imUDUOMME
sidérait comme le premier parmi les rédacteurs du journal de Prudliomme, plus il fit l'éloge de ses talents, plus le propriétaire de ce journal se fâcha. Il crut entrevoir, dans les éloges prodigués par le réû'àcieur des Revoluf ions de France et de /ira haut à l'ancien rédacteur des Révolutions de Paris, l'intention de laisser croire que. Loustalot mort, ce journal n'otîrirait plus le même intérêt. Prudhomme se récria donc contre ces intentions : il s'ensuivit, entre lui et (lamille Desmoulins, une corres|)on(lance fort aigre, dans la(|ueile Prudhomme assure que sa feuille fut toujours dirigée par lui-même, et qu'il n'avait point cessé, depuis le commencement, d'en être le principal rédacteur.
Prudhomme sentit dès lors le danger, pour sa réputation et pour celle de sa feuille, de s'attacher des collaborateurs prépondérants. 11 voulut passer pour le principal parmi ceux-ci, pour le directeur réel de sa publication, et agit de manière à ce que le public n'attachât plus aucun autre nom que le sien à un journal qui lui procurait et réputation et richesses. Son nom se trouve dès lors partout : non-seulement il continua de le placer h la fin de chaque numéro, et de le mettre en relief au commencement, en appliquant sur la j>remière page un tindu'e jtortant les mots : Prudhomme, seul propriétaire éditeur des Révolutions de Paris, mais encore toute sa correspondance des dé[)artcments, des sociétés, des armées, etc. , lui fut adressée personnellement, et c'est lui qui signe les réponses. C'est encore en son nom que son journal s'exprime toujours; en un mot, c'est plus que jamais le journal de Prudhomme.
On comprend déjà quels efforts ce libraire-journaliste dut faire, après la mort de celui que l'on appelait plaisamment son teinturier, pour que le public ne s'aperçût pas trop de la perle que les Révolutions de Paris venaient de faire. On suivit donc le même plan de rédaction adopté par Loustalot, afin de conserver a cette feuille la même vigueur patriotique, la même énergie de style, les mêmes opinions sur les choses et sur les hommes. Par ces moyens, Prudhomme réussit à faire oublier Loustalot ; et sa feuille continua le cours de ses succès. Elle ne cessa d'être la publication la plus recherchée, et la plus fructueuse pour son propriétaire.
ïl ne faut que lire, encore aujourd'hui, la feuille de Prudhomme pour se rendre compte de ce succès. Si son journal fut moins bien fait que celui de Brissot, moins curieux à lire que ceux de Camille et Hébert, moins exailé que celui de Marat, moins philosophique
TOUHNON ET LOUSTALOT. -iOÔ
(jue les écrits de Coiulorcet et de Fauchet, il eut pour lui les détails : nulle autre part on n'en trouve autant sur les événements ou la question du jour que dans la revue de Prudliomme, la plus volumineuse de toutes les feuilles hebdomadaires de l'époque". Ajoutons que cette feuille ne dévia jamais des principes qu'elle professa dans ses premiers numéros; que, sous ce rapport, elle se maintint toujours a la hauteur des écrits les plus populaires; et eniin, qu'après avoir lu les relations des Révolutions de Paris, il ne reste, à l'historien qui rassemble les matériaux pour l'histoire, que fort peu de chose à apprendre. Le Moniteur, le Point du Jour de Barère, le Patriote français, le Courrier de Provence de Mirabeau, et plusieurs autres feuilles contemporaines, ont présenté, avec plus de détails spéciaux, les séances de nos assemblées nationales; d'autres, telles que le Journal des Débats de la société séante aux Jacobins, le Journal des Clubs, le Journal de la Montafjne, nous font beaucoup mieux connaître les sociétés populaires ; d'autres feuilles encore ou se sont faites les organes d'un parti,, ou ceux des ministres et de la cour, ou enUn ceux de la commune de Paris ; mais nulle part on ne trouve un ensemble embrassant aussi généralement tout ce qui s'est passé de remarquable durant les quatre premières années de notre Révolution.
Nous devons maintenant donner à nos lecteurs une idée de ce que fut le journal de Prudhomme après la mort de Loustalot, et nous ne saurions mieux nous acquitter de cette tâche qu'en reproduisant les divers passages qui peuvent le mieux caractériser et l'esprit de cette feuille, et celui de ses rédacteurs.
Vers l'époque de la mort de Mirabeau, en avril 1791 , et alors que tout semblait se préparer pour opérer une sorte de contre-révolution par les lois, les Révolutions de Paris eurent a s'occuper de l'inviolabilité du roi. Voici la conclusion d'un article fort remarquable sur cette question, ([ue l'on trouve dans le numéro 92 :
«Il n'y a que Dieu d'inviolable; et il ne l'est peut-être que parce qu'il échap])e à nos sens, et qu'il se tient hors du monde connu. Mais un roi étant dans l'Étal, et sa persoime n'étant rien moins qu'une idée abstraite, il doil être responsable, non-seulement de ce qu'il fait par lui-même, mais encore de ce (pii se fait en son
1 Les Révolulions de Paris se i-ompusent de 220 numéros, dont le premier porte la date du 12 juillet 1789, et le dernier celle du 10 ventôse an II ( lin février 179.i ^ ; elles forment 17 volumes, de plus (le 700 pages chacun. Chaque volunu" a sa table alphaliétiquc.
•iOi l'ia'DIlOMME.
nom, cl surtoiU par de-s accents dont on lui ahaiulttnne inconsidérément le clioix , sans pn'judicier toutefois à la responsahililé des ministres. On ne saurait donner trop de prise sur les gens en place. La justice la plus sévère, la plus exigeante, voire même la médisance et la calomnie, doivent s'exercer sans ménagement sur les fonctionnaires publics, a commencer par le premier de tous. Le droit de surveillance appartient encore plus au peuple sur ses chefs, qu'aux chefs sur le peuple : le salut de la répuhli(pie ' tient à cette réaction réciproipie. Chez une nation jalouse de son indépendance et de sa liberté, il ne doit y avoir d'esclav(»s que le roi et les ministres. »
Communiquant jdus loin à ses lecteurs les réllexions que lui suggéraient les décrets rendus pour délenniner les fonctions ministérielles, le rédacteur commençait par jeter un coup d'oeil sur les manœuvres employées pour renforcer le jwuvoir aux d('pens de la nation.
