DE CIRE
Nous allons essayer de faire en quelques lignes Thistoire de cet art céroplastique, dont les produits ne se font plus voir que dans les vitrines des coiffeurs ou dans les officines anatomiques, après avoir pourtant exercé, depuis les anciens jusqu'à Tépoque brillante de la Renaissance, la main des sculpteurs les plus habiles.
Chez les anciens, la sculpture en cire avait ses ouvriers célèbres et chèrement payés, comme la statuaire en bronze et en marbre. Les dieux ne dédaignaient même pas qu'à défaut de ces matières plus durables on leur dressât des statues de cire. C'est à l'amour surtout qu'on élevait de pareilles images, comme si, par une allusion malicieuse à l'insta-
bilité des passions déifiées en lui, on eût voulu que la fragile effigie devînt ainsi plus digne du dieu fragile. Anacréon avait bien compris la malice de ces consécrations ; il en fit le sujet de sa x® ode : Sur un amour de cire. Nous ne vous dirons que les deux dernières strophes, d'après la traduction de Poinsinet de Sivry :
A Taspect de cet enfant, Tout brûle, et pour vous j'en tremble; Tant mieux, repris-je à Tinstant, Nous en serons mieux ensemble.
O toi, méchant petit dieu.
Souviens-toi qu'il faut que j'aime ; Si mon cœur n'est tout en feu, Je te brûlerai toi-même.
Aux fêtes d'Adonis, l'amant de cette autre divinité fragile dont Cupidon était l'enfant, toutes les offrandes étaient de cire. Autour de la statue de l'amant fait dieu, on disposait de petits jardins où plantes et fruits, feuilles et fleurs, tout était fait de cire. Dans les repas, on mettait sur la table des fruits pareils, si bien imités, que l'amphitryon s'en faisait honneur aux yeux de ses convives trompés, comme d'un splendide étalage
de fruits véritables. Un jour, ^âce à ce dessert d'attrape, Ptolémée ^hilopator s'amusa bien du stoïcien Sphérus. Cet intrépide disciple de Cléanthe poussait la défense du réalisme en toutes choses jusqu'à soutenir la vérité des images quelles qu'elles fussent, reçues par les impressions des sens. Le roi fit un signe, et Ton apporta une corbeille de magnifiques gp-enades. Notre réaliste, qui appréciait surtout la réalité des bonnes choses dont le palais perçoit le goût, fut le premier à y porter la main. Les gfrenades étaient de cire ! Le roi eut alors la partie belle ; Sphérus était pris en flagrant délit de contradiction avec son système et ne pouvait nier que cette fois ses sens l'eussent trompé. Il tint bon cependant : « Je n'ai pas jugé, ditil, que ce fussent des grenades ; or il y a une grande différence entre une idée positive et une probabilité, »
L'un des plus grands plaisirs du mystificateur couronné qui eut nom Héliogabale, était de faire servir des mets pareils à ses convives. A chaque plat qu'on lui servait à lui-même, et qu'il mangeait bel et bien, il en faisait mettre un tout semblable, mais en cire, devant
chacun de ses invités. Ce n'est pas tout :
après chaque service, les pauvres affamés devaient, selon l'usage, se laver les mains, comme s'ils les eussent salies ; et enfin, quand ce banquet de Tantale était terminé, Héliogabale ordonnait qu'on leur présentât un verre d'eau pour aider la digestion !
Ces menus objets d'imitation en cire étaient le plus souvent l'ouvrage des apprentis sculpteurs. Lucien ne faisait pas autre chose, et, au soin zélé qu'il y apportait, son père aimait à présager que comme lui il serait un jour un habile statuaire. « Mon père, écrit Lucien devenu philosophe, jugeait de ma disposition pour la sculpture par les petits ouvrages que je m'amusais à faire en cire. Lorsque je sortais de l'école, je grattais la cire, et j'en formais des bœufs, des chevaux et des hommes. — Par Jupiter ! il sont très ressemblants, assurait mon père, mais les maîtres me battaient. »
C'est surtout dans les effigies des funérailles que l'habileté des sculpteurs en cire avait à se déployer. Là, en effet, îl ne fallait pas seulement de l'adresse dans la manipulation de la matière et
de la grâce dans les formes à lui donner, il fallait encore une parfaite ressemblance de la personne représentée.
L'effigie devait être un portrait vivant du mort ; et pour cela, il est probable qu'on moulait le masque sur le visage même. Les expressions de Pline au chapitre II de son XXXV» livre, où il détaille au long cette partie des obsèque patriciennes, le donnent du reste à penser.
