RÉDACTEUR DU COUBRIER DE PROVENCE
Honoré-Gabriel Riquetti, comte de Mirabeau, est né au Bignon, près Nemours, le 9 mars 1749. Avant de devenir le député du liere état de la sénéchaussée d'Aix, en ^Provence, aux états généraux de 1789, Mirabeau avait écrit une foule d'ouvrages où perçaient les principes les plus libéraux ; de ce nombre sont ; l'Essai sur le Despotisme, la Théorie de l'Impôt, Essais sur les Lettres de cachet, Considérations sur l'ordre de Cincinnatus, Lettres aux Bataves sur le statlioudérat, etc., etc. Mirabeau est mort le 3 avril 1791.
Il y aurait une grande témérité a vouloir peindre tout Mirabeau dans un simple article où l'on peut à peine le considérer de profil ; aussi sommes-nous loin d'afficher cette prétention. Tout ce que nous pouvons faire ici, c'est de donner une idée des services rendus à la liberté par le célèbre député de la Provence à l'époque où, l'un des premiers, il prit la plume du journaliste pour s'entretenir avec ses commettants.
Une tête comme celle de Mirabeau ne pouvait penser aux apprêts de ces états généraux, gros d'une révolution, sans éprouver le besoin de faire connaître à toute la France leurs opérations : il comprit qu'une feuille périodique, libre et indépendante de toutes considérations, deviendrait le manuel de tous ceux qui s'intéressent aux affaires publiques, le point de ralliement de tous les bons esprits, de tous les citoyens zélés, et qu'en réunissant vers un centre commun toutes les opinions, tous les sentiments, cette feuille créerait la véritable puissance politique. Ce fut dans ce but que le comte de Mirabeau lança dans le public, plusieurs jours avant la réunion de la grande assemblée de la nation, le prospectus d'une feuille publique qu'il intitula États (lénéranx, et dont deux numéros
paiureiil sons les dates dn 1 et ()ii 5 mai t78t). Dcsliné principalement à rendre compte des faits, motions, discours et débats do cette assemblée, le journal les États (jénéraux ne sortit guère du cercle des préparatifs et de la cérémonie d'ouverture; seulement, dans le 2" numéro, le nklacteur s'avisa de critiquer le long discours du contrôleur général des finances. Necker.
« Espérons, disait-il en terminant l'examen de ce discours, que le ministre des linances comprendra enfin qu'il n'est plus temps de louvoyer; qu'on ne saurait résister au courant de l'opinion publique, qu'il faut en être aidé ou submergé; que le règne de l'in- Irigue, comme celui du cbarlatanisme, est passé; que les cabales mourront a ses pieds, s'il est fidèle aux principes, et le déjoueront bien rapidement, s'il s'en écarte; que, fort d'une popularité inouïe, il n'a rien à redouter que de la désertion de sa |)ropre cause; et (|ue si, dans la situation où le royaume est plongé, une patience infatigable est nécessaire, une fermeté inflexible ne l'est pas moins.
« Espérons que les représentants de la nation sentiront mieux désormais la dignité de leurs fonctions, de leur mission, de leur caractère, ajoutait Mirabeau ; qu'ils ne consentiront plus a se montrer enthousiastes a tout prix et sans condition; qu'enfin, au lieu de donner a l'Europe le spectacle de jeunes écoliers échappés a la férule, ivres de joie parce qu'on leur promet un congé de plus par semaine, ils se montreront et des hommes, et les hommes d'élite d'une nation qui, pour être la première du monde, n'a besoin que d'une constitution. »
Quoiqu'un pareil langage n'eût rien d'hostile envers le gouvernement, on était alors si peu habitué a entendre la vérité dans la bouche des journalistes, que les ministres s'efTrayèrent de la trouver au milieu de la feuille de Mirabeau. Le mot de constitution, prononcé pour la première fois dans une gazette, leur fit craindre d'être débordés par l'opinion publique, si elle venait a se manifester librement ; et, sans réfléchir qu'ils se trouvaient en présence des députés de la nation, dont plusieurs annonçaient l'intention d'user de la liberté de h presse, ces ministres se hâtèrent de rendre deux arrêts du conseil, dont l'un supprimait la feuille des États (jénéraux, et l'autre défendait la publication des écrits périodiques.
Forcé de se soumettre, le rédacteur de cette feuille, tout en abandonnant la publication des États (jénéraux^ se réfugia dans un autre genre d'écrits ; il fit paraître les Lettres du comte de Mirabeau
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à ses commellants, pendant la tenue des étals ijénéraux de 1780, et suivantes. Il crut et publia que personne ne pourrait s'opposer a ce qu'il instruisît, de tout ce qui pouvait les intéresser, ceux qui l'avaient député a une assemblée nationale, a Votre mandataire, disait-il a ses commettants, manquerait au premier de ses engagements s'il ne se mettait en communication avec vous, et s'il ne vous présentait un compte particulier de tout ce qui est relatif aux affaires publiques...
« J'avais cru qu'un journal, qu'on a annoncé dans son prospectus comme devant être rédigé par quelques membres des états généraux, pourrait, jusqu'à un certain point, remplir envers la nation ce devoir commun à tous les dépulés ; grâce à l'existence de cette feuille, je sentais moins strictement l'obligation d'une correspondance personnelle; mais le ministère vient de donner le scandale public de son veto.
c< 11 est donc vrai, s'écriait-il, que. loin d'affranchir la nation, on ne cherche qu'à river ses fers ! que c'est en face de la nation assemblée qu'on ose produire ces décrets auliques, où l'on attente à ses droits les plus sacrés!... Vingl-cinq millions de voix réclament la liberté de la presse; la nation, le roi lui-même demandent unanimement le concours de toutes les lumières : eh bien ! c'est alors qu'on nous présente un veto ministériel ; c'est alors qu'après nous avoir leurrés d'une tendance illusoire et perfide, un ministère, soidisant populaire, ose effrontément mettre le scellé sur nos pensées, privilégier le trafic du mensonge, et traiter comme un objet de contrebande l'indispensable exportation de la vérité... A-t-on cru de bonne foi que les membres des états généraux, pour écrire a leurs commettants, fussent tenus de se soumettre aux règlements inquisitoriaux de la librairie?
« Je regarde donc, messieurs, comme le devoir le plus essentiel de l'honorable mission dont vous m'avez chargé, concluait Mirabeau, celui de vous prémunir contre ces coupables manœuvres : on doit voir que le règne des abus est fini, et qu'il est temps de prendre une autre allure. Ou s'il est vrai que l'on n'ait assemblé la nation que pour consommer avec plus de facilité le crime de sa mort politique et morale, que ce ne soit pas du moins en affectant de vouloir la régénérer. Que la tyrannie se montre avec franchise, et nous verrons alors si nous devons nous roidir, ou nous enveloj)per la tête î »
Il est bien diflicile de se faire aujourd'hui une juste idée de l'effet que produisit cette mâle protestation de Mirabeau contre les actes liberticides des ministres. Le 1^' numéro des Lettres à ses commettants eut un immense succès, et se répandit partout. C'était la première fois qu'un écrivain luttait ouvertement avec l'autorité ; c'était aussi pour la première fois qu'un journaliste invoquait les droits de la nation et la liberté de la presse : on sut un gré infini à Mirabeau d'avoir attaché le grelot. Et comme il joignit l'exemple au précepte; qu'il déclara tout haut qu'en écrivant à ses commettants, il ne faisait autre chose que continuer le journal des États (jénéranx; qu'il adressa même a ses lecteurs les deux numéros supprimés, le ministère reconnut qu'il allait avoir affaire a forte partie, et les citoyens se félicitèrent de se voir représentés par de pareils hommes.
A partir du 10 du mois de mai 1789, et jusqu'au 25 juillet suivant, Mirabeau publia dix-.neik Lettres à ses commettants, dans lesquelles il leur rendit compte de tout ce qui se |)assa d'intéressanl, soit au milieu des trois ordres séparés, soit depuis leur réunion jusqu'après la prise de la Bastille. Ces détails furent toujours accompagnés de ses réflexions, de ses critiques ou de ses éloges. Ses lettres, publiées sans aucune périodicité régulière, paraissaient à la distance de quatre, cinq et même dix jours l'une de l'autre; s'il y en eut quelques-unes renfermées dans une feuille d'impression (16 pages in-S"), beaucoup s'étendaient jusqu'à 40 et même 50 pages; ce qui permit h Mirabeau non-seulement d'entrer dans les détails de tout ce qui se faisait à Versailles, mais encore de reproduire la plupart des discours remarquables et des motions importantes, parmi lesquels le rédacteur n'oublia jamais ses propres opinions, quelque prolixes qu'elles fussent très-souvent. Ce fut ainsi qu'en établissant la réputation de patriotisme que quelques membres méritaient, il n'oublia jamais la sienne, qui devint bientôt colossale.
Nous ne nous arrêterons pas à rappeler ici cette foule de détails que Mirabeau met sous les yeux de ses nombreux lecteurs * ; ils sont trop connus aujourd'hui, et ses propres réflexions n'auraient plus l'intérêt qu'elles faisaient naître alors. Mais nous croyons devoir reproduire la fameuse réponse qu'il fît à M. de Brézé au sortir de la séance royale du 23 juin 1789, réponse a laquelle les his-
1 Le journal de Mirabeau eut un trcs-grantl et très-productif surcès, surtout taut que le public considéra cette feuille comme émanant de lui.
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toriens ont fait subir tant de variantes. La voici telle qu'on la trouve rapportée dans les lettres de Mirabeau lui-même ^
Après avoir raconté la séance, et fait connaître les ordres du roi pour que les députés eussent à se séparer, Mirabeau ajoute : « M. le marquis de Brézé est venu leur dire : — Messieurs, vous connaissez les intentions du roi. — Sur quoi un des membres des communes, lui adressant la parole, a dit : — Oui, monsieur, nous avons entendu les intentions qu'on a suggérées au roi ; et vous qui ne sauriez être son organe auprès des états généraux ; vous qui n'avez ici ni place, ni voix, ni droit de parler, vous n'êtes pas fait pour nous rappeler son discours. Cependant, pour éviter toute équivoque et tout délai, je vous déclare que si l'on vous a chargé de nous faire sortir d'ici, vous devez demander des ordres pour employer la force, car nous ne quitterons nos places que par la puissance de la baïonnette. »
Il faut convenir qu'une pareille réponse, faite par un simple membre de l'assemblée du tiers, en présence du doyen qui la ])résidait, était une usurpation sur les fonctions de ce président : aussi Bailly, tout en rendant justice a l'énergie dont Mirabeau fit preuve, se plaint-il de l'exaltation du membre qui parla pour lui, ou plutôt qui crut devoir ajouter des paroles pleines d'irritation aux froides observations qu'il avait lui-môme adressées au grand maître des cérémonies de Louis XVL
Arrivé au récit des événements dont Paris avait été le théâtre dans les journées des 12. 13, 14, 15 et 16 juillet, et même jusqu'à l'exécution de Foulon et de Berthier, Mirabeau le terminait par les réflexions suivantes :
ce Que l'on compare le nombre des innocents sacrifiés par les méprises et les sanguinaires maximes des tribunaux, les vengeances ministérielles exercées sourdement dans le donjon de Vincenues, dans les cachots de la Bastille; qu'on les compare avec les soudaines et impétueuses vengeances de la multitude, et qu'après on décide de quel côté se trouve la barbarie... Si la colère du peuple est terrible, c'est le sang-froid du despotisme qui est atroce ; ses cruautés systématiques font plus de malheureux en un seul jour que les insurrections populaires n'immolent de victimes pendant des années.
1 Le vcri(li(iiie Bailly se borne à dire que Mirabeau s'eniporla, et adressa à M. de Brézé des \k\roies assez vives, dont le sens pouvait être le niêuie, mais qui diltéraienl dans les expressions.
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* « Voyez combien de causes avaient préparé les matériaux de cette explosion ! Tous les dénis de justice, toutes les insultes, tous les scandales ; des ministres chéris exilés ; le rebut du mépris public inauguré à la tête de ceux qui les remplacent ; le sanctuaire des lois profané ; l'Assemblée nationale compromise et menacée ; des troupes étrangères, de l'artillerie ; la capitale au moment d'être assiégée ou envahie; les aj)préts d'une guerre civile; que dis-je! d'une boucherie où tous les amis du peuple, connus ou soupçonnés, devaient tomber, surpris, désarmés, sous le glaive des soldats; et, pour tout dire en un mot, deux cents ans d'oppression publique et particulière, politique et liscale, féodale et judiciaire, couronnés par la plus horrible conjuration dont les fastes du monde garderont à jamais la mémoire... voila ce qui a provoqué le peuple! Il a puni un petit nombre de ceux que le cri public lui désignait comme l'auteur de ses maux; mais qu'on nous dise s'il n'eût pas coulé plus de sang dans le triomphe de nos ennemis, ou avant que la victoire fût décidée? On craint souvent le peuple en raison du mal qu'on lui fait; on est forcé de l'enchaîner parce qu'on l'opprime, et ses persécuteurs le calomnient pour calmer leurs remords : ceux qui s'étaient arrangés pour ne redouter aucun tribunal, tremblent devant le sien ; il existe trop de coupables, pour qu'il ne reste pas beaucoup de terreurs. Si les scènes qui se sont passées a Paris avaient eu lieu à Gonstantinople, les hommes les plus timorés diraient : « Le peuple s'est fait justice. La mesure était au comble ; la punition d'un vizir deviendra la leçon des autres. » Cet événement, loin de nous paraître extraordinaire, exciterait à peine notre attention... Dans ces moments de rigueur, les gouvernements ne font que moissonner les fruits de leurs propres iniquités. On méprise le peuple, et l'on veut qu'il soit toujours doux, toujours impassible ! Non ; c'est une instruction qu'il faut tirer de ces tristes événements : l'injustice des autres classes envers le peuple lui fait trouver la justice dans sa barbarie même... Ses cruautés sont loin d'atteindre aux solennelles férocités que les corps judiciaires exercent sur des malheureux que les vices des gouvernements conduisent au crime. Félicitons-nous que le peuple n'ait pas appris tous ces raftinements de la barbarie, et qu'il ait laissé à des compagnies savantes l'honneur de ces abominables inventions ! »
Ce fut par ces réflexions, dignes d'être méditées longtemps, que Mirabeau termina sa dernière lettre à ses connnettanls. Mais comme,
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à son avis, Garlhage n'était pas encore détruite, et qu'il restait beaucoup à faire pour consolider la Révolution, il fut loin d'abandonner une publication qui pouvait rendre de grands services à la cause de la liberté. Au contraire, il la réorganisa de manière à ce qu'elle pût continuer, sans entraves, le cours d'instruction qu'il avait commencé avec le public.