« C'est le dernier degré de l'avilissement et de la servitude chez une nation, disait-il, lorsque la vertu y devient un sujet de scandale, et le courage un titre de proscription. Voila, citoyens, où nous en sommes réduits : vos plus intrépides défenseurs sont indignement calomniés; leur persévérance dans le bien est traitée d'esprit de révolte; on les signale, a vos yeux, comme des ennemis de la patrie. Les noms iViiicendiaires, de factieux leur sont prodigués jusqu'au dégoût; leur sainte indignation contre les déserteurs des vrais principes leur est imputée a blâme, et, pour toute récompense, ils n'ont que leur propre estime et la |)aix de leur conscience. « Qu'on se donne la peine de réfléchir sur la vraie signification de ces expressions magiques avec lesquelles on s'empare de l'opinion, on verra que les temps n'y ont rien changé; toujours le mot de factieux a été le cri de ralliement pour les tyrans, dont le but est de rendre odieux au peuple les véritables amis de la liberté 1
« Jean- Jacques Rousseau a dit : « Dans le langage de la liberté, je ne connais de révoltés que les tyrans. » Eh bien ! sous le régime de la liberté, il ne i)eul y avoir de factieux que ceux qui vendent aux ministres les intérêts de leurs commettants. Les factieux sont ceux qui ont l'art de voiler, sous une modération feinte, leur ambition criminelle ; ceux qui n'ont gardé pour un instant le masque du
1 (^e mot n'clait pris ici i[a,c fowiue sigiiiliaiit la ciiosc publique.
TOUH^'ON ET LOUSTALOÏ. 205
|>atriolisnie que pour se faire acheler plus cher; ceux qui, pour lournir aux besoins toujours renaissants d'un jeu etîréné, se livrent aux expédients les plus honteux ; ceux entin que la déflaii;ration de tous les vices conduit a tous les excès, a toutes les turpitudes. Voila les véritables révoltés, les seuls séditieux, et non ceux qui, toujours fidèles à la cause du peuple, sont animés d'un saint enthousiasme pour la liberté; ceux qui, pour mieux la servir, ont renoncé a toutes les places, et dont les mains n'ont jamais été souillées de l'or ministériel. Ces hommes courageux se sont opposés de toutes leurs forces aux décrets que les factieux du comité de constitution viennent de faire adopter h l'Assemblée nationale pour l'organisation du ministère... »
Les personnes qui connaissent l'histoire de la Révolution savent qu'une tentative de fuite fut faite par le roi le dimanche 17 avril 1791. Sous prétexte d'aller a Saint-Gloud, les voitures du château . étaient prêtes, quand le peuple s'opposa au départ, (le fut en vain <]ue Lafayette et une partie de la garde nationale ])réchèrent pour (jue Louis XVI pût jouir de la liberté que lui assuraient les décrets ; le peuple leur répondit que le premier de tous les décrets était la loi de salut public. Dans la relation de cette tentative, le journal de Prudhomme assure que les événements n'ont que trop justihé les reproches accumulés qu'il avait adressés à Louis XVI sur la mauvaise foi de ses protestations.
« La conduite de l'abbé Maurv, ajoutait-il, est plus estimable : il n'a jamais montré deux visages. Heureusement que le peuple était la ; et, dorénavant, il conviendra de dire : Le roi propose, le peuple dispose... Jamais le peuple de Paris ne montra une énergie plus soutenue ; c'était pour la première fois peut-être qu'il se permettait d'apprécier la royauté à sa juste valeur. Si l'on eût saisi ce moment pour recueillir les suffrages pour ou contre les rois, l'urne du scrutin ne leur eût point été favorable. Paris serait une république... » Qu'on ne pense pas que ce fût la première fois que le rédacteur des Révolutions de Paris professait des opinions républicaines. Plus d'un mois avant cette circonstance, il avait osé demander la suppression de la royauté, et cette proposition avait trouvé de l'écha parmi ses lecteurs et ses correspondants. Dans leur opinion, il ne restait au peuple que deux partis h prendre, ou d'adopter la république, ou de renoncer a la liberté.
Depuis ce moment, le jouiiial de Prudhomme ne laissa [tasset"^
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aucune occasion ])our laiie prévaloir son opinion. Dans son numéro (lu 24 mai 171)1, le rédacteur s'exprime ainsi relativement à l'abolition lie la royauté :
(( Proposer d'abolir la royauté, disait-il, c'est j)roposcr sans doute d'abolir le plus grand iléau qui ait jamais désolé le genre humain.
« On est toujours embarrassé toutes les fois qu'on commence par où l'on devrait linir: et nos architectes politiques ayant débuté par construire le laite de l'édilicc avant d'en avoir établi les bases, il ne faut pas être surpris si ses parties ne sont pas d'accord, ne sont point cohérentes entre elles; il ne faut i)oint être surpris si l'importance et la pesanteur du faite écrasent l'édilice de son poids, et s'il ne finira pas tôt ou tard par le détruire entièrement.
« La grande base de toute institution libre est ce principe d'éternelle vérité, déclaré par l'Assendilée nationale elle-même : Qne tous les liommes naissent et demeurent libres et éijaux en droits. Voilà la mesure de toute égalité, ou plutôt l'égaliti'^ elle-même.
« Or, ce principe vraiment fondamental, et sur lequel repose toute notre constitution, n'a-t-il pas été évidemment renversé dans l'institution de noire pouvoir exécutif? et cette grande et belle mesure de l'égalité naturelle et politi(iue ne vient-elle pas se briser contre les marches du trône?
« Tous les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits : et cependant vous décrétez une dynastie dans laquelle des générations d'individus viennent au monde avec des droits que les autres hommes n'ont pas, et qu'ils ne sauraient jamais avoir ! et vous décrétez que ces individus les auront par cela seul qu'ils sont nés, quels que soient leur ignorance, leur ineptie, leur bassesse ou leurs vices I
c( On a peine a concevoir une plus grande inconséquence : cependant nos représentants l'ont i)ortée encore plus loin. Ils ont placé le monarque hors de la loi; ils l'ont mis hors de la sphère de l'humanité; et, n'osant i)as précisément lui décerner un autel sur la terre, ils ont été, poui- ainsi dire, le placer dans le ciel, et ils ont déclaré sa personne inviolable et sacrée. Un simple mortel, quelque méprisable qu'il puisse être d'ailleurs, déclaré inviolable et sacré!
a On a donc voulu violer nos droits, concluait le rédacteur ; on a voulu transformer en loi constitutionnelle de l'État la contradiction des principes. On a donc déclaré, on a donc vou'.u qu'un fou, un imbécile, un fripon ou un être sanguinaire pussent hériter du
TOUimON ET LOUSTALOT. -207
dépôt le plus précieux qu'il y ait parmi les hommes, celui de leurs lois, et du pouvoir le plus délicat, celui dont l'exercice influe sur le sort de vingt-cinq millions d'individus ! Déléguer un pouvoir à celui (jui paraît le plus digue de l'exercer pour l'avantage commun, le faire d'une manière aussi libre que volontaire, et sous l'égide de la responsabilité, paraît la manière la plus propre à conserver la jouissance et la dignité de ces droits. Mais déléguer sans discernement et sans choix, déléguer a perpétuité, sans restriction et sans retour, le plus important et le plus terrible de tous les pouvoirs, le rendre inamovible et héréditaire, en faire une propriété de famille, et l'hé ritage du premier-né de la dynastie royale, fùt-il le dernier des hommes, fût-il un scélérat et un monstre, est tout à la fois le comble de la lâcheté et de la démence! Non, nous osons le dire, la nation assemblée même en personne n'a pas le droit de décréter un pareil crime, et d'outrager assez la nature pour oser dire qu'une telle institution est conforme a ses lois. »
Prudhomme et ses collaborateurs eurent bientôt roccasion de demander l'application de leurs théories : la fuite de Louis XVI leur ouvrit la carrière.