L'effigie achevée, on la revêtait des plus beaux habits du mort, et, placée sur un char, elle marchait en tête du cortège. Dion, décrivant (lib. 56) les funérailles d'Auguste, dit qu'on y voyait d'abord son image en cire parée du vêtement des triomphateurs. Ce sont les consuls mêmes, désignés pour cela, qui devaient la conduire du palais jusqu'au bûcher, pendant que la statue en or serait amenée du Sénat, et qu'une troisième effigie paraîtrait sur le char triomphal.
Peut-être celle-ci était-elle en cire, comme la première. Pour donner un digne cortège à ces images, on les faisait suivre de celle des aïeux. Selon Tacite, aux obsèques de Junia, on comptait plus de cent de ces effigies ; tous les représentants des
vieilles familles romaines, les Manlius, les Quintus, y paraissaient à la file.
Le moyen-âge adopta cet usage funèbre, il n'y changea rien, pas même la matière qui servait pour les effigies. Elles continuèrent à être en cire. Quelquefois pourtant, et sans doute par simple raison d'économie, c'est un vivant qui en tenait la place et jouait de son mieux le rôle du mort. Nous avons vu de vieux comptes où se trouve cet étrange article :
Tant à un tel, pour avoir fait le chevalier mort.
Dans les obsèques royales, en revanche, jamais l'effigie ne manquait, ressemblante de son mieux, magnifiquement vêtue et recevant tous les honneurs qu'on eût rendus à la personne même du roi. En ce dernier point, on poussait la minutie jusqu'au burlesque. C'était la vie parodiée autour de la mort, t Et est à entendre et sçavoir, lisons-nous dans le Très pas et obsèques de Charles IX, que durant le temps que le corps fut en effigie en icelle salle, que aux heures du dîner et souper, les formes et façons de service furent observées et gardées, tout ainsi qu'on avait accoutumé faire du vivant du dit seigneur, étant la table dres-
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sée par les officiers de fourrière, le service apporté par les gentilshommes servants, panetier, échanson et écuyer tranchant, Thuissier marchant devant eux, suivi par les ofl&ciers de retrait, de gobelet qui couvraient la dite table, avec les révérences et essais que Ton a accoutumé de faire ; puis après, le pain défait et préparé, la viande et services conduits par un huissier, maître d'hôtel, panetier, pages de la chambre, écuyer de cuisine et garde-vaisselle, la serviette présentée par le dit maître d'hôtel au plus digne personnage qui se trouve là présent, pour essuyer Jes mains du dit seigneur, la table bénite par quelque cardinal ou prélat, les bassins à eau à laver présentés à la chaise du dit seigneur, comme s'il eut été vif et assis dedans. Les trois services de la dite table continués avec les mêmes formes, cérémonies et essais, comme ils le soûlaient faire en la vie du dit seigneur, sans oublier ceux avec la présentation de la coupe, aux endroits et heures que le dit seigneur avait accoutumé de boire à chacun de ses repas, etc. » Avouons que c'était là un bien burlesque fétichisme, et que Tavannes eut bien raison d'écrire dans ses mémoi-
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res, pour s'en moquer par un sévère rapprochement : « Les sauvages servent les images, et nous portons à manger à celles de nos rois quand ils sont morts.»
On voulait que ces images, singeant la vie, fissent complète illusion, et, pour cela, c'étaient toujours les artistes les plus habiles qui étaient chargés de les mouler et de les colorier ; car ici le peintre avait autant à faire que le modeleur.
Pour l'effigie de Henri II, le tout fut même l'œuvre d'un peintre seul, François Clouet. On lit ce curieux détail dans le rosle des parties et sommes payées pour les obsèques et pompes funèbres du feu roy Henri II, manuscrit in-fol.
de i559 que possédait M. Monteil : « et premièrement à François Clouet, peintre et valet de chambre du dit seigneur... à sçavoir : vingt solz en plâtre, huile et pinceaux, pour mouler le visage et effigie d'icelui deffunct roy... douze livres dix solz pour vingt-cinq livres de cire blanche,. . .employée pour la dite effigie. . . Quarante-huit solz pour six livres de céruse pour mettre avec la cire blanche, etc. »
Malherbe, dans sa lettre du 26 juin 16 10 à Peiresc, nous transmet sur l'effi-
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grîe mortuaire de Henri IV et sur le concours d'artistes dont elle fut l'objet, les plus précieux renseignements : « il se fit, dit-il, deux effigies par commandement :
Duprez en fit l'une et Grenoble l'autre ; il s'en fit une troisième par M. Bourdin d'Orléans, qui le voulut faire de tète, sans en être prié: celle de Grenoble l'emporta, pour ce qu'il eut des amis ; elle ressemblait fort à la vérité, mais elle était trop rouge, et était faite en poupée du Palais. Celle de Duprez, au dire de tout le monde, était parfaite ; je fus pour la voir, mais elle était déjà rendue. Je vis celle de Bourdin, qui n'était point mal: cette effigie fut vêtue d'un pourpoint de satin cramoisy rouge...»