« Puisqu'il n'y a plus à craindre aujourd'hui les proscripteurs, les Sylla de la pensée, dit-il, je vais rendre ce journal à mes coopéraleurs, et joindre leurs efforts aux miens. On n'y trouvera pas sans doute cette pesante exactitude qui tient compte de tout le matériel d'une séance et qui en laisse échapper l'esprit, ni ces détails minutieux que la curiosité fait supporter jour à jour, et sur lesquels il est impossible de se traîner le lendemain; mais les matières seront discutées ; tous les discours d'effet seront rapportés, et les orateurs caractérisés; enfin ce qui peut intéresser dans tous les temps sera, principalement l'objet de cette collection. Sous le titre de Courrier de Provence, elle fera suite aux Lettres à mes commettants, et commencera par le numéro 20 '. »
La seule différence que l'on puisse remarquer entre ces deux publications de Mirabeau ne consiste guère que dans le changement de l'intitulé, et dans la pensée qui présida à cette métamorphose. L'auteur n'avait écrit ses Lettres que dans l'impossibilité de pouvoir continuer son journal des États généraux; les circonstances n'étant plus les mêmes après la prise de la Bastille, il revint à son journal, qu'il appela Courrier de Provence, ne pouvant plus lui donner sa première désignation, puisque les états généraux s'étaient changés en assemblée nationale. De ce moment, il en rendit la distribution régulière et périodique. Quant au fond, le Courrier de Provence ne fut autre chose que la simple continuation des Lettres, et, pour qu'on ne s'y trompât pas, le l*"' cahier de cette dernière série prit le numéro 20.
Le Courrier de Provence forme l'une des plus volumineuses collections de journaux que la Révolution ait enfantées. Son existence n'alla pourtant pas au delà de l'été de 1791 : elle n'eut par conséquent que deux ans de durée. Mais la quantité de matières renfer-
1 Le Courrier de Provence était annoncé, à la suite de col avis, comme devant paraître trois fois par semaine. Chaque iiumérn devait se composer d'une feuille au moins (16 pages in-8°). On souscrivait chez Lejay lils, lilirairc, rue de rEclielle-Saint-lloiioré, pour le prix de 12 livres par trimestre. Plus tard, on augmenta ce prix, et on le porta successivement ît ir> et à (8 livres.
mées dans chaque cahier, la prolixité de Mirabeau lorsqu'il traitait lui-même un sujet, ont presque toujours doublé, triplé et quadruplé le nombre des pages promises par le prospectus. C'est ainsi que les 350 numéros du journal de Mirabeau sont arrivés à former 17 volumes de plus de GOO pages chacun.
Mais ce journal n'est point un papier-nouvelle; malgré les divisions annoncées par le prospectus, on ne s'y occupe guère que de ce qui se dit et se fait dans l'Assemblée nationale. Cependant le Courrier de Provence n'est pas un aride procès-verbal des séances ; c'est un compte rendu fort bien fait, très-détail lé, et entremêlé de réilexions ou de remarques souvent fort piquantes. Quelquefois Mirabeau faisait précéder ce compte rendu (l'un coup d'œil rapide sur la question a l'ordre du jour, et cette sorte d'introduction avait pour objet de préparer le lecteur et de former son opinion : on y reconnaissait toujours la main du maître. Voici comment il s'exprimait à l'occasion des désordres graves dénoncés à la tribune :
« Le passage du mal au bien est souvent plus terrible que le mal lui-même, disait-il ; l'insubordination du peuple entraîne des excès alîreux : en voulant adoucir ses maux, il les augmente; en refusant de payer, il s'appauvrit; en suspendant ses travaux, il prépare une nouvelle famine. Tout cela est vrai, trivial même. Mais quand on ajoute que le despotisme valait mieux que l'anarchie, et de mauvaises lois que nulle loi, on avance un principe faux, extravagant, détestable.
a Nous ne ferons pas une comparaison méthodique de la licence et de la tyrannie : toutes deux sont fécondes en malheurs, toutes deux dénaturent l'homme, toutes deux le familiarisent avec les attentats, avec le sang; mais il ne s'ensuit pas que leurs conséquences soient égales.
« L'histoire ne nous montre aucune nation qui ait persisté dans un état d'anarchie : le besoin, l'inquiétude, le malheur même ramènent aux lois. Le peuple, puni de ses propres excès, ne tarde pas à en rechercher le remède; la licence étant préjudiciable h tous, la volonté générale tend de toute sa force à la faire cesser. Elle n'est donc jamais qu'un orage, qu'une crise passagère. Il est possible qu'une main habile profite de la lutte des partis pour les enchaîner les uns par les autres ; mais il est contre la nature des choses que la licence soit un état permanent.
« La tyrannie, au contraire, forge en silence des chaînes que les
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peuples ne peuvent plus rompre : le temps, les vices, les préjugés, les abus, tout lui sert, tout contribue a l'affermir; plus elle a fait de mal, plus elle a des moyens d'en faire. Ses maux sont terribles : ils sont sans limites, ils sont sans remède, parce qu'ils ne tombent que sur ce qu'on appelle la canaille, et que le gouvernement est bon pour tous, excepté pour la partie de la société qui ne mérite aucune attention, c'est-à-dire pour les dix-neuf vingtièmes du genre immain. Ainsi, des nations peuvent vieillir dans la servitude; mais elles périssent dans la licence, ou elles réforment le gouvernement.
« Tel sera le sort de la France : elle ne périra point, elle ne sera point subjuguée, elle deviendra libre; le désordre actuel bâtera le moment de sa liberté, parce qu'il déterminera les classes privilégiées à faire des sacrifices nécessaires. »
Deux jours après ces réflexions si profondes, avait lieu la fameuse séance de la nuit du quatre août 1789, dans laquelle furent abolis la plupart des droits féodaux et autres, si onéreux au peuple, et l'Assemblée nationale décrétait en même temps la déclaration des droits de l'homme et du citoyen.
« Pour qui connaît les grandes assemblées, disait Mirabeau le lendemain de cet abatis dans la forêt des abus, les émotions dramatiques dont elles sont susceptibles, la séduction des applaudissements, l'émulation de renchérir sur des collègues, l'honneur du désintéressement personnel, enfin cette espèce d'ivresse noble qui accompagne une effervescence de générosité ; pour qui réfléchit sur le concours de ces causes, tout ce qui paraît extraordinaire dans cette séance rentre dans la classe des choses communes. L'assemblée était dans un tourbillon électrique, et les commotions se succédaient sans intervalle. Pourquoi délibérer quand on est d'accord? Le bien commun ne se montrait-il pas avec évidence?... 11 n'était pas besoin de dissertation ni d'éloquence pour faire adopter ce qui était déjà résolu par le plus grand nombre, et commandé par l'imposante autorité des mandats de la nation... »
Mirabeau se complaisait a traiter les grandes questions financières, et, s'il faut en juger par ce qu'on a dit de ses vues, il n'aurait cessé de viser à devenir ministre des finances. Quoi qu'il en fût de ses prétentions, il ne tarda pas à se montrer opposé aux plans de Necker, et plus d'une fois il les contraria et les fit échouer. Voici comment il s'exprimait en voyant les ministres du roi demander
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Immblemeiil a l'assemblée l'autorisation de conUacler un empi-mU (le 30 millions :
a Les événements ont leur point d'optique comme les tableaux... Replaçons-nous a cette époque si récente où la nation, perdue dans sa nullité, n'existait plus pour le gouvernement que sous le rapport des impôts ; où il n'était plus question qu'elle fût heureuse, mais (ju'elle payât ; où l'on ne daignait s'occuper des peuples que pour calculer ce qu'on pouvait encore leur ravir. Rappelons-nous que vingt-cinq millions de Français ne formaient alors qu'un assemblage d'individus dont les plus forts présentaient gaiement la tête au joug, à la seule condition de l'appesantir sur les plus faibles. Transportons-nous à ces temps où le despotisme ministériel avait tout remplacé ; où les déprédations les plus affreuses étaient le train ordinaire des choses; où, dans l'excès du mal, l'espoir même s'éteignait au fond des cœurs, et considérons a cette dislance l'événement dont nous venons d'être les témoins... »
En effet, le despotisme faisait alors le mort pour mieux cacher les ressorts secrets qu'il faisait jouer contre la Révolution.
Lorsqu'il fut question de fixer un traitement pour les députés. Mirabeau fut du nombre de ceux qui soutinrent que, dans l'intérêt du |)cuple même, ses délégués devaient être salariés comme tous les autres fonctionnaires publics : les motifs sur lesquels il fondait son opinion sont de tous les temps. Les voici :
« Les représentants du peuple, dit-il, ne sont point là -pour eux, mais pour leurs commettants, et ce rapport de dépendance ne peut être mieux marqué que par l'obligation de recevoir un salaire. D'ailleurs l'opulence envahit toutes les places, quand des considérations domestiques forcent l'honnête médiocrité a les redouter. Le premier désordre est suivi de mille autres. Voyez l'Angleterre... Quand l'usage de salarier les représentants fut aboli, on aurait pu prédire ce qui est arrivé dans ce pays. — Vos choix vont cesser d'être libres, aurions-nous dit aux Anglais ; les talents, les vertus ne suffiront plus pour servir la patrie ; l'honneur de représenter la nation va devenir le patrimoine de quelques familles : l'ambitieux sans fortune se fem le satellite et le protégé des grands ; vous allez ainsi réunir toute la considération des emplois dans les mains qui ont déjh l'illustration de l'opulence : que deviendrez-vous quand on rougira d'être pauvre, quand la fortune mènera seule aux honneurs, (piand les sièges de votre sénat seront a l'enchère?... Vous aurez
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épargné le salaire des représentants de la nation, mais vous le paverez cent fois en impôts. —
« Si, au contraire, une modique rétribution permet au citoyen le moins opulent de rem|)lir ce poste honorable, vous excitez une émulation universelle; vous vous ouvrez, pour vos élections, un champ illimité; votre sénat sera composé de vrais défenseurs du peuple, de vrais représentants de la classe la plus nombreuse, des meilleurs citoyens, dont le choix même atteste les vertus. Que de mérite en effet, que de services ne faut-il pas a celui qui surmonte tous les désavantages du rang et de la fortune, a celui qui ne peut offrir que lui-même, et que rien ne distingue, excepté ses talents ! . . . Le jour où vous aurez cessé de payer vos représentants, les riches se disputeront à prix d'or vos suffrages ; et croyez qu'on n'est pas loin de vendre ce qu'on a la bassesse d'acheter... w
Nous avons déjà fait connaître avec quelle complaisance Mirabeau donnait aux abonnés de sa feuille des éditions corrigées et amplifiées de la plupart de 'ses discours : cette méthode facile de faire un journal pour soi-même se trouve mise en pratique principalement dans tous les numéros consacrés aux grands débats qui eurent lieu dans l'assemblée à l'occasion du veto et des deux chambres. Mirabeau ne trouve rien de mieux à faire lire a ses souscripteurs que les nombreux et fort lougs discours prononcés jtar lui on par ceux des députés qui se sont le plus rapprochés de ses opinions. Aussi le Courrier de Provence déchoit-il journellement dans l'espril du public, alors même qu'on commence à concevoir des doutes sur la conduite politique de son auteur.
Cependant, de temps à autre, on trouve encore dans celte feuille, qui promettait tant, quelques principes libéraux propres a rappeler ses débuts.
« Ceux qui assistent aux séances, disait Mirabeau en |)arlant de l'agitation que l'on remarquait au milieu de l'assemblée à l'époque où furent discutées les grandes questions constitutionnelles, sont choqués du bruit, du tumulte, des harangues inutiles et vaines, di^s décisions quelquefois rapides, quelquefois trop lentes, des défauts de police dont les petits esprits sont toujours les plus offensés. Ne voient-ils pas que ces vices mêmes tiennent à la liberté? Voudraientils qu'une assemblée d'hommes libres, où s'agitent de si grands intérêts, où se traitent de si grandes questions, fût soumise et disciplinée comme un réginient de soldats prussiens? Certes, la police
est bonne, mais la libellé vaut mille lois mieux ; le tumulte est un grand mai, mais le plus grand de tous les maux, c'est d'enchainer les délibérations et d'asservir le corps politi(jue. Jugez donc l'assemblée par ses résultats, et non par la manière plus ou moins orageuse dont ils se préparent. »
Nous trouvons encore dans le numéro 65 du Courrier de Provence des réflexions de Mirabeau sur les inconvénients qui résultent de l'inscription à tour de rôle des orateurs (\\\\ doivent parler sur les grandes questions.
c( Est-il bien convenable, dit-il, d'exiger des membres d'une assemblée délibérative d'annoncer leur Oj)inion avant qu'ils aient entendu la discussion sur la(juelle elle doit être l'ondée? Ne sait-on pas combien il en coûte aux hommes les plus modestes de se rétracter, et quel intérêt l'on attache a défendre un sentiment quelconque auquel on a lié son amour-propre ?
« Il est vrai que le zèle de la vérité peut l'emporter sur touli; considération subalterne ; et l'histoire de l'assemblée en a offert plusieurs exemples. Mais il résulte encore de celte liste que les orateurs ne sont jamais entendus dans l'ordre naturel des débats. Cet ordre naturel, c'est que les plus éclairés sur la matière soient entendus les premiers: c'est que chaque discours soit immédiatement suivi de réfutation, que toutes les parties de la discussion naissent les unes des autres, et que la délibération marche toujours sans mouvement rétrograde et ambulatoire. Mais dans l'ordre artiticiel et forcé d'une liste préétablie, le premier qui a inscrit son nom est le premier qui se fait entendre ; la diligence h s'annoncer donne un titre k la parole, et non la connaissance approfondie du sujet que l'on traite : les arguments les plus péremptoires peuvent se produire a la lin aussi bien qu'au commencement de la discussion ; les matériaux les plus précieux peuvent n'être présentés h l'assemblée qu'au moment où l'édifice est déjà construit. Entin, les arguments et leurs réfutations ne se succèdent point; et tel orateur était oublié, lorsque tel autre est monté à la tribune pour lui répondre.
« Mais ce qu'il y a de plus fâcheux dans ce prétendu expédient, poursuivait Mirabeau, c'est que la plupart des membres, sachant d'avance le moment où ils auront la parole, préparent des discours écrits, dont le moindre défaut est de n'avoir point de suite, de liaison, de rapport les uns avec les autres.
« Il est pourtant facile de sentir qu'une assemblée politique n'est pas une société d'académiciens ; que le plus grand avantage d'un sénat national et d'une discussion publique est précisément dans cette activité des esprits, dans cette énergie de sentiments, dans cette abondance de moyens que produit le spectacle d'une grande assemblée d'hommes éclairés qui s'animent, qui s'inspirent, qui s'attaquent sans se ménager, et qui, se sentant pressés de toutes les forces d'un antagoniste, développent eux-mêmes dans leur défense des forces qui leur étaient inconnues. L'attention est comme le verre, qui, concentrant tous les rayons dans un seul foyer, en fait jaillir le feu et la lumière. Mais l'attention ne peut se soutenir que par la liaison du discours et l'espèce d'intérêt dramatique qui en résulte. Alors rien ne passe sans examen, toute vérité frappe, toute erreur provoque sa réfutation ; un mot heureux, une expression juste valent un discours, et les armes dans ces débats ne pouvant être maniées que par des hommes habiles, l'assemblée s'épargne de l'ennui et gagne du temps. Il n'y a rien d'utile dans la méthode des lectures, sinon de ménager à la médiocrité des consolations d'amour-propre aux dépens de l'intérêt pubhc.
