profitaient de l'influence que leur donnaient le confessionnal et leurs nombreuses relations pour former à Venise un parti contre le sénat et pour découvrir les secrets de l'État et des familles. En présence de ces faits , que l'ambassadeur de France à Venise, Canaye de Fresne, regarde comme avérés, le conseil des Dix, dépositaire de l'autorité du sénat, arrêta que jamais il ne consentirait au rétablissement des Jésuites dans l'État de Venise, quelles que fussent les négociations qui se feraient pour raccommodement. On dressa, en conséquence, le procès-vcibal de toutes les accusations élevées contre eux, afin d'avoir entre les mains des pièces authentiques à opposer au pape et à tous ceux qui voudraient engager le gouvernement à recevoir dans la république des hommes regardés généralement comme les instigateurs de la guerre qui la menaçait.
A Venise, comme en Portugal, en France, en Angleterre et en Hollande, les Jésuites s'étaient montrés dé-
voués aux intérêts de l'hypocrite Philippe IL C'est un fait incontestable pour ceux qui ne recherchent que la Yérité dans l'histoire. Avant de sortir de Venise, ils avaient brûlé une masse énorme de papiers compromettants. A Padoue et à Bresse , ils n'en eurent pas le temps. Aussi, selon Canaye, trouva-t-on chez eux « des mémoires plus appar- » tenant à la monarchie du monde qu'au royaume des » deux. Je ne lis point, ajoute-t-il, qu'autre Compa- » gnie religieuse ait jamais donné cette opinion de soi. » C'est aux princes et aux bons patriotes à ouvrir les » yeux. »
Le sénat, après avoir dressé le procès-verbal des accusations, porta un décret de bannissement perpétuel contre tous les Jésuites, et décida qu'ils ne pourraient jamais ô tre rétablis que du consentement unanime du sénat , et après lecture faite de toutes les pièces au conseil des Dix, en présence de deux cent trente sénateurs, et après exclusion faite de ceux qui étaient connus comme favorables aux prétentions de la cour de Rome. Toute relation avec les Jésuites, même par lettres, fut interdite , sous peine d'amende, d'exil ou de galères ; les enfants élevés dans leurs collèges durent être rappelés.
Le cardinal de Joyeuse était mécontent de tous ces actes du sénat. Il aimait les Jésuites et avait parmi eux des amis ; de plus, il prévoyait que le pape ne consentirait jamais à s'entendre avec le gouvernement vénitien, s'il ne pouvait obtenir le rappel des Jésuites qu'il considérait comme les religieux les plus dévoués au pape et au Saint-Siège. Canaye de Fresne, qui connaissait parfaitement les dispositions de ce gouvernement, dit franchement à Joyeuse que toute négociation serait impossible si Ton n'écartait d'abord la question des Jésuites. Joyeuse mit donc toute son industrie pouf faire comprendre au pape
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que cette question devait être non pas abandonnée, mais ajournée, à cause des graves difficultés qu'elle pourrait susciter. Les Jésuites mis ainsi à l'écart, les négociations commencèrent.
Après s'être entendu avec les Vénitiens, Joyeuse partit pour Rome. Le cardinal Baronius, qui avait fortement contribué à envenimer le différend, se hâta d aller trouver le pape et de lui dire qu'il agirait sagement en acceptant la médiation du roi de France. Joyeuse vit le pape et lui exposa ses négociations avec le sénat de Venise. Hais Paul V déclara positivement qu'il ne pouvait entrer en accommodement qu'après le rétablissement des Jésuites. Joyeuse fut déconcerté et eut recours au cardinal Duperron, qui était à Home et qui y jouissait d'une grande influence. Ce prélat se rendit auprès de Paul V et essaya de lui persuader que l'intérêt d'une seule congrégation ne devait pas l'empêcher de traiter avec Venise. « Le réta- » blissement des Jésuites, ajouta-t-il, est plutôt différé » que désespéré. Rétablissez d'abord votre autorité à Ve- » nise, et vous aurez bientôt gagné le reste. Le roi de » France a bien établi les Jésuites h Constantinople ; à » plus forte raison aura-t-il le crédit de les faire rentrer à » Venise. » Duperron déploya toute son habileté diplomatique , chercha à faire comprendre à Paul V qu'en se montrant trop ferme, quand même il serait dans son droit, il pourrait causer de grands malheurs à la religion ; il lui cita LéonX, qui contribua trop à faire séparer l'Allemagne de la papauté, et Clément VII, qui obtint en Angleterre un aussi fâcheux résultat. Paul V se rendit enfin, mais à condition que, si on ne pouvait obtenir du sénat le rétablissement des Jésuites, on insérerait au moins dans le traité d'accommodement une clause qui ferait connaître que le pape n'avait point négligé leurs intérêts.
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Les Jésuites ne s'endormaient pas. Ils cherchèrent à rompre les négociations ; l'ambassadeur d'Espagne à Venise écrivit au pape que, s'il voulait tepir ferme, il obtiendrait le rappel de la Compagnie. Paul V se montra dès lors plus difficile ; Duperron eut besoin de toute son habileté et de son éloquence pour l'empêcher de se rétracter. Le parti espagnol de Rome, qui était celui des Jésuites, chercha à susciter mille autres entraves à la paix. Voyant que tout était inutile, et que le différend allait se terminer, Philippe II voulut paraître avoir concouru à ce résultat, et conseilla au pape de ne pas insister sur le rétablissement des Jésuites. Paul V ne fit plus dès lors de difficultés ; Joyeuse partit pour Venise, chargé de labulie qui levait l'interdit, et avec tous les pouvoirs qui lui étaient nécessaires.
