HisTOiu
croissement de la Compagnie était le plus éclatant miracle que Ton pût voir. Ce miracle était d'autant plus contestable, que les Jésuites eux-mêmes s'enorgueillissaient de ce que les princes et les grands du monde avaient été les soutiens et les nourriciers de leur Ordre, ce qui rendait un peu moins miraculeux son établissement et ses progrès. Quoi qu'il en soit, Ribaieneira raisonnait ainsi dans la Vie d'Ignace, éditée en 1 572 par ordre de François de Borgia, troisième Général de la Compagnie, et en 1 587 par ordre du Général Aquaviva. Son témoignage avait d'autant plus de poids qu'il était entré dans la Compagnie dès l'an 1540, avant la bulle d'approbation; qu'il avait été un des confidents les plus intimes d'Ignace, le témoin oculaire de presque toutes ses actions, et qu'il avait recherché avec un soin minutieux tout ce qui le concernait Lorsque les Jésuites entreprirent de faire canoniser leur fondateur, le témoignage de Ribadeneira était un obstacle, car on sait qu il faut des miracles de premier ordre pour que la canonisation soit obtenue. Us ne trouvèrent rien de mieux que d'imposer à Ribadeneira , qui était alors très vieux , un témoignage contraire à celui qu'il avait donné précédemment. En conséquence , le biographe d'Ignace publia, en 1612, un abrégé de son premier ouvrage et l'enrichit des faits les plus miraculeux. Il s'excusa de n'en avoir point parlé antérieurement, parce qu'ils ne lui paraissaient ni assez certains ni assez authentiquement attestés. Il n'est pas inutile de faire observer qu'il ne s'était pas contenté de les passer sous silence , et qu'il avait affirmé au contraire qu'ils n'existaient pas; mais il espéra que ses pieux lecteurs auraient assez de bonté d'Ame pour ne pas approfondir la chose. Les miracles furent donc produits en grand nombre, et Ignace se trouva tout à coup, plus de cinquante ans après sa mort,
avoir été un thaumaturge si étonnant qu'il n'avait besoin que de prononcer un vers de Virgile pour opérer un prodige. Nous n avons nullement l'intention de contester à Ignace l'auréole qui lui a été décernée officiellement; mais nous n'eussions pas été historien impartial, si nous eussions, dissimulé, touchant ses miracles /un épisode qui a bien son intérêt.
Depuis sa conversion, Ignace fut un homme vertueux. Nous croyons qu'il n'eut que de bonnes intentions en fondant sa Compagnie; certains faits ridicules de son histoire peuvent être même imputés à ses historiens, trop désireux de faire du fondateur de leur Compagnie un homme extraordinaire. Toutefois, il nous paraît qu'Ignace conserva toujours, même après sa conversion, quelque chose d'exagéré, d'excentrique, qui tenait à une imagination ardente et nourrie des romans ridicules de la chevalerie errante. La vertu perfectionne la nature, mais ne la détruit pas.