« Dira-t-on que des discours préparés ont ordinairement plus de maturité, plus de profondeur; que l'assemblée, par ce moyen, est moins exposée a entendre des opinions dangereuses ou irréfléchies? C'est précisément le contraire. Il faut de plus longues préparations, des méditations plus approfondies pour parler d'abondance que pour écrire à loisir. Maîtriser son sujet, l'avoir étudié sous tous ses aspects, avoir prévu toutes les objections, être en état de faire face à tout, sont autant de conditions nécessaires pour l'orateur. Mais quel homme médiocre n'est pas en état d'écrire sur un sujet connu quelques pages superficielles? On écrit pour faciliter la méditation, pour soulager la mémoire, pour s'épargner la fatigue de retenir une série d'idées; on écrit pour confier au papier ce qu'on veut, en quelque sorte, déménager de sa pensée : aussi ne sait-on pas ce qu'on a écrit ; mais ce qu'on veut f/ire, il faut le savoir... »
C'est par de pareilles réflexions, s'adaptant toujours à l'objet des séances, que Mirabeau commençait ordinairement ses feuilles, tant qu'il y mit la main; et c'est ainsi qu'on trouve des avantpropos sur une foule de sujets traités dans l'assemblée et dont le Courrier de Provence rendait compte à ses lecteurs.
Le numéro 50 est entièrement rempli par les événements des
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5 et 6 octobre ; et il les raconte d'une manière propre a faire regretter qu'il ne se soit pas \)\i\s souvent occupé à buriner des pages de l'histoire de notre Révolution.
Gomme notre lâche n'est pas de reproduire les séances de l'Assemblée nationale, qu'on trouve dans la plupart des journaux de l'époque, et dont la feuille de Mirabeau semble s'être emparée comme de son fonds, nous ne pourrons guère extraire du Courrier de Provence (jue quelques idées qui y sont répandues ça et là par son rédacteur fondateur. Mais ces morceaux, qui portent le cachet du vrai talent, deviennent tous les jours plus rares, et l'on s'aperçoit bientôt, à leur absence totale, que Mirabeau a confié sa correspondance avec ses commettants à des mains étrangères. Le compte rendu des débats de l'assemblée y est bien toujours tracé sur le plan conçu par le directeur de la feuille (pii nous occupe, mais on y chercherait en vain ces pages (jui décelaient le grand maître. C'est vainement encore qu'on parcourt ces longs comptes rendus pour y glaner quelque chose qui ne soit pas connu. Aujourd'hui que nous n'ignorons plus rien de tout ce qui s'est dit et fait dans l'Assemblée constituante, le Courrier de Provence ne peut plus avoir de l'intérêt pour nous, si ce n'est lorsque, par hasard, on y découvre quelques maximes sorties de la plume de son premier rédacteur.
c( L'assemblée, disait-il en parlant de la nécessité de rendre au peuple sa dignité, s'occupera bientôt de ses droits ; et on ne peut douter qu'elle ne fasse tomber ce mur de séparation, bâli de préjugés et d'erreurs, qui depuis longtemps divise deux sectes dont l'origine est commune, et qui corrompt également et le peuple oppresseur, par le mépris de l'humanité, et le peuple persécuté, par la haine de l'oppression. Avilissez une classe d'hommes, et bientôt ces hommes se vengeront de vous, ne fût-ce même que par leurs vices ; ils se croiront justes en devenant haineux, méchants : vous les aurez traités comme des esclaves; ils vous en puniront, en soulevant contre vous toutes les passions dégradées de la servitude. »
Voici les réflexions que suggère à Mirabeau l'assassinat du malheureux boulanger pendu par le peuple, a la porte de sa boutique, comme accapareur: elles sont dans le même esprit que celles publiées par lui lors de l'exécution populaire de Foulon et de son gendre.
« Il y a une grande différence pour les suites éloignées, dit-il, entre les vices qui s'introduisent peu h peu dans le gouvernement.
et les excès auxquels s'abandonne quelquefois un peuple égaré. Nous n'avons pas dessein de faire ici le tableau d'un gouvernement corrompu, ni de démontrer que ses abus, ses violences, ses déprédations sont par leur nature sans frein et sans limites. Les bommes puissants et intrigants, qui profitent des désordres, ont assez d'art pour les masquer : les maximes d'Etat, les mystères du cabinet servent de voile à leur conduite, d'asile à leurs attentats. Chacun désigne les coupables, chacun connaît les spéculateurs, mais personne ne peut les poursuivre; on n'en conçoit pas même la pensée : malheur a l'insensé qui oserait en former le projet ! Dès que les lois sont avilies, dès que les grands trouvent ignoble de s'y soumettre, le même esprit germe bientôt dans toute la nation : quiconque n'a pas assez de crédit pour obtenir une dispense de la loi, se regarde, et il est regardé, comme appartenant à la dernière classe des humains.
a Quel remède peut guérir une administration dépravée? s'écriait ' Mirabeau. Il en est un seul, une grande révolution : il faut renverser la constitution et la reconstruire.
« Mais les torts du peuple, ses excès, ses fureurs même, n'entraînent point ces graves inconvénients. Le moment du repentir ne tarde jamais : honteux des violences commises par un petit nombre des siens, sa sensibilité tourne au profit de sa raison : il reconnaît la nécessité d'un frein ; il applaudit aux punitions sévères du législateur ; et l'on doit souvent à un mal passager l'avantage durable d'une bonne loi... »
Or, il faut se rappeler que ce fut Mirabeau qui, dans ces circonstances, proposa une loi contre les attroupements : il la voulait entourée de toutes le garanties possibles contre les abus qu'on pourrait en faire. Mais lorsqu'il vit que le parti ministériel cherchait a armer le pouvoir exécutif d'une force liberticide, il s'opposa de tous ses moyens aux vues de l'autorité.
« La plus nombreuse et la plus saine partie de l'Assemblée nationale, dit-il dans son journal, n'a pas osé se refuser à faire une loi pour les circonstances, de peur qu'on ne l'accusât de se montrer indiltérente au trouble et au désordre. Mais la condescendance des patriotes n'a pas été jusqu'à la faiblesse. Nous avons vu précédemment les efforts énergiques qu'ils ont opposés pendant trois jours à tous ces projets d'une dictature plus ou moins déguisée. Il était question aujourd'hui de rédiger la loi même : cette rédaction était d'autant plus
33d MmABEAl.
importante, (iiic c'est presque toujours sous des l'ornies spécieuses et dans les moyens destinés à réprimer le désordre que se cachent les instruments de la servitude et les armes que l'on tourne ainsi contre la liberté. Aussi la sévérité, les précautions, la défiance qu'on a mises à l'examen des dispositions de cette loi suffiraient pour démontrer combien les droits d'une nation sont mieux défendus par une asjjemblée de représentants, qu'ils ne le seraient par le peuple lui-même, s'il exerçait le pouvoir législatif... »
— « Les maux que 'nous annoncent journellement des bruits alarmants, disait-il souvent à propos des troubles des provinces, sont heureusement passagers ; l'état général des choses, la disposition constante des esprits, offrent encore un superbe champ à l'espérance, une riche perspective de prospérité... Le triomphe des ennemis de la patrie, qui, en fomentant le trouble, s'applaudissent de leurs horribles menées, est souvent changé en dépit et en confusion... »
Mirabeau se complaisait à faire des rapprochements entre les gouvernements despotiques et ceux où règne la liberté. Nous trouvons dans son 74'' numéro un de ces tableaux qu'il n'appartenait qu'à lui de tracer avec cette vigueur de coloris. Le voici :
« On s'étonne toujours de trouver des hommes qui ne manquent ni de justesse dans l'esprit, ni de droiture dans les sentiments, et auxquels on ne saurait inspirer un amour sincère de la liberté. Leur conscience est sans cesse timorée de tous les pouvoirs qu'on attribue au peuple; le présenties attriste, l'avenir les glace d'effroi; les inconvénients s'accumulent sous leurs yeux, mais les avantages ne les frappent jamais. Mieux vaut se trouver avec les ennemis déclarés de la Révolution ; ils sont moins décourageants que ces prophètes de malheur.
a II paraît que leur pyrrhonisme sur la liberté politique tient a <pielque fausse association d'idées, a des faits mal observés, mal interprétés. Le gouvernement absolu s'est peint dans leur cerveau avec des accessoires de calme, de paix, de subordination ; le gouvernement libre s'y est lié, au contraire, avec des réminiscences d'excès, d'indiscipline et de tumulte. Ils sont persuadés que la liberté ne se maintient qu'au sein des orages, et que ceux qui en jouissent marchent sur une terre volcanique qui menace à chaque instant d'éruptions ou de secousses.
« Les pays gouvernés despoliquement présentent de loin une sur-
face assez calme : le souverain parle, il est obéi. Il en résulte un ordre apparent, une tranquillité extérieure qui séduit au premier coup d'œil ; or, ce premier coup d'œil est celui qui décide une multitude d'hommes. Les révolutions de ces gouvernements sont fréquentes, il est vrai, mais soudaines : la cour en est le théâtre, et le peuple y intervient rarement; le lendemain, tout est rentré dans le premier état. Autre raison, pour des spectateurs superficiels, de penser que, dans ces contrées serviles, la paix est un dédommagement de la liberté.
« Mais combien ces apparences sont trompeuses ! Sous le despotisme on n'écrit point, on communique peu, on ne s'informe pas du sort de son voisin: on craint d'avoir une plainte à faire, une tristesse a livrer aux soupçons, aux interprétations, un mécontentement à laisser percer. Personne n'ose compter les victimes. Mais est-ce à dire qu'il n'y en ait pas "^ Pèse-t-on ces larmes silencieuses, ces douleurs muettes, ces calamités ignorées dont les ravages sont d'autant plus terribles que rien ne les arrête? Tient-on registre des assassinats judiciaires, des vengeances secrètes, des spoliations, des meurtres clandestins, des victimes dévouées aux tourments des prisons d'État? La paix publique semble exister, mais c'est une illusion : dans une multitude de lieux* à la fois, des milliers d'individus isolés éprouvent, dans l'intérieur de leurs maisons, dans leur relations avec des hommes plus puissants qu'eux, tout ce que la guerre civile a de plus horrible. Rapprochez par l'imagination tous ces êtres malheureux, tous ces esclaves opprimés: donnez à tous les murmures sourds, à tous les désespoirs concentrés la voix qui leur manque, et dites, si vous l'osez, que le despotisme est un état de paix.
« Le tableau des pays libres est bien différent : point de voiles mystérieux qui couvrent les iniquités de l'administration ; tout y est connu. Là, de peur de passer pour un adulateur du pouvoir, on se fait presque un honneur d'un esprit chagrin. Ce mécontentement, qui n'est pas le malheur, est un des caractères de la liberté : l'homme libre désire une perfection, qu'on n'obtient jamais ; il est, en matière de gouvernement, un Sybarite blessé par des feuilles de rose. On n'attend pas les maux réels pour se plaindre; mais on s'étudie à les prévoir. Une opinion fait un schisme.; tout homme doué de grands talents devient une puissance et forme un parti : mais tous se contiennent les uns par les autres; tous fléchissent devant la loi.
7,38 MIllABEAU.
Au lieu que dans les Étals despotiques on fait beaucoup de mal et peu de bruit, dans les États libres on fait beaucoup de bruit, et encore plus de bien ; car au sein de toutes ces guerres d'opinion, ou est en paix dans l'intérieur des familles : chacun recueille ies fruits de son industrie, moissonne où il a semé, jouit sans crainte, se livre sans inquiétude aux charmes de la confiance ; exploite, selon ses talents, tous les fdons de la richesse publique, et s'abandonne sans regret au plus doux instinct de la nature, embelli par l'espoir de donner le jour à des citoyens.
(c On dit souvent : Tel peuple est libre, et cependant il n'est jamais tranquille. Mais ne jugez pas a distance, approchez-vous, observez mieux. Vous accusez la liberté d'une inquiétude dont le principe est dans le défaut de liberté même. Le reproche que vous lui faites ne tombe que sur de mauvaises lois, sur une constitution vicieuse. Rendez la liberté plus pure, plus générale, plus solide; vous détruirez le germe funeste des dissentiments et des troubles. Quand les aristocrates de telle république se plaignent de l'esprit inquiet des citoyens, c'est la fièvre qui accuse le pouls de la fréquence et de la vivacité de ses vibrations... »
Une feuille périodique qui eût fréquemment offert au public de pareils aperçus n'eût pas manqué de se placer au premier rang. Malheureusement Mirabeau négligea beaucoup la sienne ', et il est facile de s'apercevoir qu'il l'avait entièrement confiée à des collaborateurs dès le commencement de 1790 : on n'y trouve plus guère, comme étant évidemment de lui, que quelques détails curieux sur la Corse, détails écrits au moment où l'assemblée s'occupa de cette île ' ; quelques réflexions que lui inspirent les sentiments d'admiration manifestés parles Anglais instruits en faveur de la Révolution française ' ; quelques observations que lui suggère la rivalité existant encore entre les autorités de l'ancien régime et celles du nouveau * ; des aperçus judicieux sur la nouvelle division du royaume en départements ^. Nous citerons encore avec plaisir le discours qu'il
1 Si Mirabeau négligea son journal, on doit convenir que le Courrier de Provence ne cessa de s'occuper de lui; car on y trouve tous ses discours, toutes ses motions, et jusqu'aux moindres phrases qu'il prononça à Tasseinhlée. Ses divers autres écrits y sont également mentionnés et souvent même analysés. « Quand cette feuille ne fui plus rédigée par Mirabeau, elle continua de l'être pour lui, » dit un contemporain.
2 Numéro 75 du Courrier de Provence.
s Numéro 68, idem.
'* Numéro 85, idtm.
i Numéros 79. 97, 102 et XOi. idem.
improvisa pour faire voter des remerdmenls a Lafayelle el à Bailly sur la manière dont ils avaient rempli leurs fonctions : dans peu de lignes, Mirabeau a su peindre l'époque où ces remercîments furent votés. Nous les copions donc ici, parce qu'elles n'ont pas élé insérées littéralement ni dans le Moniteur ni dans le Point du Jour, et que ce sont d'ailleurs des pages historiques très-précieuses à conserver.
c( Vous savez dans quelle situation, dit-il, et au milieu de quelles (lifticultés vraiment impossibles a décrire se sont trouvés ces deux vertueux citoyens *. La prudence ne permet pas de dévoiler toutes les circonstances délicates, toutes les crises périlleuses, tous les dangers personnels, toutes les menaces, toutes les peines de leurs positions dans une ville de sept cent mille habitants, tenus en fermentation continuelle a la suite d'une révolution qui a bouleversé tous les anciens rapports ; dans un temps de troubles et de terreurs, où des mains invisibles faisaient disparaître l'abondance, et combattaient secrètement tous les soins, tous les efforts des chefs pour nourrir l'immensité de ce peuple, obligé de conquérir à force de patience le morceau de pain qu'il avait déjà gagné par ses sueurs.
« Quelle administration ! quelle époque où il faut tout craindre et tout braver; où le tumulte renaît du tumulte; où l'on produit une émeute par les moyens qu'on prend pour la prévenir ; où il faut sans cesse de la mesure, et où la mesure paraît équivoque, timide, pusillanime ; où il faut déployer beaucoup de force, et où la force paraît tyrannie ; où l'on est assiégé de mille conseils, et où il faut le prendre de soi-même ; où l'on est obligé de redouter jusqu'à des citoyens dont les intentions sont pures, mais que la défiance, l'in- (juiétude, l'exagération rendent presque aussi redoutables que des conspirateurs ; où l'on est réduit même, dans des occasions difficiles, à céder par sagesse, a conduire le désordre pour le retenir, à<se charger d'un emploi glorieux, il est vrai, mais environné d'alarmes cruelles; où il faut encore, au milieu de si grandes difficultés, déployer un front serein, être toujours calme, mettre de l'ordre jusque dans les plus petits objets, n'offenser personne, guérir toutes les jalousies, servir sans cesse, el chercher à plaire comme si l'on ne servait point!...