Les Jésuites, désespérés de n'être pas compris dans le traité d'accommodement, voulurent du moins se venger sur celui qu'ils considéraient comme leur principal adversaire. Deux assassins se jetèrent un soir sur FraPaolo, le blessèrent de trois coups au visage et à la gorge, et s'enfuirent en lui laissant un poignard dans le corps. Un esquif à dix rames attendait les assassins, qui purent s'échapper. On découvrit que trois amis des Jésuites avaient provoqué cet attentat et avaient quitté Venise. Un d'eux, nommé Poma, avait pris la précaution de faire sortir ses enfants du territoire de la République et de les confier au Jésuite Possevin. Le Conseil des Dix mit à prix la tète des assassins et de leurs complices. Il prit en outre toutes les précautions possibles pour veiller à la conservation de Fra-Paolo, qui guérit de ses blessures. Cet écrivain célèbre, si odieux aux Jésuites, mais d'une vertu si recoramandable, fut entouré de toutes les sympathies de ses compatriotes ; les Jésuites, connus comme provocateurs i. 21
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du lâche attentat commis contre sa personne, en devinrent encore plus odieux.
Henri IV, qui se montrait favorable aux Jésuites, plutôt par crainte de leurs complots que par estime, écrivit à Joyeuse, le 4 mai 1607 : « Il est certain que, pour bonnes » considérations, vous avez bien faict de ne pas presser » plus avant ces seigneurs pour le rétablissement des Jé- -» suites, vu les fermes oppositions que vous avez remar-
Possevin et Tolet travaillent à la réconciliation de Henri IV et de la cour de Rome. — Raison de cette conduite. — Question du rétablissement des Jésuites soulevée aussitôt après l'absolution de Henri IV. — Le pape se plaint des arrêts du Parlement.— D'Ossat en écrit à Villoroy.— Henri consulte Seguier, son ambassadeur à Venise, sur ce rétablis.^ement. — Avis de cet homme d'État.— Synode des protestants à Gap. — Ils insultent le pape.— Clément s'en plaint, et le roi, pour le satisfaire, accorde le rttablisscment des Jésuites.— La question débattue au conseil. — Entretien de Henri et de Sully. — Vraie et secrète raison, du rétablissement des Jésuites.— Visite du Père Coton à Sully.— Conditions mises par le conseil au rétablissement des Jésuites.— Le Parlement de Paris s'oppose au rétablissement. — Remontrances d'Achille de Harlai. — Vraie réponse du roi.— Fausse réponse fabriquée par les Jésuites et publiée par l'historien Matthieu.— Ledit de rétablissement enregistré. — La Pyramide de Chàtel démolie. —Polémique entre les Jésuites et leurs adversaires. — Le Grimoire du Père Coton.— Franc et véritable discours d'Antoine Arnauld. — Il est dirigé contre les apologies des Pères Fr»n|on-du-Duc et Richeome. — Idée de ces apologies. — Le Catéchisme des Jésuites, par Rstienne Pasquier. — Pamphlets du Père Garasse contre Pasquier. — Défense' de ce magistrat par ses enfants.
Nous entrerons maintenant dans les détails de la réconciliation de Henri IV avec la cour de Rome1. Les Jésuites se trouvèrent mêlés à cette affaire. Comme ils
1 Preuves de ce chapitre, outre les documents authentiques insérés dans le récit :
Lettres du cardinal d'Ossat; Ambassades du cardinal Du perron ; Mémoires de Sully ; de Hurault de Cheverny ; Journal de Pierre de l'Estoile;
s'étaient compromis dans les désordres de la Ligue, Âquaviva crut que la politique youlait qu'il mît en ayant les deux membres de sa Compagnie les plus connus dans la diplomatie, afin de faire oublier le passé, de se venger indirectement de Philippe II, qui ayait soutenu Sixte-Quint dans son projet de réformer la Compagnie; enfin, pour mériter le rétablissement des Jésuites en France.
Possevin et Tolet se déclarèrent donc en faveur de Henri IV contre le roi d'Espagne, qui avait intérêt à entretenir la discorde entre les cours de Rome et de France.
À peine d'Ossat et Duperron, ambassadeurs de France, avaient-ils commencé les négociations pour obtenir de Clément VIII l'absolution pontificale de Henri IV, que la question du rétablissement des Jésuites fut posée. On l'écarta d'abord selon les recommandations de Henri. Mais Clément VIII ayant accordé au roi l'absolution et annulé son mariage, contracté à la Saint-Barthélémy, avec Marguerite de Valois, sœur de Charles IX, il lui demanda, pour prix de ces faveurs, le rétablissement des Jésuites. Il envoya à cet effet en France Horatio del Monte, archevêque nommé d'Arles, et le Père Maggio; mais la requête qu'ils présentèrent alors n'eut aucun résultat. Assurés de la protection du Saint-Siège, les Jésuites ne bougèrent, dit un auteur du temps. Ils se contentèrent de répandre des apologies, parmi lesquelles on remarqua celles du Pçre Fronton-du-Duc et celle que publia, à Bordeaux, le Père Richeome.