c( Le plus honnête \iomme de son roijaume, s'écrient-ils, ce père des Français (comme l'appelaient les lâches écrivains, les folliculaires ineptes ou gagés), a donc aussi quitté son poste, et s'évade avec l'espoir de nous envoyer, en échange de sa personne royale, une guerre étrangère et intestine de plusieurs années! Ce complot, digne au reste des maisons de Bourbon et d'Autriche coalisées, ce complot lâche et perfide, médité depuis plusieurs mois, s'est enfin effectué.
ce Citoyens l'C'est une justice que vous devez nous rendre : rappelez-vous en ce moment que nous n'avons pas attendu le dénoûment du 21 juin pour vous dire ce dont les rois sont capables. 11 l)art, ce vil monarque, le dernier sans doute dont vous serez dupes. Qu'il parte, pour ne plus reparaître ! nous aurions eu trop a rougir de le garder plus longtemps a notre tête... Le roi est parti... Ce mot donna d'abord un moment d'inquiétude. On se porta en foule au château des Tuileries pour s'en assurer; mais tous les regards se tournèrent presque aussitôt sur la salle de l'Assemblée nationale. Notre roi est la dedans, se disait-on ; Louis XVI peut aller où il voudra... Il nous fallait un monarque inepte ou félon pour appuyer nos principes, et amener le besoin et le moujenl de leur application...»
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Entrant onsuite dans les détails les plus minutieux et les plus intéressants de cette crise, le journaliste atïirniait que l'opinion <lominanlc du jour était une antipathie ))Our les rois et un mépris pour la |)ersonne de Louis XYI, « Olle opinion, ajoutait-il, s'est manifestée jusque dans les plus petits détails. A la Grève, on lit tomber en morceaux le buste de I-ouis XIV, (préclairait la célèbre lanterne, l'effroi des ennemis de la Uévolulion, etc. Si le président de l'Assemblée nationale eût mis aux voix, sur la place de (irève, dans le jardin des Tuileries et au palais d'Orléans, le gouvernement républicain, la France ne serait plus une monarchie... »
Il faut entendre le rédacteur des Revolutium de Paris exhaler sa colère contre l'Assembléi; nationale au sujet du décret qui suspendait la réunion des collèges électoraux pour les nominations à la nouvelle législature.
a Aveugles citovens, (pii croyez que cette mesure a pour objet d'amener préalablement la suppression du marc d'arfient, s'écriait-il, vous croyez donc h la vertu de voire sc'uat arislocrati(pie ! Mais lisez, lisez les débals de la séance, et vous verrez cpi'il est loin de penser à la réforme d'aucun de ses décrets. La disparition d'un traitre send)lait avoir ébranlé l'empire et la constitution ; un nouveau jour luisait à la France; l'instinct naturel de la républicpie avait parlé au cœur des citoyens, et l'on demandait impérieusement (pie l'assemblée ne prit aucune décision sur la forme du gouvernement adonner à l'Étal, avant que les quatre-vingt-trois départements eussent émis leur YO'u. Or l'Assemblée nationale, (|ui ne prétend pas élre sujette de l'opinion publique, et (pii craignait que les corps électoraux ne l'émissent ce vœu redouté, a suspendu tout à coup les rassemblemenls des membres du souverain, afin, dit-elle, (jH'il ne soit pas porlé atteinte aux bases de la représentation. Ce n'est pas la liberté, ce ne sont pas les droits inaliénables du peuple que nos législateurs ont pris sous leur protection, et pour lesquels ils montrent un attachement si tenace, c'est pour ce qu'ils appellent leur ouvraije. L'amour-propre a pris, dans leur cœur, la place de l'amour de la patrie... »
Cette colère contre l'Assemblée naticmale éclata plus fortement encore, daiîs les Révolutions de Paris, lorsqu'elle innocenta Louis XYI. Il faut lire les réflexions que ce décret inspire au rédacteur de cette feuille : il n'y garde aucune mesure.
Aussi, quand par l'effet du déplorable événement du Champ de
Mars les répiil)licains rurent momenlanément mis en déroute, Prudhomnie et ceux de ses collaborateurs qui étaient connus de l'autorité se virent, comme Marat, Fréron, Camille Desmoulins, Danton et tant d'autres, dans la nécessité de se dérober pendant ((uelques jours aux poursuites des comtitutionnels royalistes.
Mais en reprenant la plume au milieu des circonstances toujours plus graves où la France se trouvait, la plupart de ces journalistes, appuyés par les sociétés populaires, ne cessèrent de professer les principes pour lesquels le peuple s'était laissé immoler.
On comprend que Prudhomme ne devait plus garder aucun ménagement envers Lafayette ni envers ceux des membres de l'assemblée qui s'étaient laissé gagner à la cause de la royauté. On trouve dans le 8^ volume des Révolutions de Paris une longue et pi- (|uante histoire intitulée : l'Éléphant blanc, où le rédacteur tourne en dérision, le culte des Siamois pour cet animal. Il eu raconte les faits et gestes, et prédit la tin prochaine de cette idolâtrie. Nous n'avons pas besoin de dire que Véléphant blanc n'est autre chose que le général Lafayette. Nous regrettons de ne pouvoir placer sous les yeux de nos lecteurs un autre article non moins curieux, présenté sous la forme d'examen de conscience des députés : il contient une foule de traits dont l'application est tellement facile, que chacun reconnaît les personnages traînés au tribunal de la pénitence. Il faudrait pouvoir lire encore les méfaits du comité de constitution, et une foule d'autres rélïexions qu'arrachent à ce journaliste, et l'atteinte portée au droit de pétition et d'affiche, et le décret qui maintient la peine de mort. La feuille de Prudhomme contient d'excellents articles contre cette peine, qu'il considère comme n'étant ni nécessaire ni utile. Nous pouvons ajouter ici que tous les journalistes patriotes furent de la même opinion, et qu'on ne doit imputer qu'aux anciens magistrats qui siégeaient dans l'Assemblée constituante la conservation du dernier supplice dans le nouveau code criminel qu'ils rédigeaient pour la France. Que de malheurs l'abolition de la peine de mort, sollicitée par les philosophes et les hommes de lettres patriotes, n'eût-elle pas évités!
Nous voici arrivés au milieu de 1792; la patrie est au moment d'être déclaré(; en danger. En appelant les patriotes des départements a la fédération de ce troisième anniversaire national, le journal de Prudhomme rend compte aux fédérés de la situation où ils trouveront la capitale.