Ne voit-on pas à toutes ces descriptions, à ces effigies pompeuses et presque adorées, à tout cet attirail des cérémonies qui les entourent, que le paganisme dure encore pour les morts royales ? La superstition des images est encore accréditée et florissante. Souvent même, et dans un tout autre but, on la poussait plus loin.
Pour quelques gens, le rapport existant entre une personne et l'image de cire qui la représentait était en ce temps-
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là un fait d'afEnité si constant, qu'ils s'imaginaient ne pouvoir toucher à celleci sans porter atteinte à celle-là , à ce point qu'ils pensaient blesser l'une en blessant l'autre. De là, une sorte de maléfice très répandue au moyenâge, et qu'on appelait envoûtement ou envoultement^ de deux mots latins: in y contre, et vultus, visage.
Par ce sortilège on tuait à très longue distance, et sans beaucoup de peine, comme vous allez voir. On faisait faire à la ressemblance de son ennemi une petite figurine de cire ; quand on voulait qu'il mourût, on piquait d'une épingle la statuette au cœur, et, si méchamment atteint dans son image, le pauvre homme n'en réchappait pas. D'où venait cette pratique? je ne sais. M. Reinaud la trouve en Orient, et pense qu'elle nous en est venue avec les croisades; d'un autre côté, elle est très en usage chez les sauvages de l'Amérique du Nord, ce qui ne prouve qu'une chose : l'universalité des mauvaises croyances, ou plutôt l'idée innée qu'en ont toutes les races ignorantes. Nos populations du moyen-âge, qui l'étaient un peu plus que celles de l'Orient, un peu moins que celles de l'Amérique,
devaient donner tête baissée dans cette superstition , de quelque pays qu'elle leur vînt. Du douzième au seizième siècle, nous trouvons partout des envoûteurs ; ceux-ci Tétant vraiment , et ne tuant guère, Dieu merci ! ceux-ci ne Tétant pas, mais accusés de Têtre, et, comme tels^ suppliciés, sans grâce ni merci ; c'était là le cas le plus commun, où, à propos d^ envoûtement^ mort s'ensuivait.
C'est sous une pareille accusation qu'Enguerrand de Marigny succomba en partie: « Il courut aussi, dit Alézeray, un bruit qu'il avait dessein de faire mourir le roi, et que sa femme s'aidoit d'un nommé Paviot, et d'une vieille boiteuse, réputez grands sorciers , à faire des images de cire, à la ressemblance du roi et des princes pour les envoûter, c'est-à-dire les dévouer aux puissances delà-bas. »
Un sorcier du temps de Charles IX, qui portait le nom assez patibulaire de Quatre-Echelles , était aussi un damné envoûteur; enfin, pendant la ligue, quand Henri III était à Blois, voué aux dieux infernaux des Guises, il n'y avait pas de retrait mystérieux dans Paris où ne se trouvât une de ses petites effigies en
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cire, percée en plein cœur d'une fine épingle. M"** de Montpensier avait planté la première, et le roi maudit, pourtant, ne s'en portait pas plus mal. La pointe du poignard de Jacques Clément fut seule plus efficace.
Sous Louis XIV on savait enfin à quoi s'en tenir sur toutes les momeries avec figures de cire. On ne se servait plus des effigies dans les funérailles, et quant aux envoûteurSy on aimait mieux s'en moquer que de les pendre. La cire modelée ne servit plus qu'à faire des portraits ou des jouets.
