mSTOTRE
Jean III, roi de Portugal, fut le premier qui en favorisa l'établissement dans ses États. Nous avons vu qu'Ignace lui avait envoyé François Xavier et Simon Rodrigucz pour évangéliser les Indes que ce roi avait en partie subjuguées. Xavier remplit cette mission. Quant à Rodriguez, il resta en Portugal, où il travailla avec activité au progrès de la Compagnie. Selon l'opinion commune, Rodriguez était fils d'un cordonnier du bourg de Bouzella, dans la province de Beira. Il avait peu d'instruction, mais beaucoup de souplesse dans le caractère. Il sembla insensible aux honneurs qui lui furent fendus à son arrivée à Lisbonne, et, conformément à une règle qui fut toujours invariablement suivie par les Jésuites chargés de fonder de nouveaux établissements, il mendia son pain , logea à l'hôpital, visita les prisonniers, catéchisa le peuple et exerça toutes les œuvres de miséricorde. Un an après son arrivée en Portugal, Rodriguez fonda à Coïmbre le premier collège qu'ait eu la Compagnie. Ignace, informé de ce succès, fit partir immédiatement pour le Portugal plusieurs de ses disciples qu'il avait auprès de lui à Rome, ou qu'il faisait étudier en l'Université de Paris. Les uns et les autres partirent à pied, mendiant leur pain le long de la route, et arrivèrent à Lisbonne dans le courant de l'année 1541. Peu de temps après, Rodriguez fonda un collège à Porto. En moins de six arts, les Jésuites furent répandus dans presque tout le royaume, et ils gagnèrent
Recueil chronologique et analytique sur les Jésuites de Portugal, par da Sylva ;
Histoire manuscrite de V abbaye de Sainte-Geneviève ;
Chronique de la Compagnie de Jésus, par le Jésuite Telles;
Histoire de la Compagnie de Jésus, par le Jésuite Orlandini, liv. Il et suiv.;
Vies de saint Ignace et de Laynès, par le JÔ9uite Ribadeneira ;
Imago primisœculi,etc, ouvrage publié par les Jésuites belges.
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une foule d'affiliés par des moyens assez extraordinaires. Ainsi, Emmanuel Godinko se déguisa en étudiant, par ordre de Rodriguez, afin de gagner plus facilement les jeunes gens qui faisaient leurs études dans l'Université. Alphonse Barreto se travestit en porte-faix, « vâtu comme les gens de cette sorte, dit le jésuite Telles, et vivant parmi eux, afin que, ne le connaissant point pou* étranger, ils reçussent ses conseils comme des conseils d'ami. » Rodriguez, pour plaire au roi Jean, lui conduisit des novices travestis. Ce prince « fut édifié de les voir en pourpoints et en manteaux courts, portant un roseau pour bourdon et une besace sur l'épaule ; mais frère Dom Rodrigo de Ménezes ayant paru dans cet équipage devant le roi et la reine, fit fondre en larmes sa sœur, qui était une des clames de la cour. » A ces travestissements, les Jésuites joignaient des pénitences et des processions publiques pour flatter les goûts superstitieux du peuple et s'attirer son estime. Le Jésuite Orlandini fait connaître quelquesunes de ces pénitences. Ainsi, Rodriguez faisait promener dans les rues des novices avec de vieilles lanternes et des têtes de mort; ils avaient Tordre de jeter des cris lugubres comme ceux-ci : « L'enfer, l'enfer, pour ceux qui sont en péché mortel : Terre, Terre, viens entendre la parole du salut. » Le peuple s'attroupait pour jouir de ce spectacle ; les enfants poursuivaient les novices et les insultaient; les gens raisonnables les prenaient pour des fous ; mais eux s'estimaient très sages et, par ces moyens, croyaient préparer les esprits à entendre avec fruit les prédications de Strada, le grand orateur de l'Ordre. Ce prédicateur eut des succès à la cour de Portugal, et la Compagnie fut bientôt influente dans ce pays. De nombreux novices y entrèrent; Rodriguez eut soin d'y attirer des jeunes gens appartenant aux familles nobles, comme Melchior Nunez i. 5
V aretlo, Gonçalo di Silveira, Rodrigo de Ménezes, Jean Tellode Ménezes, Louis GonzalvesdeCamara, Léon Henriqdez, et même un prince de Bragance.
Cependant un grand nombre d'hommes éclairés et vertueux ne partagèrent pas l'enthousiasme de la cour. Les bourgeois de Lisbonne, des nobles et les membres de l'Université de Coïmbre adressèrent au roi de fortes remontrances sur les entreprises des Jésuites. Il se forma contre ces religieux un parti puissant qui, par mépris, les appelait franchinotes. La ville de Porto adopta une délibération en vertu de laquelle ceux qui enverraient leurs enfants au collège des Jésuites perdraient leurs droits de citoyens. La ville d'Évora adressa ses plaintes au roi par l'organe de son archevêque , le cardinal Infant. Cet archevêque était frère du roi et Grand-Inquisiteur. Malgré les démarches d'un tel personnage, Simon Rodriguez conserva son influence à la cour, où il obtint le titre de précepteur du prince Jean, fils du roi.
Ignace avait eu soin, dès Tannée 1543, de faire modifier par Paul III la première bulle, d'après laquelle la Compagnie ne pouvait avoir que soixante membres. Rodriguez ne fut donc plus arrêté dans son zèle pour l'extension de son Ordre, qui fit en Portugal les plus étonnants progrès. Jean III le combla de biens, et laissa prendre à Rodriguez un tel ascendant sur son esprit, qu'il bannit à perpétuité ceux que ce Jésuite dénonça comme les adversaires de la Compagnie, et qu'il donna des Jésuites pour confesseurs à la reine et À tous les princes de sa famille. Les seigneurs de la cour, pour plaire au roi, affectèrent le plus profond respect pour les Pères ; le cardinal Infant lui-même leur bâtit un collège dans sa ville archiépiscopale d'Évora, et choisit parmi eux son confesseur.
Vers le même temps, Laynès établissait la Compagnie
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à Venise. Il s'y était rendu en simple missionnaire, logeant à l'hôpital, vivant d'aumônes, préchant et confessant avec un grand zèle. Il gagna pendant ce temps-là un noble vénitien nommé André Lippomani, qui lui oéda un riche prieuré qu'il avait à Padoue, afin d'y établir un collège. Padoue avait une célèbre Université. Comme Rodrigue* en Portugal a tait fondé son premier collège à Coïmbre, qui possédait la plus célèbre Université du pays, Laynès entreprit d'opposer son Ordre à celle de Padoue, qui faisait la gloire de l'Italie. Paul III applaudit à la résignation qu'avait faite Lippomani de son prieuré en faveur des Jésuites, mais le Sénat de Venise y fit opposition. Laynès rencontra tant d'obstacles qu'il écrivit à Ignace qu'il fallait désespérer de la fondation, s'il n'avait recours aux moyens surnaturels qui étaient à sa disposition. Si nou9 en croyons le Jésuite Ribadeneira, Ignace ayant dit la messe pour le succès de l'œuvre, toutes les difficultés s'aplanirent d'elles-mêmes, et la fondation fut adoptée par le Sénat, sans même que les amis de la Compagnie aient eu à s'en occuper.
Le collège de Padoue étant ainsi fondé et doté, Jean Polanque et André Frusis y furent envoyés de Rome par Ignace. Les cours s'ouvrirent avec fracas; on les annonça au son de la cloche, comme ceui de l'Université; on les mit aux mêmes heures.
André Lippomani donna encore aux Jésuites une maison et une église à Venise. D'autres bienfaiteurs les établirent en diverses tilles d'Italie. Louis Mendoze leur donna à Tivoli une maison magnifique, des jardins et une chapelle. A Modène et à Pérouse, on leur bâtit des collèges j Paul Doria, gagné à la Compagnie par Laynès, en fonda un à Gènes et le cardinal Carpi un autte à Lorette Messine, Païenne, Naples, Turin, Mantoue, Florence,
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Ferrare, Bologne, Parme, Sienne, Avignon qui alors dépendait des États du pape, toutes ces villes eurent en peu de temps des maisons de Jésuites .