21(» l'HUIUlOMMK,
« Vous avez su, leur disait-il, tous les niouvemoiils qui ont agile cette grande ville, foyer immense du |)lns ardent patriotisme, et en m«MTie temps réceptacle immonde de tout ce que l'empire a produit de plus vil, de plus corrompu, de plus scélérat. I)e|)uis qu'à pîireille époque vous nous aviez renvoyé le Bourbon déloyal, dont peut-être vous auriez dû nous épargner la présence importune, vous avez su tous les dangers cpie nous avons courus, tous les pièges qui ont été dressés pour nous surprendre...
a Vous avez lu la lettre audacieuse du héros-marquis, et son dis cours plus effronté encore qu'il est venu tout exprès débiter, à la barre de l'Assemblée nationale, contre cette journée du ^0 juin et contre les sociétés populaires. Vous avez été révoltés autant que nous de le voir retourner paisiblement à son armée, tout fier de son ascendant sur la grande majorité du corps législatif. Vous avez gémi avec nous de la bonhomie du brave Luckner, qui s'est rendu, sans s'en douter, l'écho complaisant et machinal de Lafayette. Vous arrivez a l'instant où nous venons d'obtenir la cassation de l'étatmajor parisien, rempli de |)etits Bouilles impatients de laver dans le sang du peuple l'outrage prétendu fait à leur maître.
« Ah! soyez les bienvenus : nos bras et nos cœurs vous sont ouverts, ainsi que nos maisons. Mais nos sections de 4792 n'imiteront pas les districts de 1790. La fraternité peut se passer de ces banquets somptueux, de ces bals, de ces concerts qui furent donnés sur nos places publiques aux fédérés, comme pour les distraire des grands intérêts de la patrie et pour insulter a la misère du peuple, qui semblerait n'avoir fait la Révolution que pour le compte et les menus plaisirs des riches. . . Venus ici comme des Spartiates, vos prédécesseurs s'en retournèrent comme des Sybarites ou des ilotes... c'est qu'il y avait encore des idoles a Paris... Oh ! non, sans doute, il n'en sera pas ainsi ; sans doute que du sein de la foule un chaud Marseillais, ou un Dauphinois plein d'énergie, ou un ardent Breton élèvera au haut de sa pique le bonnet de la liberté...
« Louis ! prolite du pardon que la nation généreuse t'offre encore une fois ; c'est pour la dernière. N'attends pas les jours de sa justice : elle sera terrible ; n'abuse pas plus longtemps de sa longue patience : elle touche à son terme. Nous sommes las de souffrir; sois-le de nous tromper ! »
Qui ne juge, sur ces seules lignes extraites d'un long article où tout est sur le même Ion, la véritable situation des affaires publi-
(jues? Qui ne voit, en lisant de pareils écrits, que la jonrnée du 10 août approche, et que l'arrivée des iédérés de 1792 à Paris va y amener les plus grands événements ?
Prudhomme parle avec admiration et attendrissement de celte cérémonie si simple et si grandiose dans laquelle la patrie tut proclamée en danger.
« Cette tenle du fond couverte de guirlandes de feuilles de chêne, chargée de couronnes civiques et lïanquée de deux piques avec le bonnet de la liberté, raconte-t-il en déliant l'antiquité d'avoir rien ordonnancé d'aussi digne d'éveiller le patriotisme ; le drapeau de la section planté sur le devant et flottant au-dessus d'une table posée sur deux tambours; le magistral du peuple, avec son écharpe, pouvant h peine suffire a l'enregistrement des noms qui se pressent en foule sous sa plume ; les balustrades, les deux escaliers, le devant de l'amphithéâtre défendu par deux canons, et toute la place inondée d'une multitude jeune, ardente et généreuse voulant se faire inscrire tout à la fois : ce tableau neuf et plein de mouvement est un des plus curieux et des plus touchants qu'ait olîert la Révolution. »
Mais à côté de cette admiration, la feuille de Prudhomme offrait le correctif; et le revers de la médaille laisse vaguer l'imagination bien au delà de la fêle.
« Tout le monde pourtant n'éprouva point celte ivresse, ajoutait le rédacteur. Plusieurs citoyens, dont nous respectons les motifs, disaient tout haut : — « Eh! malheureux ! oîi courez-vous? Pensez donc sous quels chefs il vous faudra marcher à l'ennemi ! Vos principaux oiïiciers sont presque tous des nob|es : un Lafayette vous mènera à la boucherie. Eh ! ne voyez-vous pas comme, sous les persiennes du château des Tuileries, on sourit d'un rire féroce à votre empressement généreux, mais aveugle? Rélléchissez-donc... )> —
« Pourquoi la patrie est-elle en dangei'? s'écriait encore le journaliste. Parce que les armckis étrangères la menacent; parce (jue des troubles intestins la déchirent ; parce que le fanatisme la ronge ; parce que les ministres ne font exécuter la loi que selon les calculs de leur partialité; parce que les généraux d'armée nous trahissent; parce que nos légions ne sont ni armées, ni aj)provisionnées; parce que presque toutes les autorités constitutionnelles ne sont que les complices de la cour; parce que la liste civile inlluence jusqu'aux décisions de l'xVssenjblée nalionalc ; parce (pie le cabinet des Tuile-
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ries esl manifestement d'intelligence avec les cabinels de Vienne et de Berlin ; |)arce que la cause des émigrés est intimement liée a celle du roi; parce que les nobles de France, les prêtres, les tyrans étrangers et Louis XVÏ font cause commune; parce qu'enfin, il est ridicule d'adopter pour chef le complice de tous ceux que nous voulons combattre... Et comment croire que les troubles intérieurs puissent s'apaiser sans la volonté, ou plutôt contre la volonté du chef du pouvoir exécutif?... »
La conclusion d'un pareil écrit, dont chaque i)roposition était longuement développée, devait être et fut en etTet une motion pour obtenir la déchéance de Louis XVI, comme conifilement de révolution. «Il n'y a plus de doute, s'écriait le rédacteur, que la nation entière la veut. »
Deux jours après, le maire de Paris, Pétion, a la tête des sections, se présentait a l'Assemblée nationale pour dénoncer le roi et demander cette déchéance. « Législateurs, ajoutait le journal de Prudhomme, le vœu national est prononcé. Si le coupable vous demandait grâce, songez que son pardon serait désavoué. »
A l'époque 6ù nous sommes arrivés, ce journal est si plein de détails hislori(iues sur les événements qui s'accomplissent dans la capitale, qu'il faudrait le citer en entier. Tout y est récit circonstancié : l'arrivée des Marseillais, le repas qui leur fut donné aux Champs-Elysées, les rixes qui intervinrent, les efforts des royalistes pour éloigner de Paris les fédérés, le décret rendu en faveuide Lafayette, les préparatifs de contre-révolution faits au château, les symptômes alarmants pour les patriotes que l'on observe dans plusieurs localités, la marche des armées ennemies vers les frontières de la France, les intelligences qui existent entre les aristocrates de l'intérieur et ceux du dehors, la première tentative d'insurrection populaire contre le château empêchée par Pétion; que de pages intéressantes pour notre histoire !