« Ne craignons donc point de marquer notre recoimaissance a nos
• 11 ne faut pas pcrdi'c de vue (jue le discours doiil il s'agit iri est de la fin d'octobre 1789.
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collègues, el donnons cet exemple à un certain nombre d'hommes qui, imbus de notions faussement républicaines, deviennent jaloux de l'autorité au moment même où ils Tonl conliée, et lorsqu'à un terme fixé, ils peuvent la reprendre ; qui ne se rassurent jamais ni par les précautions des lois, ni par les vertus des individus ; qui s'effrayent sans cesse des fantômes de leur imagination ; qui ne savent pas qu'on s'honore soi-même en respectant les chefs qu'on a choisis ; qui ne se doutent pas assez que le zèle de la liberté ne doit point ressembler à la jalousie des places et des personnes ; qui accueillent trop aisément tous les faux bruits, toutes les calomnies, tous les reproches. Et voilà cependant comment l'autorité la plus légitime est énervée, dégradée, avilie; comment l'exécution des lois rencontre mille obstacles; comment la déliance répand partout ses poisons; comment, au lieu de présenter une société de citoyens qui élèvent ensemble l'édifice de la liberté, on ne ressemblerait plus qu'à des esclaves mutinés qui viennent de rompre leurs fers, et qui s'en servent pour se battre et se déchirer mutuellement... »
Après avoir essayé de donner une idée de ce que fut le Courrier de Provence en 1789, et de ce qu'il devint en 1790 et 1791 * jusqu'à l'époque de la mort de Mirabeau, nous ne devons pas passer sous silence quelques-unes des révolutions matérielles que cette; feuille éprouva.
Disons d'abord que les 117 premiers numéros ne portent aucun nom d'imprimeur ; ce ne fut qu'à partir du numéro suivant qu'on le voit sortir de l'imi^rimerie du Patriote français, place des Italiens.
Ainsi que nous l'avons déjà dit, le premier libraire des Lettres de Mirabeau à ses commettants et du Courrier, de Provence, fut Lejay fils, qui avait sa boutique rue de l'Échelle, IG, dans la même maison qu'habita Mirabeau après avoir quitté Versailles. S'il faut en croire les chroniques scandaleuses du temps, le député de la Provence aurait été fort bien avec madame Lejay. Mais, dès le commencement de 1790, ces liaisons se refroidirent, et Mirabeau rompit toutes relations commerciales avec son libraire. Un avis, inséré dans le lOo'' numéro du Courrier de Provence, prévient les souscripteurs qu'ils doivent désormais s'adresser au bureau particulier établi dans
I Du numéro 1 au numéro 97 du Courrier de Provence, chaque cahier porte la pagination qui lui est propre; ce n'est qu'au numéro 98 que commence la pagination par volumes, dont le l*"" part (lu 25 janvier 1790, pour (Inir le 15 du nmis de mars suivant. Tous les volumes sont d'environ 630 pages chacun. Il existe, en outre, une table générale et alphabétique des matières contenues dans les S-îO numéros composant les t7 volumes de la collection entière. '
la même maison, mais en face de la boutique de M. Lejay. Peu de jours après, les auteurs de ce journal annoncent encore que leur ancien libraire s'étant écarté de l'ordre des distributions, le public ne doit plus s'adresser à M. Lejay fils, qui n'a plus aucun rapport avec leur feuille. « Les lettres relatives aux souscriptions et à la distribution du journal, ajoutaient ces auteurs, doivent être adressées à M. Say Hls, directeur des bureaux du Courrier de Provence^ rue de l'Échelle-Saint-Honoré, 10... M. de Mirabeau y prend toujours le même intérêt, quoiqu'il ne remplisse plus cette tâche en entier (celle d'auteur). »
Il devenait évident dès lors que Mirabeau n'était plus le rédacteur de cette feuille; et, en effet, c'est de cette époque que cessent ces sortes d'introductions a chaque numéro, ces aperçus tracés de main de maître, ces remarques si judicieuses dont le premier auteur accompagnait ses comptes rendus des débats de l'Assemblée nationale. Malheureusement pour le Courrier de Provence, cet état de choses continua jusqu'à la mort de Mirabeau, h qui son journal survécut pendant six mois.
Ce ne fut qu'après l'acceptation de la constitution, le 30 septembre 1791, et arrivé à son 350* numéro, que cette feuille cessa définitivement de paraître. Elle n'offrait plus, depuis longtemps, que l'intérêt qui se rattachait aux séances de l'assemblée, et au nom de son premier auteur, planant encore sur le Courrier de Provence.
Tout le monde sait comment mourut, le 3 avril 1791, l'homme célèbre qui fut le premier rédacteur et le fondateur de cette feuille périodique. Les soupçons d'empoisonnement circulèrent alors. Mais les uns chargeaient de ce prétendu forfait la cour, dont il connaissait, disait-on, les secrets; tandis que les aristocrates désignaient hautement le parti des Lameth, et les jacobins.
Camille Desmoulins, qui consacra quarante pages de ses Révolutions de France et de Brubant à recueillir une foule de détails piquants sur les derniers moments de son patron et ami, rapporte une conversation qui tendrait a faire croire que la cour, n'ayant pu compter sur Mirabeau pour une contre-révolution complète, aurait choisi le moment où il était brouillé avec Barnave et les Lameth pour se débarrasser de lui, tout en faisant tomber les soupçons sur les jacobins. c< Le peuple pardonne, aurait dit l'un des interlocuteurs, mais la cour jamais... La mort de Mirabeau n'est pas plus naturelle que celle de Lousialol; et je dis que c'est ici la seconde
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épitre aux Romains. » Il est juste d'ajouter que ces bruits tombèrent peu à peu, et que l'on finit par croire à une mort naturelle, surtout en présence des procès- verbaux de l'autopsie.
Dans l'écrit qui nous occupe, Camille dit tout ce qu'il sait de Mirabeau, et examine très-judicieusement tout ce qu'on a raconté de ses derniers moments. Il assure, entre autres choses, que le député de la Provence révérait la tête de Siéyès comme celle de Platon ; qu'il semblait abandonner à la censure tout le reste de l'assemblée, mais qu'il ne pardonnait pas la plus petite raillerie sur ce collègue. «;< La prévention de Mirabeau contre les Lameth, ajoutait Camille, ne l'empêchait pas de leur rendre justice. Il aimait l'esprit, la franchise et le patriotisme de Charles, et disait de lui précisément tout le contraire de ce qu'on lui a fait dire à ses derniers moments *. Il s'en faut bien qu'il eût la môme opinion d'Alexandre Lameth : il ne parlait que de sa fausseté, et le considérait comme son plus dangereux adversaire. Je ne sais ce que Duport lui avait fait, mais il me semble qu'il le haïssait encore davantage...
c< 11 haïssait Barnave, qui n'avait point de secrétaire, qui ne lisait point à la tribune; mais il n'avait guère contre lui que cette haine qu'on a pour un rival de gloire, et non de pouvoir. Le procès qu'ils avaient entre eux était comme celui de Démosthène et d'Eschine. Mirabeau aurait aimé Barnave, si Barnave n'était pas demeuré si souvent vainqueur. Ses victoires sur Mirabeau n'ont pas été toutes également honorables a Barnave, mais toutes ont donné de l'humeur au vaincu... Dans d'autres moments, il a porté un jugement bien différent ; qui ne lui a entendu dire que Barnave était un jeune arbre qui deviendrait un mât de vaisseau? »
Camille doutait très-fort que Mirabeau eût dit qu'il emjwrtait le deuil de la monarchie, dont les factieux se disputeraient les lambeaux. Il certifiait lui avoir entendu dire qu'il mourait jacobin. « S'il était vrai que Mirabeau eût dit ce mot, poursuivait Camille, il expliquerait fort bien l'attention des ministres à accompagner le convoi et d'envoyer les Cenl-Suisses, la douleur du roi, les messages de la cour, les pleurs que n'ont pu retenir les aristocrates à la nouvelle de sa mort, son intimité avec la Marck, l'intime de la femme du roi, et qui passait pour l'oreille de Denys chez Mirabeau.
1 « Je savais bien qu'ils étaient vils et lâches, aurait dit Mirabeau pendant sa maladie; mais je ne les croyais pas si bêtes, a II s'agissait du refus fait par Ch. Laincth de se joindre à une députalion <!os jacobins pour aller s'enquérir de ses nouvelles.
C'est la Marck, arislocrale insigne, principal auteur de la contre-révolution de Brabant, qui a fermé les yeux de Mirabeau ; c'est lui que le patriote a fait son exécuteur testamentaire, et a qui il a légué tous ses papiers relatifs a la politique. Le mot de Mirabeau expliquerait encore fort bien le mot de Malouet dans l'Assemblée nationale : Nous le perdons quand il était visiblement revenu à l'ordre et aux principes.
« Mirabeau usa amplement du droit qu'ont les mourants de dire du bien d'eux-mêmes, ajoutait encore Camille. Soulève ma tête, disait-il a son chasseur, tu n'en porteras pas une pareille. Et comme il entendait un bruit extraordinaire, ayant appris que c'était un coup de canon : Serait-ce déjà, dit-il, les funérailles d'Achille? Robespierre tira un bon augure de ce mot : « Achille est mort, Troie ne sera pas prise. » Si tout le monde ne compare point Mirabeau a Achille, du moins Sulleau ^ et les monarchiens le comparaient à la lance d'Achille, qui guérissait tous les maux qu'elle avait faits...
« Mirabeau fut patriote un jour, rapporte encore Desmoulins d'après Marat, et il est mort après...
a Si ces gens-là étaient traitables, disait-il souvent en parlant des chefs des jacobins, c'est avec eux qu'il faudrait marcher... Il admirait la religion des jacobins. Mais quand il revint parmi eux, il y fut aussi ramené par l'espoir de la présidence ^ car si on peut obtenir cette présidence sans leur secours, au moins ce ne peut être avec honneur... »
Au milieu de cette foule de notes ramassées de tous les côtés, Camille parlait de la cérémonie de l'enterrement d'une manière bien différente de la plupart des autres journalistes.
« Dans la rue Louis-le-Grand, raconte-il, quelqu'un s'écria d'une croisée à notre passage : Voilà les trente trois ! Nous pouvions répondre : Dites les trente-trois mille. En effet, la procession des jacobins n'était guère moindre : c'était a qui obtiendrait une place dans le bataillon sacré. Il n'y a pas jusqu'à Baptiste Montmorin qui vint, comme tous les ministres, se ranger parmi les clémentins, les régicides. L'affluence était immense... Mais je n'ai point observé ce saisissement religieux dont on a tant parlé : la curiosité, la politique et l'ostentation de civisme avaient grossi immensément le cor-
» Journaliste aristocrate.
2 II s'agit ici de la présidence de l'AsseniMée nationale, et non de celle des jacobins, ainsi qu'on pourrait le croire
tégo. L'admiration élait partout, et la douleur nulle part. On payait à Mirabeau les honneurs dus au génie: mais on n'usurpe point ceux qui n'appartiennent qu'aux vertus. Dans la solitude du convoi de Loustalot, il y avait cent fois plus de douleur que dans cette procession d'une lieue... Le refus d'un seul homme, d'un Gaton, d'un Pélion, d'assister aux funérailles de Mirabeau, et d'en prendre le deuil, fait plus de tort à sa mémoire, que quatre cent mille assistants ne peuvent l'honorer. Combien se disaient, h la vue de tant d'honneurs: — L'esprit, le talent sont donc tout! Et toi, vertu, puisque lu n'es qu'un fantôme, il faut que Brutus se perce de son épée, et la victoire des Césars est certaine... »
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P.EDACTKIII! DU JOURNAL DE LA LIBERTE DE LA PRESSE ET nu TRIBUN DU PEUPLE.
François-Noël Babecf, né à Saint-Quentin, en 1764. Il rédigea d'abord le Correspondant picard, qui lui valut une arrestation. Il devint ensuite administrateur du département de la Somme, puis du district de Montdidier, et enfin secrétaire général de l'administration des subsistances du département de la Seine. Avant de publier son Défenseur de la liberté de la Presse et le Tribun du Peuple, il avait pris le nom de Caïus Gracciujs. Arrêté au mois de mai 1796, il fut condamné à mort, comme ayant tramé un complot contre le gouvernement du Directoire : il se poignarda dans sa prison, mais il n'en fut pas moins porté sur l'échafaud, et exécuté le 5 prairial an V.
Babeuf fut un de ces écrivains qui crurent que la révolution du 10 thermidor devait assurer la liberté publique. C'est dans cette pensée qu'il publia, le 17 fructidor an II, le premier numéro d'une feuille intitulée : Journal de la liberté de la Presse, afin, disait-il, d'ouvrir une tribune pour plaider les droits de cette liberté, qu'il voulait illimitée, conformément à la déclaration des droits de l'homme et du citoyen. « Je fixe un point, ajoutait-il, pour lui rallier un bataillon de défenseurs ; car a cette mesure est attaché, j'ose le croire, le triomphe de la liberté publique... Ma tâche consistera essentiellement a parler des choses, et a donner les plus amples développements aux principes. Mais je ne pourrai m'empêcher de combattre les adversaires que je rencontrerai en chemin. »
Ce premier numéro, composé d'une demi-feuille (8 pages in-8°) comme le plus grand nombre des suivants, fut imprimé par les presses du député GuffroyS qui, sous le nom de Rougiffen Vedette,
1 II y eut deux éditions de chacun des premiers numéros : l'une, imprimée en très-petits caractères, est presque illisible par sa mauvaise impression; l'antre parut en caractères beaucoup plus gros.
ôHi BABEUF.
îivail lui-même l'ait parailre une suite à VAmi du Peuple de Marat. A l'époque où Babeuf prit la plume, il était question, dans la Convention et aux Jacobins, de réfréner les journaux contre-révolutionnaires, qui avaient pullulé tout à coup. Le gouvernement, débordé par cette foule d'écrivains qui sapaient journellement la République, favorisait l'opinion tendant à limiter la liberté d'écrire ; et un grand nombre de bons républicains le secondaient, se fondant sur les circonstances, et sur ce que le gouvernement révolutionnaire pouvait et devait sauver la liberté par tous les moyens. C'étaient alors les journalistes contre-révolutionnaires qui voulaient que la presse fût libre, et l'on devine pourquoi.
Babeuf se déclara l'un des champions de la liberté illimitée, non pas en vue de seconder les projets des contre-révolutionnaires, mais bien de soutenir les principes de la déclaration des droits et de la constitution de 1795, objets de son culte, et qu'il invoqua sans cesse.
Son journal devait donc être, et fut en effet, un journal tout de [)rincipes.
a Ce ne seront point des nouvelles fraîches que je donnerai, disaitil h ses lecteurs ; nous avons trop de gazettes et de gazettiers : c'est un journal pour les penseurs que je prétends faire ; c'est la théorie des lois successivement rendues, et l'examen de leurs divers rapports avec la liberté et le bonheur du peuple... »
Dès le premier jour, on le vit s'appuyer sur l'autorité de Robespierre, quoiqu'il distinguât dans cet homme célèbre deux êtres divers : « Robespierre l'apôtre de la liberté, et Robespierre le plus infâme des tyrans. » Danis son opinion, le vaincu du 10 thermidor n'avait cessé d'être le plus grand ami des principes, le plus sincère patriote, jusqu'au commencement de 1793, époque où l'ambition l'aveugla au point d'oublier ses propres opinions, et en fit le plus profond des scélérats. Babeuf y rompt aussi une lance contre Audouin, rédacteur du Journal universel, qui, malgré son patriotisme ardent, se prononçait pour la liberté limitée de la presse ; deux mots, disait Babeuf, qui hurlent de se trouver ensemble.