Leur établissement en Espagne n'offrit pas plus de difficultés. En 1 543, Jean III, ce roi de Portugal qui leur était si dévoué, fit accompagner Marie de Portugal, sa fille, par les Pères Lefèvre et Araoz, lorsqu'elle alla en Espagne épouser Philippe d'Autriche, fils de Charles-Quint. Les deux Jésuites n'eurent pas de peine à faire de la jeune princesse une protectrice de la Compagnie. Le nom de Loyola n'était point suspect aux Espagnols ; Araoz était aussi très connu d'eux et jouissait d'un certain crédit. Il était en outre doué d'un zèle qui lui faisait affronter sans crainte toutes les difficultés. Alors François de Borgia, qui fut depuis Général des Jésuites, était vice-roi de Catalogne. Araoz le gagna à l'Ordre, qu'il protégea depuis de tout son pouvoir. Avec de tels protecteurs, les Jésuites eurent bientôt couvert l'Espagne de leurs établissements. Le premier fut un collège à Alcala pour faire concurrence à la célèbre Université de cette ville. Gandie, dont François de Borgia était duc, Malaga, Placentia, Compostelle, Oviédo, Léon, Grenade, Medina-del-Carapo, Cordoue, Séville, Burgos, Avéla, Cuença, Simancas, Barcelone, Murcie, Monte-Regio, Origuelle, Monteil, Ognate, eurent, dans l'espace de quelques années, des collèges de Jésuites fort bien dotés et jouissant de biens-fonds considérables,
Araoz fonda même un collège magnifique à Salamanque, comme pour porter un défi à l'Université de cette ville, qui passait pour la plus savante et la plus florissante d'Espagne. Le cardinal Francisque Mendoze fournit l'argent pour bAtir le nouveau collège; un Jésuite architecte, Michel de Torrer, en fit le plan et fut envoyé de Rome pour en diriger la construction. Le collège bâti, il en devint
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recteur. Fiers d'un si beau succès, les Jésuites se mirent à prêcher et à confesser sans la permission des évéques, particulièrement à Alcala, dans le diocèse de Tolède. Afinde s'attirer des pénitents, ils se montrèrent d'une douceur qui pouvait passer pour du relâchement Le premier cri d'alarme contre les nouveaux directeurs partit de Salamanque. L'archevêque de Tolède fut averti en même temps que les Jésuites confessaient et prêchaient sans sou autorisation. Il ne crut pas devoir tenir compte des privilèges que le pape leur avait accordés ; il lança contre eux une sentence d'interdit, menaça d'excommunication ceux qui se confesseraient à eux, et défendit à tous ecclésiastiques de son diocèse de leur laisser exercer le ministère ou dire la messe. Ignace, instruit de ces faits, s'en montra plutôt joyeux qu'ému, selon son historien Ribadeneira ; il vit dans les contradictions un germe de succès, ce qui ne l'empêcha pas d'écrire à tous les protecteurs de la Compagnie qui pouvaient, par leur crédit, apaiser la tempête. Il arriva à son but. L'archevêque de Tolède étant mort sur ces entrefaites, les protecteurs des Jésuites leur firent obtenir à Tolède même une maison que ce prélat avait fait bâtir pour son clergé. « 0 événement digne d'admiration I » s'écrie le même biographe jésuite ; un primat des Espa- » gnes fait tous ses efforts pour nous bannir de sa juridio » tion ; et sans y penser, il nous bâtit un superbe palais » dans la métropole de son diocèse 1 »
A Saragossc, ils rencontrèrent plus d'opposition que dans le diocèse de Tolède, et ils en triomphèrent d'une manière plus éclatante encore. Ils y avaient été appelés par don Juan Gonzalès , protecteur du royaume d'Arragon et par l'évêque d'Huesca. Grâce à l'intervention de si puissants personnages, et forts de leurs privilèges pontificaux, ils crurent pouvoir ne tenir compte ni de l'autorité
locale, ni des privilèges des autres religieux. Ils jetèrent en conséquence les fondements d'une chapelle sans en donner avis à qui que ce fût, et dans un rayon qui était sous la juridiction des Augustins. Ces religieux leur firent signifier Tordre de cesser les travaux ; ce fut une raison pour les Jésuites de les activer. Bientôt la chapelle fut terminée et tout fut préparé pour l'inauguration. Le jour de la cérémonie arrivé, le grand-vicaire de l'archevêque défendit de passer outre. Ses ordres furent méconnus et la messe fut dite avec pompe dans le nouvel édifice. Le grandvicaire, irrité, défendit, sous peine d'excommunication, d'aller à la messe chez les Jésuites ; fit afficher son ordonnance à leur porte et l'envoya aux curés pour être publiée au prône dans toutes les églises. Cette mesure ne lui parut pas encore assez rigoureuse. Il excommunia les Jésuites» au son lugubre des cloches et avec les cérémonies qui se pratiquaient. en de telles occasions.
Le peuple en fut profondément ému. Chacun fuyait les Jésuites comme des damnés. On publia des gravures dans lesquelles, eux et Tévêque d'Huesca étaient représentés entre les griffes du diable, qui les jetait dans les flammes de l'enfer. Ils ne pouvaient plus faire un pas sans être chargés d'injures. On les tourmentait même dans leur maison ; on frappait à leurs portes et l'on brisait leurs fenêtres à coups de pierres. Le peuple le6 eût massacrés s'ils n'eussent pas pris la fuite. Ils se réfugièrent dans la petite ville de Pédroles, voisine de Saragosse, et donnèrent avis à leurs protecteurs de ce qui leur était arrivé. Ceux-ci menacèrent l'archevêque de l'indignation du Roi s'il ne cassait l'ordonnance de son grand-vicaire, et s'il ne levait l'excommunication qu'il avait lancée. L'archevêque, effrayé, fit tout ce qu'on voulut, et ménagea aux Jésuites une entrée triomphale pour les dédommager des
mauvais traitements qu'on leur avait fait éprouver. Le grand-vicaire, les sénateurs, les magistrats, les officiers royaux, la noblesse, accompagnés d'une grande foule de peuple, allèrent à leur rencontre. On les fit monter sur des mules superbement harnachées. Chacun d'eux était accompagné de deux gentilshommes. On les conduisit ainsi jusqu'à leur maison, où le vice-roi les attendait avec les Inquisiteurs. L'évêque d'Huesca y célébra pontificalement la messe en actions de grâces de leur retour.
Les Jésuites s'établissaient à la même époque dans les Pays-Bas espagnols. Es obtinrent d'abord une maison d'un riche habitant de Louvain ; mais ils quittèrent cette ville pour aller en Portugal seconder Rodriguez, et Lefèvre ne conserva en Belgique qu'un très petit nombre d'affiliés en attendant des circonstances plus favorables.
Le roi Philippe II, les ducs d'Albe et de Parme, le mardis de Spinola, Gomez de Figueroa, confident du roi Philippe, se déclarèrent bientôt après en leur faveur et leur procurèrent des collèges et des maisons à Tournai, à Anvers, à Bruges, à Liège, à Gand, à Bruxelles, à Mons, Lille, à Douai, à Haëstrich et dans plusieurs autres villes. Ces maisons ne prospérèrent pas tout d'abord, parce qu'elles ne pouvaient, d'après les lois, posséder de biens-fonds. Nous verrons plus tard comment cette difficulté fut levée.
On ne peut être étonné de ces succès rapides des Jésuites en Europe, lorsqu'on réfléchit sur la cause qui les a produits.
Au moment où cet Ordre parut, on ne pouvait se faire illusion sur la nécessité de la réforme dans l'Église. L'Allemagne, l'Angleterre, la France, la Hollande, la Suisse, tous les pays enfin qui n'étaient pas soumis aux tribunaux d'Inquisition, avaient applaudi avec plus ou moins d'enthousiasme aux hommes hardis qui avaient
1ère le drapeau de l'opposition. Le pape, les souverains, étaient aux abois devant ce mouvement qui prenait les dimensions d'une révolution radicale et universelle. Vans leurs conseils, Us cherchaient les moyens de conjurer l'orage qui les menaçait. Ils étaient bien décidés à avoir recours à l'épée ; mais ils semblaient comprendre que la force seule ne peut rien contre l'idée, et que la persécution, en faisant des martyrs, donnerait plus de force à la doctrine qu'on voulait anéantir.
De plus, le pape et les souverains catholiques ne savaient comment mettre la main à l'œuvre pour la réforme. Eux-mêmes et leurs amis, des aggrégations monastiques puissantes; le clergé bénéficier, la noblesse qui y était inféodée par les cadets, vivaient des abus. Cependant il fallait réformer, sous peine de s'exposer à perdre tous ses avantages. On le comprenait, mais on aurait voulu réformer sans donner satisfaction aux révoltés. On cherchait donc* des moyens-termes et des demi-mesures.