Voici la journée du 10 août. Le journal de Prudhomme la raconte sous l'impression qu'a produite sur lui l'inspection du champ de carnage qu'offraient les cours des Tuileries.
« A dix pas du château, raconte le journaliste après avoir rappelé la fausse sécurité du peuple, un feu roulant part de droite et de gauche à la fois, et même à travers les croisées ; il est suivi d'une décharge de canons chargés a mitraille et masqués. Près de deux cents Marseillais tombent à celte décharge inopinée et perfide;
leurs camarades se replient et rebroussent chemin sans se <lél)an- •der, soutenus par les Bretons : le feu ne cessait point; ils y turent exposés presque seuls et pendant près d'une heure, attendu que les bataillons parisiens, mal approvisionnés de munitions, avaient a peine de la poudre et trois coups à tirer. Les Suisses ne cessaient de fusiller du dedans de leurs casernes, où ils se cachaient après le coup pour recharger leurs fusils tout a Taise, fort peu incommodés par les volontaires. On tirait en même temps sur le peuple de chaque fenêtre du pavillon de Flore et de la grande galerie le long du quai. Plusieurs citoyens, surtout des femmes et des enfants, n'évitèrent les balles qu'en se précipitant par-dessus les parapets dans la rivière. On tirait en même temps et du côté du jardin et du côté de la ville; on tirait des combles et des soupiraux. Il paraît (jue le mot était donné au château de faire une seconde journée de la Saint-Barlhélemy. Mais le 10 août 1792 fut encore plus affreux que le 24 août 1572, et Louis XVI bien autrement monstre que Charles IX. Celui-ci, du moins, qui, sur un balcon du Louvre, une arquebuse à la main, canardait les protestants, s'exposait h la représaille; mais Louis XVI, le matin, fait boire les Suisses, leur distribue de l'argent, les passe en revue, et, après leur avoir donné, ainsi qu'à ses chevaliers du poignard, le mot d'ordre pour assassiner bravement le peuple a travers les croisées de son palais; aussi lâche que perfide, il va se cacher au sein du corps législatif, et demande un asile aux représentants de celte même nation dont il vient de commander le meurtre...
« Le peuple, après avoir immolé un ci-devant monté sur un cheval blanc, disait : // nous manque encore un autre cheval blanc...
a Le Carrousel était comme une vaste fournaise ardente, ajoutait le journal de Prudhomme en décrivant l'aspect du champ de bataille vers la soirée. Pour entrer au château, il fallait traverser deux corps de logis incendiés dans toute leur longueur * ; on ne pouvait y pénétrer sans passer sur une poutre enflammée, ou sans marcher sur un cadavre encore chaud. Dans la cour des princes, autre image : la façade du palais criblée de haut en bas par les canons nationaux, dont plusieurs semblaient menacer encore la demeure du vice trop longtemps couronné.., et encore des cadavres!
1 Pour bien comprendre coite description, il fnut se rappeler que la cour aclnelle des Tuileries était alors partagée en trois cours dilïérenles, divisées entre elles par les liâlinicnls incendiés, et que les casernes se trouvaient au bout de la cour dite des Suisses, à l'anple du |)avillon de Marsan.
214 PHUD110MME,
Mais le veslibule, mais l'escalier el la chapelle, el loul le reste des apparleiiieiils, rien n'était plus hideux, plus horrible à voir !
« On lixait pourtant tout cela sans horreur en se rappelant ceux qui venaient «le l'habiter. Les murailles teintes de sang, couvertes de lambeaux, de membres d'hommes, de tronçons d'armes, el, parmi des morceaux d'élolTes légères, un pan du manteau royal de velours ileurdelisé en or, distribué à qui voulait s'en souiller les mains. Des débris de meubles, des tessons des bouteilles prodiguées aux bourreaux à la solde du despotisme, et partout des cadavres! La porte du château donnant sur la terrasse, obstruée par des monceaux de cadavres ])resque nus et mordant encore la poussière. Toutes les allées de ce beau jardin, l'admiration de l'étranger, l'orgueil de la nature el de l'art, jonchées de même : des cadavres au pied des arbres, au bas des statues, et recouverts par l'herbe el les Heurs du parterre. Au pont tournant, connne i)our donner la dernière touche à celle image effroyable, la caserne de bois des Suisses brûlant loul à la fois, el sa lïamme sinistre éclairant cinq h six voitures qu'on chargeait de morts sur la place de Louis XV.
« A côté de celte scène d'horreur, Louis XVi, cause première de cet événement douloureux, comme un plat scélérat habitué au crime, assis à une table bien servie, dans l'un des comités du corps législatif, mangeant, buvant comme a son ordinaire, a côté de sa femme silencieuse el se mordant les lèvres de rage de n'avoir pas été mieux secondée dans ce nouveau fortail. . . »
— c( Les Parisiens re])rennent une mesure qu'ils avaient eu tort de ne pas mettre à exécution le 20 juin 1791, ajoutait encore le journaliste. Sans respect pour les arts, ils s'empressent aujourd'hui d'abattre les statues de leurs anciens despotes. Déjà la corde est passée au cou de Louis XV, de Louis XIV, de Louis XIII, voir même de Henri IV, qui ne valait guère mieux que les autres... »
— « Soldats de la patrie ! s'écriait le rédacteur après être revenu, dans le numéro suivant, sur la révolution du 10 août, parmi toutes ces victimes entassées autour de vous, ne vous ètes-vous donc pas aperçus qu'il vous en manquait deux pour rendre celte journée la plus mémorable de toute la Révolution, el la plus fructueuse? Les deux causes premières de ce grand attentat échappèrent à la justice de votre vengeance... Peuple, la grande journée du 10 août est manquée pour toi ; jamais peut-être il ne s'ollVira une occasion plus belle d'imprimer une terreur salutaire dans l'ànie des tyrans, en
TOURNON liT LOUSTALOT. 21 o
leur laissant un grand exemple de ta sévère équité dans la personne de Louis le traître et de sa Médicis... Le chef des conspirateurs est entre tes mains, et tu le laisses vivre ! tu le gardes comme un otage ! Quel mélange d'énergie et de faiblesse!... Une nation se montre sur un pied respectable, quand elle grave sur l'échafaud destiné aux coupables :
Et la garde qui veille aux barrières du Louvre N'en défend pas les rois... »
Le journal de Prudhomme, le plus riche que nous possédions en détails sur toutes les journées de la Révolution, comme sur les événements qui les amenèrent et les lient entre elles, nous en fournit ensuite de très-curieux sur la translation de la famille royale au Temple, et sur tout ce qui se passa dans cette prison durant les premiers jours de la captivité de Louis XVL
Après avoir publié une partie des pièces secrètes trouvées aux Tuileries, et en avoir fait ressortir le plan de la cour de donner une leçon terrible aux Parisiens, Prudhomme, indigné, excitait le peuple à se défaire des prisonniers du Temple. c< A notre tour, ne cessait-il de dire au peuple, donnons, dans la personne des Bourbons et de tous leurs complices, un exemple éclatant qui fasse pâlir les autres rois. Qu'ils aient toujours devant eux, et présent à leur pensée, le fer de la (juiUotine tombant sur la tête ignoble de Louis XVI, sur le chef altier et insolent de sa complice; frappons, après eux, tous ceux dont les noms se trouvent sur les papiers trouvés dans le cabinet des Tuileries ; que tous ces papiers nous servent de liste de proscription. Faut-il encore d'autres pièces justificatives? Qu'attend-on?... »
C'était le 15 d'août, cinq jours après le combat, que le journal de Prudhomme tenait ce langage violent. En le comparant à celui des autres feuilles révolutionnaires de la même époque, on s'aperçoit que tout n'était pas fini, et que d'autres victimes auraient le sort des vaincus de la Saint-Laurent (c'était ainsi que l'on désignait la journée du 10 août, par comparaison a la Saint-Barthélemy).