Mais autant la cour de Rome leur était favorable, autant le clergé de France, le Parlement et l'Université les détestaient.
Chronologie septénaire, de Palma-Cayet ;
Histoire universelle, de A. de Thou;
Histoire de la Compagnie de Jésus, par Jouvency et par Bartol -*
Digiti;
« Ceux du Parlement, dit le chancelier Huraultde Che- » veray, toujours animés contre les Jésuites, donnèrent un » arrest for* extraordinaire, sur la réquisition des gens du » roy, contre le sieur de Tournon, sénéchal d'Auvergne, > pour n'avoir voulu chasser lesdicts Jésuites de Tournon, » avec deflence de grandes comminations contre tous ceux » qui estudieroient ou envoyeroient leurs enfants tant au- » dict Tournon qu'à Mousson, en Lorraine, ou autres col- » léges desdicts Jésuites; ledict arrest du 18 août, auquel » le roy fut obligé d'interposer son auctorilé pour en em- » pescher Teffect contre ledict sieur de Tournon, gentil- » homme de considération et qualité ; tellement que les- » dicts Jésuites y sont toujours demeurés, aussi bien qu'en » force endroicts de ce royaume. »
Comme nous l'avons rapporté, le Parlement avait rendu contre les Jésuites plusieurs arrêts. Le pape s'en plaignit vivement à Luxembourg, qui était ambassadeur à Rome, et au cardinal d'Ossat. Ce dernier crut alors devoir écrire la lettre suivante à Villeroy, secrétaire d'État :
« Si dès son enfance le roy eust esté catholique, on ne » seroit pas si prompt à soupçonner et mal interpréter ses «actions en manière de religion; mais pource qu'il est » venu tard, on prend dilemme de toutes choses qui puis- » sent faire souvenir du passé, encore qu'elles ne soient » faictes à mauvaise intention, et principalement d'enten- » dre qu'on veut chasser du royaume pour la seconde fois » indifféremment ceux qui sont tenus pour les plus émi- » nents qui soient aujourd'hui en doctrine et instruction » de la jeunesse, en confession et administration des sa- » crements, en la prédication et deflence de la religion ca- » tholique et Tauctorité du Sainct-Siége, et qu'on les veut » chasser de sang-froid, sans qu'ils en aient donné au- » cune nouvelle occasion.
DBS JÉSUITES. 325
* Tant y a que quoi qu'ils (les Jésuites) aient faict et dict par le passé, ils l'ont faict parce que le roy n'estoit pas encore catholique ou n'a voit point esté absous par le pape. Or, ces occasions sont cessées, longtemps y a, par la conversion et l'absolution de Sa Majesté. Cet Ordre faict profession particulière d obéir au pape et dépendre de ses commandements ; ils n'ont garde de faire contre celui que le pape recognoist pour roy ; d'ailleurs, ils sont prudents et accorts, aimant leur seureté*et proffict, et srachant très bien cognoistre où il gist, et se garderont de faire une escapade ou extravagance, ou chose hasardeuse, beaucoup mieux que ne feroient d'autres qui ont moins de sens et de prudence et de politique qu'eux ; et de faict Jacques Clément n'estoit pas Jésuite. » Chasser donc aujourd'hui ce qui reste de ces gens en France, ne seroit pas oster les ennemis du roy, mais faire infinis ennemis du roy, et hors et dedans son royaume, comme il a esté monstre ci-dessus ; et non-seulement on ne feroit point de déplaisir ou dommage au roy d'Espaigne, mais au contraire on lui feroit choses agréables et proffictables en ce que le roy seroit parce moyen affaibli, demeurant privé de la bonne opinion et affection des plus grands catholiques et qui lui pourraient plus profficter et nuire. Et seroit bien plus utile au roy et plus convenable à sa clémence et généreuse procédure dont Sa Majesté a usé cy-devant envers tous autres, de laisser en paix ces gens-cy, qui sont échappés à la fortune et à l'orage de Tarrest du mois de décembre 1594, et les gagner et acquérir. Aussi ont-ils bien eux seuls plus d'industrie et dextérité et de moyen pour contenir les peuples en obéissance et dévotion que les sujets doivent à leur roy que n'ont possible tous les autres Ordres et religions ensemble ; et si on sçavoit bien user par delà, ils
» le feroient tant par devoir que pour effacer la note du » passé ; et pour l'espérance qu'ils auroient d'obtenir un » jour par ce moyen la restitution de ceux qui furent » chassés du ressort du Parlement de Paris ; outre que » Sa Majesté, en ne passant outre à l'exécution dudict » arrest, retiendra la bonne opinion et affection du pape, » de toute cette cour et de tous leô catholiques hors et » dedans la France : ce qui ne peut tourner, sinon à dé- » plaisir et dommage des Espaignols et de tous autres en- » nemis du roy et de la France. »