Ce fut dans ces circonstances que parut Ignace avec son Ordre de chevalerie spirituelle, dont le but était de courir le monde pour détruire l'ignorance dans le peuple, remplacer la doctrine des Universités par un enseignement plus chrétien, attaquer les vices du clergé séculier et des Ordres religieux, donner partout l'exemple d'une vie pauvre et évangélique. Paul III crut que c'était la Providence qui lui envoyait cette armée qui se mettait par un vœu sous ses ordres. Il communiqua sa pensée aux princes qui , comme lui, voulaient et craignaient la réforme. Il s'appliqua à donner aux premiers Jésuites des emplois importants et qui les mettaient en communication avec les réformateurs et les souverains. C'est ainsi que Salmeron et Pasquier-Brouët furent envoyés en Angleterre, avec le titre de légats ; que Le Jay, Lefèvre et BobadiUa par-
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coururent l'Allemagne avec des missions diplomatiques; £ue Laynès et Salmeron assistèrent au concile de Trente avec la qualité de théologiens du pape.
Dans les pays où, grâce à l'Inquisition, les réformateurs n'avaient que peu ou point d'adeptes, les princes accueillirent avec enthousiasme les Jésuites, comme une Compagnie providentielle, qui allait détruire les abus sans secousse, avec orthodoxie, et rendre ainsi la révolution impossible. Yoilà pourquoi en Portugal, en Italie, en Espagne, en Sicile et dans les Pays-Bas espagnols, les Jésuites eurent de si rapides succès. Ils n'avaient pour ainsi dire qu'à se présenter; des princes, de grands personnages leur donnaient des maisons et les dotaient. Comme ils attaquaient surtout les vices du clergé séculier et des autres Ordres religieux, ils répondaient à une antipathie secrète de la noblesse, qui ne voyait qu'avec envie les privilèges et les Jbiens des Moines et qui couvrait ce sentiment, dont l'égoïsme était le principe, sous les apparences du zèle pour la religion.
Les Jésuites eux-mêmes reconnaissent que ce fut par le moyen des princes et de la noblesse qu'ils obtinrent leurs premiers succès. Dans le Tableau du premier siècle de leur Compagnie, ils s'écrient avec enthousiasme : « Les » Empereurs et les Rois, poussés d une très louable ému-
• lation de nous honorer, se disputent à l'envi les uns aux
• autres l'avantage de contribuer le plus à notre gloire... » En considérant les grands biens et faveurs que les Rois
• elles Papes ont faits à notre Compagnie, nous pouvons » croire que cette prophétie dlsaïe appartient en quelque » sorte à la Compagnie de Jésus : Les Rois seront vos » nourriciers et les Reines vos nourrices ; vous sucerez
• le lait des nations et vous serez allaités à la mamelle » des Rois. »
Le Jésuite Orlandini ' loue Ignace d'avoir procuré le bien de sa Compagnie, au moyen du pape, des cardinaux et des princes, dont il savait gagner les faveurs.
C'est dans cette protection sans doute que consiste le miracle tant exalté par les Jésuites de la propagation de leur Ordre. Cette protection seule leur fit surmonter les nombreux obstacles qu'ils eurent à surmonter, même dans les contrées d'Inquisition, pour s'établir. Ils conviennent eux-mêmes, dans leurs ouvrages, qu'ils rencontrèrent partout de l'opposition de la part des Universités, du clergé séculier et des Ordres religieux. Mais ils prétendent en même temps que les Universités ne s'opposaient à leur établissement que pour couvrir leur ignorance , le clergé séculier pour justifier ses désordres et les Ordres religieux pour perpétuer leur relâchement. Es le disent sans déguisement dans leur Tableau du premier siècle de la Compagnie. Les Universités étaient-elles» assez déchues pour craindre la science de quelques nouveaux venus qui y avaient puisé ce qu'ils savaient, et qui n'y avaient jamais brillé? Le clergé et les Ordres religieux devaient-ils attacher une grande importance à des prêtres qui ne se distinguaient pas plus que bien d'autres par leurs vertus? Les assertions des Jésuites pourraient donc être trop absolues. Elles ne peuvent surtout atteindre quelques-uns de leurs adversaires qui, plus qu'eux, se faisaient remarquer par leur science et leurs vertus. Ils en rencontrèrent de cette sorte, dès leur début, et même dans les pays où ils obtinrent le plus de succès. Ainsi, en Espagne, le vertueux et savant dominicain Melchior Cano s'élew contre eux avec une énergie que personne depuis n'a surpassée.
Melchior Cano est surtout connu par des ouvrages qui
1 Orlandini, Hist. Societ., lib. 7.
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lui ont donné une des premières plaees parmi les théologiens catholiques. Il professait la théologie h l'Université de Salamanque, et avait principalement contribué à don* ner à cette école la réputation dont elle jouissait. Lorsqu'il vît paraître les Jésuites, il dit hautement que la fin du monde devait approcher, puisque les émissaires et les précurseurs de TAntéchist paraissaient au sein de l'Eglise. Non-seulement dans ses conversations, mais dans ses sermons et ses leçons publiques, il signalait les Jésuites comme les ennemis hypocrites de la religion , et il leur appliquait cette prophétie de l'apôtre saint Paul : « Saches
• que dans les derniers jours, il 7 aura des circonstances » pleines de péril. Il 7 aura des hommes s'aimant eux-
• mêmes, avares, glorieux, superbes, blasphémateurs,
• désobéissants à leurs parents, ingrats, impies ; sans af- » fection, toujours inquiets , accusateurs, incontinents, » cruels, sans bienveillance , traîtres, insolents , gonflés
• d'orgueil , plus amis des voluptés que de Dieu ; ayant » l'apparence de la piété, mais qui en ruineront l'esprit.
• Puis- les. Il en est parmi eux qui s'introduisent dans les » maisons, et qui traînent après eux dés femmelettes
• chargées de péchés, dominées par diverses passions ;
• qui apprennent toujours et ne parviennent jamais à » la science de la vérité. De même que Jannès et Mam-
• brès résistèrent à Moïse , de même ces hommes d'intel- » ligence corrompue, et pervertis dans la foi, résistent à
• la vérité. Mais leurs progrès auront leurs bornes. Leur » folie sera connue de tout le monde, comme le fut celle » des magiciens de Pharaon... Ces hommes , mauvais » et séducteurs , iront cependant jusqu'à ce qu'il 7 a de » pis, suivant l'erreur et 7 jetant les autres*. »
les interprétations de Melchior Cano nuisaient d'autant lll ad Th*notK.,c.llt
plus aux Jésuites, que les vertus du savant dominicain étaient fort connues. Non-seulement le peuple , mais des hommes distingués, en furent impressionnés. On redoutait les Jésuites à Salamanque ; on les montrait au doigt, et Ton commençait à se demander si Ton ne devait pas chasser de la ville des hommes aussi dangereux.
Ignace fut averti de ce qui se passait. Il chargea Turrien, qui avait été ami de Cano et qui s'était fait Jésuite, de montrer au célèbre professeur les bulles qui déposaient en faveur de la Compagnie. Le Général des Dominicains accorda même à Ignace et au Pape une lettre de recommandation pour les Jésuites. Turrien s'acquitta de la mission qui lui avait été confiée ; mais ses démarches n'eurent aucun succès. Cano lui répondit qu'il se croyait obligé, en conscience, d'avertir les peuples que l'Église cachait dans son sein ses plus cruels ennemis.
Melchior Cano fut nommé évéque des îles Canaries. On prétend que ce fut à la sollicitation des Jésuites qu'on lui assigna cet honorable exil. On voulait l'éloigner de Salamanque où, comme docteur, il était plus redoutable qu'aux Canaries, avec son caractère épiscopal. En changeant de position, Cano ne fit pas comme tant d'autres, il conserva ses opinions touchant les Jésuites, et il écrivait au père Régla , confesseur de Charles-Quint : « Plaise à » Dieu qu'il ne m'arme pas ce que la fable dit être arrivé » -à Cassandre, aux prédictions de laquelle on n'ajouta foi » qu'après la prise et l'incendie deTroyes. Si les religieux » de la Compagnie de Jésus continuent comme ils ont • commencé, Dieu veuille qu'il ne vienne pas un temps » où les rois voudront leur résister et ne trouveront aucun moyen de le faire. »
Melchior Cano ne fut pas le seul qui eût, touchant les Jésuites, ces tristes prévisions. Ils excitèrent partout une
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répulsion étonnante, et s'ils n'avaient pas été soutenus par les princes et les papes, pour les raisons que nous avons indiquées, jamais ils n'auraient pu s'établir dans l'Église.