c( 4ussi scélérat que Gromwell, ajoutait encore ce journal en parlant de Lafayette, il n'en aura pas les destinées. Ses crimes sont évidents; Son arrêt est prononcé; tout citoyen a reçu pour le frapper un ordre irréfragable. Gelui-la sera proclamé le vengeur de la
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Ki-anco. le digno onfanl de la patrie, qui, sa léte à la main, viendra se présenter à la barre de l'assemblée... »
Plus loin, on lisait, dans la même feuille, la liste des personnages arrêtés h la suite de la découverte des pièces secrètes '.
La situation des affaires publiques prenait chaque jour une teinte plus sombre; car chaque instant apportait de mauvaises nouvelles des frontières. Les armées des alliés de Louis XVI s'avançaient sans que l'on |)ût leur opposer des forces capables de les arrêter : il fallait que les patriotes lissent un effort surnaturel, qu'ils se dévouassent pour la cause de la liberté. « Verdun va être |)ris, disaientils ; Ghâloiis est menacé peut-être de la présence des troupes prussiennes. L'ennemi du Nord n'est pas à nos portes; mais nous en avons un au milieu de nous dont la mine infernale doit éclater la nuit prochaine -. Avant d'aller au-devant des ennemis du dehors, déjouons le complot terrible des scélérats qui, ce soir peut-être, incendieront Paris, après avoir égorgé nos familles...
c< Le succès d'un coup de main aussi hardi était douteux sans doute. Mais la commotion qu'il eût faite, même en ne réussissant pas. pouvait causer le plus grand désordre, et favoriser l'invasion des frontières dans tous leurs points. Le peuple, qui, comme Dieu, voit tout, est présent partout, et sans la permission duquel rien n'arrive ici-bas, n'eut pas plutôt connaissance de cette conspiration infernale, qu'il prit le parti extrême, mais le seul convenable, de prévenir les horreurs qu'on lui préparait, et de se montrer sans miséricorde envers des gens qui n'en eussent point eu pour lui. Ils avaient bien choisi leur temps : ils savaient qu'à la première mauvaise nouvelle des frontières, l'élite de Paris quitterait ses foyers pour se porter au lieu du péril. De ce moment, celte ville, dénuée de ses principales forces, et réduite à ses piques, leur serait, comme un vaste champ de bataille, abandonnée au pillage. L'instinct droit du peuple déconcerta tous ces projets... »
C'est ainsi que le journal de Prudhomme expliquait les causes de l'irritation du peuple et de l'explosion de sa colère contre les pri-
1 « Le peuple a fait main basse sur tous les journaux aristocrates sans exception, disait Prmllionime; quelques-uns de leurs auteurs ont échappé à la vengeance populaire, mais leurs œuvres ont payé pour eux. On a impitoyablement bridé jusqu'à la dernière feuille; presses, caractères, rien ira été épargné... »
i Un prisonnier condamné à mort avait tenu les propos les plus menaçants contre les patriotes. (I avoua ensuite que tous les détenus politiques n'attendaient (|ue le moment favorable pour mettre les patriotes entre deux feux.
sonniers politiques. Ce journaliste raconte ensuite, avec les détails les plus circonstanciés, les massacres des prisons.
D'après son récit, les exécutions auraient commencé, non pas à l'Abbaye, mais au comité des Quatrc-Nations, où auraient été conduites plusieurs voitures remplies de fuyards arrêtés aux barrières. « Des vingt et un individus qu'elles contenaient, nous apprend Prudhomme, trois furent massacrés en route. Des dix-huit restants, quinze subirent le dernier châtiment sur les degrés mêmes de la salle où on les interrogea d'abord. Plusieurs prêtres déguisés se trouvèrent du nombre, tels que l'archevêque d'Arles et le vicaire de Saint-Ferréol, de Marseille... L'abbé Sicard, célèbre par son institution des sourds-muets, pensa subir le sort de ceux avec qui il fut surpris voyageant : sans le courage et la fermeté du citoyen Monnot, qui découvrit sa poitrine pour recevoir les coups de la mort qu'on préparait à cet ami de l'humanité, l'abbé Sicard aurait perdu la vie...
« Cette première exécution faite dans la cour du comité ne devait être que le prélude de ces massacres.
« Déjà les cadavres s'amoncelaient dans la cour de l'Abbaye, quand une députation du corps législatif, secondée d'une autre de la municipalité', accourut pour haranguer la multitude, et pour lui inspirer quelque sentiment de pitié, et un peu plus de contiance dans les magistrats et les juges de son choix. Un homme sort de la foule, et s'offre a eux portant une lance de fer de laquelle le sang ruisselait dans ses mains. — «Ce sang, leur dit-il, est celui de nos ennemis. Nous sommes à notre poste: retournez au vôtre. Si tous ceux que nous avons préposés à la justice eussent fait leur devoir, nous ne serions pas ici * : nous faisons leur besogne. » — Les députés, au nombre desquels était Chabot, ne purent rien obtenir. Le sang impur des traîtres a la patrie ne cessa point de couler... La massue du Peuple- Hercule nettoya les étables d'Augias...
c( Il reste encore une prison à vider, disait le journaliste en terminant sa longue et minutieuse relation : le peuple fut tenté un
1 II ne faut pas confondre ici la municipalité avec le conseil général de la commune. Pétion et des officiers municipaux accoururent sur les lieux \mi\v empêcher le massacre des prisonniers; mais ni le conseil général, ni le comité de sûreté générale de la commune ne tirent aucune démarche dans le même sens. Il faut lire, à cet égard, le discours que Pétion publia, et celui que Chabot prononça à la tribune.
2 On a prélendu que l'acquittement de Muntmorin et autres contre-révolutionnaires par la haute cour d'Orléans provoqua la rage du peuple, et fut la cause du massacre des prisonniers.