D'Ossat écrivit plusieurs fois à Villeroy en ce sens; mais il changea d'avis quelque temps après. L'édit de leur rétablissement n'était même pas encore donné, que déjà les Jésuites s'installaient à Dôle, où ils causaient du désordre. Le cardinal d'Ossat, qui ne les aimait pas, mais qui avait cru qu'il était d'une saine politique de les rétablir, se repentit alors du conseil qu'il avait donné. Consulté par Villeroy, le 17 décembre 1 602, il lui répondit, en date du 18 janvier suivant :
« Quant aux déclamations qu'on dit avoir esté faictes au » collège des Jésuites de Dôle, je m'en esmerveille bien » fort et ne sçais qu'en croire. Lors même que je vous ai • escript avec plus de diligence pour la restitution des Jé- » suites en France, je vous ai protesté que je ne fus ja- » mais énamouré d'eux, et que ce que j'en faisois estoit » pour l'opinion que j'avois qu'outre le bien qu'ils pour- » roient apporter à la religion catholique et aux lettres et » sciences, leur rappel donneroit contentement au pape, » et bon nom et réputation au roy. Maintenant, après avoir » considéré plusieurs choses que j'ai lues et ouïes d'eux, » je vous déclare que je ne veux plus me mesler de leur » faict et que je m'en mets une fois pour toutes à ce que » Sa Majesté et son conseil jugeront pour le mieux; et
DBS JÉSUITES. 327
» ainsi ai-je répondu à votre lettre du 17 décembre. »
Le roi, ayant de prendre une détermination, écrivit à Seguier, son ambassadeur à Venise, pour lui demander des renseignements précis sur l'état des Jésuites dans cette république d'où ils n'étaient pas encore chassés alors, et son avis sur leur rétablissement en France. Seguier envoya au roi, le 29 décembre 1599, un avis dans lequel il disait :
« Je penserois qu'en cas que, pour quelque considéra- » tion qui la puisse mouvoir, Votre Majesté voulust faire » grâce aux Jésuites , qu'il seroit à propos que cela se 9 fist, non par forme de rétablissement pur,, simple et 9 absolu, mais sous cette forme et usant de ces termes : » quelle est contente de suspendre les effects des arrests » cy-devant donnés contre eux, et des lettres expédiées en » conséquence, pour tel temps qu'il lui plaira et sous telles » restrictions, se réservant d'en ordonner plus certaine- * ment selon que les Jésuites s'en rendront dignes par » leurs actions et se feront cognoistre pleins de la fidélité » qu'ils doivent. »
Seguier voit deux avantages à ce rétablissement conditionnel : d'abord le respect pour le jugement rendu contre eux, et ensuite l'intérêt que les Jésuites auraient à ménager le roi ; car, quoique le roi fût toujours libre de les renvoyer, il serait cependant moins gêné, en agissant ainsi, qu'après les avoir rétablis par des lettres patentes. Seguier conseille ensuite à Henri de ne pas leur laisser la liberté d'administrer les sacrements :
« Semble, dit-il, que Votre Majesté se pourroit conten- » ter de leur accorder seulement un collège à Paris, non » celui des profès, pource que l'on a cru que cette grande » administration de sacrements leur donnoit moyen dé » pénétrer dans les affaires et d'y donner des conseils par
3â8 disTOME
» le moyen des confessions ; mais bien celui des écoles, » le réduisant à la forme de l'Université, et particulière- » ment avec cette restriction de n'administrer les sacre- » ments qu'à ceux qui seront actuellement résidans es » dicts collèges, ainsi qu'il se faict es autres collèges de » ladicte Université. »
Seguier s'était montré favorable aux Jésuites lors du premier procès que leur avait intenté l'Université. Ses avis au roi n'en sont que plus dignes d'attention. Ils firent sans doute sur Henri une forte impression, car, pendant deux ans, les Jésuites ne purent approcher de la cour. L'année 1603, Henri étant allé à Metz, La Varenne, protecteur des Jésuites , obtint pour eux la permission de présenter une nouvelle requête. « Ils firent, dit Sully, de » grandes instances pour infirmer les arrests de la cour de » Parlement donnés contre eux ; mais, pour ceste fois, ils » ne purent rien obtenir. »
Sur ces entrefaites, les protestants tinrent à Gap un synode dans lequel ils déclarèrent comme article de foi que le pape, c'était VA ntechrist et l'Église romaine la grande prostituée assise sur les sept collines, dont parle l'Apocalypse. Le pape adressa à Henri des plaintes sur cette décision insultante des protestants ; mais celui-ci , malgré les instances qu'il put faire , n'obtint rien des ministres, qui maintinrent leur article de foi. Henri, pour les punir de leur opiniâtreté, se décida à se rendre enfin aux sollicitations du pape et à rétablir les Jésuites, que les protestants regardaient comme leurs plus grands ennemis. Il est dit positivement, dans les Mémoires de Sully, que le rétablissement des Jésuites eut lieu pour contenter le pape Clément, qui s'était plaint de l'article du synode de Gap.
