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• Quant au domestique Galleran, il déclara qu'il n'avait point eu connaissance du dessein régicide de son maître ; mais qu'il y en avait d'autres qui étaient complices, puisque Martel et Arabroise Guyot avaient eu souvent des conférences ensemble, et que depuis peu, avant le départ de Martel pour Paris, ce Jésuite avait amené en Frandre deux soldats espagnols, qui séjournèrent quelques jours avec Ambroise Guyot chez Martel. Sur quoi ledit Martel interrogé avoua* le fait, et «jouta qu'il leur avait mal parlé do roi et de son gouvernement pour les sonder, et qu'il les avait menés au réfectoire des Jésuites de Dieppe.
» À ces charges déjà si concluantes contre Martel et les Jésuites, venait se joindre un indice très violent contre eux . On avait surpris, chez un parent de Martel, des lettres datées du mois de mai précédent, dans lesquelles ce Martel faisait des compliments à Ambroise Guyot, et ordonnait qu'on lui dise de prier Dieu et la Vierge Marie de hâter et de protéger le succès du dessein qu'ils ont formé ensemble* ...
• Il ajoutait que le roi était parti de Paris, mais qu'il y reviendrait; que, pour lui, 1/ rien avoit pas bougé depuis quinze jours, mais qu'il étoit nécessaire qu'il y fût ainsi fixé.
• Ces Lettres renferment encore plusieurs autres circonstances, d'où il résulte que Martel et le Jésuite Guyot avaient tramé l'affreux complot, et s'en. étaient souvent entretenus ensemble. Il y est fait aussi mention de plusieurs conversations que Martel a eues avec un autre Jésuite qui disait que le bonnet à trois cornes avait été apporté aux Jésuites de Paris par la sainte Vierge.
« Les commissaires s'empressèrent de faire arrêter les deux Jésuites Guyot et Chappuis, résidant à Dieppe. Ils furent interrogés les 30 et 31 janvier 1625, et l'on conti-
oua l'instruction à leur égard. Cependant le procès ne fut point lié contre Martel et les deux Jésuites. »
Le curé et Galleran, son domestique, forent condamnés au dernier supplice avant d'être confrontés avec Guyot et Cbappuis. Les Jésuites avaient mis tout en œuvre pour étouffer cette affaire et pour arracher leurs confrères des mains de la justice. Le Parlement de Rouen, qui n'aurait pas tardé à mettre la conspiration au grand jour, et à prononcer sur le sort des vrais coupables, s'ils n'eussent point été Jésuites, reçut tout à coup du conseil du roi, un ordre daté du 18 février 1625, de cesser les poursuites, et de lui envoyer, à cause de f importance de C affaire, toutes les procédures, charges et informations déjà faites contre les pères Ambroise Guyot et Chappuis \ cependant le roi avait, le 8 février précédent, adressé une lettre de cachet au premier président pour juger promptemenl ces mêmes Jésuites.
Ainsi, d'après les manuscrits de Dupuy, qui en rapporte des preuves incontestables, on fit violence aux lois du royaume pour tirer surtout Ambroise Guyot, évidemment coupable, d'entre les mains de la justice, et pour lui épargner la punition si juste qu'il avait méritée.
Le père Coton, à qui fut confié ce Jésuite, par arrêt du conseil d'État, aux charges de le représenter toutes les fois qu'il en serait requis ; le père Coton paraissait lui-même tellement persuadé que son confrère était entré dans cette conspiration et méritait d'être pendu ou roué comme le père Guignard, qu'il ordonna, par une lettre du 12 février, des prières et des sacrifices dans quelques maisons de la Société, pour une chose, y disait-il, de très grande et dangereuse importance à ta Compagnie, et qui presse!
Certains écrivains ont affirmé, sans preuves, que Martel, i. 27
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sur Téchafaud , avait proclamé l'innocence cTAmbroise Guyot. Ces affirmations audacieuses ne sont pas rares dans les écrits des Jésuites ou de leurs amis.
Louis XIII ne voulut voir qu'un crime isolé dans la conjuration de Martel et de Guyot. Dominé par son confesseur, il posa , le 7 mars 1627, la première pierre de F église de la maison professe des Jésuites , rue Saint- Antoine. Les magistrats de la ville de Paris, prenant exemple sur le roi et voulant lui faire leur cour, contribuèrent, dans le même temps, aux dépenses de la reconstruction du collège de Clermont. Les Jésuites, forts de ce double appui , se regardèrent comme incorporés légalement à TUniversité et fondèrent par toute la France de nouveaux établissements. Maîtres de la Cour par le moyen des confesseurs , ils se firent un parti puissant dans les courtisans , imitateurs fidèles de la conduite du maître ; dans les femmes puissantes et légères qui trouvaient auprès d'eux des directeurs faciles ; dans tous les intrigants, laïques ou ecclésiastiques, qui voulaient parvenir et qui savaient qu'on ne le pouvait que par l'entremise du Père confesseur. Nous verrons bientôt ce parti remuer la France et lui causer d'irréparables malheurs.
Le 31 janvier 1615, Claude Aquaviva était mort. Son généralat avait duré trente-quatre années. Il fut comme le second fondateur de son Ordre, et les Jésuites euxmêmes reconnaissent qu'ils lui doivent leur éducation. Il continua l'œuvre de Laynès. Si Ignace de Loyola doit être regardé comme le fondateur de la Compagnie, Laynès et Aquaviva ont eu le mérite, si c'en est un, de former ce qu'on a appelé depuis V esprit jésuitique. La Compagnie avait pris beaucoup d'extension sous le gouvernement d' Aquaviva. Elle possédait, au moment de sa mort,
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treize mille membres de divers degrés et cinq cent cia* quante maisons réparties en trente-trois provinces.