218 rRUDUOMME,
moment de couronner ses expéditions par cclle-Ia, puisque, sous le règne de l'égalité, le crime reste impuni parce qu'il a porté une couronne. Mais le peuple en appelle et en réfère à la Convention... «Juges! tout le sang versé du 2 au o seplembrc doit reloinl)er sur vous : ce sont vos criminelles lenteurs qui ont porté le peuple h des extrémités dont vous seuls devez être res|Kuisal)les. Le peuple impatient vous arracha des mains le glaive de la justice, trop longtemps oisif, et remplit vos fonctions. Si quehpies innocents périrent, qu'on n'en accuse (|ue vous, et que votre conscience soit voire premier bourreau.
DiscUe jnstitiani monili, et non temnere plebeni. »
Détouinons nos irgards de ces affreuses boucheries que les circonstances seules ])euvent expliquer à l'humanité qui en demande compte, et indicpions aux lecteurs d'autres passages du journal de Prudhomme sur lesquels leur esprit puisse s'exercer moins péniblement.
Il faut lire le curieux examen que cette feuille fait des divers personnages rais sur les rangs pour la Convention nationale ; c'est la plus piquante biographie qui existe sur les hommes avec lesquels V Histoire des Journaux et des Journalistes de la Révolution nous a déjà mis en rapport. Le rédacteur exerce sa plume caustique tour à tour sur Robespierre ; sur Sieyès, Talleyrand et Rœderer ; sur Pétion et Manuel; sur Danton, Clavière et Roland ; sur Grouvelle, Bonneville, Camille Desmoulins et Louvet; sur Condorcet et Brissot; sur les prêtres Demoy, Fauchet, Rochefort. Torné et Laniourette ; sur Champfort , Carra et Mercier ; sur Collot-d'Herbois , Tallien, Chaumette, Fabre d'Églantine, Robert, Lavicomterie, Corsas,. Lanlhénas, Dupré, Lavaux, Dulaure, Chénier, Legendre et Boucher-Saint-Sauveur; sur Palloy, Anacbarsis Cloots, GonclK>n, Bernardin de Saint-Pierre, Charles Villette, Rabaut, Sillery, Yadier, Garât, Barère, Prieur, Buzot, Durand-Maillane, Boutidoux, Grégoire, Jean de Brie, Albitte, Antonelle, Bazire, Chabot, Chabroud , Duhem , Dubois, Dubay ; sur Grangeneuve, Lasource, Dussaulx, Beauvais, Broussonnet, Hérault de Séchelles, François de Neufchâteau, François de Nantes, Garan de Coulon, Gensonné, Girardin, Guyton-Morveau , Isnard, Kersaint, Lacépède, Pastoret, Lacretelle, Lafond-Ladebat, Laurent, Lecointre,
Santerre, Lequinio, Merlin, Muraire, Vergniaud, Thuriot, Saladin, Quatremère, Ramond, et une foule d'autres hommes placés sur les rangs par les divers journaux de la capitale. En parcourant cet examen, on saura ce que les patriotes de la nuance des Révolutions de Paris pensaient à l'égard de tous ces candidats. Cet article est l'un des plus curieux que l'on trouve dans les feuilles de l'époque. Voici comment le rédacteur s'exprime sur Marat, qu'il reproche h ses confrères d'avoir oublié :
a L'Ami du peuple, oui, Marat, doit être nommé des premiers à la Convention, puisqu'il a été l'un de ceux qui ont le plus puissamment influé sur l'opinion publique au sujet d'une convention nationale prochaine. Marat a tout prévu, et a eu le courage de ne rien taire. Marat ne sera point le plus sage, le plus profond de nos législateurs; mais il faut lui réserver une place parmi eux, quand ce ne serait que pour qu'il tienne sans cesse suspendu sur leur tête le glaive; du peuple prêt a fra|)per ses représentants parjures ou modérés. Marat doit être h la Convention nationale comme on jette un morceau de levain dans la pâte pour en faire du bon pain. »
Ainsi qu'on doit le penser, Prudhomme ne s'oubliait pas. -Sans se placer directement sur la liste des candidats, il avait soin de rappeler qu'un arrêté de la section des Quinze- Vingts (faubourg Saint- Antoine ) avait déclaré que les journalistes Corsas, Carra, Prudhomme et Desmoulins avaient bien mérité de la patrie.
Le dernier article raisonné que le journal de Prudhomme ait publié avant la session de la Convention nationale, a laquelle son rédacteur ne fui pas porté, est un tableau, fort bien fait, de Vesprit public de Paris. Au milieu des espérances que les patriotes fondaient sur cette Convention nationale, sur laquelle les yeux de la France et du nionde étaient fixés, le journaliste apercevait avec peine les germes des divisions qu'allaient enfanter les partis destinés à lutter sur l'arène publique.
« Nous vous interpellons ici, Danton, Robespierre, Roland, Brissot, car on vous nomme, on vous place à la tête des différents partis qui ont, hélas! succédé aux factions détruites, s'écriait le journaliste. Vous, Danton, que Marat désigne déjà pour dictateur, et qui ne désavouez point cet homme prescpie toujours hors de mesure, serait -il vrai que vous ayez le désir ou l'espoir de cumuler sur votre tête les deux pouvoirs? Personne ne doute que vous
220 l'HUnilOMME.
ne vouliez la liberté. Mais, au nom du bien de tous, conceiiezvous donc mieux avec les autres patriotes <jui veulent aussi la liberté...
« Robespierre, Danton, Marat, prenez-y garde, déjà la calonniie vous désigne pour les triumvirs de la liberté. Mais la liberté désavouerait une association contraire à ses principes, et qui tendrait au despotisme, si ce n'est à la guerre civile ou à l'anarcbie. La liberté répugne à confier sa cause a tel ou tel autre parti ; elle n'a pas trop des elforts simultanés de tout un i)eup]e pour se détendre et triompher. Ne vous isolez donc pas, et allons ensemble au même but. La présence audacieuse de l'ennemi doit sulïire pour tendre le ressort du i)atriotisnie. La guerre qu'il nous faut repousser au dehors demande du calme et la paix au dedans : vos agitations intestines prolongées nous livreraient h l'ennemi plus vite encore <|ue la trahison.
«0 vous donc, chefs d'opinions, rapprochez-vous les uns des autres; sacrifiez vos différents amours-propres à l'amour et au salut de; la patrie. N'est-il pas honteux ipi'au milieu des dangers communs à tout l'empire, on entende encore parler du parti Robespierre, du parti lirissot ! Eh ! laissez là toutes ces bannières, pour ne suivre cpie l'étendard de la liberté nationale...