En Irlande, en Ecosse et en Angleterre, Salmeron et Brouët n'eurent aucun succès , malgré le titre de légats que le pape leur avait donné. Sous le règne de Marie, In Compagnie fit de nouveaux efforts qui furent aussi iqutiles. Lefevre, Le Jay et Bobadilla, qui parcoururent l'Allemagne avec l'appui de Charles-Quint, des légats du pape et de plusieurs évoques, ne furent pas plus heureux que leurs confrères, envoyés en Angleterre. Us prêchèrent contre les vices du clergé, et argumentèrent contre les protestants ; mais le clergé n'en fut pas moins déréglé ; le protestantisme continua ses progrès, et la Compagnie de Jésus ne put fonder d'abord qu'un seul établissement, à Cologne, où se distingua Canisius, un des membres les plus savants de la Compagnie.
Ignace désirait cependant, avec beaucoup d'ardeur, de voir sa Compagnie établie en Allemagne. Il parvint, enfin, à décider Ferdinand , successeur de Charles-Quint, à la protéger. Ce prince leur accorda un collège à Vienne, puis deux antres à Inspruck et à Prague. Albert de Bavière leur en fit bâtir deux à Munich et à Ingolstad. Ignace envoya dans celte dernière ville Salmeron, Le Jay et Canisius pour y professer rÉcriture;Sainte et la théologie.' Les leçons des nouveaux docteurs ne purent contrebalancer celles des réformateurs dans l'esprit du peuple.
Une fois établis en Allemagne, les Jésuites s'y répandirent et fondèrent successivement des collèges dans les principales villes, comme à Mayence, Trêves, Gratz, Halle, Dellinghen ; et dans les provinces du nord de l'Allemagne, en Pologne, en Hongrie. Ce fut pour soutenir ces établissements que Ignace conçut la pensée de fonder, à
Rome, un collège germanique. Les papes applaudirent à ee projet. Le collège fut fondé ; mais les résultats n'en furent pas aussi grands qu'on l'espérait.
Les Jésuites essayèrent de s'introduire en Hollande, sous l'habit de marchands. On les découvrit, et ils furent obligés de disparaître devant les ordonnances rigoureuses qui furent faites contre eux et leurs fauteurs.
Ils ne furent guère plus heureux en France. Ignace, aussitôt après avoir obtenu la bulle d'approbation de sa Compagnie, avait envoyé quelques-uns de ses disciples à Paris, sous prétexte d'y faire leurs études dans l'Université. Ils étaient Espagnols. Les principaux étaient Oviédo, Eguia et Domenech. François Ier ayant alors ordonné à tous les sujets de Charles-Quint de quitter la France, la plupart des Jésuites se retirèrent en Flandre, et contribuèrent au progrès de leur Compagnie dans les Pays-Bas espagnols. La guerre apaisée entre François Ier et Charles-Quint, ils 'reparurent en France. Paul-Achille était à leur tète. Pasquier firouet fut envoyé à Paris pour les affermir. Ils furent congédiés de nouveeau en 1644, comme Espagnols. On affilia alors à la Compagnie deux Français, Viole et Pelletier, qui s'établirent avec onze confrères, au collège des Lombards. Sur ces entrefaites eurent lieu les premières séances du Concile de Trente, dont nous parlerons bientôt. Laynès et Salmeron y assistèrent comme théologiens du Saint-Siège. Ils s'insinuèrent dans l'esprit de Guillaume Duprat, évoque deClermont, fila naturel du fameux Duprat qui, après avoir été chancelier de France, cardinal et légat, voulut acheter la papauté. L'évéque Duprat se déclara protecteur de la Compagnie et lui fonda deux collèges dans son diocèse, à Billom et à Mauriac. Ces premiers établissements n'of&aient pas d'avenir aux Jésuites* Aussi parvinrent-ils à obtenir de leur protecteur
une maison située à Paris, rue Saint-Jacques. Ils s'y installèrent à petit bruit. Ils obtinrent depuis de leur protecteur un legs considérable par testament et achetèrent des maisons pour agrandir leur établissement1. Ignace, heureux de ces commencements, se hâta d'écrire à Yiole de faire ses vœux entre les mains de Guillaume Duprat. Celui-ci commit à sa place l'abbé de Sainte-Geneviève. On lit dans l'histoire manuscrite de cette abbaye que Viole regut cet ordre d'Ignace parce que, étant seul Français parmi les Jésuites de Paris* il n'y avait que lui qui pût accepter légalement la donation faite à la Compagnie par l'évêque de Clermont. Yiole prononça publiquement ses vœux dans l'église abbatiale de Sainte-Geneviève, entre les mains de l'abbé, qui officia pontificalement à la messe.
Duprat était riche. A ce titre, il était un excellent protecteur de la Compagnie ; mais son influence n'était pas assez grande à la cour de France pour obtenir à ses protégés l'existence politique qu'ils avaient en Portugal, en Espagne et en Italie. Ignace jeta les yeux sur la famille de Lorraine pour arriver à ce but, et il parvint à établir entre cette famille puissante et la Compagnie cette alliance dont nous verrons les fruits. La famille de Lorraine jouait alors en France le rôle le plus brillant. Le duc de Guise était un guerrier hardi et habile ; le cardinal Charles de Lorraine un diplomate rusé.» Tous deux étaient remplis d'ambition. Ils se regardaient comme les légitimes héritiers du trône de Charlemagne dont Hugues Capet aurait injustement frustré leur famille, qu'ils faisaient remonter jusqu'à la branche austrasienne des princes de la seconde race. En attendant des circonstances favorables pour faire valoir leurs prétentions avec succès, les princes de. la
1 C'est aujourd'hui le lycée Louis-le-Grand.
80 fiisTOiti
maison de Lorraine s'étaient rapprochés du trône. Ils exerçaient à la cour une influence et y nouèrent des intrigues dont les rois capétiens eussent été victimes si ces Lorrains n'avaient pas été arrêtés dans leurs complots par le génie astucieux des Médicis.
Ignace vit à Rome le cardinal Charles de Lorraine et gagna sa protection pour la Compagnie. De retour en France, le cardinal obtint de Henri II, en janvier 1550, des lettres patentes datées de Blois, dans lesquelles il agréait et approuvait les bulles que les Jésuites avaient obtenues, « et permettait auxdits frères qu'ils pussent cons- » truire, édifier et faire bâtir, des biens qui leur seraient » aumônes, maison et collège en la ville de Paris seule- » ment et non es autres villes, pour y vivre selon leur rè- » gle et statuts. » Henri II mandait en outre à ses cours de parlement de vérifier ses lettres patentes et « de faire et souffrir jouir lesdits frères de leurs dits privilèges. »
Les Jésuites s'empressèrent de porter ces lettres patentes au Parlement. Le procureur et les avocats généraux présentèrent des conclusions contraires ; le procureur général était Bruslart, que le savant Duboulay appelle le Cston de son siècle; les avocats généraux étaient Marillac et Séguier, connus dans la magistrature par leurs lumières. Ils donnèrent par écrit leurs conclusions raisonnées « pour » empêcher rentérinomenUet vérification ; au moins , en » tout événement supplier la cour faire remontrance au » roi à ce que l'autorisation desdites lettres ne passât. »
Dans ces conclusions, ils « trouvaient l'érection de cette » congrégation non-seulement non nécessaire, mais su- » perdue. » Ils remarquaient que dans les bulles il leur était permis (aux Jésuites) de tenir toutes les possessions sans aucun impôt. Puis ils ajoutaient : « Ils disent par leurs • lettres qu'ils veulent aller prêcher la foi de Jésus-Christ
» en Morée. Cela est très bon ; mais s'ils avaient la dévo- » tion de ce faire, ils ne devaient demander l'autorisation • de ce qu'ils faisaient. »
Avant que le Parlement eût statué sur ces conclusions, les Jésuites , par l'entremise sans doute du cardinal de Lorraine, s'en étaient procuré une copie, et ils obtinrent, par le même moyen, des lettres de jussion pour faire enregistrer les lettres-patentes.Cet enregistrement pouvait seul donner à ces lettres force de loi. Le Parlement, gardien des lois et chargé de les appliquer, ne reconnaissait dans ses jugements que celles qui étaient inscrites sur ses registres avec les formalités légales. Bruslart, Marillac et Séguier présentèrent au Parlement de nouvelles conclusions le 26 janvier 1552. Avant de les déposer par écrit, Séguier fit un discours qui impressionna vivement les magistrats. Les secondes conclusions rappellent d'abord les premières ; puis on s'y plaint que, contre tout droit, on ait communiqué aux parties un acte qui n'était destiné qu'au Parlement et sur lequel il avait seul à délibérer. Séguier persistait en outre dans son avis : que des remontrances devaient être faites au roi. Le Parlement ne prit aucune résolution ce jour-là. Le 8 février suivant, il rendit un arrêté en vertu duquel les lettres-patentes du Roi et les bulles du pape seraient communiquées à l'évéque de Paris et à la Faculté de théologie de la même ville, pour, « parties ouïes, être « ordonné ce que de raison. »
Les intrigues des Jésuites et le crédit dont ils jouissaient à la cour par l'entremise du cardinal de Lorraine, avaient tellement alarmé l'Université de Paris que, le 25 février, elle présenta requête au Roi pour que les bulles de Paul III ne fussent pas insérées dans les registres du Parlement et ne devinssent pas loi de l'État. Ces bulles attaquaient toutes les Universités, en accordant aux Jésuites
82 BlftTOIM
la droit de donner aussi bien qu'elles des grades dans leurs collèges. Les grades universitaires avaient alors une très haute importance. Ceux qui les avaient obtenus pouvaient seuls concourir pour certains bénéfices avec les nobles, que leurs quartiers de noblesse dispensaient de ta science et de la vertu. Tous ceux qui ne jouissaient pas d'un titre nobiliaire suffisant étaient obligés de subir toutes les épreuves scientifiques ou littéraires instituées dans les Universités, pour être reconnus aptes à occuper dans l'Église les charges de quelque importance. Les Jésuites pouvant conférer les grades dans leurs collèges, la porte de tous les bénéfices était ouverte à leurs créatures ; et comme leur enseignement ni leurs diplômes ne devaient être contrôlés, rien ne les eût empêché d'étendre la facilité jusqu'aux dernières limites, et de considérer le dé* vouement à leur Compagnie plutôt que la science comme une raison déterminante de conférer les grades à leurs élèves.