Ferdinand Àlberus, assistant d'Allemagne, avait été désigné par Àquaviva pour vicaire-général. Il convoqua l'assemblée des profès pour le 5 novembre 161 5. Soixantequinze membres se trouvèrent à l'assemblée. Ce nombre est peu en rapport avec le chiffre de treize mille qui était celui de toute la Compagnie ; mais nous avons déjà remarqué que les profès, c'est-à-dire les vrais Jésuites inerties, ont toujours été fort peu nombreux dans la Compagnie. Les Espagnols, qui avaient la prétention de fournir le Général, intriguèrent pour empêeher l'élection de Hutio Yittelleschi qui semblait devoir réunir la majorité des suffrages. Ils ne purent cependant empêcher cette élection qui eut lieu le 15 novembre. Mutio était Romain. C'est le premier Général qui n'était pas sujet des rois d'Espagne. Il ne put réunir que trente-neuf suffrages; ce qui prouve que la bonne harmonie ne régnait pas au sein de la Compagnie. La Congrégation ne se sépara que le 26 janvier 1616. Elle fit cent un décrets. Par le treizième, elle défendait à tout Jésuite de s'occuper des intérêts de sa famille; et par le quatre-vingt-quatrième, elle interdisait tous les genres de commerce. Elle avait senti le besoin de réprimer, du moins officiellement, ce désordre du commerce qui attirait dès lors tant de reproches à la Compagnie. Les Jésuites surent être commerçants malgré tous les règlements, comme nous aurons occasion de le prouver. Pendant qu' Aquaviva- était Général, les Jésuites furent autorisés à rendre à leur fondateur, Ignace de Loyola, un culte public. C'est un fait grave et qui mérite de fixer l'attention. Depuis la mort d'Ignace, ils faisaient dans leur maison de Rome, chaque année, le 31 juillet, une fête en son honneur. On y prononçait un panégy-
ri que. En 1599, Bellarmin avait voulu y prononcer le discours, et le cardinal Baronius, quoique Dominicain, y avait assisté. Bellarmin s'étant efforcé de prouver que celui dont il faisait réloge méritait d'être mis au nombre des saints, Baronius; enchérissant sur le discours de Bellarmin, reprocha aux Jésuites de n'avoir pas encore placé le portrait d'Ignace auprès de son tombeau ; on le lui apporta aussitôt; il l'attacha lui-même et se prosterna pour lui rendre hommage. Aussitôt toute l'assemblée se jeta à genoux, pleurant de joie et de dévotion.
Jusqu'alors on n'avait pas essayé de faire élever Ignace au rang des saints. François de Borgia et Aquaviva avaient fait imprimer sa vie, composée par Ribadeneira, et dans laquelle on reconnaissait qu'il n avait pas fait de miracles. Mais, comme nous l'avons déjà rapporté, Ribadeneira crut pouvoir donner une nouvelle édition dans laquelle les miracles furent abondants. De plus, les Jésuites rédigèrent un écrit sur les vertus , les communications avec Dieu et les principales maximes de leur fondateur.
Tout était ainsi disposé, lorsque Paul V prit fait et cause pour les Jésuites contre la république de Venise. Obligé de les abandonner pour faire cesser le différend, il les en dédommagea par un grand nombre de faveurs. Non content d'avoir supprimé la bulle qui condamnait le mo* linisme, il leur accorda la permission de donner à Ignace le titre de Bienheureux et de célébrer, chaque année, la messe en son honneur, le 31 juillet, jour de sa mort. Cette béatification eut lieu le 3 décembre 1609.
A cette occasion, les Jésuites firent, dans toutes leurs maisons, une fête solennelle et prononcèrent des panégyriques en l'honneur de leur patron. En Espagne, deux Dominicains et un Augustin s'unirent aux enfants d'Ignace et furent chargés par eux de faire le panégyrique du nou-
veau Bienheureux. Us s'en acquittèrent en hommes dévoués à la Compagnie. Un Jésuite limousin, François Solier, traduisit de l'espagnol en français les trois discours qu'ils prononcèrent et les publia en 1611. Solier trouvait ces discours très excellents, mais tout le monde ne fut pas de son avis. Il en est qui les trouvèrent ridicules, pour les contes, les miracles apocryphes, les pointes frivoles, les allusions froides, les allégories forcées, les hyperboles risibles, les jeux de mots puérils, les fades comparaisons, dont ce pompeux galimatias était hérissé. Ils y trouvèrent même des propositions hétérodoxes, entre autres les quatre suivantes qu ils dénoncèrent à la Sorbonne :
« Ignace, avec son nom écrit sur du papier, faisait plus > de miracles que Moïse, et autant que les apôtres.
» La vie d'Ignace était si sainte et si relevée , même » en l'opinion du ciel, qu'il n'y avait que les papes comme » saint Pierre , les impératrices comme la mère de Dieu, » quelques souverains monarques comme Dieu le père et » son saint 01s, qui eussent le bonheur de le voir.
» À la vérité, les fondateurs des Ordres religieux avaient » été envoyés en faveur de l'Eglise ; mais, dans ces der- » niers temps, Dieu a parlé par son fils Ignace, quil a 9 fait l'héritier de toutes choses, et à qui il n'a manqué » que cette louange, et par qui il a fait aussi les siècles.
» Le martyr Ignace portait une très particulière affec- » tion au Saint-Père et pape de Rome, comme au légitime » successeur de Jésus-Christ et à son vicaire en terre. »
Filesac, alors syndic de la Faculté de théologie, soumit ces propositions à l'assemblée qui se tint en Sorbonne le
» Évèque d'Àntioche, martyrisé à Rome le 20 décembre 107 de l'ère chrétienne.
422 histotbb
i« octobre 1611. André Duval, dévoué aux Jésuites pour des raisons qu'on ne doit pas faire connaître publiquement, selon Bossuet, voulut s'opposer h la censure des propositions dénoncées, et plaida en faveur de l'interprétation bénigne et charitable. La Faculté, qui connaissait les motifs qui le faisaient agir, n'eut aucun égard à ses observations et condamna les trois premières propositions comme* scandaleuses, erronées, blasphématoires, im- • pies, exécrables, détestables , fausses et manifestement » hérétiques» »
Quant à la quatrième, on la trouva hérétique en ce sens qu'elle faisait du pape le successeur de Jésus-Christ ; et catholique, en ce qu'elle le nommait son vicaire.
Cette censure n'était que juste, car il suffit d'examiner le contexte des propositions pour être convaincu que les panégyristes d'Ignace faisaient réellement de leur héros un autre Jésus-Christ, et qu'ils relevaient au-dessus de tout ce que la religion avait jamais produit de plus grand.
Le Père Solier voulut se défendre, et publia une lettre justificative pour excuser les propositions condamnées. Il attribua à l'Ecriture sainte et aux offices de l'Eglise des manières de parler semblables à celles que les panégyristes d'Ignace avaient employées ; selon la méthode ordinaire des Jésuites, il accusa la Sorbomie d'être hérétique et de s'entendre avec les protestants contre la Compagnie. Les Jésuiles, accusés d'hérésie, ont toujours crié beaucoup plus haut que leurs accusateurs. Ce procédé était dès lots passé en usage chez eux.
