CRI DES FRANÇAIS, PAR SYLVA I.N MARECHAL
I^'' Couplet.
Un code infâme a trop longtemps
Asservi tous les hommes ; Tombe le règne des brigands !
Sachons enfin où nous en sommes.
Réveillez-vous à notre voix, j
Et sortez de la nuit profonde.
Peuples! ressaisissez vos droits.
Le soleil luit pour tout le monde !
Refrain général.
Il n'avait fallu pas moins de longs travaux, de correspondances actives et d'efforts de tout genre pour que tout ce qui était nécessaire au succès de la conspiration fût prêt ^ Déjà bien des réunions préparatoires, dont le gouvernement avait eu une vague connaissance, s'étaient tenues entre les chefs des conjurés, et l'on allait agir, quand un faux frère, du nom de Grisel, dénonça le complot, et
1 La législation des égaux était préparée, et les proclamations étaient prêtes, ainsi qu'une foule (te listes, au moment où le nouveau ministre de la justice, Cochon, lit arrêter la plupart des conjurés. Le code des égaux a été publié par Buonarroti, et les pièces saisies le furent par le gouvernoiiicnt.
fournit au Directoire les moyens de s'emparer de Babeuf et de ses amis, ainsi que d'une partie de leurs papiers.
Du 19 au 20 floréal de l'an IV, la plupart des conjurés furent arrêtés et renfermés à l'Abbaye, au milieu de l'affliction du peuple et de la joie des classes élevées, qui poussaient déjà des cris de mort contre les babouvistes. Les plus compromis, au nombre desquels était Babeuf, furent transportés au Temple. C'est de Ih que le Tribum du peuple adressa au Directoire cette lettre fameuse, dans laquelle le j)risonnier traitait de puissance a puissance avec les cbefs du gouvernement.
« Vous avez vu à présent de quelle vaste conflance je suis le centre! vous avez vu, leur disait-il, que mon parti peut bien balancer le vôtre! vous avez vu quelles ramifications immenses y tiennent! Je suis plus que convaincu que cet aperçu vous a fait trembler. Est-il de votre intérêt, est-il de l'intérêt de la patrie de donner de l'éclat à la conjuration que vous avez découverte? Je ne le pense pas. Je motiverai comment mon opinion ne peut être suspecte... »
Le Directoire n'ayant pas voulu saisir l'occasion que Babeuf lui offrait de pacitier ainsi la France, le procès fut instruit, et les accusés renvoyés devant la haute cour nationale séant à Vendôme, attendu qu'il se trouvait parmi eux un député, Drouet.
Leur attitude fut constamment calme, digne, imposante. Babeuf surtout fit preuve de la plus grande énergie. Ses réponses aux questions qui lui avaient été faites par le ministre de la police, ainsi qu'à celles du jury, en furent constamment empreintes.
Tout en déclarant qu'on lui faisait trop d'honneur de le considérer comme le chef de la conspiration, il n'en assuma pas moins toute la responsabilité sur sa tête, en avouant, avec une sorte de gloire, qu'il l'avait approuvée, parce qu'elle lui paraissait légitime, et qu'à ses yeux, c'était un devoir rigoureux pour tous les hommes libres de conspirer contre un gouvernement criminel, violateur et usurpateur de tous les droits du peuple.
Le dernier jour Babeuf fut sublime. Dans une allocution ferme, mais touchante, adressée aux jurés, il fit entendre ces paroles :
a Si notre mort est résolue, si la cloche fatale a sonné pour moi, il y a longtemps que je suis résigné... Et tout bien considéré, que manque-t-il à ma consolation ? Puis-je jamais attendre de finir ma carrière dans un plus beau moment de gloire?... J'aurai éprouvé.
avant ma mort, des sensations qui ont accompagné rarement celle des hommes qui se sont sacrifiés pour l'humanité... Quels sont ces hommes au milieu desquels je suis traité comme coupable? C'est Drouel, c'est Lepelletier!... 0 noms chers a la République! voilà donc mes complices 1... Amis, vous qui m'entourez de plus près sur ces gradins, qui êtes-vous encore? Je vous reconnais : vous êtes presque tous des fondateurs, de fermes soutiens de la République ; si l'on vous condamne, si l'on me condamne, ah ! je le vois, nous sommes les derniers des Français, nous sommes les derniers des énergiques républicains... L'affreuse terreur royale va partout promener ses poignards ! Ne vaut-il pas mieux emporter la gloire de n'avoir pas survécu à la servitude, d'être morts pour avoir voulu en préserver nos concitoyens?