Les Jésuites et leur protecteur La Varenne ne s'étaient pas découragea, après l'entrevue qu'ils avaient eue à Metz
avec le roi. Le provincial Ignace Armand, les Pères Maggio et Alexandre, et surtout le Père Coton, « commencèrent » de se couler et glisser dans la Cour, dit Sully, voire de » s'approcher familièrement de la personne du roy, tant » qu'enfin Sa Majesté se laissa gagner en quelque façon à » plusieurs rayons dont on lui rebattoit continuellement * les oreilles avec de merveilleux artifices. » Ces instances, jointes à la nécessité de satisfaire le pape et au désir de punir les ministres, décidèrent enfin Henri à proposera son conseil la question du rétablissement des Jésuites. Le connétable, Bellièvre, Sully, Châteauneuf, de Pont-Carré, Villeroy, de Maisse, de Thou, Calignon, Jeannin, Sillery, de Vie et de Commartin se réunirent vers la fin de 1603; La Varenne leur présenta les requêtes, offres et propositions de toute la Société des Jésuites touchant leur rétablissement en France, Cette requête était fort embarrassante pour le conseil. Bellièvre, Villeroy et Sillery auraient voulu que Sully, qui était protestant, opinât le .premier, pour lui faire porter toute la haine ou toute l'envie de C approbation ou refus qui se feroit en F affaire qui se démenoit ; mais Sully vit fort bien le piège qui lui était tendu et ne voulut opiner qu'à son tour. De Thou fut d'avis de renvoyer la requête au Parlement; Sully dit qu'avant tout il fallait connaître la pensée du roi ; le connétable se rangea à cet avis, et l'assemblée se sépara ainsi sans avoir rien conclu.
Le lendemain matin, Sully alla trouver le roi et le pria de le dispenser de donner son avis dans une affaire aussi délicate. « Oh 1 bien, oh ! bien ! dit Henri, puisque nous » avons le loisir d'en discourir ensemble et que vous estes » icy tout seul, dictes-moi librement ce que vous en appré- » hendez, et puis je vous dirai aussi ce que j'en espère, » affin de voir de quel costé penchera la balance. »
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Après quelques difficultés fondées sur ce que le roi avait arrêté d'avance sa résolution, Sully lui exposa les raisons qu'il avait de s'opposer au rétablissement des Jésuites :
« Il me semble bien difficile, dit-il, que des esprits ac- » coutumes h procurer en toutes manières et par tous » moyens la grandeur et prospérité de l'Espaigne et de la » maison d'Autriche, se puissent départirbien vite et d'une » manière absolue d'un dessein qui rencontre dans votre » personne et dans la monarchie Françoise son obstacle le » plus insurmontable. Les Jésuites sont habiles, pleins de » ruse et d'artifices. Une fois que vous leur aurez donné la » liberté, je crains bien qu'ilsn'excilent des aigreurs, haines » et animosités eut ie vos subjects, qui sont de différentes re- » ligions, au moyen de leurs conversations familières, de » leurs prédications et de la confession. Je crains mesme » qu'ils gagnent tellement votre oreille et peut-estre mesme » votre cœur, qu'ils obtiennent le pouvoir d esloigner ou de » rapprocher de vous tous ceux que bon leur semblera. En » outre, l'obéissance aveugle qu'ils vouent au pape et à » leur Général leur oslc la disposition d'eux-mesmes et le » libre exercice de leur volonté, de sorte qu'on ne peut se » fier à leurs promesses et serments. En effet, la première » de leurs promesses est d'obéir à leur Général, qui est » toujours Espaignol,ouaupape, qui dépend absolument » du roy d'Espaigne, lequel le lient serré dans ses posses- » sionsdeNaples, de Milan et de Florence.
» Les Jésuites pourront aussi finir par vous engager en » une guerre civile avec vos subjects protestants, et porter » ainsi à votre puissance un coup terrible, et au moyen » de la grande familiarité qu'ils obtiendront auprès de » vous par leur astuce et leurs flatteries, ils feront appro- » cher de votre personne des hommes capables de vous • donner la mort. J'ai receu d'Italie des mémoires dans
» lesquels on me supplie d'advertir Votre Majesté de com* » plots tramés depuis longtemps contre elle entre les es- » trangers et les anciens partisans de la Ligue. Je les lui » communiquerai, si elle le cl -sire. »
« Volontiers, répondit le roi; mais quant aux raisons » que vous m'avez détaillées de vive voix, jepuisyrépon- » dre. Le Père Maggio m'a avoué la prédilection des Jésui- » tes pour l'Espaigne et la maison d'Autriche, parce qu'ils » en ont toujours esté favorisés, et il me promet le mesme » dévouement si je les protège de mesme. Vous pourriez » sans doute répondre à cette première raison, mais je » n'estime pas que vous voulussiez seulement chercher une » réplique à cette seconde, qui est que, parnécessité, il me » faute présent faire de deux choses l'une, àsçavoir : de » les admettre purement et simplement, les décharger des » diffames. et opprobres desquels ils ont esté flétris et les » mettre à l'épreuve de leurs tant beaux serments et pro- » messes excellentes, ou bien de les rejcterplus absolument » que jamais, et leur user de toutes les rigueurs et duretés