La censure de la Sorbonne n'empêcha pas la canonisation d'Ignace. Cependant une difficulté, insurmontable pour tous autres que pour les Jésuites, se présentait tout d'abord : Ignace n'avait pas fait de miracles pendant sa
vie, et le Père Ribadeneira avouait, dans la première édition de son ouvrage, publiée en 1572, que Dieu n avait manifesté la gloire du fondateur de la Compagnie par aucun autre prodige que celui de la propagation dç son ordre : ce qui n'est un miracle que pour les Jésuites. De 1572 à 1587, aucun miracle n'avait encore attesté la sainteté d'Ignace, puisque, dans la second* édition de l'ouvrage de Ribadeneira, publiée cette année-là, il n'en est pas plus fait mention que dans la première. Ainsi, dans l'espace de plus de trente ans après sa mort, Ignace n'avait encore fait aucun miracle.
Mais en 1612, alors que Ton poursuivait activement la canonisation, Ribadeneira publia un abrégé de son premier ouvrage et y inséra un grand nombre de miracles qui lui furent fournis par ses confrères, plus clairvoyants que lui. Cet abrégé fut ainsi beaucoup plus complet, sous le rapport des miracles, que le premier ouvrage. De tous les pays où les Jésuites avaient des établissements, arrivèrent en foule des récits plus miraculeux les uns que les autres ; les Indes, le Japon, la Chine, le Mexique, le Brésil et l'Abyssinie, aussi bien que l'Allemagne, la France, l'Espagne, l'Italie, la Pologne, la Hongrie, la Flandre apportèrent leur contingent, de sorte qu'en peu d'années les Jésuites eurent à leur disposition beaucoup plus de miracles qu'il n'était nécessaire pour faire canoniser plusieurs saints dans toutes les règles. A l'appui des miracles, les Jésuites firent intervenir l'empereur, le roi de France, le duc de Bavière et les autres princes et princesses qui leur étaient dévoués. Grégoire XV termina l'œuvre commencée par Paul V et canonisa Ignace et François Xavier, le 12 mars 1622. Cependant la Bulle ne fut publiée que l'année suivante par Urbain VIII.
L'année précédente, était mort à Rome le fameux Bel*
larmin. Les Jésuites l'ont regardé comme une de leurs gloires, et l'ont exalté comme le plus grand théologien de l'Église. Bellarmin avait de la science et de l'habileté ; mais il faut avouer qu'il n'employa ses talents qu'à la dé* fense d'un système qui a fait le malheur de l'Église. Ce fut lui qui réussit principalement à ériger l'ultramontanisme en système de doctrine et à l'appuyer des sophismes les plus habiles. Les idées ultramontaines mises en pratique par la cour de Rome depuis le Moyen Age, étaient connues avant Bellarmin, mais ce théologien Jésuite eut l'art de les grouper, de les coordonner et de les présenter comme la doctrine la plus orthodoxe. La cour de Rome applaudit à ses efforts, et Bellarmin, selon une remarque de Bossuet, remplaça pour elle toute la tradition catholique.
Les Jésuites essayèrent d'en faire un saint. Le procès de la canonisation fut commencé, mais le cadinal Cazamate le fit abandonner. On le reprit plusieurs fois et toujours sans succès, malgré tous les soins qu-y donnèrent les Jésuites italiens. Bellarmin avait eu soin de faire lui-même son panégyrique ; il y parlait de ses vertus avec cette feinte modestie qui n'exclut pas l'orgueil, et il y prétendait avoir conservé son innocence baptismale. Malgré ce témoignage, on ne crut pas qu'il eût porté la vertu à un degré héroïque. Les Jésuites comptaient si bien sur le succès de leur entreprise, qu'ils voyaient déjà l'école ultraroontaine sous l'égide d'un saint auquel ils donnaient d'avance le titre de docteur immaculé. Les Jésuites français ne partageaient pas l'enthousiasme de leurs frères d'Italie pour le grand théologien ultramontain. Ils comprenaient que leur situa* tion, déjà si difficile en France, deviendrait plus périlleuse encore si l'ultramontanisme était canonisé dans un de leurs confrères, condamné par le Parlement. Le cardinal
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de Tencin écrivit, à leur instigation, deux lettres très fortes à Benoit XIV, qui se prononça d'une manière absolue contre le projet de canonisation. Les Jésuites italiens durent abandonner alors leur projet de docteur immaculé qu'ils eussent si orgueilleusement opposé à saint Thomas, le docteur angéligue, dont se glorifiaient les Dominicains, leurs antagonistes.
Le pape Urbain VIII, qui publia la bulle de canonisation des deux premiers saints Jésuites, donna à la Compagnie d'autres preuves de son dévouement. Depuis la mort de Sixte V, les Jésuites avaient acquis une immense influence à Rome. Ils y étaient plus craints qu'aimés ; mais ils avaient su s'attacher les familles les plus puissantes; ils dominaient sur les autres par l'intermédiaire des familles princières des divers pays. Presque partout, ils s'étaient insinués auprès des rois et des plus célèbres personnages qui les avaient choisis pour confesseurs. Par ces illustres pénitents, ils faisaient accorder des bénéfices aux cardinaux, des faveurs à leurs parents ; les cardinaux reconnaissants ne pouvaient rien refuser à leurs bienfaifaiteurs, surtout lorsqu'ils intercédaient pour les Jésuites qui avaient été les intermédiaires des faveurs qu'ils avaient eux-mêmes obtenues. On voit les Jésuites mettre ces moyens en pratique dès l'origine de leur Compagnie ; mais à dater du xvue siècle, ils en firent un vrai système et une des bases de leur politique.