« 0 mes enfants ' (des larmes coulèrent de ses yeux), je n'ai qu'un regret bien amer à vous exprimer : c'est qu'ayant désiré fortement de concourir à vous léguer la liberté, source de tous les biens, je vois après moi l'esclavage, et je vous laisse en proie à tous les maux. Je n'ai rien du tout a vous léguer!!! Je ne voudrais pas même vous léguer mes vertus civiques, ma haine profonde pour la tyrannie, mon ardent dévouement à la cause de l'égalité et de la liberté, mon vif amour pour le peuple ; je vous ferais un trop funeste présent. Qu'en feriez-vous sous l'oppression royale qui va infailliblement s'établir? Je vous laisse esclaves, et cette pensée est la seule qui déchirera mon âme dans mes derniers instants ! »
— « Au moment où, d'après la déclaration du jury qui, abandonnant la question de complot, reconnut néanmoins la tentative de rétablir la constitution de 1793, le tribunal prononça la condamnation a mort de Babeuf et de Darthé, un grand tumulte se fait entendre, raconte Buonarroti ; ces deux républicains se frappent ; on crie de toutes parts : On les assassine! Les spectateurs font un mouvement que cent baïonnettes tournées contre eux répriment bientôt. Les gendarmes saisissent les déportés, les menacent de leurs sabres, et les entraînent, avec leurs compagnons mourants, hors de la vue du public.
c( Mais la faiblesse de leurs poignards, qui se cassèrent, ne permit pas aux deux condamnés a mort de s'ôter la vie. Ils passèrent une nuit cruelle dans les souffrances que leur causaient les blessures
I Toute la t'auiille de Babeuf l'avait suivi à Vendôme, et se trouvait i» l'audience.
qu'ils s'étaient faites : le fer était resté enfoncé près du cœur dans celle de Babeuf.
c< Leur courage ne se démentit point ; et, forts de leur conscience, ils marchèrent au supplice comme à un triomphe. Près de recevoir le coup fatal, Babeuf parla encore de son amour pour le peuple, auquel il recommanda sa famille. Un deuil général couvrit Vendôme au moment où perdirent la vie ces généreux défenseurs de l'égalité. Leurs corps mutilés, que des barbares avaient fait jeter a la voirie, furent pieusement ensevelis par les cultivateurs des environs... »
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l'un des RÉnAf.TEURS DE TOUR LES JOURNAUX PATRIOTES.
Jean-Baptiste Cloots du VAi.-nE-GnACE, plus connu sous le nom (I'Anacharsis Cloots, est ne à Clèves, en 1755. Envoyé à Paris dès l'âge de onze ans, il lit de la France sa patrie adoptive, et parcourut ensuite l'Europe sous le nom d'ANAcnARsis, prodiguant partout son immense fortune, et proclamant ses principes. Nommé membre de la Convention nationale, en septembre 1792, par le département de l'Oise, il fut plus tard compris dans l'acte d'accusation des héhertistes, et mourut, comme eux. le 24 mars 1794. '
Gomment donner une idée suffisante, dans un simple article qui ne peut comporter de longs développements, de la vie politique et littéraire du célèbre Anacharsis Cloots, dont l'imagination réformatrice embrassait le genre Immain tout entier? Ce sont de ces hommes qu'il est impossible de faire connaître autrement que par leurs œuvres ; et Anacharsis a tant écrit !
Plusieurs années avant la Révolution, Cloots se mit en tête de réformer les gouvernements et les nations. Doué d'un esprit vif, entreprenant, d'une imagination chaleureuse, d'autant d'instruction que de facilité, et ayant une soif inextinguible de célébrité, celui qui prit de bonne heure le nom <}' Anacharsis ne pouvait manquer de se faire remarquer. Ajoutons que, possesseur d'une fortune de plus de 100,000 francs de rente, le baron prussien, métamorphosé plus tard en sans-culotte, devait trouver bien des facilités pour arriver à la renommée.
Quelques années avant la Révolution française parut, comme ayant été imprimé 'a Londres, un livre étonnant d'audace; il était intitulé : la Certitude des preuves du mahoméiisme '. Ce livre,
1 Un fort volume, accompagné de notes immenses, foniianl à elles seules la matière de deux volumes ordinaire?.
publié sous le pseudonyme (I'Ali-Gier-Ber, docteur en théologie, et principal du collège d'Audrinople, est une attaque des plus violentes contre toutes les religions établies par les hommes. Voici comment l'auteur le termine :
« La sorte de défiance que j'ai de mes faibles talents, une timidité que mon âge motive et justifie, m'ont longtemps tenu en suspens si j'imprimerais cet ouvrage ou non. Eniin, l'ardent amour du vrai et la réflexion suivante m'ont déterminé à parler devant mes juges.