Telle est la vraie raison qui porta toutes les Universités, et en particulier celle de Paris, à s'opposer à la réception des bulles accordées aux Jésuites. Si nous en croyons les écrivains de la Compagnie, leurs Pères étaient tellement éminents en science, qu'à leur approche toutes les sociétés savantes se prenaient à trembler, et ia jalousie seule les aurait guidées dans leur opposition. Mais si nous examinons les œuvres de ces premiers Jésuites si emphatiquement loués1, nous n'y voyons rien qui ait pu vraiment faire ombrage aux savants. Des écrivains, qui ont exa- , miné les registres de l'ancienne Université, affirment i que plusieurs des premiers compagnons d'Ignace n'a-
On peut lire ces louanges exagérées dans la plupart des écrits des Jésuites, mais surtout dans Y Imago priini sœculi. dont nous donnerons plus tard l'analyse.
mi jésuites. S8
taient pu subir leurs examens avec succès, ni obtenir leurs grades1. Ce n'était donc point leur science qui pouvait faire craindre leur concurrence aux corps savants, mais leurs privilèges dont ils pouvaient si facilement abuser.
L'évêque de Paris et la Faculté de théologie ne se ptet- \ seront pas d'envoyer leur avis au Parlement. L'évêque de l Paris était messire Eustache Du Bellay. Il avait succédé è son oncle Jean, qui s'était retiré à Rome pour fuir las persécutions des princes de la maison de Lorraine, et qui y mourut cardinal-évéque d'Ostie. Les Du Bellay étaient, au xvie siècle, une des familles les plus distinguées dans U diplomatie et dans les lettres. On a d'eux des mémoires, des histoires, des poésies. Eustache n'était point inférieur à ses oncles ; le concile de Trente admira son éloquence. Le cardinal de Lorraine n'avait pas d'influence sur ce prélat , et les Jésuites furent obligés d'attendre respectueusement sa décision. Ils attendaient depuis bientôt deux ans lorsque le Parlement, pour obéir è de nouveaux ordres de la cour, s'occupa d'eux pour la troisième fois. Le 3 août 1 554, il rendit un nouvel arrêt portant que les lettres-patentes et les bulles des Jésuites seraient communiquées « à l'évêque de Paris et aux doyen et Faculté de
• théologie de cette ville et Université de Paris, pour sur
• icelles, être ouïs et dire ce qu'il appartiendra. » Eustache Du Bellay songea alors à donner l'avis qui lui
était demandé. Nous devons en donner les principaux motifs:
« L'évêque de Paris, auquel par ordonnance de la cour,
1 Les Jésuites ont prétendu à tort que leurs premiers Pères étaient tous gradués dans l'Université de Paris. Trois au moins M Fêtaient pas, comme on le leur a prouvé d'après les registres de cette corporation. Aussi Duboulay se contente-t-il de dire,
9k msTOiM
» ont été communiquées quelques bulles des papes ; en- » semble les lettres-patentes du roi Henri à présent ré- » gnant;
» Après les protestations en cet endroit pertinentes, de » l'obéissance et révérence qu'il doit et veut porter tant
• au Saint-Siège qu'au Roi :
» Dit que lesdites bulles contiennent plusieurs choses
• qui semblent, sous correction, étranges et aliénées de » raison, et qui ne doivent être tolérées ni reçues en la » religion chrétienne.
• 1° En ce que lesdits impétrants veulent être appelés
• la Compagnie sous le nom de Jésus, qui est, sous cor*
• rection, nom arrogant pour eux, voulant attribuera eux
• seuls quod ecclcsiœ catholicœ et œcumenicœ competit » (ce qui convient à l'Église catholique et universelle) et
• qui est proprement dite la congrégation ou société des » fidèles, desquels Jésus-Christ est le chef, et conséquem- » ment sous Jésus-Christ ; et semble qu'ils se veulent dire » seuls faire et constituer l'Église. »
Le second motif de l'évéque de Paris est qu'il y a contradiction entre les lettres-patentes, qui n'accordent aux Jésuites qu'une maison à Paris, et les bulles, qui leur donnent le droit d'établir partout où bon leur semblera des maisons ou collèges. Les lettres-patentes ne détermi* nent point si la maison de Paris sera collège ou autre. Si cet établissement n'est pas un collège, les Jésuites, d'après leurs Constitutions et les bulles, ne peuvent rien posséder; si c'est un collège qu'ils veulent fonder, leurs écoliers, n'appartenant pas à la Compagnie, puisqu'ils n'ont pas fait de vœux, ils ne peuvent s'appuyer sur les lettres
dans son Histoire de V Université, que les premiers Jésuites prétendaient être gradués. Ce savant était trop consciencieux pour parler de cette manière si réellement ils l'eussent été.
DKS JÊSUTfcS. 85
patentes, qui ne leur donnent que le droit de posséder une maison pour eux.
S'ils prétendent que leur maison de Paris ne sera pas un collège, c'est qu'ils veulent y vivre d aumônes, ce qui parait à l'évoque de Paris un motif pour les exclure : « Considéré, dit-il, la malice du temps, auquel la charité » est bien fort refroidie : d'autant qu'il y a beaucoup de » monastères et maisons jà reçues et approuvées, qui vi- » vent et s'entretiennent desdites aumônes, auxquels cette » Compagnie ferait grand tort, car ce serait autant dis- » traire de leurs aumônes ; partant, les faudrait ouïr avant » ladite publication, comme y ayant intérêt, c'est à sa- » voir : les Quatre-Mendiants, les Quinze- Vingts et les » Repenties. »
» Mêmement ferait tort aux hôpitaux et Maisons-Dieu, » et aux pauvres qui sont en iceux nourris d'aumônes. »
Par le quatrième motif de l'évéque de Paris, on voit que les Jésuites prétendaient, dans leur requête, pouvoir être élevés aux dignités de l'Église, même aux archevêchés, avec le consentement de leur Général. En cela ils ne s'étaient pas conformés à la règle, déjà établie dans leur Compagnie, de n'accepter aucune dignité ecclésiastique.
L'évéque de Paris voit, dans les privilèges obtenus par la nouvelle Compagnie, une atteinte aux droits des évoques et des curés, en ce qu'on accorde à ses membres le privilège de n'être repris et corrigés que par la Compagnie elle-même, et celui de confesser en tout temps, même aux fêtes de Pâques, sans la permission du curé, ce qui était contraire aux canons du concile de Latran religieusement observés en France. Les Jésuites prétendaient même avoir le droit de lancer des excommunications, de donner des dispenses et même de consacrer des églises ; ils entrepre-
86 Ertronu
naient ainsi , comme le remarque Eustache Du Bellay, non-seulement sur la juridiction, mais sur l'Ordre même des évéques, et même sur les droits du souverain Pontife, en prétendant pouvoir dispenser de l'irrégularité, surtout en ce qui touche au mépris du pouvoir ecclésiastique, ce qui n'appartenait qu'au pape.
• Combien que leur Ordre, continue Du Bellay, soit par » le pape accordé, spécialement pour être envoyés aux
• Turcs, infidèles, hérétiques et schismatiques : toute- » fois, ils veulent qu'il soit permis à leur supérieur pou*
• voir révoquer ceux ainsi envoyés par le pape : qui est » directement contre leur vœu ....