Par ce procédé, ils devinrent alors les maîtres de l'Italie d'une manière si absolue que les petits souverains de cette contrée avaient souvent recours à leur influence dans les révolutions qui menaçaient leur existence priacière. Cette influence, pour être moins directe dans les autres pays, n'en était pas moins puissante. Ils s'en servaient surtout pour augmenter le nombre de leurs établis-
sements, dans l'ancien et dans le nouveau monde. Ce fut au milieu de toutes ces prospérités qu'arriva Tannée séculaire de la fondation de la Compagnie. Dès 1636, Vittelleschi adressa à tous les Provinciaux une circulaire pour prescrire des fêtes, à cette occasion, dans tous les établissements de la Compagnie. Rien ne fut épargné, et, pendant quatre ans, tous les génies littéraires de la Compagnie se donnèrent un libre essor pour célébrer sa gloire et ses vertus. Tous les Ordres religieux produisirent quelques membres, fanatiques de l'institut auquel ils appartenaient, et qui exhalèrent leur enthousiasme dans quelques livres ridicules, aussitôt oubliés que produits ; mais on ne vit jamais dans aucune société littéraire ou religieuse, un appel direct et calculé à l'orgueil. L'année séculaire était 1640. Ainsi pendant quatre ans, on s'occupa, de la composition de discours et de pièces de poésie pour célébrer la Compagnie. La plupart de ces productions sont oubliées aujourd'hui. Mais les Jésuites flamands ont trouvé moyen de les faire passer à la postérité, en les réunissant, sous le titre à' Imago primi sœruii *, en un volume in-folio imprimé dans la célèbre typographie de Plantin et enrichi de nombreuses gravures qui sont données comme autant de types et de caractères des vertus, des espérances et des gloires de la Compagnie. Ce volume est composé de récits, de discours, de poésies en diverses langues. Toutes ces compositions se font moins remarquer par le talent que par le ton enthousiaste et boursouflé, le pédantisme et l'incroyable orgueil qui s'y étale à chaque ligne. Elles n'ont certainement aucune valeur historique, mais elles traduisent avec exactitude la pensée qui a toujours été
1 Ou le Tableau du premier siècle. Nous l'avons d£jà indiqué plusieurs fois parmi nos documents.
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celle de la Compagnie. A ce titre, l'histoire doit s'arrêter quelques instants à cette compilation fastidieuse. Mous en donnerons donc quelques extraits.
Portraits diTcrs de Jésuites pendant leur premier siècle. — Portrait de» Jésuites d'après l'Imago primi sœculi. — La Compagnie mérite la triple couronne de la virginité, de la science et du martyre.— Dans sa modestie, elle foule aux pieds les insignes des dignités ecclésiastiques. —Elle est née de Jésus. — Le soleil est son emblème le plus vrai.— Comme lui, elle brille dans tout l'univers. — Comme la lune, elle répand ses bienfaits dans la nuit qui l'environne.— Elle ne peut être éclipsée que par les passions terrestres. —Elle *ort plus radieuse des persécutions.— Elle fleurit comme le palmier. —Elle est immortelle comme le phénix.— Elle est sans tache et pore de tout contact terrestre par sa pauvreté. — La Compagnie est l'épouse de Jésus-Christ, qui a forgé lui-même l'anneau qu'il lui a donne en signe de leur alliance. — La Compagnie et l'Église sont identiques.—Les prophéties relatives à l'Église se rapportent à la Compagnie. —Son existence est calquée sur celle de Jésus-Christ lui-même. —Jésus- Christ est le premier fondateur de la Compagnie.— La sainte Vierge en est le second.— Saint Ignace le troisième.— Le nom de Jésuites venu du ciel. —Les Jésuites sont des anges. — Purs, éclairés et ardents comme ceux du ciel.— Us réunissent les qualités des saints Michel, Raphaël et Gabriel. — Tous les Jésuites sans exception sont cmlnents en science et en sagesse; sont des lions, des héros, des apôtres, des Samson,des aigles, des foudres de guerre.— Ils sont la fleur de la chevalerie, les génies tutélaires de l'Église.— Un seul Jésuite vaut une armée.— 11 n'y a pas d'autre miracle dans la Compagnie que la Compagnie elle-même.— Elle est plus privilégiée que les autres Ordres religieux. — 11 est plus glorieux d'être Jésuite que d'être évéque. — La Compagnie surpasse les empires, les couronnes,. la pourpre des cardinaux. — Les Jésuites en mourant vont au ciel tout droit.— Jésus-Christ vient au-devant deux.— Pendant trois cents ans il a suffi d'être Jésuite pour être sauvé.— Ils seront même tous sauvés sans exception.— La Compagnie toujours jeune et sans décadence. — Les Jésuites peuvent se louer sans orgueil.— Par quel procédé.
le revers de la médaille. — Les Jésuites jugés d'après une prophétie de sainte Hildegarde. — Les Jésuites émissaires du démon. — Flatteurs. — Snvieux.— Hypocrites.— Médisants.— Ennemis des évèques.— Voleurs d'aumônes au moyen des femmes.— Usuriers, marchands, héiétiqucs, chargés de tous les crimes.— Séducteurs. — tiukles lâches et tiypocrites. — • Pauvres gorgés de richesses.— Sycopnantcs pleins de morgue.— Dévots flatteurs. -Mendiants orgueilleux.— Suppliants effrontés.— Doucereux calomniateurs.— Pacifiques persécuteurs. — Marchands d'indulgences. — Martyrs délicats.— Confesseurs à gages. — Constructeurs de maisons. — Docteurs de péchés et de désordres.
Les Jésuites peints par le Jésuite Mariana. — fl y a dans la Compagnie des fautes honteuses qu'il ne faut pas découvrir.— Le gouvernement en est si mauvais, qu'on ne peut remédier aux abus.— Les meilleurs Jésuites gémissent de ces abus.— La justice méprisée.— Les bons persécutes. — Les méchants favorisés.— La Compagnie remplie de mouchards et d'espions.
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—Millions dépensés dans l'affaire de Molina. — Délicatesse avec laquelle les jeunes novices sont traités.— Les Jésuites incapables de bien enseigner. — Les Jésuites s'adonnant aux spéculations industrielles et agricoles.—Les lois interprétées selon la fantaisie des Supérieurs.— Nullités mises à la télé de la Compagnie.— Aucun Jésuite n'est honnête homme d'après les archives du Général. — La vertu non récompensée.— Les méchants épargnés dans la Compagnie.— Les bons persécutés et même mis à mort.— Abus dans toutes les branches du gouvernement.— Les Jésuites mêlés aux affaires du monde.— La pauvreté non pratiquée par les profês. Sommes énormes envoyées au trésor du Général. Jugements graves et désintéressés sur les Jésuites pendant le premier siècle de la Compagnie. — Papes, évéques, théologiens, savants, personnages célèbres, Religieux, Jésuites, magistrats, corporations, qui ont eu de la Compagnie, au premier siècle, l'opinion exprimée dans la prophétie de sainte Hiidegarde. — Cependant les Jansénistes n'étaient pas encore inventés à cette époque.
Les Jésuites ont été diversement jugés dès la fondation de leur Compagnie. Notre devoir, comme historien impartial, est de recueillir ces jugements divers, qui ont été portés pendant le premier siècle dont nous venons d'écrire l'histoire.