« Ai-je frappé au but, ou ne l'ai-je point atteint? S'il est manqué, mon livre eùl-il tous les ornements du style, toute la richesse de l'élocution, il ne vaut rien. Mais si, au contraire, l'ennemi que j'attaque est renversé ; si je démontre ce que j'ai voulu prouver ; si ma thèse triomphe, mon livre, péchât-il par ses accessoires, est bon et digne de voir le jour. Or, la conviction la plus intime, le sens commun le plus commun me disent que j'ai vaincu.
« Tout lecteur pénétrant se sera d'abord aperçu que cet ouvrage, qui manquait absolument a la république des lettres, est très-propre a opérer une révolution générale dans les esprits, puisqu'un principe fécond, d'où découle une chaîne de conséquences dirigées contre l'imposture, y attache à jamais l'erreur au char de la vérité. Un autre avantage : son utilité est de tous les pays et de tous les temps. A mille lieues d'ici, quelque système religieux qui naisse, quelque profondes racines qu'une secte puisse prendre désormais dans l'univers, mon ouvrage la foudroie jusque dans les entrailles de la terre. »
C'est par ce livre, au moins fort curieux, que débuta celui qui se posa comme le fléau de toutes les superstitions, et qui ne tarda pas a prendre le titre pompeux d'Orateur du genre humain.
On comprend déjà avec quel enthousiasme Cloots dut saluer la Révolution française : elle allait lui offrir les moyens d'accomplir ses projets. Aussi sa vie, déjà si active, le devint-elle encore beaucoup plus. Il ne cessa d'adresser des discours, des pétitions, des félicitations a l'Assemblée nationale constituante, en même temps qu'il remplissait successivement la plupart des journaux patriotes de ses harangues, de ses maximes, de ses vues révolutionnaires. Anacharsis voulait généraliser cette révolution; et l'Orateur du genre humain datait toujours ses écrits de Paris, chef-lieu du globe.
« Qu'est-ce qu'un orateur du genre humain? se demandait
Gloots pour avoir l'occasion de l'expliquer. C'est un homme pénétré de la dignilé de l'homme ; c'est un tribun qui brûle d'amour pour la liberté et qui s'enflamme d'horreur pour les tyrans ; c'est un homme qui, après avoir reçu la sanction de son apostolat universel dans le sein du corps constituant de l'univers, se dévoue uniquement à la défense gratuite de tous les millions d'esclaves qui gémissent, d'un pôle a l'autre, sous la verge des aristocrates; c'est un homme dont la voix foudroyante retentit sur tous les trônes, et dont la voix consolante se fait entendre dans les ateliers, pour saper sourdement les trônes par une circulation de quarante mille artisans de toute nation, qui portent ses discours, ses épîlres, ses harangues, ses homélies dans les caves et les chaumières des peuples environnants ; c'est un homme qui s'exile volontairement des foyers qui l'ont vu naître, des contrées qu'il a parcourues, des climats divers où un doux souvenir le caresse, pour rester inébranlablement assis dans le chef-lieu de l'indépendance, en renonçant à toutes les places honorables et lucratives où son zèle et ses talents l'appelaient indubitablement. La mission de Y orateur du (jenre humain ne iinira qu'après la déroute des oppresseurs du genre humain. »
— « Je poursuivrai donc ma carrière d'un pas grave et sûr, disait-il ailleurs. Mes raisonnements seront peu volumineux et trèssubstantieux ; ce n'est pas avec de gros livres qu'on opère des révolutions : les grands ouvrages de Payne et de Siéyès n'ont que cent pages d'impression; et ces deux brochures ont renversé les deux mondes. Le vrai moyen d'éviter le poids du papier, c'est de viser au poids des idées... »
Cloots tint parole. Les nombreux écrits qu'il publia de 1789 jusqu'à sa mort, ne sont guère que des sortes d'évangiles de quelques pages, se rapportant tous a l'objet de la mission qu'il s'était donnée. On trouve de ses lettres, de ses discours, de ses harangues, de ses sermons, dans le journal de Brissot, dans celui de Camille Desmoulins, dans V Orateur du Peuple, dans la Gazette universelle du commencement de la Révolution, dans l'ouvrage de Prudhomme, dans la Chronique du Mois, etc., etc. Sa plume ne s'arrête pas un seul jour; elle saisit toutes les occasions pour prêcher. son système, pour déclarer la guerre aux tyrans de la terre, pour détruire la superstition. Les boutiques de tous les libraires de Paris sont tapissées de ce que les uns appellent les lubies d'Anacharsis, et ce que beaucoup d'autres admirent comme les prophéties d'un sage, d'un