« Un procès pour la presse au milieu de la France république, disait-il dans son deuxième numéro, est un phénomène vraiment
Malheureusement pour les personnes obligées de lire le journal de Babeuf, tous les numéros suivants tarent imprimés oomnie la pieuiiève édition.
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étrange; c'est, sans contredit, un grand scandale pour tous les hommes libres que son existence au bout de cinq années de révolution; et nous devons paraître bien ridicules aux yeux de l'univers, qui voit un tel procès causer un partage sérieux d'opinions, une discussion vive et animée chez un peuple qui se croit démocrate à quelques degrés au-dessus d'Athènes... Comment serait-il réservé h l'époque présente de mettre ce sujet en problème, lorsqu'à l'époque de la déclaration des droits de 1789, au sortir des chaînes du despotisme monarchique, le droit passa sans réclamation, avec garantie qu'il ne pourrait être en aucun cas interdit, suspendu, ni limité; s'il est encore vrai que depuis lors personne ne se soit avisé de lui déclarer la guerre, surtout une guerre polémique, et que la tyrannie de Robespierre n'ait elle-même osé l'anéantir qu'indirectement et par astuce, il faut convenir que c'est parce que nous sommes redescendus dans l'enfance des idées de liberté, et retombés dans la servitude...
« Réapprendre, ajoutait-il, est plus difficile qu'apprendre, parce; qu'il faut perdre les mauvaises habitudes, et parce qu'à force de persévérance on se fatigue... Nos premières révolutions ont marché à pas de géant; celle du 10 thermidor s'est à peine traînée poui' abattre un tyran et quelques complices... Dès que je me dévoue à la défense de la liberté de la presse, concluait-il, il doit m'étre permis de parler de tout sans contrainte. Au surplus l'article vu de la déclaration des droits existe ; il me paraît une assez bonne garantie provisoire, en attendant celle que tout le peuple demande. »
Ce fut ainsi que Gracchus Babeuf exposa ses vues et le plan de son journal \
Déterminer à quelle nuance de républicains Babeuf appartenait, est chose difficile à une époque où la langue politique venait d'éprouver une transformation aussi subite que complète. Babeuf était le républicain qui avait applaudi à la condamnation de Louis XVI, qui avait battu des mains à la chute des girondins, et dont la tète s'était exaltée d'un saint enthousiasme en présence des miracles opérés par la Montagne et par le comité de salut public. Mais il aurait voulu que le gouvernement révolutionnaire eût fonctionné sans
1 « Ce journal, portait un avis inséré au bas de cliaquc numéro, est un grand livre ouvert à toutes les vérités, la boite aux lettres de tous les surveillants de la patrie, et la tribune publique des hommes libres, énergiques et amis des principes. Tous les bons citoyens sont donc appelés à l'aire parvenir à la même adresse les avis, lettres et documents qu'ils croiront utiles, et qui seront dans l'espril, les vues, le caractère libre et courageux du journal. «
qu'il tût porté atleinte à aucun des grands principes proclamés par la déclaration des droits et la constitution de 1795, surtout a ceux qui garantissaient la liberté de la presse et la liberté individuelle. Aussi le vit-on, dès son tromème numéro, essayer de démontrer que la liberté indéfinie de la presse n'était point incompatible avec le gouvernement révolutionnaire, et qu'elle devait exister tout entière. « Nos législateurs, s'écriait-il, ne doivent [)as liésiter îi la garantir. Fera-t-on un problème à résoudre de ce qui n'en tut jamais un? 0 Marat ! que dirais-tu si tu nous entendais ! »
Par suite de son opinion sur cette grande question, Babeuf se trouva en désaccord avec les jacobins, ainsi qu'avec les républicains les plus prononcés de la Convention. Tout en proclamant les mêmes principes que Babeuf, ceux-ci voulaient qu'on sacrifiât momentanément la presse au besoin de sauver la Bépublique. Ce parti insistait d'autant plus fortement |)our une loi répressive, (ju'il voyait cette loi repoussée par tous les réactionnaires et par les feuilles évidemment contraires à la Républi(|ue.
Ainsi le journal de Babeuf put être considéré, dans les premiers temps surtout, comme un auxiliaire de ceux qui, sous divers prétextes, cherchaient non-seulement a renverser les membres des anciens comités, mais encore le gouvernement révolutionnaire luimême, en un mot, des réactionnaires. On le vit se féliciter de ce que Tallien, Fréron et autres écrivains de la Révolution avaient repris la plume pour contenir les terroristes et les ennemis de la liberté de la presse.
« J'avais craint, disait-il en faisant allusion a ces anciens journalistes reparaissant dans l'arène ; j'avais craint que la stupeur de Robespierre n'eût tué tant d'hommes énergiques, lumineux, aimaiiL le bien, qui secondèrent si efficacement Marat et les autres francs missionnaires de la liberté, aux premiers temps de la Révolution : je vois avec satisfaction qu'ils vivent, et que Rome contient encore des cœurs libres et vertueux. »
Babeuf ne se dissimulait pas qu'il allait s'attirer des ennemis puissants; mais il paraissait préparé a tout, a Je me suis lancé, disait-il. Dussé-je ne pas sortir de longtemps de l'un des caveaux de Marat, qui est tout disposé, et où j'ai déjà mon établissement monté, ma vieille lampe, ma petite table, ma chaise et ma cassette ; dussent mes colporteurs jouer au fin, si de nouveaux limiers fayettistes s'avisaient de les arrêter devant les corps de garde et de confisquer
mes vérités entre leurs mains, il est arrêté que ces vérités eirciileront; qu'elles concourront à montrer au peuple que l'on peut, et bientôt, changer en réalité la plus belle des maximes, qui ne tut jusqu'ici qu'une illusion : Le but de la société est le bonheur commun... »
Babeuf était de bonne foi antiterroriste ; mais il était aussi révolutionnaire a un haut degré. Il ne voulait point de réaction contre la cause de la liberté ; il voulait sincèrement la république démocratique : aussi eut-il, pendant quelque temps, beaucoup de peine à apercevoir les intentions de ceux qui, tout en criant : Vive la liberté (le la presse ! compromettaient le salut de la République.
« En vérité, en vérité, je le dis à mes lecteurs, je ne croirai a l'aristocratie de ces gens-la, s'écriait-il en parlant des Tallien et des Fréron , qu'avec pièces et preuves ; et le procès-verbal de la séance des Jacobins qui les concerne m'a paru si mal rédigé, que je n'ai rien compris aux motifs de leur expulsion ignominieuse. Apparemment je ne vois pas clair comme les sages de nos jours. »
Babeuf ne tarda pas à se convaincre que les jacobins voyaient plus clairement que lui où Tallien et Fréron voulaient les conduire. Nous ne tarderons pas- a le voir aux prises avec ces deux journalistes thermidoriens.
Il serait trop long, et trop peu intéressant pour l'époque où nous vivons, de rapporter ici cette foule d'arguments dont Babeuf remplit quotidiennement sa feuille pour justifier le titre qu'il lui avait donné : la liberté de la presse fut tous les jours le texte de ses incessantes préoccupations.
« Il faut avouer que les nobles et les prêtres constituants de 1781), écrivait-il dans son cinquième numéro, n'étaient que des antagonistes bien faibles cpntre la presse, en comparaison de ceux que nous avons aujourd'hui a combattre , puisque le i)rocès , dans ce tempslà, n'a, a beaucoup près , autant duré, et qu'un mot de Mirabeau a suffi pour le décider. Il y avait aussi alors des gens qui voulaient la liberté de la presse limitée ; mais on se servait d'une autre expression : c'était celle de restreinte. 11 suffit a Mirabeau de dire qu'on ne pouvait pas restreindre un droit , mais seulement réprimer l'abus de l'exercice de ce droit... Il n'en fallut [)as davantage pour rétablir, dans la déclaration des droits, l'article de la liberté des opinions et de la presse, sans aucune limitation ni restriction.
« Groira-l-on qu'il se soit trouvé des honnnes assez osés pour
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(lire au peuple français : Vous ne méritez pas encore qu'on vous accorde l'entière faculté de penser et d'écrire ; vous n'êtes qu'un composé d'idiots qui vous laisseriez entraîner par le premier prédicateur insensé qui vous proposerait un roi. Et quel est celui qui ose tenir ce langage au premier peuple du monde? Est-ce toi, Car...', qui as fait respecter le nom français par tous les peuples de l'Europe? Est-ce toi qui as porté nos armées victorieuses en Espagne, en Italie, en Allemagne, dans la Belgique et la Hollande? Est-ce toi, ou sont-ce les baïonnettes des Français qui ont fait pâlir les tyrans sur leurs trônes? Vil calomniateur du peuple, apprends que ce n'est pas pour établir un roi que nous avons, pendant cinq ans, prodigué nos biens , nos sueurs , notre sang ; apprends que c'est le comble de l'impudence de dire à un peuple qui , par cinq ans de sacrifices et d'efforts, a lidt triompber les principes de la liberté, qu'il n'est pas en état de raisonner sur ces principes et de les apprécier... Inquisiteurs de la pensée , vous déguisez mal vos alarmes , et vous ne tromperez personne par les prétextes dont vous vous enveloppez 1 »
Bientôt on vit Babeuf crier : À bas les dictateurs ! et essayer de démontrer le vice de l'institution des comités de gouvernement ; puis chercher à prouver que le gouvernement révolutionnaire était la dictature elle-même: ce que le peuple savait fort bien. On le vit encore prendre chaleureusement le |)arti du club de la salle des électeurs contre les jacobins ^ et toujours jmur se montrer conséquent avec ses idées sur la liberté indéfinie de la presse.
c( Que d'autres fassent rire en sondant les plaies de la patrie, disait-il en attaquant le rédacteur du Journal universel; qu'ils mettent les malheurs publics en vaudevilles, battent la tyrannie par des calembours et les tyrans avec des épigrammes; qu'ils caressent le goût français, et réveillent l'ancienne frivolité nationale qui usait, par un trait satirique, son ressentiment contre les auteurs de ses plus grands maux, et tout finissait par des chansons : je ne sais pas chanter, moi, ni provoquer a chanter quand la patrie est malade, parce que je donnerais trop beau jeu aux traîtres, qui diraient comme cet ancien fripon cardinal : Us chantent, ils payeront. Force et gravité me semblent mieux convenir au ton a employer avec des républicains outragés dans leurs droits, dans leur dignité, dans les principes conservateurs de leur indépendance. C'est les réveiller qu'il
• C'f^l probahlcment au fameux Carriei' que fialtcuf s'adresse ici.
faut, et non alléniier, par des distractions agréables, les dispositions h venger leur injure; c'est faire trembler les lâches, et non leur laisser croire qu'ils en seront quittes pour être voués au ridicule. »
Les jours suivants, on voyait Babeuf stimuler la Convention nationale, et l'encourager a compléter la révolution du 10 thermidor.
« Où est donc la Convention? s'écriait-il sous la date de la fête des Vertus, premier jour des sans-culottides de Van II; où sont les suites de ces dispositions manifestées pour mettre fin au règne du crime et pour faire triompher la justice? Que fait cette masse de sénateurs, a laquelle on accorde des lumières et des vues droites, qu'on dit n'avoir été rendues si longtemps nulles que par la compression qui a tout asservi? Qu'attend-elle pour se prononcer? Elle a fait le 9 thermidor. Veut-elle ôter l'apparence de la vertu à ce mouvement univoque qui a fait tomber le tyran et ses premiers complices? Laissera-t-elle dire qu'elle ne l'a fait que pour son propre salut, et encore forcée par l'impulsion et le seul courage du désespoir, a la vue d'un danger immédiat?... ))
Babeuf, qui avait déjà attaqué Billaud-Varennes, Collot-d'Herbois et la plupart de leurs amis, consacre l'un de ses numéros à crayonner l'histoire complète du barérisme. Il y reproche à Barère la versatilité de ses opinions, et il avait assez beau jeu. « En attendant qu'un reste apparent de puissance lui soit enlevé, et qu'elle ne puisse plus dérober à la vue et à l'ouïe de ses concitoyens les pièces, monuments terribles qui l'accusent, je recueille pour l'histoire, disait-il, ces importants monuments : mes feuilles deviendront les archives, le dépôt sacré des preuves qui détermineront la condamnation de tous ceux qui ont négocié, a leur profit, la liberté, les biens et le sang de la République... »
Cependant Babeuf ne se dissimulait pas la gravité des circonstances au milieu desquelles la République se trouvait. « Il existe, s'écriait-il le 1*' vendémiaire de l'an III, deux partis bien prononcés : l'un, en faveur du maintien du gouvernement de Robespierre ; l'autre, pour le rétablissement d'un gouvernement étayé exclusivement sur les droits éternels de l'homme, reconnus par notre subUme déclaration K Nous nous sommes déjà avoués franchement pour être de ce dernier parti.
1 Bat)euf oublie de compter ici le parti des contre-révolutionnaires, parce qu'il se cachait encore sous le masque du républicanisme; c'était ce parti qui iravaiilail à diviser les vrais républicains pour proliler de leurs fautes.
« Une lutte très-sérieuse , décisive même pour la liberté , paraît devoir incessamment s'engager entre nos adversaires et nous. Gomme, avant de commencer tout combat, il est de la prudence de bien connaître ses forces, je crois important de calculer les nôtres, pour mettre chacun de nos cofactieux "a portée de juger si nous j)ouvons nous présenter au champ avec quelque espoir de triompher. »
El Babeuf passait alors en revue les diverses troupes (jui militaient sous la bannière des défenseurs des droits de l'homme, dont il se considérait comme le porte-di"a|)eau.