Nous commencerons par enregistrer les éloges que les Jésuites eux-mêmes se sont donnés. Pour cela, nous copierons quelques extraits du fameux ouvrage intitulé : Imago primi sœculi.
Voici d1abord la description du magnifique frontispice nie ce livre :
La Compagnie y est représentée sous les traits d'une jeune fille qui reçoit de la main des anges les trois couronnes de la virginité, de la science et du martyre. A sa droite, un ange dit , au son de la trompette : Ignace a accompli cent années ; à sa gauche, un autre ange sonne de la trompette pour dire : qu il remplisse tout le monde!
La Vierge emblématique a le nom de Jésus sur sa poi- 4rine, et elle dit : Ne nous donnez pas gloire^ Seigneur, ne nous donnez pas gloire. Elle tient de la main droite une plume, et de la main gauche une croix dans les flambes; elle a, du côté droit, à ses pieds, le Temps ; et du
côté gauche , aussi à ses pieds, une mitre et un chapeau de cardinal.
Sur les bords du frontispice sont six emblèmes, qui répondent aux six livres de l'ouvrage : les cinq premiers représentent la Compagnie en général et montrent sa ressemblance avec Y Église.
Le premier emblème est un nom de Jésus qui sert de soleil, et la lune en croissant, avec cette inscription audessus : La Société née de Jésus : Societas à «/>«* nata; et au-dessous cette autre : Elle a tout du soleil : Omnia solis habet.
Le deuxième emblème est un globe de lumière, avec celte inscription au-dessus : La Société répandue par tout le monde : Societas toto orbe diffusa; et celle-ci audessous : Elle brille dans tout Cunivers : Toto micat orbe.
Le troisième emblème est une lune au milieu de la nuit, avec cette devise au-dessus : La Société fait du bien à tout te monde : Societas mundo benefaciens ; et celle-ci au-dessous : Elle conserve toutes choses durant la nuit r Media fovet omnia nocte.
Le quatrième emblème est une lune éclipsée par Tinterpositiïm de la terre entre le soleil et elle, avec ces mots au-dessus : Societas à mundo mata patiens : La Société souffrant tes maux que lui fait le monde; et ceux-ci audessous : La Société éclipsée par f opposition de la terre : Objecta tellure tenetur.
Le cinquième emblème est un soleil, une lune et l'ombre de la terre, avec ces paroles au-dessus : La Société devient plus illustre par les persécutions : Societas à persecutionibus illustrior; et celles-ci au-dessous : U ombre ne sert qu'à la rendre plus belle : Ipsa formosior wnbra.
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Ces cinq emblèmes sont communs à l'Église et à la Société des Jésuites.
Le sixième regarde la province dé Flandre en particulier ; c'est un lion dans le zodiaque : Et kanc Léo Belffica* ambit.
Au pied d'une des colonnes qui soutiennent le frontispice, il y a un palmier, pour signifier que la Compagnie fleurira comme le palmier. Et de l'autre côté un phénix, pour montrer qu'elle fleurira comme un phénix, selon l'interprétation de Tertullien, qui traduit le grec des Septante : Ut phœnix florebit.
C'est une erreur, qui vient de ce que le mot grec signifie phénix et palmier; le mot hébreu ne signifie que palmier, et tous les traducteurs l'ont ainsi reconnu ; mais les Jésuites ont vu là l'oiseau nommé phénix ; ils s'appuient sur l'autorité d'Ulysse Aldroûandus, qui affirme, dans son traité des oiseaux, qu'il y a plusieurs espèces de phénix; ils citent cet auteur en marge et appliquent à la Compagnie cette devise : Avisjam non unira, pour faire comprendre que leur Compagnie était une Société de nom* breux phénix.
Il y a deux petits anges au bas du frontispice : l'on tient un miroir avec ces mots : Sans tache : Sine labe; ce qui se peut dire aussi de l'Église, qui est appelée sans tache et sans ride; et l'autre, qui porte ces mots écrits : Sine are. La première dense signifie chasteté, et la seconde pauvreté.
Après le frontispice vient un tableau abrégé de l'ouvrage, suivi d'une gravure qui représente un petit Jésus forgeant sur une enclume un anneau, qu'il donne, en signe de son mariage* à la Compagnie qu'il épouse; cet anneau est comme un gage de l'éternelle durée de la Corn-
pagnie : Anmdum œternilatis in perennis fœdera connubii daturus.
Les Jésuites flamands représentent, dans leur premier livre, la Compagnie comme une nouvelle fondation de l'Église. Saint Pierre et saint Ignace ont été à Rome; saint Paul et saint Xavier parmi les nations.
Douze apôtres , dix Jésuites. Soixante-douze disciples» soixante-dix Jésuites k l'époque de la première bulle de Paul III. (Lifo. II, cap. 2.)
« Comme la vertu du Saint-Esprit, disent-ils, fut répandue sur l'assemblée des apôtres, elle se répandit de même sur saint Ignace nouvellement réconcilié avec Dieu par sa conversion, avec un aussi grand tremblement de terre et un pareil bruit. » (Lib. V, cap. 5.)
« Il m'est donc permis, si je ne me trompe, il m'est permis d'attribuer sans arrogance à la Compagnie de Jésus cet oracle que le prophète-roi a publié de Sion, c'est-à-dire de l'Eglise de Jésus-Christ : Cité de Dieu, on a dit des choses glorieuses de toi, puisque le Très-Saint t'a fondée et t'a rendue immobile contre les adversités. » (Ibid.)
« On ne peut pas non plus douter que la Compagnie ne soit toute semblable à l'Eglise, si on considère l'avantage qu'elle remporte de ses persécutions ; et qu'on ne puisse dire d'elle ce queeaint Hilaire a dit de l'Eglise : qu'il lui est propre de vaincre quand elle a plus d'ennemis qui la combattent; de faire mieux entendre son innocence quand on l'accuse avec plus de malignité, et de demeurer la maîtresse quand tout le monde l'abandonne. » (Lib. Y9 cap. 1.)
« Saint Jérôme dit de l'Eglise qu'elle s'est accrue par les persécutions et qu'elle a été couronnée par le martyre. Nous pouvons dire la môme chose de la Compagnie, et
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lui appliquer ce vers d'Horace : Quel lieu de la terre n'a point été arrosé de notre sang ? Quje caret or a cruore nottro?» (Lib. V, cap. 4.)