» Et parce que le fait que l'on prétend dudit Ordre ou
• Compagnie est qu'ils iront prêcher les Turcs et infidèles, » et les amener à la connaissance de Dieu; faudrait, » sous correction, établir lesdites maisons et Sociétés es » lieux prochains desdits infidèles, ainsi qu'ancienne- » ment a été fait des chevaliers de Rhodes, qui ont été » mis sur les frontières de la chrétienté, non au milieu
• d'icelle. Aussi y aurait-il beaucoup de temps perdu et » consommé d'aller de Paris jusques à Çonstantinople et
• autres lieux de Turquie. »
Le malin et spirituel évêque termine sa consultation par ce trait lancé aux chevaliers errants spirituels qui devaient, selon leur règle, guerroyer de par le monde pour l'Église et vivre d'aumônes, et qui ne cherchaient qu'à établir de toutes parts des maisons riches et bien dotées.
La Faculté de théologie s'assembla le l*r septembre pour donner son avis sur le même objet que l'évêque de Paris. Elle ne décida rien dans cette première séance. Seulement tous les membres furent avertis de réfléchir sérieusement, afin de pouvoir, en temps opportun, donner un avis sage et exact. Elle se réunit deux autres fois
des jtscms. 87
sans rien conclure, et sa décision ne fut rendue que dans
là séance du 1er décembre (1554). Voici les passages les
plus remarquables de cette Conclusion :
« Comme tous les fidèles, et principalement les théo-
• logions, doivent être prêts à rendre raison à tous ceux » qui la leur demandent, sur ce qui concerne la foi, le* » fiaamrs et l'édification de l'Église, la Faculté a cru
• qu'elle devait satisfaire au désir, à la demande et h Tin* » lention de la cour. C'est pourquoi , ayant lu et plu* » sieurs fois relu et bien compris tous les articles des » deux bulles (de Paul III et de Jules III), et après les » avoir discutés et examinés pendant plusieurs mois, en » différents temps et heures, selon la coutume, eu égard » à l'importance du sujet, la Faculté a, d'un consente* » meut unanime, porté ce jugement qu'elle a soumis avec » toute sorte de respect au Saint-Siège :
» Cette nouvelle Compagnie, qui s attribue particulier » rement le titre inusité de nom de Jésus, qui reçoit avec » tant de liberté, et sans aucun choix, toutes sortes de » personnes, quelque criminelles* illégitime* et infâmes
• qu'elles soient semble blesser l'honneur de l'état
» monastique ; elle affaiblit entièrement l'exercice péni- » ble, pieux et très nécessaire des vertus, des abstinences, » des cérémonies et de l'austérité ; elle donne même oc- » casion d'abandonner trop librement les Ordres reli- » gieux ; elle soustrait de l'obéissance et de la soumission » due aux Ordinaires ; elle prive injustement les seigneurs, » tant temporels qu'ecclésiastiques, de leurs droits $ ap- » porte du trouble dans l'une et l'autre police ; cause des » plaintes dans le peuple, des procès, des débats, des » contentions, des jalousies et différentes divisions. C'est » pourquoi, après avoir examiné toutes ces choses et plu* » sieurs autres avec beaucoup de soin et d'attention, cette
88 aurons
»> Compagnie nous parait dangereuse pour ce qui touche » à la foi, capable de troubler la paix de l'Église, de ren- » verserl'Ordre monastique, et plus propre à détruire qu'à » édifier. »
On ne peut rapprocher les faits de l'histoire des Jésuites de cette Conclusion remarquable, sans être frappé de la justesse des aperçus de la Faculté. La Compagnie des Jésuites ne faisait que de naître ; les docteurs n'avaient sous les yeux que des hommes inconnus, peu remarquables, qui n'avaient réussi à la cour que par l'intermédiaire d'un personnage qui dominait le roi ; et déjà ils entrevoient l'avenir de cette Compagnie , et ils en parlent avec une netteté qui fait de leur Conclusion presque une prophétie. Ce qu'ils disent de la manière dont les Jésuites se recrutaient ne doit pas passer inaperçu. Il fallait que des hommes aussi graves queles docteurs de Sorbonne eussent sous la main des faits bien authentiques, pour affirmer d'une manière aussi explicite, dans une pièce qui devait avoir tant de retentissement et qui s'adressait à la première magistrature du monde, que les Jésuites, pour accroître leur nombre, enrégimentaient des hommes mminels, illégitimes et infâmes. On ne doit plus s'étonner après cela des abus qui défigurèrent si promptement celte Compagnie, et qui excitèrent, même dans son sein, de si énergiques réclamations.
Le Jésuite Orlandini rapporte qu'Ignace , après avoir reçu à Rome copie de la Conclusion de la Faculté, assembla ses disciples qui étaient auprès de lui pour en délibérer. Tous furent d'avis qu'il fallait défendre la Compagnie, et la justifier des attaques dont elle était l'objet. Ignace seul fut d'avis de garder le silence. Il avait pris tous les moyens pour arriver à un bon résultat. Pasquier- Brouët s'était rendu à Paris, afin de conduire les choses
avec sa dextérité habituelle. Ignace ne pouvait, après ces précautions prises, et le mauvais succès obtenu, espérer quelque résultat d'une lutte contre la Faculté de théologie. Le silence le plus profond était conseillé par la politique et l'intérêt de la Compagnie. Cependant Tan 1555, le cardinal de Lorraine étant allé à Rome avec quatre docteurs de la Faculté : Claude Despence, Jérôme de Sauchière, Crespin de Brichanteau et René Benoit, Ignace leur proposa une conférence avec les Pères 01ave,Laynès, Polanque et Frusis. Orlandini prétend que les quatre docteurs furent obligés de convenir que la Conclusion de la Faculté avait été rendue sans connaissance de cause.
Pour admettre ce fait comme certain, il faudrait un témoignage plus désintéressé que celui d'un Jésuite.
Quoi qu'il en soit de son récit, la Conclusion de la Faculté fit grand bruit à Paris. Les prédicateurs attaquèrent les Jésuites du haut de la chaire; les curés firent de môme; les professeurs les imitèrent dans leurs cours. Leur doctrine et leur conduite furent également incriminées. Eustache Du Bellay et d'autres évoques qui se trouvaient à Paris lancèrent contre eux des sentences d'interdit. En revanche, l'Inquisition d'Espagne censura la Conclusion de la Faculté, qui était signée cependant du docteur Ory, Grand-Inquisiteur de la foi en France.
Les Jésuites comprirent qu'ils devaient céder devant la répulsion qu'ils provoquaient,et se dissimuler en attendant des circonstances plus favorables. Pendant six ans, ils se contentèrent d'épier le moment où ils pourraient renouveler leurs instances avec plus de succès, et, pendant ce temps, ils exercèrent leurs fonctions sur le territoire de l'abbaye de Sainte-Geneviève, exempt de la juridiction de l'évêque de Paris.
Pendant la vie d'Ignace, la Compagnie des Jésuites ne
fit pas seulement des progrès en Europe ; elle pénétra aussi en Asie, en Afrique et en Amérique. Nous devons présenter le tableau de ses entreprises dans ces contrées1.
Au XYie siècle, le nom des Portugais était un des plus éclatants du monde. Depuis que Vasco de Gama avait doublé le cap de Bonne-Espérance, ils avaient fondé des établissements sur les côtes de l'Inde et de l'Ethiopie, jusqu'aux frontières de la Chine. Leurs conquêtes furent souillées par des cruautés inouïes et le pillage. Ils usèrent du droit du plus fort contre des populations sans défense. Des richesses immenses arrivèrent des Indes en Portugal, et l'avidité précipita dans ces contrées lointaines une foulé d'ambitieux et d'aventuriers. Des prêtres les y suivirent, sous le prétexte apparent d y planter la croix , mais en réalité pour s'enrichir comme les autres.
Le roi Jean III, ayant entendu parler des Jésuites par Mascaregnas, son ambassadeur à Rome, crut que ces nouveaux religieux, qui faisaient profession de pauvreté absolue, seraient de véritables apôtres, guidés uniquement par l'esprit de Dieu et le désir de gagner des Ames à Jésus-Christ. Nous avons dit qu'Ignace lui avait envoyé Xavier et Simon Rodriguez. Ce dernier resta en Portugal, comme nous l'avons rapporté.