En vous parlant plus haut des poupées de cire, j'ai nommé Benoit, qui venait de Joigny en Bourgogne, et se fit surtout de l'art des portraits en cire une très lucrative industrie. Il fut de mode, non plus de se faire peindre, mais d'aller se faire modeler chez Benoit. « Il avait, lisons-nous dans le Dictionnaire des Origines, etc., paru en 1877, trouvé le secret de former sur le visage des personnes vivantes, même les plus belles et les plus délicates, et sans aucun risque ni pour la santé, ni pour la beauté, des moules dans lesquels il fondait des masques de cire auxquels il donnait une espèce de
vie par des couleurs et des yeux d'émail, imités d'après le naturel. » Non seulement il gagrnait beaucoup au modelage de ces portraits, mais il se faisait encore de gpros profits à les faire voir, car il se réservait toujours le droit de ne briser son moule qu'après en avoir tiré deux ou trois exemplaires ; le premier était remis à l'original ou à toute autre personne intéressée qui le payait bien ; quant à l'autre, il le mettait en montre, après en avoir fait un personnage complet revêtu d'habits conformes à la qualité de la personne représentée. L'auteur d'un livre singfulier paru en 1670 sous le titre de la Toilette galante, nous parle d'une visite qu'il fit chez Benoit, « ce peintre que les portraits en cire ont rendu si fameux dans Paris, » et qui s'empresse de lui faire voir t les figures de toutes les belles qu'il a moulées. » Il fit fortune à ce métier et à cette montre.
Quand Labruyêre dit, au chapitre xxi de son livre sur les jugements : (( B...
s'enrichit à montrer dans un cercle des marionnettes, » c'est de Benoit qu'il parle ; et ne pensez pas qu'il emploie indifféremment ce mot cercle qui vient après, il veut faire allusion à celui que
formait les personnages de cire richement vêtus et convenablement rangés, et qui avait même valu au peintre modeleur le nom de Benoit du Cercle, Il mourut en 1704 environ, laissant après lui une belle fortune, une grande réputation et la gloire d'avoir été cité par Labruyère, puis nommé par M™® de Sévigné. Pour quelques figures de cire, n'estce pas assez, si ce n'est trop ?
Le cercle de Benoit avait été imité en miniature, et de ce diminutif on avait .fait, je vous Tai dit, un jouet royal: La Chambre du Sublime,
Il était certainement du dernier joli, du dernier ingénieux ; nous lui préférons pourtant la tête anatomique en cire que le Syracusain Gaëtano Guilio Zumbo présentait, à peu d'années de là, à l'Académie des sciences ; c'est plus utile. Avec l'invention de Zumbo qui nous donne une tête humaine toute préparée pour la démonstration anatomique, on touche de près aux prodiges du docteur Auzou et de son anatomie élastique; avec le cercle de Benoit et la chambre du sublime de M""® deThianges, on n'arriva qu'au salon de Curtius,
C'est vers 1770 que nous voyons pa-
raître enfin ce fameux céroplaste. Il était allemand et s'appelait très tudesquement Creutz ; mais pour se donner le nom d'homme illustre, à lui qui devait se faire le montreur de tant d'illustrations, il s'était fait nommer Curtius. Il ne fit d'abord que ce qu'avait fait Benoît.
Seulement le salon remplaçait le cercle, mais dans l'un et dans l'autre c'était toujours la cour des princes et des princesses, des marquis et des marquises.
« Entrez, hurlait l'aboyeur à l'entrée de l'échoppe du boulevard du Temple où il s'était tout d'abord installé. Entrez, Messieurs ! Venez voir le grand couvert ; entrez, c'est tout comme à Versailles. »
Curtius ne prenait que deux sous, et pour voir tant et de si beau monde, ce n'était certes pas cher. Il fit pourtant fortune, tant la foule était grande dans sa salle. A certains jours, selon Mercier, il gagnait plus de cent écus, « avec la montre de ses mannequins enluminés. »
H est vrai qu'il savait flatter la manie populaire et lui servir en cire toutes les renommées qu'elle créait. A peine étaiton un peu célèbre, que Curtius vous coulait en cire ; cela équivalait à un brevet de grand homme. Toute fragile qu'elle
fût, la statue durait pourtant quelquefois plus que la gloire de son original illustre. Quand en 1789, le peuple s'avisa de refaire un triomphe à M. Necker, c'est chez Curtius qu'il alla chercher son buste. Tous ceux des précédentes ovations avaient été brisés.
Devenu riche et dégoûté de la gloire, Curtius disparut vers 1800, ne laissant pas même son propre portrait. Ce n'eût été que de la cire perdue. Un sieur Tuffault lui succéda, qui se fit une autre fortune avec d'autres grands hommes. Il donna à son salon un aspect tout cosmopolite; on y voyait, à en croire l'aboyeur, « tous les princes de l'Europe y compris l'Empereur de la Chine. » De plus, on y montrait une vraie momie d'Egypte que Tuffault avait achetée d'un apothicaire, et la chemi^.j de Henri IV, qui lui venait on ne sait vl'oû.
Maintenant plus de Curtius, plus de statues de cire; on est trop chatouilleux sur le chapitre des allusions. Les gloires à présent se taillent dans le marbre, ou se coulent en bronze pour faire croire à leur solidité.