« En considérant les grands biens et faveurs que les rois et les papes ont faits à notre Compagnie, nous pouvons croire que cette prophétie d'Isaïe, que nous voyons avec joie avoir été accomplie en l'Eglise chrétienne, appartient en quelque sens à la Compagnie de Jésus : « Les rois » seront vos nourriciers, et les reines vos nourrices. Vous » sucerez le lait des nations et serez allaitée de la ma- » melle des rois. Le Seigneur vous sera une lumière éter- » nelle, et votre Dieu sera votre gloire. Les jours de mon • peuple seront comme les jours de l'arbre, et les œuvres » de leurs mains subsisteront durant plusieurs siècles. » a Qu'il me soit ici permis de croire que, dans celte prophétie, Isaïe ne portait pas seulement sa pensée sur le peuple de Dieu et l'Eglise, mais qu'il a aussi jeté les yeux sur saint Ignace et la famille d'Ignace; sur les frères delà Compagnie, et leurs excellentes œuvres.. • (Lib. V, orat. 1.)
« Jésus est aux Jésuites comme il est à l'Eglise ; il combat pour eux comme pour les chrétiens. » (Lib. I, cap 4.) Pour preuve de cette vérité , les Jésuites citent ces paroles de saint Jérôme sur le psaume lxxyi : « Rendons grâces à » Jésus, notre chef; car c'est lui qui est notre chef, et qui » combat pour nous, et qui fait que nous demeurons vie- » torieux. »
« Je m'efforcerai de faire voir, ajoute l'écrivain, que Jésus a montré à l'univers combien son nom est admirable, par la fondation et la propagation de la Compagnie, comme par un illustre monument qu'il aurait élevé pour sa gloire.
«Comme Jésus-Christ dit à ses disciples qu'ils seraient
haïs de tous les hommes à cause de son nom, qui est le nom des chrétiens, toute la terre étant païennes idolâtre, les Jésuites prétendent aussi être haïs et persécutés seulement à cause du nom de Jésuites qu'ils portent, quoique toute F Europe soit chrétienne et adore Jésus-Christ. Et comme Jésus-Christ est dans le vaisseau de l'Eglise, ils prétendent aussi qu'il est dans le vaisseau de leur Compagnie, qui serait un abrégé de toute l'Eglise dans l'Eglise même. (Lib. IV, cap. 1.)
« Nos pères, disent-ils, ont eu recours à Dieu dans les tempêtes, étant saisis de la même crainte que les apôtres, lorsqu'ils eurent recours à Jésus-Christ , qui dormait dans la nacelle ; mais Jésus était aussi dans la nacelle de la Compagnie. De sorte qu'ainsi que c'était la sûreté du nautonier de tenir dans son vaisseau César et sa fortune, de même le nom de Jésus que nous portons est notre assurance, quoiqu'il soit aussi la cause de nos périls. Il commandera aux vents et à la mer, et il se fera un grand calme. •
Les Jésuites flamands affectent, dans leur ouvrage, d'identifier, pour ainsi dire, leur Compagnie avec Jésus- Christ. Leur gros volume n'est lait que pour établir une comparaison entre eux et Jésus-Christ. Cette comparaison porte sur cinq points, qui forment le sujet des cinq livres de leur ouvrage. Ils en ont fait eux-mêmes cet abrégé :
« I. Jésus-Christ s'est anéanti lui-même : Ignace, homme d'une illustre race, s'est réduit à mendier son pain ; de là est venue cette petite Compagnie.
» IL Jésus-Christ s'avançait en sagesse, en âge et en grâce devant Dieu et devant tes hommes : C'est l'image de la Compagnie, croissant aussi avec les siècles en science e\ en vertus.
» III. Jésus commença à agir et à enseigner : C'est i. A 38
l'image de la Compagnie agissante. En quoi approchestu plus près de Jésus-Christ^ 6 glorieuse Compagnie^ qui produis de si grands ouvrages !
» IV. Jésus a souffert une mort honteuse : C'est l'image de la Compagnie persécutée I
» V. Jésus par sa passion est parvenu dans sa gloire : C'est ri mage de la Compagnie honorée. »
Quand les Jésuites comparent leurs héros aux Alexandre, aux Hercule, aux Pompée, aux César, quelque ridicule que soit ce style de collège, on le peut supporter. Ce n'est pas une chose rare parmi les hommes, et même parmi les écrivains, de manquer de jugement et de sens commun ; mais, puisqu'ils affectent partout de comparer leur Compagnie à l'Eglise, et eux-mêmes aux apôtres et à Jésus-Christ, qu'ils regardent comme un d'entre eux, il semble qu'il est bon de remarquer combien est grand l'orgueil qui les fait parler d'une si étrange manière.
Cet orgueil les a même portés à dire que Jésus-Christ était le fondateur de leur Société.
« Elle est, disent-ils , la Compagnie de Jésus même, la Société du Fils de Dieu, et l'Ordre dont il est le véritable auteur, et lequel aussi porte son nom : Jésus-Christ en est le premier fondateur; la Vierge le second, et saint Ignace seulement le troisième. (Lib.I, cap. 6.)
« Saint Ignace était si humble qu'il ne se crut pas digne de donner le nom d'Ignatiens à ses compagnons, comme ont fait les fondateurs des autres Ordres. En quoi il semble avoir voulu imiter les apôtres, dont saint Augustin loue l'humilité, de ce qu'ils n'avaient pas donné le nom de Pauliens ni de Picrriens aux premiers fidèles, mais de chrétiens. Toutefois, si nous voulons juger sainement des choses, nous pourrons dire que la Société a pris le nom de son auteur. Car Ignace attribuant tout à Dieu dans la
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fondation de sa Compagnie, et rien à lui, et prononçant que Jésus-Christ en était le vrai et le premier auteur, il fit avec grande adresse que, selon qu'il est ordinaire parmi les philosophes, dans la religion chrétienne et dans les Ordres religieux, la Compagnie portât le nom de son auteur, sans qu'on entendit parler de celui d'Ignace, qu'il désirait être caché.
Saint Thomas, dans sa Somme, demande pourquoi les chrétiens ont pris leur nom de Christ \ et non pas de Jésus y et qu'ils sont appelés chrétiens et non pas jésuites? Il répond que c'est parce qu'ils ont part à l'onction sainte, désignée par le nom de Christ, onction qu'ils reçoivent dans les sacrements ; et qu'ainsi ils peuvent être appelés Christs et oints de Dieu : au lieu qu'ils n'ont point de part à la signification du saint nom de Jésus, lequel signifie Sauteur, eux étant sauvés, et lui seul étant Sauveur. Ce qui fait que ce nom n'est pas le surnom, mais le vrai nom de Jésus-Christ, lequel lui fut donné de Dieu par l'entremise de FaBge, parce qu'il devait sauver son peuple en le délivrant des péchés qui le retenaient captif : c'est ce qui fait que tout genou doit fléchir devant ce nom ado* rable dans le ciel, sur la terre et dans les enfers.