que l'on se pouira ad viser, alin qu'ils n'approchent ni » de moi ni de mes K*tats; auquel cas il n'y a point de » doubte que ce ne soit les jeter au dernier désespoir et » par iceluy dans des desseins d'attenter à ma vie, ce qui » me la rendrait si misérable et langoureuse, demeurant » ainsi dans les défiances d'être empoisonné ou bien assas- » sine (carcesjjens ont des intelligences et correspondances » partout et grande dextérité à disposer les esprits selon qu'il
leur plaist;, qu'il me vaudrait mieux estre déjà mort. »
On a prétendu que Sully, dans ce passage, avait attribué à Henri IV, touchant les Jésuites, une opinion que ce roi n'avait pas. Pour se convaincre que cette opinion était bien véritablement la sienne, il suffira de lire les deux passages suivants de ses dépêches à Luxembourg, son
ambassadeur à Rome; il lui écrivait: « C'est le dessein
» des de nous y faire retomber (dans la guerre civile),
» qui sont plus Espaignols que chrestiens, et pour cette » occasion plus violens et ambitieux que charitables. Tels » ennemys couverts, et qui aigrissent et exercent leurs » passions et eiïeçts dedans les entrailles d'un Estât, sont » aussi trop plus dangereux que ne sont ceux qui font la » guerre à découvert. »
Il écrivait au même :'
« Sur la demande pour les , j'ai répondu au Légat
» ingénument que si j'avois deux vies, j'en donnerois vo- » lontiers une au contentement de Sa Saincteté en ce faict ; » mais que n'en Ayant qu'une, je la dois ménager et con- » server pour mes subjecls et pour faire service à Sa Sainc- » teté et à la chrestienlé, puisque ces gens se monstroient » encore si passionnés et entreprenant, oii ils esloient 9 demeurés en mon royaume, qu'ils estoient insuppor- » tables, continuans à séduire mes subjects, à faire leurs » menées, non tant pour vaincre et convertir ceux de con- » traire religion que pour reprendre pied et auclorité en » mon Estât et s'enrichir et accroistre aux dépens d'un » chacun. Pouvant dire mes affaires n'avoir prospéré, ni
» ma personne avoir eu seureté que depuis que ont
» esté bannis d'ici. Userait impossible qu'en France ils » fussent veus cCun bon œil et soufferts par ceux qui ai- » ment ma vie et leur repos. »
Sully ayant entendu les raisons qu'avait Henri de rétablir les Jésuites, lui répondit : « Plus tôt, dit-il au roi, » que de vous laisser vivre dans les tourments de tellesap- » préhensions et inquiétudes, je consentirois non-seule- » ment le restablissement des Jésuites, mais aussi celui de » quelque autre secte que cepeutestre; par quoi, sans en » discourir davantage, puisque je vois de telles opinions
DBS JÉSCITBS. 333
» rouler dans l'esprit de Votre Majesté, je me résous de » devenir mesme le solliciteur du restablissement des Jé- » suites autant ou plus que le sçauroit estre La Vareniic1, » comme j'espère que, dès le premier conseil qui se tien- » dra sur ce subject, Votre Majesté en aura des preuves. »
En revanche, Henri promit à Sully de ne jamais écouter ni Jésuite ni pope qui le solliciterait de faire la guerre aux protestants ; il crut même pouvoir s'engager à forcer les Jésuites h aimer Sully Ifhoique protestant.
Henri parla sans doute des bonnes dispositions de son ministre au Père Coton. Aussi, dès le lendemain matin, La Varenne se rendit à l'habitation de Sully et lui demanda s'il aurait agréable « qu'un bon Père Jésuite, nomme Coton, » qui estoit François de nom et d'affection, vinst lui baiser » les mains. » Sully répondit que sa position l'obligeait de recevoir tout le monde et qu'il avait l'habitude de montrer beaucoup de déférence aux ecclésiastiques, à cause même de ses opinions religieuses, de crainte de la calomnie. En conséquence, le jour suivant, après dîner, La Varenne lui présenta le Père Coton, « lequel, après plusieurs inclina- » tions et humilités surpassans toute mesure, dit à Sully » qu'il lui estoit venu rendre les subraissions et protesla- » tions des obéissances desquelles tout bon François lui » estoit redevable, en général, à cause de ses excellentes » vertus et des utiles et signalés services qu'il rendoit » journellement au roy et à la France ; et lui encore en » particulier pour les faveurs qu'il avoit sçu de bon lieu » que Sully estoit disposé de rendre à ceux do leur Société » et qui la lui rendroient à jamais très dévotieuse. »
1 Les historiens s'accordent à dire que La Varenne a\ail obtenu les faveurs du roi pour lui avoir rendu do ces services que la pudeur défend de mentionner ouvertement. 11 faut avouer que c'était là un singulier protecteur pour une Compagnie dite de Jésus.
Sully répondit à ces paroles tant courtoises par des compliments et ciri/ités convenables.