François Xavier partit pour les Indes en 1541 avec Alphonse de Souza, qui y allait, en qualité de vice-roi, pour gouverner toutes les possessions portugaises de ces contrées. Xavier fut muni du titre de légat du Saint-Siège et de pouvoirs spirituels fort étendus. Il passa le premier hi~
1 Histoire de la Compagnie de Jésus, par Orlandini, liv. IV et 9.;
Histoire de la Compagnie de Jésus, par Bartoli;
Vies de saint François-Xavier, par les Jésuites Turcelin et Bouhours ;
Tableau du premier siède de la Compagnie de Jésus, publié par lst Jésuites belges
ter à Mozambique, Tune des premières conquêtes des Portugais. L'été suivant, il arriva à Goa. Cette ville était le plus riche établissement des Portugais, et on lavait choisie pour en faire le centre du gouvernement civil et religieux. De là il parcourut toutes les côtes soumises à l'autorité du vice-roi et quelques autres contrées, surtout les côtes de la Pêcherie, le cap Comorin, le royaume de Travancar, les îles du More, de Manar, de Ceylan, les Moluques. Lorsqu'il arrivait en quelque ville, il en parcourait les rues une clochette à la main. Les enfants accouraient autour de lui ; il leur enseignait à faire le signe dé la croix et leur apprenait de mémoire le Pater, Y Ave Maria, le Credo, le Conftteorei le Salve regina. Il avait traduit lui-même tant bien que mal ces prières dans la langue des Paravas, qu'il entendait un peu. Lorsque les enfants savaient ces prières, il les engageait à les apprendre à leurs parents et à leurs voisins. Les idolâtres n'y montraient pas de répugnance. Lorsqu'ils savaient ces prières, on les baptisait. De telles conversions étaient fort peu solides. On peut croire même que la crainte des Portugais était, plus que la foi, le motif qui guidait les nouveaux chrétiens, car Xavier était souvent accompagné dans ses missions par des soldats qui détruisaient les temples et les autels des idoles. Il construisait ensuite des chapelles, et passait dans un autre pays qu'il évangélisait de la même manière, le plus souvent à l'aide d'interprètes. Lorsqu'il visitait les contrées où il avait laissé des chrétiens et des chapelles, il n'y retrouvait plus guère que des temples et des idolâtres.
Un jour, dans un accès de zèle, il engagea des enfants à mettre le feu à la demeure d'un converti qui était retourné à ses idoles. Celui-ci, pour éviter ce désastre, ne trouva pas de meilleur moyen que de livrer ses dieux, qui
furent réduits eu cendre. Mais Xavier comprenait qu'il lui serait impossible d'ordonner souvent de pareilles exécutions» et il songea à faire établir à Goa le tribunal de l'Inquisition, afin d'inspirer aux convertis une crainte assez grande pour les empêcher de retourner à leur culte idolfttrique.
Nous devons reconnaître que , dans toutes ses missions, Xavier montra un zèle et un désintéressement vraiment dignes d'éloges. Ses vertus étaient apostoliques. Il était rempli de foi, et il ne fut réellement guidé, dans ses travaux, que par le désir d'arracher à Terreur et à la barbarie les peuplades des Indes. Mais était-il aussi facile qu'il le pensait d'amener à l'Évangile de pauvres sauvages qui avaient reçu de leurs pères tous leurs préjugés, qui regardaient leur culte comme un héritage sacré de leurs ancêtres, et qui ne voyaient dans le christianisme que la religion de ceux qui les dépouillaient de leurs richesses et de leur liberté? Xavier ne pouvait même pas se mettre en communication directe avec eux ; il ne savait que quelques mots de leur langue, et il ne faisait dans chaque peuplade que de courtes apparitions. Cependant ces néophytes ne pouvaient qu'avec le temps devenir des chrétiens; la vérité ne s'était pas encore fait jour dans ces pauvres intelligences, et le baptême n'avait été souvent, de leur part, qu'une complaisance pour les vainqueurs. On est donc péniblement affecté lorsqu'on voit Xavier écrire au roi de Portugal pour le prier de soutenir ses prédications par la violence, et lui demander des ordres pour qu'il lui fût permis d'ôter les biens et la vie à ceux qui montreraient quelque velléité de retourner à leurs idoles après avoir reçu le baptême. Il provoquait ces mesures sanguinaires en exerçant des actes de charité et de douceur. Ce n'était donc en lui qu excès de zèle et non
DBS JÉSUITE». 93
cruauté ; on regrette cependant d'être obligé de le regarder comme le premier promoteur de l'Inquisition de Goa, quoique ee tribunal n'ait été réellement établi qu'en 1 560.
Xavier trouva que le vice-roi, Alphonse de Souza, ne lui prêtait pas assez d'appui ; il écrivit au roi de Portugal : « Je supplie Votre Majesté par le zèle qu'elle a pour la » gloire de Dieu et par le soin qu'elle a toujours eu de son » salut éternel, d'envoyer ici un ministre vigilant et cou- » rageux qui n'ait rien plus à cœur que la conversion des • Ames. » Jean de Castro remplaça Souza ; il reçut ordre de ne plus tolérer aucune superstition, de briser toutes les pagodes, d'exiler les brachraanes, de protéger les missionnaires et leurs néophytes.
Dans une mission qu'il donnait à Malaca en 1 545, Xavier apprit l'arrivée de trois Jésuites qui lui étaient envoyés par Ignace. Il choisit Lancilotti pour enseigner la langue latine au collège de Sainte-Foi à Goa, et envoya Criminal et Beira sur les côtes de la Pêcherie. Bientôt d'autres Jésuites arrivèrent : PauldeCamerino, Henriquez, Alphonse Cyprien, Côme de Torrez et plusieurs autres. Il fixa à chacun sa destination. Pour lui, il continua ses courses à travers les îles Moluques. Les historiens jésuites racontent que partout il faisait des miracles éclatants, qu'il convertissait une foule d'idolâtres, ou ramenait à la pratique de la vertu des chrétiens dégénérés qui avaient oublié les obligations du baptême qu'ils avaient déjà reçu.
Depuis des siècles, les Indes étaient visitées par des missionnaires européens, surtout par des Franciscains et des Dominicains, qui y avaient construit çà et là des églises et établi de petites chrétientés. Xavier les visitait et en quelques jours rétablissait la ferveur partout où il passait, si nous en croyons ses historiens. Un fait qui peut faire douter de l'exactitude de leurs récits, c'est qu'après
9i HISTOIRE
la mort de Xavier, les Indes n'étaient guère plus chrétiennes qu'auparavant.
Quoi qu'il en soit, après avoir parcouru pendant sept ans un nombre immense de côtes et d'Iles, Xavier s'embarqua pour le Japon en 1 549.
Nous n'avons pour guides, dans les détails des missions de Xavier, que les écrivains jésuites. Leurs récits sont loin d'être satisfaisants. Ils conduisent leur héros A travers mille aventures romanesques, disent parfois que ni lui ni ses compagnons ne savaient le japonais, et leur font ensuite soutenir de véritables thèses scolastiques contre les Bonzes. Ils donnent à Xavier un meurtrier pour introducteur dans un pays où il allait prêcher une religion nouvelle, et attaquer un culte profondément enraciné dans les mœurs, les usages et les lois du Japon. Ils lui accordent tour à tour des succès tellement prodigieux que, jour et nuit, il ne cessait de baptiser et succombait A la fatigue ; et en même temps ils le représentent exposé aux in* jures et au mépris du peuple.
En 1 552, Xavier partit pour la Chine. Il mourut A la fin de cette même année, en vue de ce vaste Empire qu'il ambitionnait d'évangéliser. Ses vertus sont incontestables. Un grand nombre de ses miracles le sont moins. Nous n'avons aucune raison de croire que Dieu ne hii ait pas accordé le don d'en faire, pour éclairer des peuples sur lesquels le raisonnement avait peu d'accès; mais, tels qu'ils sont rapportés par les Jésuites, ils offrent, pour un grand nombre du moins, des circonstances qui leur donnent un caractère peu véridique, et nous serions porté à croire que ces historiens ont cru utile d'embellir de faits romanesques une vie qui était assez belle par elle-même, pour être écrite avec plus de simplicité. Xavier aurait parcouru, d'après eux, on dix ans, cinquante-deux royau-
formant trois mille lieues ; il aurait baptisé de sa nain près d'un million de Sarrazins ou d'idolâtres.
Une chose qui frappe dans la vie de Xavier telle qu'elle • été écrite par ses confrères, c'est l'instabilité, on pourrait dire la légèreté du héros, qu'ils font à tout propos changer de projets. A peine est-il arrivé dans une contrée, qu'il songe à aller ailleurs sans prendre le temps d'instruire suffisamment les peuples qu'il évangélisait. Après quelques prédications qu'ils comprenaient à peine, les néophytes étaient-ils préparés à recevoir le baptême? Xavier ne pouvait vouloir seulement tracer le chemin à d'antres missionnaires chrétiens, puisque les Franciscains et les Dominicains avaient déjà visité avant lui ces mêmes contrées. Les chrétiens qu'il y trouvait avaient oublié leurs obligations et les principes de la foi, disent les mêmes auteurs ; mais Xavier pouvait-il espérer faire en quelques jours des chrétiens plus solides f S'il s'en était flatté, les résultats prouvèrent qu'il était tombé dans l'illusion.