Nous avons vu la Sorbonne, Eustache Du Bellay et Sixte-Quint condamner, d'après saint Thomas, le nom de Jésuites. Mais ceux-ci n'en disent pas moins qu'il leur est venu du ciel. Ils oublient seulement de donner la preuve de cette révélation. (Lib. I, orat. 41.)
Les auteurs de X Imago primi sœculi n'ont pas moins d'admiration pour les membres de la Compagnie que pour la Compagnie elle-même considérée d'une manière générale. Voici quelques-unes des louanges qu'ils ont la modestie de se donner à eux et à leurs confrères :
« La Compagnie est lé chariot de feu d'Israël qui fai-
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sait autrefois pleurer Elysée de ce qu'il avait été enlevé, et que maintenant le monde se réjouit de voir ramené du ciel dans les nécessités de 1 Eglise ; dans ce chariot, si vous cherchez des armées et des soldats qui multiplient tous les jours leurs triomphes par de nouvelles victoires, vous trouverez (ce que je supplie être reçu en bonne part) une troupe choisie d'anges, qui montrent sous les formes des animaux ce que le souverain chef désire dans cette milice. (Lib. III, orat. 1.)
» Comme les anges, éclairés des splendeurs divines, illuminent et perfectionnent, ainsi les compagnons de Jésus, imitateurs de la pureté des anges et tout attachés è leur origine, c'est-à-dire à Dieu, y puisent des mouvements si ardents et si prompts de la vertu, et des rayons si clairs et si lumineux, qu'ils perdent l'impureté des voluptés dans cette fournaise du suprême et très chaste amour qui les consume ; qu'ils sont éclairés et perfectionnés jusqu'à ce qu'ils le soient assez pour communiquer aux autres leur lumière mêlée d'ardeur, n'étant pas moins illustres par la splendeur de leur vertu, que divinement enflammés du feu de la charité.
» Ce sont des anges, semblables à saint Michel dans leurs combats contre les hérétiques ; semblables à saint Gabriel dans la conversion des infidèles; semblables à saint Raphaël dans la consolation des âmes et la conversion des pécheurs, par les sermons et par les confessions. Ils se portent tous avec autant de promptitude et d'ardeur à confesser et à catéchiser les pauvres et les enfants, qu'à gouverner les consciences des grands et des princes, et ne sont pas moins célèbres tous par leur doctrine et par leur sagesse, que ceux qui gouvernent ces princes; de sorte qu'on peut dire de la Compagnie ce que dit Sénèque dans sa Lettre 33* : qu'il y a de l'inégalité où les choses émi-
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nentes sont remarquables; mais qu'on n'admire point un arbre quand tous les autres de la forêt sont également hauts. Certes, de quel côté que vous jetiez les yeux , vous ne trQuveriez rien qui ne pût être érainent par dessus les autres, s'il n'était parmi d'autres qui ont la même émioence. (Lib. III, orat. 1.)
» Admirerez-vous dans l'un de nos Pères le courage à entreprendre? Ils sont tous des hommes mâles, ou plutôt des lions généreux, qui ne sont étonnés d'aucuns périls et qui méprisent constamment toutes les mauvaises aventures L'effroi et la crainte ne peuvent rien contre
ces lions Vous verrez ces héros recevoir avec une force
d'esprit inébranlable, pour la cause de Dieu et de la religion, toutes les tempêtes et les orages du ciel, parmi les
feux et les éclairs À l'exemple des apôtres, dont ils
s'efforcent d'imiter et de représenter la vie et les travaux, ils partagent entre eux toute la terre et distribuent ensemble les victoires et les dépouilles. L'esprit du Seigneur anime ces nouveaux Sa m son s... Ce sont des esprits d'aigles, fondant avec une merveilleuse vitesse, comme ces oiseaux, sur la proie la plus éloignée* (Lib. III.)
» Tous ceux de notre Compagnie semblent naître le casque en tête, comme on le dit de certains enfants, parce qu'il faut qu'ils s'exposent à la pointe des épées, aux coups de la fortune et à toutes les injures de leurs ennemis. Quels hommes choisis, ô Dieu immortel I Quels foudres de guerre ! Quelle fleur de chevalerie ! Quels appuis I Quels génies tu tel a ires et protecteurs de l'Eglise I J'ose dire que chacun d'eux est capable des plus grandes choses, et vaut lui seul une armée; et je ne ments point; car, malgré la rage de l'ennemi, par la faveur du ciel et avec les applaudissements de tous les gens de bien, un seul de cette Compagnie est quelquefois victorieux de tant
d'ennemis, que vous jureriez qu'une grande armée n'en pourrait pas aisément autant vaincre qu'il en surmonte lui seul. Jugez par là de ce que peut toute la Compagnie en joignant toutes ses forces ensemble I Cette Compagnie, dirai-je d'hommes ou d'anges, quelles ruines, quels carnages d'erreurs et de vices ne procurera-t-elle point? Quel secours ne prêtera-t-elle point à l'Eglise attaquée et combattue? Mais, que dis-je, prêtera ? Disons plutôt quelle a prêté, selon que l'on peut croire avoir été prédit par l'oracle du prophète-roi au Psaume lxvii ; en effet, les interprètes hébraïsants, Arias Montanus, Pagninus et Génebrard, au lieu de vos animaux, traduisent : Votre Compagnie, votre congrégation, vos élus, votre troupeau, habiteront dans la terre; et traduisent ainsi l'oracle; Vous avez préparé l'armée de vos troupes d'anges, afin qu'elle fit du bien aux pauvres de Dieu. Je prends ce passage comme si le prophète inspiré de Dieu avait vu de près la Compagnie de Jésus dans ses visions.