Le lendemain, le conseil s'étaut assemblé, Sully, saûs faire de longs discours, affirma que l'état des affaires et des esprits rendait nécessaire le rétablissement des Jésuites. La majorité du conseil suivit son avis et, au mois de septembre suivant, le roi publia à Rouen un éditpar lequel il rétablissait légalement ces religieux dans le ressort des parlements qui n'avaient pas voulu adhérer à Tédit de bannissement prononcé par le Parlement de Paris en 1594. Les principales conditions mises à leur réintégration étaient celles-ci :
« Leurs supérieurs en France seront tous François, et » il ne pourra y avoir parmi eux aucun estranger sans » la permission du roy. Ils auront toujours auprès du roy » un des leurs, François de nation et en qualité de prédi- » cateur, pour répondre de la conduite de ses confrères. » Ils ne conserveront ni la possession de leurs biens ni le » droit d'héritage jusqu'à leurs derniers vœux ; mais ils » rentreront dans leurs biens si, avant ces vœux, ils sor- » tentde la Compagnie. La Société rentrera dans ses biens » et establissements, mais ne pourra en establir de nouveaux sans permission expresse. Les membres estran- » gers seront obligés de sortir du royaume dans un délai » de trois mois. Tous les Jésuites du royaume et ceux » qui entreront à l'avenir dans la Société, feront serment » devant les officiers royaux, sans restriction mentale, de » ne rien entreprendre ni contre le roy ni contre la tran- » quillité do l'Etat. Ceux qui refuseront de faire ce ser- » ment seront chassés. Ceux qui entreront dans la Société » ne pourront lui léguer aucuns biens-fonds. Les Jésuites » seront soumis aflx magistrats comme les autres ecclé- » siastiques et religieux ; ils ne feront rien qui puisse
» préjudicier aux droits desévesques, des associations, des » Universités, des autres Ordres religieux; ils se confor- » nieront en tout au droit commun. Us ne pourront ni » prêcher ni administrer les sacrements, ni entendre les » confessions d'autres que de leurs confrères, si ce n'est ■ avec la permission de FOrdinaire; cette permission ne » leur sera point accordte dans le ressort du Parlement de » Paris, excepté à Lyon et à La Flèche. »
A la sollicitation de La Yarcune, gouverneur d'Anjou, Henri accorda aux Jésuites sa maison de La Flèche pour y établir un collège, et, en faveur de Sa Sainteté, il leur permit de fonder des collèges à Lyon et à Dijon, outre les villes et provinces désignées dans redit. Aquaviva, Général de la Compagnie, écrivit à Henri IV pour le remercier et lui soumettre quelques observations. Le roi lui répondit par la lettre suivante :
« Monsieur le Général, j'ai embrassé avec affection le » restablissementen mon royaume de voslre religion, meu » de considérations dignes d'un prince très chrestien qui » désire Tadvancement de la gloire de Dieu et de la pros- » périté de son Eslat. J'ai ensuite de cela pris en très » bonne part ce que vous avez représenté à mon cousin » le cardinal d'Ossat et à mon ambassadeur sur aulcuns » articles des conditions apposées à ladite restitution, cn- » semble la lettre que vous m'avez escripte sur le sujet, le » 21 du mois passé ; et d'autant que l'un et l'autre vous » feront entendre mon intention sur cela, je m'en remet- » trai à eux, vous priant leur adjouter foy comme à moi- » mesme, et croire que j'ay là à cœur leur restablissement » que je ne seray content que je ne l'aye conduit à sa per- » fection. Partant, je désire que vous vous en reposiez » sur moy, qui ay, avec la bonne volonté, meilleure co- » gnoissance que personne de ce qui convient faire pour
» cet effect. Je prie Dieu; monsieur le Général, qu'il vous » ayt#en sa saincte et digne garde. »
L'enregistrement de ledit n'avait pas souffert de difficultés au Parlement de Rouen, mais on prévoyait que celui de Paris serait moins facile. Henri manda à Fontainebleau le premier président Achille de Harlai, magistrat sévère et intègre, chrétien plein de foi, une de ces natures exceptionnelles pour lesquelles la vertu et la justice sont Tunique loi. Harlai reçut respectueusement les avis du roi. Le Père Coton l'alla visiter, et Henri lui-même avait préparé les .voies à ce Jésuite auprès du vertueux magistrat. Un des secrétaires d'État, Rusé de Beaulieu, écrivit au procureur général de poursuivre l'enregistrement comme d'office; et Henri, de retour à Paris, manda au Louvre plusieurs des présidents et des conseillers les plus influents pour les exhorter à se conformer à sa volonté.
Le 18 décembre, la Grand' Chambre, la Tournelle et la Chambre de fédil assemblées, ordonnèrent que « très » humbles remontrances seroientfaictes au roy et mises par » escript. » Cette dernière clause était inusitée. Le roi en fut irrité et menaça le porteur de ces remontrances « d'un » affront dont la cour pourroit avoir regret. » On annula la dernière clause ; mais, le 24, Achille de Harlai se présenta, h la télé des magistrats, pour prononcer les remontrances. « Dépéchcz-vous, leur dit le roi, je tiens ces remontrances » pour faictes, et vous ne sçauriez rien me remontrer que » je n'aie déjà considéré. » Harlai, sans s'émouvoir, commença son discours. « Il parla avec tant de force et d'élo- *> quence, dit le Père Daniel1, que tous les amis des Jé- » suites appréhendèrent que le roy n'en fust esbranlé. »
* Histoire de France, par le Père Daniel, de la Compagnie de Jésus, t. XII.
M JÉSUITES, J3t
Cette remontrance est un monument qui doit être enregistré par l'histoire.
« Sire, vostre cour de Parlement ayant délibéré sur vos Lettres-patentes du restablissement des prestres et escholiers du collège de Clermont en aucuns lieus de son ressort, prenant le nom de Jésuites, a ordonné que très humbles remonstrances seroient faictes à Vostre Majesté, et nous a chargés de vous représenter quelques poincts que nous avons jugé importer au bien de vos affaires et au salut public , qui despend de vostre conservation, lesquels nous ont retenus de procéder à la vérification.