« Non, s écriait-il, il n'y a rien à craindre des mouvements et des dispositions en apparence effrayantes de la société mère ; je mainliens, moi, que tous ces efforts gigantesques ne sont que des signes d'agonie... Tout cela n'annonce autre chose que le délire, que l'état déplorable d'un être aux abois qui ne sait plus où donner de la tête, et qui, dans ces débats spasraodiques, s'en prend à tout ce qu'il rencontre, et n'agit que dans les extrêmes... Je maintiens, de plus, que l'époque n'est pas éloignée où ce sera une injure que de dire à quelqu'un : Tu es jacobin... »
— « Je ne démentirai point les titres de général de la liberté de la presse, et d'Attila des robespierristes que vient de me donner un journaliste, ajoulail-il plus loin. Insensiblement j'aguerrirai ces soldats timides qui semblent encore voir l'ombre de Maximilien l'exterminateur; je les accoutumerai au feu; je les conduirai jusqu'au pied de la brèche, et je ferai d'eux des vainqueurs... »
— « Rappelons toujours a nos soldats, disait-il encore, que c'est le complément du 9 thermidor que nous poursuivons ; que ce jour n'est pas digne du nom de jour révolutionnaire, quand il n'a abattu que quelques tyrans ; qu'une vraie révolution ne se composera que du rapprochement de cette journée avec celle où nous détruirons la tyrannie, en relevant nos principes sacrés renversés et profanés par elle... »
Ainsi qu'on vient de le voir par ces fragments, Babeuf ne s'annonça d'abord que comme l'un de ces ennemis de la tyrannie qui voulaient le complément de la journée du 10 thermidor; et tout en réclamant la plus vaste extension des libertés publiques, il parut, aux yeux des jacobins et des montagnards partisans du gouvernement révolutionnaire, un désorganisateur, l'un de ces libellistes contre-révolutionnaires qui, disait-on, voulaient assassiner la République avec les armes de la liberté. Tant que son journal porta le
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litre de Défenseur de la liberté de la Presse, c'est-a-dire durant le premier mois de l'existence de cette feuille, Babeuf fut rangé i)armi les écrivains réactionnaires qui gravitaient autour de VAmi des Citoyens et de X Orateur du Peuple; et ce reproche, que lui adressaient les anciens jacobins, parut d'autant mieux mérité que Babeuf n'avait déjà que trop accueilli dans sa feuille les diatribes que d'autres écrivains lançaient journellement contre le passé, dans des vues qui n'étaient ni aussi pures ni aussi désintéressées que celles du Défenseur de la liberté de la Presse.
Arrivé a son vingt-troisième numéro, Babeuf abandonna le premier titre de son journal, et l'intitula : le Tribun du Peuple, ou le Défenseur des Droits de l'Homme, en continuation du Journal de la liberté de la Presse, par Gracchus Babeuf ; et il lui conserva cette épigraphe, qu'il avait adoptée depuis quelques jours :
Le but de la société est le bontieur commun. ( Droits de r Homme, art. I". )
Le rédacteur du Tribun du Peuple, voulant justifier ces changements, annonçait que l'arme étant bien assurée dans ses mains, il allait faire front aux usurpateurs des droits de l'homme, avec une nouvelle qualité analogue au rôle vigoureux qu'il se sentait le courage de soutenir dans la lutte déjà engagée.
« Je justifierai aussi mon prénom, ajoutait-il. J'ai eu pour but moral, en prenant pour patrons les plus honnêtes gens, à mon avis, de la république romaine, puisque ce sont eux qui voulurent le plus fortement le bonheur commun; j'ai eu pour but, dis-je, de faire pressentir que je voudrais comme eux ce bonheur, quoique avec des moyens différents... On sait que tous ceux qui se sont montrés sur notre théâtre avec des noms des grands hommes n'ont pas été heureux : nous avons envoyé a l'échafaud nos Camille, nos Anaxa- (joras, nos Anacharsis ; mais tout cela ne m'intimide pas... Je me dis heureux par avance si, comme mes patrons, je dois mourir martyr de mon dévouement... »
Pendant quelques jours, Babeuf continua d'attaquer les jacobins, la (ftieue de Robespierre et jusqu'à la Convention nationale. Il commençait même a douter des intentions de Fréron et de Tallien, quand tout à coup son imprimeur, le député Guffroy, rompit l'association qui existait entre eux, lui refusa ses presses, et empêcha par la le 27* numéro du Tribun du Peuple de paraître. Babeuf, qui
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se crut [)eisôcutô, se cacha : mais, préalableuienl, il se mit sous la protection de la société électorale, à laquelle il envoya le manuscrit de ce 27'' numéro, avec prière de le publier elle-même ; ce qui eut lieu.
Or, ce numéro n'était plus un simple journal de 8 pages, mais bien une brochure de 24 pages, dans laquelle, après avoir jeté un long cri de détresse contre toutes les oppressions, Babeuf examine si Fréron et Tallien sont vraiment les amis de la liberté. Puis, s'adressant à tous les défenseurs des droits de l'homme, il leur dénonce la conduite de Gufl'roy, la proscription du Tribun du Peuple, ainsi que celle du président du club Electoral.
« La coïncidence des mesures prises contre l'excellent défenseur du peuple Legray, l'identité du moment de leur exécution, à son éganl et au mien, disait Babeuf, m'a donné, avec raison, je crois, lieu de penser qu'on nous regardait comme des conspirateurs communs. Plus indigné qu'épouvanté de l'audace de la tyrannie, j'ai été déposer mes sentiments d'horreur dans le refuge de la famille de l'Ami du Peuple; j'ai senti le mouvement involontaire qui me poussait, dans ma détresse, vers le sanctuaire de la liberté... »
En effet, Albertine Marat, sœur de l'Ami du Peuple, lui donna une lettre pour Fréron, en faveur de Legray, président du club Électoral, pour lui recommander celui que l'on considérait comme la victime de la plus insigne oppression ; et Babeuf inséra cette lettre dans son numéro 27.
Guffroy, inculpé par Babeuf, se défendit en publiant, de son côté, un écrit intitulé : Soufflet à l'Imposture, par la Presse libre. Il reproche à son ancien associé de s'être abandonné "a une exagération qu'il ne voulait pas encore croire coupable, mais qui lui paraissait nuisible à la chose publique.
« Je reconnais les principes que la Convention professe, lui disait GufTroy, ceux que le peuple français tout entier ose professer depuis que la Convention a tué le terrorisme ; je les reconnais, dis-je, dans la page 3 de ton numéro 26 ; mais je ne trouve, dans le reste de tes idées, que contradictions palpables, qu'erreurs blâmables dans un homme éclairé. D'autres pourraient y trouver de la periîdie ; car c'en serait une, si tu avais l'intention de présenter le poison des agitations populaires dans la coupe sacrée des droits de l'homme. »
— « Lorsqu'on aime passionnément sa patrie, répondit indirec-
lenienl Babeuf dans un avis qu'il donnait a la Convention ; lorsqu'on a vu, pendant cinq ans, un peuple généreux faire tous les genres d'efforts et de sacrifices pour la rendre libre: et lorsque, fixant le résultat, on n'aperçoit qu oppression... il est difficile h l'homme courageux qui n'a pas fait en vain le serment de vivre libre ou de mourir, de prendre, en soulevant le voile de celte oppression, d'autres accents que ceux de l'indignation et du dévouement républicain, qui ne connaît plus de ménagements, plus de circonspection politique, qu'aucun danger ne peut contenir auprès de celui de la perte de la liberté. »
Voila donc Babeuf sans imprimeur, et obligé lui-même de se cacher. Mais des hommes de sa trempe ne savent point se rebuter. Babeuf s'était déjà fait de chaleureux amis parmi ceux des républicains qui voyaient avec chagrin la marche contre-révolutionnaire des meneurs de la Convention. Ces amis l'encouragèrent de leurs conseils et de leur bourse '. Mais, malgré tous ces efforts réunis, il fut impossible au Tribun du Peuple de paraître régulièrement tous les deux jours; il se vit même forcé de mettre des intervalles assez longs entre ses numéros : ils ne se suivirent plus qu'à des distances de quinze, vingt jours, un mois même. Ce fut ainsi que, du 4 pluviôse an III au 5 ventôse de l'an IV, il ne put faire paraître que 11 numéros, du 30" au 40^
Mais ces numéros n'étaient plus de simples demi-feuilles de 8 pages; chacun d'eux devint une brochure de 24, de 30 pages, et jusque de 60 pages et plus. Ces brochures, imprimées en caractères extrêmement fins et serrés, contiennent chacune un demi volume de matières ; ce qui prouve que la plume infatigable de Ikbeuf surpassa celle de Marat. Non-seulement Baiieuf écrivait ainsi des livres tous les mois, mais il entretenait encore une vaste correspondance avec tous les points de l'empire; car le Tribun du Peuple était devenu une autorité pour tous les patriotes mécontents, surtout depuis ses persécutions.
En rapport avec une foule d'hommes aussi ardents que lui, Babeuf ne tarda pas a modifier ses idées, et h concevoir un vaste i)lan de l'éformation, dont nous parlerons bientôt.
Nous l'avons vu d'abord attaquer la mémoire de Robespierre,
1 La correspondance siisie chez Babeuf prouve (|ue les patriotes du département de la Somme s'étaient cotisés pour contribuer à la publication du Tribun du Peuple. Il s'en montrait glorieux.
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Dès le mois de nivôse de l'an III, il commence a reconnaître qu'il y avait chez cet homme célèbre et éhez les autres vaincus de thermidor (les principes et des vertus ; il proclame même hautement qu'ils ont été immolés par le crime, par les ennemis du peuple, qui, disait-il, avait perdu ses meilleurs amis dans cette catastrophe. Babeuf se console cependant en considérant le nombre de bons patriotes qui siègent encore a la Convention .
Quant au parti réactionnaire, à Tallien, à Fréron, sur les intentions desquels il convient qu'il s'est trompé, il leur déclare une guerre éternelle.
Il faut lire le 29" numéro du Tribun du Peuple pour comprendre la colère de Babeuf contre les traîtres qui assassinent la Bépublique, et contre les intrigants et les fripons qui les secondent. Après avoir examiné les deux partis qui luttaient alors au milieu de l'arène conventionnelle, dont l'un, disait-il, veut une république bourgeoise et aristocratique, tandis que l'autre entend qu'elle reste toute populaire et démocratique; dont l'un veut la république d'un million qui fût toujours l'ennemi, le dominateur, l'exacteur, l'oppresseur, la sangsue des vingt-quatre autres millions; du million qui se délecte depuis des siècles dans l'oisiveté, aux dépens de nos sueurs et de nos travaux, et dont l'autre parti veut la république pour les vingtquatre derniers millions, qui en ont fondé les bases, les ont cimentées de leur sang; qui nourrissent, soutiennent, pourvoient à tous les besoins de la patrie, la défendent et meurent pour sa sûreté et sa gloire, Babeuf démontre que le premier parti veut, dans la république, le patriciat et la plèbe, qu'il veut y placer un petit nombre de privilégiés et de maîtres, gorgés de supertluités et de délices, et le grand nombre réduit à la dure situation des ilotes ou des esclaves; tandis que l'autre parti veut pour tous, non -seulement l'égalité dans les droits, l'égalité dans les livres, mais encore l'honnête aisance, légalement garantie, de tous les besoins physiques, de tous les avantages sociaux, en rétribution juste et indispensable delà part de travail que chacun vient fournir à la tâche commune.
C'est ainsi qu'il commence à développer sa doctrine du bonheur commun, seul but, assure-t-il, que la société puisse avouer hautement.
Babeuf, qui se félicite de ce que ces deux partis existent encore dans la Convention, fait des vœux pour qu'ils se dessinent mieux.
a C'est depuis qu'il règne celte apparence d'accord et d'intelli-
gence dans notre sénat; c'est depuis que le parti patricien triomphe, que nous avons eu, dit-il, tant de mauvais décrets.
« C'est lorsque chaque article de notre code ne sortait qu'aux lueurs des éclairs et au bruit du tonnerre, aux mouvements animés des deux partis combattant avec rigueur, et aux cris libres de tout le peuple attentivement surveillant; c'est alors, dis-je, que nous avons reçu ces lois populaires, bienfaisantes, et portant le caractère de la véritable démocratie... »
Et Babeuf se complaisait à mettre sous les yeux des députés patriotes les choses sublimes qu'ils avaient faites et les lois populaires qu'ils avaient rendues pendant tout le temps où l'amour de la patrie les avait entlammés.
« Autant on se reporte avec satisfaction sur le tableau de vos opérations louables, ajoutait-il, autant on se traîne avec douleur sur la peinture opposée, œuvre de la faction patricienne que vous devez renverser, ou périr, mandataires plébéiens ! »
— « Français, disait plus loin le rédacteur du Tribun du Peuple après avoir fait connaître le mobile de la conduite des réactionnaires, vous êtes revenus sous le règne des c Les Pompadour,
les Dubarri, les Antoinette revivent, et ce sont elles qui vous gouvernent ; c'est à elles a qui vous devez une grande partie de toutes les calamités qui vous assiègent et la rétrogradation déplorable qui tue votre révolution, II est temps que la France sache ce que c'est qu'une Gabarrus, femme Tallien; il est temps qu'elle sache ce que c'est qu'une Gomtat qui mène Legendre, une marquise de Rohan, qui dicte ses lois a Bentabolle ; il est temps que notre patrie sache ce que sont d'autres créatures sorties des antres de l'aristocratie pour influer sur la conduite du gouvernement... Lâches plébéiens, poursuivait le Tribun en s'adressant aux députés qu'on voyait alors dans les salons des contre-révolutionnaires, qu'avez-vous fait? Vous ne voyez pas que ces patriciennes éhontées, ces aventurières de noble race, qui vous font aujourd'hui l'honneur de se prostituer dans vos bras roturiers, vous étoufferont dès qu'avec vous elles seront parvenues à rétablir l'ancien régime... Vous fûtes républicains, et vous ne rougissez pas aujourd'hui de vous montrer en Sardanapales aux spectacles, d'y conduire Sémiramis, et de lui faire cueillir les honteux hommages d'une foule d'esclaves * ? Croyez-
1 Lorsque madame Tallien arrivait au spectacle, la jeunesse dorée de Fréron, qui régnait alors au parterre, applaudissait Notre-Dame de Ihcrmidnr.
VOUS ne jamais rendre compte au peuple? Que ferez-vous du décret qui oblige chaque fonctionnaire ptiblic de faire connaître l'origine de la fortune qu'il a acquise pendant la Révolution? Mais vous n'irez pas loin ; non. Autrefois Samsons, vous avez confié aux Oalilas le secret de votre force ; vous vous êtes laissé couper les cheveux : les Philistins vous terrasseront! »
Au milieu de ces récriminations, qui, ne peignent pas mal l'époque thermidorienne, Babeuf commença à jeter les bases de sa doctrine. Nous disons sa doctrine, parce que l'idée du botiheur commun qu'il émet dans son Tribun du Peuple s'est identifiée avec le rédacteur et le journal, quoiqu'elle ap[)artînl à une foule d'autres patriotes qui travaillèrent longtemps a en établir les théories, avant d'essayer de la mettre en pratique.
Mais que d'obstacles ne rencontra-t-il pas pour continuer sa feuille ! Babeuf en fuite avait vu sa femme arrêtée comme distributrice, son bureau d'abonnement détruit, et son imprimeur refusant de lui continuer son concours. Il ne se découragea pas encore.
« Les bons patriotes qui ont remarqué avec satisfaction le plan de mon journal, disait-il dans ses 29^ et 50" numéros, considèrent avec peine les suspensions auxquelles des tracasseries toujours nouvelles me fondent; ils ont craint que les retards successifs dans lesquels ces entraves me jettent ne leur fassent perdre des parties essentielles d'une suite d'observations sur la marche journalière du gouvernement, qu'ils regardent comme importantes par leur caractère d'extrême véracité et d'application toujours étroitement serrée aux principes. Qu'ils s'attendent que mon coup d'œil censorial ne leur laissera rien perdre ; qu'un peu plus tôt ou un peu plus tard, ils auront, de ma main, le relevé très-complet, très-chronologique des bévues et des malveillances des gouvernants ; qu'ils soient certains que je ne craindrai jamais de grossir le volume de ma feuille, toutes les fois que le cas l'exigera, et que j'irai toujours reprendre le récit où je suis resté. C'est ma tâche de recueillir, pour transmettre a la postérité, la vérité nue, toute la vérité sur les hommes et leurs actes. Si je ne la remplissais point, peut-être par les soins du mensonge soudoyé, nos neveux jugulés ignoreraient en partie par qui et comment ils seraient parvenus a l'être.