» Le premier et le plus grand miracle de la Compagnie est la Compagnie même. Il n'y a point de plus grand miracle que le monde : on peut dire la même chose de la Compagnie de Jésus, qui est comme un petit monde. Ce grands corps de la Compagnie tourne et roule par la volonté d'un seul homme. Il est aisé à remuer, mais difficile à troubler. Tant d'hommes florissants en âge, excellents en esprit et éminents par la force de leur génie, sont conduits et gouvernés depuis tant de temps dans lt carrière de la vertu et de la doctrine, pour le service et le bien des autres, sans que leur course soit jamais interrompue. Celui qui, voyant cela, et le considérant, ne juge pas que c'est le premier et le plus grand miracle, qu'il n attende point d'autre miracle de la Compagnie. Pour moi, j'estime que, comme il n'y a point dans le monde de plus
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grand ni d'autre miracle que le monde même, ainsi, qu'il ne se trouve point de plus grand ni d'autre miracle dans la Compagnie, que la Compagnie même. (Lib. V, cap. 5.)
» La Société est le Balional du jugement que les Grecs ont nommé Xtyov, c'est-à-dire l'oracle. Quand je considère la forme carrée qu'il avait, j'y découvre la Société marquée comme en figure, parce qu'elle est répandue dans toutes les quatre parties du monde. Et quand je considère ses trois rangs de quatre pierres précieuses ', je me représente les divers ouvrages de plusieurs de cette Compagnie, qui, bien que surpassant la nature, sont néanmoins confirmés par la doctrine de la vérité. Et lorsque je remarque que cet ornement était porté sur la poitrine du grandprêtre des Juifs, il me semble voir cette petite Compagnie qui est attachée comme sur la poitrine d'un plus saint Pontife. L'Église sans doute ne trouvera pas mauvais que je parle ainsi, puisqu'elle aime la Compagnie non-seulement plus qu'elle ne doit, mais même plus que la Compagnie ne mérite. Les autres Ordres religieux n'en seront pas étonnés, puisqu'il est constant quïls ont toujours été, et sont encore aujourd'hui dans l'Eglise ce qu'étaient dans l'arche d'alliance les tables, la manne et la verge, ces trois oracles de l'ancienne religion , ces trois instruments de tant de prodiges. (Lib. V, cap. 5.)
• Un évoque, en 1602, témoigna publiquement qu'il se glorifiait plus du titre de confrère de nos congrégations, que de celui d'évêque ; et qu'il estimait plus cet ornement que sa crosse et sa mitre sacrée. (Lib. III, cap. 7.)
» Il n'y a pas longtemps qu'un évêque du royaume de Naples, qui pendant sa vie avait plus aimé sa mitre que
1 Les bons Pères se trompent, ils devaient dire, selon le texte de l'Écriture, les quatre rangs de trois pierres précieuses.
la Compagnie, dit en mourant : « 0 sainte Société, que je
• n'ai pas assez connue jusqu'à présent, et que je n'avais » pas mérité de connaître, tu surpasses les crosses pasto-
• raies, les mitres, la pourpre des cardinaux, les sceptres, » les empires et les couronnes. » (Lib. V, cap. 10.)
C'est là une belle leçon pour les évêques, archevêques et cardinaux, s'ils aiment plus leurs églises- et leurs dignités que la Compagnie des Jésuites, c'est-à-dire s'ils sont plus évêques, archevêques et cardinaux que Jésuites. Quand ils iront devant Dieu, Jésus-Christ ne leur demandera pas s'ils ont aimé leurs brebis, s'ils les ont soigneusement nourries et conduites, et s'ils ont travaillé pour le bien de l'Eglise; mais s'ils ont aimé les Jésuites ses compagnons, s'ils ont soutenu les intérêts et favorisé les entreprises de cette petite Compagnie de ses petits et de ses chers Benjamins, comme disent les bons Pères.
Il faudrait copier en entier le livre des Jésuites flamands pour reproduire toutes les louanges qu'ils se donnent. Nous n'ajouterons que quelques courts extraits :
« C'est un des privilèges de ceux de la Compagnie de Jésus, que Jésus vient au devant de chacun d'eux pour le recevoir en paradis. Heureuse l'âme qui, sortant de la prison du corps mortel, est assurée de s'aller jeter dans le sein immortel et dans le bienheureux Esprit de Notre- Seigneur Jésus I Cette proposition, que je viens d'avancer si librement, comme si c'était un oracle, n'est pas de moi, mais tient de l'oracle. Nous avons appris, delà relation du Père Crisoël Jésuite, de l'année 1616, que dans une vision de sainte Thérèse, une Ame bienheureuse, allant dans le ciel avec d'autres , dit à cette sainte : « Un frère de la » Compagnie de Jésus est notre conducteur; nous nous » réjouissons d'avoir un tel chef, à la vertu et aux prières
• duquel nous sommes redevables de ce que nous som-
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» mes aujourd'hui délivrées du Purgatoire. Ne vous éton- » nez point de ce que le Tout-Puissant vient au devant de » nous, il n'y a rien de nouveau en cela ; les frèjres de la » Compagnie de Jésus ont ce privilège, que lorsqu'un » d'eux est mort, Jésus vient au devant de lui pour le » recevoir. » (Lib. V, cap. 8.)
Ces faveurs sont précieuses, mais en voici de plus grandes. « François Borgia, ayant le visage tout baigné de larmes de joie, dit à son compagnon nommé Marc : « Sachez, mon frère Marc (ce sont les propres paroles de » Borgia transcrites fidèlement) , que Dieu aime extrême* » ment la Compagnie, et qu'il lui a accordé le privilège » qu'il accorda autrefois à l'Ordre de saint Benoit, savoir » que pendant les trois cents premières années aucun de » ceux qui persévérera dans la Compagnie jusques à la fin » ne sera damné. »
« Un saint religieux d'un autre t)rdre, étant près de mourir, envoya quérir le Père Matrès, Jésuite, confesseur du vice-roi de Barcelone, pour lui dire ce qui suit : « 0 mon Père, que vous êtes heureux d'être d'un Ordre- » dans lequel quiconque meurt jouit de la félicité éter- » nelle I Dieu vient de me montrer cela, et m'a ordonné » de le déclarer publiquement devant tout le monde. » Et ce Jésuite, tout confus d'admiration et de modestie, lui ayant demandé si ceux de son Ordre ne seraient pas aussi tous sauvés, le mourant lui répondit avec gémissement, que plusieurs le seraient, mais non pas tous ; tandis que tous ceux de la Compagnie de Jésus, tant en générai qu'en particulier, sans en excepter aucun, qui persévéreraient dans l'Ordre jusques à la mort, seraient tous sauvés. Jlbid.)
» Combien grande, combien divine a été la sagesse de saint Ignace, qui a tellement armé la Compagnie contre