» Et avant que les particulariser, vous rendre grâces très humbles de l'honneur qu'il vous a pieu nous faire, d'avoir agréable que ces remonstrances vous soient faictes de vive voix, faisant paroistre vostre indulgence, et bénignité envers nous; d'autant plus digne de louange qu'elle est esloignée de l'austérité des premiers empereurs romains, qui ne donnoient point d'accès à leurs subjects vers eus, mais vouloient que toutes demandes et supplications leur feussent présentées par escrit.
» L'establissement de ceus de cet ordre soy-disans Jésuites, en ce royaume, fut jugé si pernicieus à cest Estât, que tous les ordres ecclésiastiques s'opposèrent à leur réception, et le décret de la Sorbonne fust que cette Société estoit introduite pour destruction et non pour édification, et depuis, en l'assemblée du clergé, en septembre 1561, oùestoient les archevesques et évesques, et y président M. le cardinal de Tournon, elle fust approuvée, mais avec tant de clauses et restrictions, que s'ils eussent esté pressés de les observer, il est vraysemblable qu'ils eussent bientost changé de demeure.
» Ils n'ont esté reçeus que par provision , et, par arrest » de Tan 1 564, deffenses leur furent faictes de prendre le . t. 22
888 nsvom
• nom de Jésuites ni de Société de Jésus ; nonobstant ce,
• ils n'ont pas laissé de prendre ce nom illicite, etVexemp-
• ter de toutes puissances tant séculières qu'ecclésiastiques;
• les restablissant, vous les autorisez davantage et rendez
• leur condition meilleure qu'elle ne fust oncques. Ce juge- » ment fustd1 autant plus dignede vostre cour de Parlement,
• que vos gens et tous les ordres -estimèrent nécessaire les
• retenir avec des cautions pour empescher la licence dès » lors trop grande en leurs actions, et dont ils prévoyoient
• l'accroissement fort dommageable au public ; la prédic- » tion est fort expresse au plaidoyer de vos gens, qui ne » leur assistoient pas qu'il estoit besoing d'y pourveoir, » afin qu'il n'advinst pas pis que ce qu'ils voyoient dès lors.
» Et comme le nom et le vœu de leur Société est uni- » versel, aussi les propositions en leur doctrine sont unifor- » mes ; qu'ils ne recognoissent pour supérieur que nostre » Sainct-Père le pape, auquel ils font serment de fidélité et » d'obéyssance en toutes choses, et tiennent pour maxime » indubitable qu'il a puissance d'excommunier les roys, et » qu'un roy excommunié n'est qu'un tyran , que son peuple » se peut eslever contre luy, que tous demeurants en leur «royaume ayant quelque ordre, pour petit qu'il soit en » l'Église, quelque crime qu'il commette, no peut estre » jugé crime de lèze-majesté, parce qu'ils ne sont leurs » subjects ni justiciables ; tellement que tous ecclésiasti- 9 ques sont exempts de la puissance séculière et peuvent 9 impunément jeter les mains sanglantes sur les personnes 9 sacrées : c'est ce qu'ils escrivent; et impugnent l'opi- 9 nion de ceus qui tiennent les propositions contraires.
9 Deus docteurs en droit espaignols ayans escrit que les 9 clercs estoient subjects à la puissance des roys et des » princes, l'un des premiers de la Société a escrit contre » eus, disant, entre autres raisons, que, comme les lévites,
• au Vieil Testament, estaient exempts de la mesme puis* » sance, et que les roys et le smonarques n'ont aucune ju- » risdiction sur eus.
» Vostre Majesté n'approuvera pas ces maximesy elles
• sont trop faulses et trop erronées. Il faut donc que ceus 9 qui les tiennent et veulent demourer en vostre royaume
• les abjurent publiquement en leurs collèges ; s'ils ne le
• font, permettrez-vous qu'ils y demourent? Ils veulent « subvertir les fondements de vostre puissance et auctorité
• royale; s'ils le font, croirez-vous qu'ils puissent avoir » une doctrine faisant part de Jeur religion, bonne pour » Rome et l'Espaigne, et toute aultre pour la France, qui « rejette ce que les aultres reçoibvent , et que, allants et m retournants d'un lieu à un aultre, ils la puissent déposer » et reprendre? S'ils disent le pouvoir faire par quelque
• dispence secrette, quelle assurance prendrez-vousendes » âmes nourries en une profession qui, par la diversité et » changement de lieu, se rend bonne et mauvaise?
» Cette doctrine est commune à tous, en quelque lieu
• qu'ils soient, et prend tels progrès en vostre royaume, 9 qu'elle se coulera enfin aux compagnies les plus re- » tenues.
» Lors de leur establissement , ils n'avoient point de m plus grands adversaires que la Sorbonne : à présent elle 9 leur est favorable, parce qu'un monde de jeunes théolo- 9 giens ont fait leurs estudes en leurs collèges. Les aultres
• escholiers feront le semblable, s' advanceront et pourront 9 estre admis aus premières charges dedans vos Parle- 9 ments, et, tenant la mesme doctrine, se soustrairont de 9 votre obéyssance, laissant perdre tous les droicts de 9 yostre couronne et libertés de l'Église de France, et ne 9 jugeront aucun crime de lèze-majesté punissable com- » mi* par un ecclésiastique.