On se tromperait sur nos intentions si Ton pensait que noua voulons contester le zèle et les vertus de François Xavier. Nous voulons dire seulement que de nombreux détails racontés par les écrivains jésuites et leurs copistes ne nous paraissent pas jouir de toutes les garanties d'authenticité qu'un véritable historien doit désirer. Si, comme dous le prouverons, les Jésuites ont pu attribuer à Ignace des miracles, après avoir nié qu'il en eût fait, et cela en Europe et pour ainsi dire sous les yeux des témoins, combien à plus forte raison ont-ils pu dénaturer les actes d un missionnaire qui évangélisa des plages lointaines et dont les témoins peu nombreux ne pouvaient être interrogés?
A la mort de Xavier, un grand nombre de Jésuites étaient disséminés dans les lies et sur les côtes des Indes.
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Ils firent, si nous en croyons leurs confrères, de prodigieuses conversions. Cependant, à cette époque les Indes restèrent idolâtres et elles le sont encore en grande partie, malgré les courses et les prédications des nombreux missionnaires qui les ont encore visitées depuis. Ce (ait incontestable ne peut s'accorder avec d'aussi étonnants succès. En outre, les conversions qui eurent lieu, et que les Jésuites s'attribuent exclusivement, leur furent disputées parles missionnaires des autres Ordres religieux, et en particulier par les Capucins, qui ont dénoncé comme autant de mensonges romanesques les récils contenus dans les Lettres édifiantes et curieuses publiées par les Jésuites. D'après les Capucins, les Jésuites seraient venus jeter le désordre dans leurs missions, détruire le bien qu'ils y faisaient et faire une guerre incessante, non-seulement aux simples missionnaires, mais aux évéques qui ne voulaient pas subir leur joug.
Nous aurons occasion plus tard d'exposer les accusations portées au Saint-Siège contre les Jésuites par les évéques et les missionnaires des autres congrégations ecclésiastiques ou religieuses. Il suffira pour le moment de les avoir mentionnées.
Xavier n'avait pas eu de grands succès au Japon ; mais après sa mort, la Compagnie des Jésuites y prit des accroissements, grâce aux relations commerciales qui s* établirent entre ce pays et les Portugais. Les rois japonais, cherchant à l'envi à attirer les Européens dans leurs États» leur accordaient de très grands privilèges pour leur commerce, leurs personnes et l'exercice de leur religion. Les Jésuites et d'autres congrégations religieuses profitèrent de ces bonnes dispositions. Un grand nombre d'indigènes embrassèrent le christianisme, surtout dans les royaumes de Bungo, d'Arima et d'Omura, dont les rois mêmes se
firent baptiser. Ces princes envoyèrent, en 1585, une ambassade au pape. L'année suivante, on comptait au Japon deux cent mille catholiques, ce qui détermina l'Empereur, chef suprême de toute la contrée, à défendre sous peine de mort, à tous ses sujets, d embrasser la religion de l'Europe.
Nous verrons plus tard les suites de cet édit.
Dès 1549, les Jésuites suivirent les Portugais et les Es* pagnols dans leur conquête d'Amérique. On les rencontre prêchant et bâtissant des églises, au milieu des horreurs de cette guerre injuste où les Européens se montrèrent plus cruels que les sauvages. Il était bien de porter les lumières de l'Évangile et de la civilisation aux peuplades de F Amérique, mais les Jésuites n'auraient-ils pas dû d'abord inspirer des sentiments chrétiens à ceux qui portaient le caractère du Christ par le baptême? En 1 553, ils étaient si nombreux au Brésil, qu'Ignace en avait fait une province de sa Compagnie. Un grand nombre de peuplades, plutôt par crainte de leurs vainqueurs que par conviction, se firent baptiser et dominer complètement par les Jésuites, qui profitèrent de cette disposition pour fonder de petits États auxquels ils donnèrent des lois.
Nous en raconterons l'histoire.
Vers le même temps, ces religieux pénétraient en Ethiopie. Le roi de l'Abyssinie avait lié des relations avec Jean III, de Portugal. Youlant attirer les Européens dans son royaume, il refusa de recevoir les évoques qui lui avaient été envoyés par le patriarche d'Alexandrie, et il demanda des prêtres catholiques au roi de Portugal. Ce puissant protecteur des Jésuites pria le pape de lui envoyer des membres de la Compagnie. Ignace choisit Baretto, qui fut revêtu du titre de patriarche d'Ethiopie; André Oviédo et Cornero lui furent donnés pour
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coadjuteurs avec les titres d'évêques d'Hiérapolis et de Nissa. Ils partirent de Rome en 1555, avec dix autres Je* suites. Ils jugèrent prudent de séjourner à Goa et d envoyer seulement Gonzalès Rodriguez pour étudier le pays et en apprendre la langue. Celui-ci se rendit à la cour du roi d'Abyssinie, dont les dispositions étaient changées. Le bruit des conquêtes et des cruautés des Européens dans les Indes était venu jusqu'à lui. On lui avait fait craindre que les prêtres qu'il avait demandés ne fussent les avant* couleurs de conquérants qui s'empareraient de son royaume, et qui se feraient confirmer par le pape dans leur usurpation. Après avoir écouté Gonzalès Rodriguez dans son conseil» .il le congédia par une lettre adressée au roi de Portugal. Le Jésuite revint à Goa. En 1557, Oviédo résolut de tenter de nouveau la fortune. Il obtint du roi la permission de discuter avec les chrétiens schismatiques, les juifs et les musulmans qui formaient la population du pays. Pendant deux ans, il prêcha en liberté et fit quelques chrétiens. Mais alors un nouveau roi monta sur le trône. Oviédo fut jeté dans un désert avec ses prosélytes. Le pape lui écrivit et lui donna le titre de patriarche d'Ethiopie après la mort de Baretto, en 1561. Il continua à évangéliser quelques nègres qui habitaient le désert où il était relégué.
En 1547, les Jésuites allèrent au Congo, où les Dominicains avaient prêché la foi dès U85. A peine arrivés, la division se mit entre eux. Diaz et Ribera s'adonnèrent au commerce; Soveral les dénonça à Ignace, et le roi de Congo les chassa tous aussi bien que les Portugais en 1555. Plusieurs Jésuites firent des courses, avec des succès variés, chez plusieurs peuplades de l'Afrique et en Egypte.
En 1556, Helchior Nunez pénétra en Chine. C'était le
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premier Jésuite qui mettait la pied sur ce territoire qut Xavier désirait ardemment évangélisor, Sept am plus tard, troia Jésuites accompagnèrent une ambassade envoyée par le roi de Portugal au chef de cet empire, où ils parvinrent à s'établir asses solidement, comme nous le Tenons dans la suite de cette histoire.
Ainsi, partout où les Portugais et les Espagnols avançaient pour agrandir leur commerce et leur* conquêtes, les Jésuites les suivaient D'autres Ordres religieux envoyaient aussi leurs missionnaires, Un grand nombre d'Églises furent organisées et pourvues d'évéques*
Nous raconterons ailleurs les laits les plus importants de leur histoire où les Jésuites se trouvèrent mêlés.
Ignace mourut, le 31 juillet 1 W6, è l'âge de soixante cinq ans. Une quitta guère la ville de Rome, depuis l'approbation de sa Compagnie par Paul III: Il obtint de Jules III une bulle qui infirmait celles de Paul m et qui étendait les privilèges de la Compagnie* Après le eourt pontificat de Marcel II, Pierre Caraflg, instituteur des Tbéatins, monta sur le Saint-Siège sons 1» nom de Paul IV, les Jésuites craignirent d'abord que ce pape ne leur fût hostile, Ignace s'empressa de se rendra & sa première audience, Paul IV se montra pour lui plu, tôt bienveillant qu'hostile, quoiqu'il n'aimât pas les Jésuites.
Ribadeneira, après avoir raconté les actions du pr* mier Général de sa Compagnie, avait affirmé qu'il n'avait pas eu le don des miracles, mais qu'il n'en était pas moins en grand saint- Le dernier chapitre de sa Vu <f Ignace était consacré è établir que les hommes les pins saints n'avaient pas frit 4e miracles ; il le terminait en disant, à eaux qui désiraient être persuadés que Dieu était intei* vsnn dans ïéubiwmtnt des Jésuites, que le rapide ae*