«Réveillez-vous, écrivains patriotes': aidez-nous à dévoiler les
1 Les principaux journaux qui mardiaient alors sur la même ligne |)olilii|ue i|ue relui Je Babeuf
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coupables ei'foils des factions scélérates. Sois des nôtres, courageux Audouin, toi que je sermonnai lorsque je crus que tu t'écartais de la Yoie droite : le patriote n'a point de fiel ; il poursuit les mauvaises maximes, les principes erronés, et non les hommes. )>
Une circonstance qui mérite d'être remarquée dans la vie de journaliste de Babeuf, c'est qu'au moment où il embouchait la trompette pour réunir autour de lui les écrivains sincèrement démocrates, ce publiciste était, comme autrefois Marat, invisible et introuvable *.
« On s'abonne pour ce journal, écrivait-il au bas de son 30" numéro, au hiirean que les patriotes trouveront bien. Les aristocrates se donneraient des peines inutiles pour le découvrir. La souscription est de 50 livres pour un an, ou plutôt pour 180 numéros, qui formeront 1440 pages. » En effet, à partir du 2T numéro, Babeuf, qui jusqu'alors avait mis à chacune de ses feuilles la pagination qui lui était propre, compta le nombre des pages dont se composaient les 26 numéros antérieurs, et commença le numéro suivant par une pagination collective. Ainsi, dans les collections de cette feuille, si rare aujourd'hui, on sautera de la page 12 du 26* numéro à la page 209 qui commence le numéro 27, sans qu'il y ait aucune lacune réelle. L'année suivante, c'est-à-dire après avoir donné à ses souscripteurs les 1440 pages promises, Babeuf recommença la pagination. En ventôse de l'an IV, le prix de l'abonnement a ce journal fut porté h cinq cents livres; il avait par conséquent décuplé, tant la monnaie républicaine était alors en défaveur!
Tous les numéros du Journal de la liberté de la Presse contiennent un sommaire, fait sans doute pour les colporteurs. Mais, du moment où Babeuf donna a sa feuille le titre de Tribun du Peuple, ces sommaires prirent une telle extension, qu'ils contiennent à eux seuls deux et même trois pages en petits caractères; en sorte que nous serions obligé de remplir cinq a six de nos propres pages si nous voulions en transcrire un seul. Nous nous bornerons a donner une idée de ces programmes par quelques citations. Voici comment s'annonce celui du 4 pluviôse, l'an III de la République une et démocratique :
éUiicnt le Défenseur des Droits de l'Homme; VAmi du Peuple, rédigé par Lebois; YÉclaireur, et le Journal universel, ri'Audouin.
1 On trouvera, dans le iW numéro du Tribun du Peuple, une notice biographique sur Babeuf, par laquelle il répondait aux attaques dirigées par ses adversaires contre sa vie.
5o0 BABEUF.
« Nouvel engagement du Tribun du Peuple de conserver à son a journal le franc parler indéfini, qui fera connaîlre toutes les utiles « vérités, et dévoilera tous les scélérats et toutes les scélératesses. « — Preuves que Coblenlz a son sénat à Paris ; que ses intérêts et « ceux des émigrés y sont, depuis quelque temps, presque exclusi- « vement plaides au palais national, et que la plupart des décrets « sont arrêtés en Allemagne avant de l'être en France. — Amnistie « de tous les émigrés, y compris Stanislas-Xavier et Louis-Philippe « Gapet. — Fin, cependant, de la mode des tlagorneries par les seca tions de Paris. Mention honorable de quatre d'entre elles qui ont « été réclamer a la Convention la constitution démocratique de « 1793. Rage du parti fréroniste à la vue de cette démarche. — « Plan de Fréron pour former une nouvelle Vendée dans le Haut « et Bas-Rhin. Il se déclara clairement en faveur du peuple ûlwn- « nêtes yens contre le peuple sans -culotte. Il menace d'abord « de coups violents. Il provoque ensuite directement son peuple « doré à l'assassinat du véritable peuple; il fait craindre de proc( chaînes vêpres siciliennes, ou (}uelque Saint-lîarthélemy ; il con- « seille les stylets espagnols, et indique la manière de s'en servir. « Premiers essais de sa troupe de mujnons. — Acceptation par le « peuple sans-culotte de la guerre civile, dont le peuple culotté, do- « cile a la voix de l'infâme Fréron. est l'agresseur. — Problèmes « à résoudre entre les diverses factions : Quel est le gouvernement « qui sera donné à la France? Que fera-t-on du fils de Capet? — « Nouveau tribunal révolutionnaire. Police des tribunes de la Gon- « vention. Nouveau terrorisme établi par les ennemis des prétendus a terroristes. Signes de faiblesse des gouvernements ; signes carac- « téristiques du sentiment de leurs forces par les gouvernés. Le ce peuple apprend a distinguer ses amis de ses ennemis, etc., etc. « — Nouveaux engagements importants contractés par le Tribun en a faveur du peuple, etc., etc. »
Ces sommaires, dont nous ne donnons ici qu'un mince échantillon, résumaient fort bien chaque numéro, et pouvaient servir de stimulant pour les faire lire : chacune des phrases de ces annonces se trouvait ensuite développée dans le corps de l'ouvrage.
« Depuis une décade, y lit-on, les intérêts des émigrés sont à peu près à l'ordre du jour dans l'assemblée conventionnelle. Le congrès de tous les assassins de leur patrie a-t-il envoyé sa procuration générale a un grand nombre des députés de la République,
et ceux-ci ont-ils préféré ce mandat honteux h celui qu'ils avaient reçu de l'honorable confiance du peuple souverain?... Lâches coquins ! n'ajoutez donc point la dernière insulte en vous flattant d'avance que la fin de votre œuvre sera aisée, parce que, dites-vous, vous n'avez à museler que des oisons. Impertinents scélérats ! il n'en sera point ainsi... Tremblez, la moitié du triomphe est déjà assurée quand le crime est découvert. Non, le i)euple français ne sera point esclave ; cela est impossible. Nous vous voyons ; vos trames sont à nu : achevons de tirer le rideau, nous allons très-clairement vous montrer au peuple sous la forme d'une longue chaîne de fripons , qui vous tenez par la main , sans interruption , depuis Goblentz jusqu'au palais national... »
— « Le peuple au surplus, ajoutait Babeuf, le peuple, que nous aimons, peut compter qu'il a des sentinelles et des défenseurs que la mort seule peut lui détacher. Le dévouement de Décius n'est rien ; c'est la persévérance d'Horace qui est tout. Je ne connais de bon soldat que celui qui meurt les armes à la main. Je fais le serment que si la patrie devait périr, son dernier moment me verrait combattre pour elle à ma manière, et me montrer le dernier orné des trois couleurs à la face des esclaves et des cocardes blanches. Ou si auparavant la scélératesse m'atteignait, et que, pour sa plus grande utilité, elle me destinât à l'échafaud, je m'y réserve un rôle et une attitude encore inusités depuis la fondation de la République ; et le souvenir des circonstances de ma mort suffira, quand même la liberté viendrait à être anéantie, pour la réveiller dans tous les cœurs, et pour la ressusciter. »
Que des écrivains incapables de comprendre la généreuse exaltation, le noble dévouement du tribun Gracchus Babeuf, l'aient traité d'extravagant, de fou, et, sans l'avoir lu peut-être, l'aient jugé, du haut de leur dédaigneuse supériorité, a peine digne de l'attention de l'historien; que d'autres, ne connaissant le tribun de l'an IV que par les rapports du ministre de la police ou par les messages du Directoire aux conseils, l'aient gratifié des épithètes d'anarchiste, de démagogue, de terroriste, de buveur de sang, qui lui sont prodiguées officiellement, et qu'ils n'aient eu que des regards de pitié pour ses plans de réformation, nous ne saurions nous ériger en juges de leurs opinions.
Mais, pour nous, quand nous examinons attentivement toute la vie politique de ce martyr de la liberté, de l'égalité et de l'humanité:
lorsque nous le voyons, comme Marat, reslor pauvre pour coiiseiver son indépendance, vivre dans les souterrains pour prêcher ses doctrines en face des contre-révolutionnaires acharnés a le poursuivre, faire généreusement le sacrifice de sa vie à la cause qu'il avait embrassée avec tant d'ardeur et qu'il travailla infatigablement a faire triompher; en présence de ces faits, il nous est impossible de ne point éprouver un sentiment d'admiration pour-l'homme (jui vécut comme Cicéron et mourut comme Caton.
Quant aux doctrines sociales dont le journal de Babeuf fut le proclamateur, comme il serait trop long de les exposer dans tous les détails qu'elles comportent, et que nous ne pourrions les examiner (ju'en suivant la longue chaîne qui lie entre elles toutes les parties de cette législation extraordinaire, nous nous bornerons ici à engager ceux de nos lecteurs qui voudraient méditer le tout, a lire la Conspiration pour r Égalité, racontée par Buonarroti \ ou bien le Système des Égaux.
Le système de Babeuf et de ses amis politiques, si mal compris par les uns, plus mal apprécié par les autres, nous a toujours paru d'une application impossible ou au moins très-difficile avec les mœurs actuelles, et avec les idées transmises aux hommes par tant de siècles, où la force seule a eu le privilège de gouverner les nations. Le système des èyaux, ayant pour objet le bonheur commun, serait au contraire d'une application beaucoup plus facile chez un peuple nouveau, où tous les essais pourraient se faire sans de trop grandes commotions. La, personne ne peut en douter, un pareil système pourrait produire de grands bienfaits. Nous ne prétendons pas affirmer pour cela qu'un législateur populaire et hardi ne pût pas profiter d'un de ces moments où de profondes révolutions ébranlent les sociétés pour les reconstruire sur de nouvelles bases. Mais il ne lui serait guère donné qu'un jour pour opérer le bien commun, et le lendemain peut-être ses successeurs détruiraient pièce a pièce l'édifice qu'il aurait construit.
Robespierre et quelques autres penseurs de la Convention avaient évidemment tourné leur attention sur l'égale distribution des charges et des jouissances ; obligés de respecter la propriété, ils prirent un moyen détourné, le seul peut-être qui eût pu les con-
i La Conspiration pour rEgalilè, dite de Babeuf, que nous a fait connaître, dans tous ses détails, le célèbre Buoiiarroli, a été imprimée à Bruxelles en 2 volumes in-S". J'en dois la communication à l'obligeance de M. Lairtullicr, auteur des Femmes célèbres de la Hèrolulion.
BABEUF. r>65
(luire a leur but, s'ils eussent gouverné longtemps : les emprunts Ibrcés, l'impôt progressif, le milliard promis aux défenseurs de la patrie, le partage des biens nationaux entre les citoyens sans forlune, et l'éloignement des riches des emplois rétribués, auraient fini par faire passer le superflu entre les mains de ceux qui manquaient du nécessaire ; mais tous ces moyens n'offraient point une législation durable, et d'ailleurs leur application n'était pas sans de nombreux inconvénients.
Le système des égaux, médité par Babeuf et proclamé hautement dans son journal, fut tout différent. Considérant la propriété individuelle comme la cause de la dégradation des masses prolétaires et de leur triste condition; voyant, sous un autre nom, l'esclavage se perpétuer, même en France et après la Révolution, par l'asservissement forcé du pauvre sous la verge du riche, Babeuf et ses amis comprirent que le funeste principe de tous les désordres qui aftligeaient la société consistait uniquement dans l'inégalité des fortunes et des conditions, et, en dernière analyse, dans l'institution de cette propriété personnelle *. Convaincus que tant que cette inégalité existerait, une foule d'hommes, ravalés au-dessous do la condition humaine par les lois que les riches seuls font, ne pourraient jamais exercer leurs droits de citoyens, Babeuf et ses amis travaillèrent de toutes leurs forces à détruire cette inégalité.
Mais il leur fallut bien longtemps avant d'arriver a un corps de législation qui pût harmoniser tout leur système. Babeuf le jalonna dans sa feuille, malgré les obstacles qu'il ne cessait d'éprouver.
Violemment dénoncé par Tallien dans la séance du 10 pluviôse an III, Babeuf fut peint par ce député thermidorien comme un grand coupable mis en avant par d'autres plus coupables encore : il l'accusa de prêcher l'insurrection contre le gouvernement. Babeuf répondit a Son Altesse le sujnor TaUicnio y Gabarms, qu'il prêchait en effet l'insurrection contre une faction violatrice des droits du peuple, et qu'il le faisait en vertu de la déclaration des droits de l'homme. (Numéro 32 du Tnbun du Peuple^.)
t Voyez Buonarniti.
2 Nous sommes forcé d'avouer que nous avons trouve ici une lacune dans la collection du journal de Babeuf, dont nous devons la communication à l'oLligeance de M. le colonel Maurin, bibliophile éclairé, qui a passé trente années de sa vie à rassembler tous les journaux et autres écrits sur la Hévolution française. Comme la plupart de ces (mvrages sont devenus fort rares, et qu'on n'en trouve qu'un très- petit nombre à la bibliothèque nationale, on doit penser combien d'hommes de lettres et d'historiens vont frapper à la porte du colonel Maurin. Quelque jaloux qu'il doive être à juste titre
364 HABliUF.
Toujours poursuivi, Babeuf, (jue les loris de la halle avaient délendu au momeiu où il allait tomber entre les mains des huissiers, l'ut caché quelque temps au couvent de l'Assomption par son ami Darthé. Arrêté entin, il fut envoyé dans la maison d'arrêt du Plessis, el ensuite dans celle d'Arras. Ce lut dans cette prison qu'il écrivit deux de ses plus chaleureux numéros. Babeuf s'y lia avec Germain, et tous les deux prêchèrent, dans la prison même, une croisade contre les nouveaux tyrans qui assassinaient la Réimblique et faisaient périr le peuple de misère. Ce fut encore dans cette prison que Babeuf reconnut ses torts envers Robespierre, et qu'il rendit à sa mémoire l'hommage (ju'elle lui semblait mériter de la postérité. Babeuf se trouvait loin de Paris lorsque eurent lieu les journées de germinal et de prairial, si funestes au parti populaire. Le Tribun du peuple n'en fut pas découragé ; et aussitôt son retour dans la jçapitale, on le vit s'occuper avec la plus grande activité a mûrir ses projets de réforme. Ses idées se développèrent fortement alors, et l'on peut affirmer qu'il devint l'âme du parti qui préparait la grande révolution dans le gouvernement et dans les institutions. D'un côté, on voyait Babeuf travailler à faire détester le gouvernement des thermidoriens, tandis que d'autre part, il présentait ses doctrines politiques au peuple comme pouvant seules amener un soulagement durable aux maux qui l'accablaient alors. Non-seulement Babeuf eut la satisfaction de voir ses écrits recherchés et goûtés par le peuple, mais encore ne cessa-t-il de recevoir les adhésions les plus encourageantes de la part d'hommes éminents par leur instruction et leur patriotisme.
Ce fut dans ces circonstances que survint la journée du 43 vendémiaire. Babeuf examina scrupuleusement la conduite de la Convention pendant et après cet événement , et trouva que cette assemblée s'était montrée lâche en présence des ennemis de la République, et ingrate envers les patriotes à qui elle dut son salut.
Le gouvernement du Directoire est aussi examiné et apprécié à sa
de son trésor, M. Maurin n'en jouit pas en avare : il s'empresse d'être utile, cl ouvre toujours avec la meilleure grâce sa précieuse bibliothèque à toutes les personnes qui lui sont recommandées par leurs travaux ; il leur prête même les livres les plus rares. C'est ainsi que M. Maurin a perdu quelques-uns des derniers numéros du journal de Babeuf, par une saisie que l'autoiité lit faire chez un homme de lettres s'occupant des doctrines de ce publiciste. Déjà quelques-uns de ces numéros ont été remplacés, et bientôt la collection de ce journal sera recomplétée ; car le colonel Maurin, à quatrevingts ans passés, a encore toute ta vigueur de corps et d'esprit, toute l'activité, tout l'enthousiasme du jeune âge ,
juste valeur dans le numéro 40 du Tribun du Peuple : Babeuf ne voit dans ce gouvernement qu'une sorte de royauté déguisée, avec les deux chambres et le veto; il prédit que le Directoire sera la préface de la révolution qui doit ramener le règne de l'aristocratie et des rois. On le voit néanmoins se réjouir d'une décision rendue par le jury en matière de presse, reconnue encore une fois illimitée, et il promet de mettre à protit cette latitude laissée aux écrivains pour parler avec moins de gène des vices et des crimes du gouvernement.
« L'autorité judiciaire qui a prononcé l'absolution de l'Ami du peuple, disait Babeuf au sujet de cette décision, a peut-être, sans y prendre garde, et bien loin de ses vœux, consacré solennellement que prêcher le dogme du bonheur commun n'est point un crime. Elle a donc légitimé notre guerre des pauvres contre les riches, des plébéiens contre les patriciens, de ceux qui n'ont rien contre ceux qui ont tout? Elle nous a donc permis de démontrer, de proclamer hautement qu'il est conforme a l'équité première, fondamentale et éternelle, de prendre partout où il y a du superflu pour compléter partout où se trouvent des parts insuffisantes? Nous userons de cette permission. Nous prenons acte, et nous saurons profiter de ce précieux aveu des justiciers du gouvernement existant. Nous saurons nous ressouvenir qu'en présence de la tyrannie patricienne , et sans opposition de sa part , il a été reconnu que la justice du principe de Véfjalité réelle n'est pas contestable... Nous continuerons donc d'amalgamer l'odieuse histoire de ce gouvernement, avec le plan de salut que nous offrons au monde... »
— « Nous avons une double marche à suivre pour miner rédifice du crime, et pour jeter les fondements de la vraie justice , ajoutait plus loin liabeuf : faire détester les pouvoirs régnants , en découvrant a nu leurs continuels forfaits; et faire adopter le système de l'égalité réelle en en développant de plus en plus les charmes. Nous avons a joindre a cela le moyen de l'encouragement, par l'exposition ravissante du tableau des prosélytes nombreux et ardents qui viennent se ranger successivement autour de nos bannières sacrées.
« Si, pour perdre dans l'opinion publique les envahisseurs de tous les droits du peuple, ajoutait-il, ses affameurs , ses sangsues, ses tyrans, ses bourreaux n'étaient point un préalable utile avant les grandes mesures qui doivent substituera ce régime affreux celui
du bonheur commun, nous ne nous occuperions pas des tnrpiludes et des scélératesses journalières de nos régulateurs ; nous marcherions en ligne droite vers le temple de la félicité générale. On pourrait dire que les actes de nos souverains maîtres parlent assez d'euxmêmes , sans qu'il soit besoin de les commenter, et que les perpétuelles angoisses que le peuple en éprouve excitent tout naturellement sa haine la plus active et les sentiments de la moins équivoque exécration. Je réponds qu'il est pourtant encore nécessaire de stimuler l'ire du peuple et de l'éclairer sur des horreurs masquées, que, seul, il n'apercevrait pas. 11 faut donc provoquer, réveiller ces mouvements de llamme, qui, dans les premiers jours de la Révolution , nous firent si aisément abattre une tyrannie de quinze siècles... »
Babeuf tint parole pendant tout le temps qu'il lui fut donné encore d'emboucher la trompette du Tribun du Peuple et de proclamer le règne du bonheur commun.
Bien des historiens ont cru , ainsi que le Directoire en a accusé Babeuf et ses amis , que leurs moyens à'éijalïser les conditions des citoyens étaient dans cette loi agraire dont on a fait toujours un épouvantail pour ceux qui possèdent. Babeuf et ses coreligionnaires savaient très-bien que tous les législateurs qui, pour diminuer les ravages de l'inégalité , avaient eu recours au partage des terres , n'avaient opposé a un torrent impétueux que de faibles digues, toujours minées et renversées par l'action de l'avarice et de l'orgueil, auxquels le maintien du droit de propriété fournit constamment mille moyens de franchir tous les obstacles '.
Parlant de ce principe, que chaque individu apporte, en entrant dans la société, une mise égale, c'est-a-dire la totalité de ses forces et de ses moyens, les partisans des doctrines habouvistes établissaient que les charges, les productions et les avantages devaient être également partagés. Ils voyaient dans la communauté des biens et des travaux, c'est-a-dire, dans l'égale répartition des charges et des jouissances, le véritable objet et la perfection de l'état social, le seul ordre pubbc propre a bannir pour toujours l'oppression, en rendant impossibles les ravages de l'ambition et de l'avarice, et à garantir à tous les citoyens le plus grand bonheur possible*. Ils tra-
1 Buoiiari'oti.
* Idem.
vaillèrent donc à démontrer l'injustice du droit de propriété individuelle sur la terre, et développèrent, dans divers écrits, la longue série des maux qui en avaient été les suites nécessaires.
Ces doctrines, que Babeuf proclamait hautement, et auxquelles s'associaient tous les jours non-seulement une foule de citoyens et d'écrivains, mais encore la plupart des anciens conventionnels montagnards, séduisirent et le peuple et l'armée. De toutes parts il arrivait à Babeuf des félicitations sur son courage, et des adhésions à ce que l'on considérait comme son système. Il faut lire son 40* numéro pour voir comme il se délecte a énumérer ces adhésions, arrivées de bien des départements et de divers individus attachés aux armées. Il est vrai que Babeuf les avait provoquées, dans son précédent numéro, en convoquant tous les égaux de 92 à V accroissement de la sainte lujue.
A ceux qui lui disaient : Tu dis vrai, Babeuf, tu as raison ; tes principes sont incontestables; mais ton évangile est inexécutable, le Tribun du Peuple répondait par ces mots :
« L'exécution est impossible, disent-ils ; c'est-a-dire que la nature qui, ayant donné aux individus de chaque espèce d'animaux les mêmes moyens de bonheur, ne serait contrariée par aucune espèce, est destinée a l'être par le seul animal appelé homme; c'est-àdire que lui seul a dû lui donner invinciblement le démenti sur la volonté sage qu'elle a eue de donner le nécessaire et la suffisance à tous ceux de cette espèce; c'est-a-dire que toute l'intelligence dont elle nous a doués, et que nous prisons bien au-dessus de celle de tous les autres animaux, ne peut nous conduire à être aussi sages qu'eux, et a organiser un mode qui empêche que les gourmands et les parasites prennent la part de la majorité du troupeau ; c'est-adire que cette majorité est condamnée a vivre malheureuse et affamée, et que le bonheur que la nature avait destiné pour tous est éclipsé à jamais par l'autorité supérieure de la minorité... Atomes ! n'êtes-vous pas aussi les créatures sorties des mains de la nature?...
«Non, s'écriait Babeuf, vous en avez menti! Sa volonté sera faite. Non, non, le régime de l'égalité n'est point impraticable. Et c'est pour le démontrer au peuple que nous, lui annonçons notre retraite instantanée.
c< Que les démocrates ne soient pas en peine de nous, si nous sommes quelque temps sans leur donner signe de vie; c'est que nous allons élaborer, dans le silence , le plan d'exécution de ce
ô(i8 BABEUF.
rcgiine heureux. Nous reparaîtrons pour l'oflrir brillant et enchanteur aux yeux de tous les amis du juste et de la vertu... »
A partir de ce jour, 5 ventôse de l'an IV, Babeuf ne publia plus que trois numéros de sa feuille, les AW 42'' et Ao''; mais il s'occupa activement avec ses amis Buonarroti, Darthé, Drouet. Rossignol, Félix Lepelletier, Ricord, Amar, Germain, Gazin, Philip, Drouin, Didier, Antonelle, Duplay, Parrein et tant d'autres patriotes, militaires ou civils, à organiser la conspiration qui devait renverser le Directoire, les conseils et la constitution de l'an III, pour les remplacer par une convention nationale et la constitution de 1793, comme moyens d'amener le règne de l'égalité parfaite et le bonheur commun. Rien de ce qui put faire détester le gouvernement faible et déconsidéré du Directoire ne fut négligé par Babeuf et ses coop(''rateurs. Beaucoup d'écrits continuèrent a circuler pour attacher le peuple et l'armée aux patriotes qui s'annonçaient comme les libérateurs de la patrie, les seuls amis de l'humanité. Les conjurés furent admirablement servis par les circonstances : la famine qui continuait h se faire sentir, la cherté et la rareté inouïe des objets de première nécessité, le complet discrédit des assignats, la misère du peuple, le dénûment des soldats, la rentrée d'un grand nombre d'émigrés, la présence à Paris d'une foule de chouans, l'insolence des jeunes aristocrates, le faste scandaleux et les mœurs dissolues des nouveaux enrichis, tout concourait alors à faire regretter au peuple le temps où des lois favorables l'avaient placé au premier rang. Sans les victoires de l'armée d'Italie, sur lesquelles le Directoire s'appuyait, nul doute qu'il n'eût été renversé alors par les successeurs des jacobins.
Babeuf, toujours obligé de se cacher, vit sa femme et ses enfants arrêtés et jetés dans les prisons, sans se laisser détourner de son but, qu'il continua de proclamer hardiment.
Un écrit qui parut alors sous le titre (VOiiinion d'un Homme, écrit des plus remarquables, aurait suffi pour raffermir le Tribun du Peuple dans l'accomplissement de son dessein, s'il eût été nécessaire de stimuler un écrivain de son courage et de son énergie.
« Tribun, lui disait-on, la cause que tu plaides avec tant de raison, de chaleur et de courage n'est pas nouvelle. Il y a bientôt dix-huit siècles, le grave Strabon citait, en dépit des tribunaux de Tibère, dont il fut le contemporain, toute une nation avec laquelle tu t'es rencontré, sans le savoir peut-être: car on ne te laisse pas le loisir
(le fouiller dans les bibliothèques. Mais tes livres sont la nature et ton cœur : ils en valent bien d'autres... »
Faisant ensuite allusion au procès qu'on avait intenté au Tribun (lu Peuple, l'auteur de cet écrit citait ra|)ologue du père de famille, qui avait osé dire au milieu des places publiques : Le soleil luit pour tout le monde, et la terre n'est à personne.
« Non, tribun, ajoutait l'auteur, le sang de trois millions d'hommes n'aura point coulé en vain dans l'espace de six années ; la plus mémorable de toutes les révolutions politiques n'aura point eu lieu pour nous reporter précisément à la même place où nous étions; le nom saint ù'é(jalité n'aura pas été prononcé en vain...
« Tribun! tu reprends en sous-œuvre le bel édifice laissé trop longtemps à son ébauche par la Révolution française : tu en asseois les fondements d'une main hardie et ferme, ou plutôt tu le dégages des ordures amoncelées depuis tant de siècles, et tout récemment encore, sur les premières bases de la nature. Poursuis ta tâche sublime et honorable, pénible et périlleuse... Poursuis, et n'éparpille pas tes forces... C'est un beau crime que de conspirer pour le bonheur commun.
a Tribun, tu commences une révolution ébauchée par plusieurs grands hommes de l'antiquité et de notre âge. Tu as pour toi l'opinion de la partie saine du genre humain ; tu n'as contre toi que les âmes vénales ou des esprits malintentionnés. A ta droite, ne cesse de contempler Lycurgue, les deux Brulus, les deux Gracques, Mably, J. J. Rousseau, et quantité de bons esprits. Daigne a peine apercevoir, a la gauche, les revenants de la monarchie et les sangsues de la République, des journalistes à gages, et des gouvernants qui, semblables aux augures de Cicéron, ne peuvent se regarder sans rire de leurs brillantes mascarades ^ Marche dans la ligne droite de l'égalité; continue ta mission : je n'en connais pas de plus belle que celle de rappeler les hommes au bonheur commun !
« Hélas! nous en sommes bien loin encore! Cette grande Révolution nous y fit un moment toucher du doigt. Un mauvais génie est venu nous écarter du bon principe. Notre patrie ne s'est élevée un instant au-dessus des autres nations que pour retomber sur ellemême, couverte de sang et d'ulcères. Le baume de l'égalité peut seul fermer ses plaies. »
1 L'auteur faisait ici allusion au costume ridiculement pompeux que l'on avait donné aux membres du Directoire.
Tandis qu'on encourageait ainsi le Tribun du Peuple, Babculel ses amis, Anlonelle et les siens. Rossignol et quelques autres anciens généraux de la Révolution, avaient enfin opéré une fusion, si longtemps différée, avec les conventionnels montagnards, à la tête desquels s'étaient placés Drouet, Araar, Choudieu, Ricord et quelques autres; et la conspiration contre le Directoire, après avoir été mûrie pendant longtemps, était au moment d'éclater. Quelques journalistes patriotes réunis à Babeuf n'avaient cessé de battre en brèche le gouvernement fondé par la constitution de l'an III ; les armées avaient été travaillées par une foule d'écrits et d'émissaires. Quant au peuple de Paris, très-indisposé contre les cinq sires, on était facilement parvenu à lui faire regretter tout haut Robespierre, Saint-Just et Couthon, en lui apprenant des complaintes patriotiques, que répétaient, dans tous les lieux publics, une foule de chanteurs ambulants, et, entre autres, une jolie chanteuse nommée Sophie Lapierre', impliquée ensuite dans le procès de Babeuf.
Voici quelques-uns des couplets contre lesquels les tribunaux lançaient leurs réquisitoires :
DIX THERMinOll.
1*^ Couplet.
Ah ! pauvre peuple, adieu le siècle d'or;
N'attends phis que peine et misère :
Il est passé dès le dix thermidor,
Jour qu'on immola Robespierre.
Quand il vivait, il allégeait nos maux,
Il avait toute notre estime ; Les décemvirs, pour perdre ce héros.
L'accusent de leur propre crime.
Ah! pauvre peuple, etc.
1 Voyez les Femmes célèbres de la Révolution, par M. Laiilullier, livre fort curieux, où figurent une loule de femmes qui doivent rendre honteux bien des hommes de notre époque.
s Le café des Bains chinois, situé sur le boulevard des Italiens, était le rendez-vous ordinaire des conjurés patriotes ; et c'était là que Sophie Lapierre allait chanter, tous les jours, au milieu d'un nombreux auditoire.
QUESriOiNS ADKESSÉKS AUX DIVISIONS DE SOLDATS APPELEES l'Ail LE DIRECTOIRE AUTOUR DE PARIS.
!*'■ Couplet.
Défenseurs de la liberté,
Arrivant des frontières.
Venez-vous en cette cité
Pour enchaîner vos frères? On nous assure que vos bras,
Armés pour nous défendre, Si nous ne nous soumettons pas,
Nous réduiront en cendre.