« Au lieu de préluder sur la forme de gouvernement qui nous convient, et de pressentir les opinions qui doivent dominer à ce sujet dans la Convention ; au lieu de jeter des semences de division et de crainte entre les citoyens, en rappelant cette trop fameuse loi agraire des Romains, qui n'est point du tout ce que la multitude pense ; au lieu de rappeler d'anciennes erreurs et de grossir chaque jour une nouvelle liste de proscrits, que ne s'occupe-t-on plutôt de soutenir l'esprit public qui nous a valu le 14 juillet 1789 et le 10 août 179i2? Nous avions désiré un supplément a la première Révolution, de même qu'il nous fallait une refonte de la constitution : nous avons l'un et l'autre; que nous reste-t-il a désirer? Vaincre, ou tout au moins nous défendre !
c< Citoyens des quatre-vingt-deux départements, ajoutait le rédacteur, sachez donc l'état au vrai de Paris, et comptez sur l'iui partialité et l'exactitude du compte rendu que nous vous rédigeons sommairement. Paris n'est pas encore une ville pure, il s'en faut : elle renferme dans son enceinte tant d'éléments hétérogènes et rivaux ! L'esprit du peuple y est toujours excellent, comme partout :
TOURNOIN ET LOUSTALOT. 221
il faut le voir, il faut l'entendre répéter en chœur le refrain du chant (le guerre des Marseillais, que des chanteurs, placés devant la statue de la Liberté, dans le jardin des Tuileries, lui apprennent chaque jour avec un succès nouveau. Mais en même temps, et au même lieu , d'autres harangueurs , apostés là dans de sinistres intentions, semblent prendre à tâche de familiariser la multitude avec le meurtre, et la provoquent, du geste et de la voix, a de nouvelles sentences de mort. »
Les conseils que le rédacteur du journal de Prudhomme donne à la Convention nationale nous paraissent marqués du coin de la sagesse. Il invite tous ses membres à la concorde, comme le seul moyen de pouvoir s'élever à la hauteur que la destinée de cette assemblée lui promet.
« Que la Convention nationale se persuade'donc bien, disait-il, qu'elle est placée entre le plus haut degré de gloire où i)uisse atteindre la dignité humaine, et le dernier degré d'avilissement ; entre les bénédictions de vingt-cinq millions de citoyens, et une proscription générale. Qu'elle ne se dissimule pas que le peuple est las de souffrir, qu'il veut un terme à ses maux, et qu'il attend d'elle son repos et sa prospérité: que si, forcé par l'excès de son désespoir, il se voyait conduit à une troisième insurrection, il ne s'y livrerait qu'après avoir sacritié à sa fureur ses indignes mandataires, qui, pour la troisième fois, auraient indignement trahi sa confiance... »
Dans le procès du roi, qui fit une si heureuse diversion aux ipierelles des partis dans le sein de la Convention, le journal de Prudhomme se montre républicain dans toute la force du mot. Il applaudit h la condamnation de Louis XVI et à son exécution... Il croit même que cette tête de roi, jetée en déti aux autres potentats, pourrait avoir une influence salutaire sur la France, en réunissant tous les membres de la Convention dans un même sentiment. Dans son opinion, la condamnation de l'ex-roi devait avoir pour résultat d'étouffer toutes les haines.
Pendant longtemps, la feuille de Prudhomme se tint neutre entre les athlètes qui luttaient pour leur amour-pro[)re croyant combattre pour la chose publique.
Mais quand il vit que rien ne pouvait ramener la concorde au sein de cette assemblée, il comprit que la était le plus grand des dangers de la |)atrie. Aussi le voit-on reprocher journellement à la Convention le mauvais exemple qu'elle donnait a la France.
i-a PHUDIIOMME,
« Certes, le souverain a eu le droit de demander à ses mandataires s'ils se sentaient capables ou non de sauver la |)atrie, disait-il à l'époque des revers en Belgique. Vous l'avez entendu, l'assemblée entière s'est levée, et nous a dit : Oui, la Convention réjwnd du sort de la RéjmbUque. Que ne s'en est-elle tenue la, sans ajouter : Mais vous, citoyens, vous répondez du sort de la Convention. Convenait-il à des njandataires d'imposer des conditions injurieuses a leurs commettants? Que la Convention lasse son devoir; le peuple saura bien i'aire le sien. »
Dans cette crise terrible, que la trahison de Duniouriez ne larda pas a rendre encore i)lus dangereuse pour la République, on vit le journal de Prudhomme appuyer toutes les propositions énergi(|ues, violentes, extraordinaires faites par la Montagne : il ne recula devant aucun des moyens de salut public jugés nécessaires. Il considéra le désarmement des gens suspects, et, plus tard, leur arrestation, comme des mesures sages, indispensables dans les circonstances où l'on se trouvait. Il applaudit successivement a tous les décrets qui Hxaient le maximum, ainsi qu'à la création du tribunal révolutionnaire; en un mot, il api)uya fortement tout ce qui lui parut propre à sauver la cause des patriotes et de la liberté. Il ne cessait de dire cpie, depuis sa réunion, la Convention ne s'était jamais élevée d'elle-même au niveau de la Révolution, et qu'elle ne paraissait pas encore |)énélrée ni de la sainteté de ses devoirs ni de l'importance de sa mission.
Après avoir considéré comme conforme aux vrais |)rincipes la mesure par laquelle on abolissait l'inviolabilité des députés, le rédacteur du journal dont nous essayons de faire connaître l'esprit pensa que le décret d'accusation obtenu par le coié droit contre Marat ressemblait trop a une vengeance du parti que l'Ami du peuple avait voulu englober dans la conspiration de Duniouriez. Aussi vit-il avec plaisir l'acquittement de ce député, auquel, disait-il, ses ennemis Uniraient par donner plus d'importance qu'il ne devait en avoir.
Toutefois, Prudhomme ne voulait pas qu'on abusât de I institution terrible du tribunal révolutionnaire. « On ne régénère pas tout de suite un peuple blasé par quinze siècles d'habitudes serviles, disait-il a propos des listes de proscription que l'on faisait courir. Faudrait-il donc livrer au tribunal révolutionnaire des milliers d'individus, les uns ignorants, les autres mécontents : les uns irrités par
TOIIRNON liT LOUSTALOT. 225
l'amour-propre, les autres abâlardis, dégradés; quelques-uns tout a fait étrangers aux circonstances? »
Mais en se montrant indulgent pour les citoyens insignifiants, les Révolutions de Paris n'avaient que des rigueurs pour les conspirateurs. «Ils veulent notre sang, les émigrés d'outre-Rhin, et, depuis trois ans, pour suppléer à leur rage impuissante, ils nous suscitent, dans toute l'Europe, des armées de bourreaux. Ils veulent mitre sang, tous ces contre-révolutionnaires de la Vendée, des Deux-Sèvres, prêtres, nobles, étrangers, etc.; ils veulent notre sang, tous ces brigands avec leurs bonnets, leurs cocardes et leurs drapeaux blancs, et déjà ils ont mis en morceaux les magistrats, les administrateurs lidèles au peuple et le peu de bons prêtres qui refusent de faire cause commune avec les réfractai res. Eh bien, puisqu'ils veulent du sang, il faut en faire couler, mais que ce soit sur les échafauds!... »
— « Des mesures révolutionnaires, ajoutait-il en parlant de l'urgence d'une constitution, sont des remèdes violents h des maux extrêmes qu'on ne peut guérir autrement : ce sont comme des amputations chirurgicales cruelles, mais salutaires au corps humain : car, enlin, il vaut mieux encore se priver de quelque membre gangrené et sauver le reste. Mais des opérations aussi douloureuses ne l)euvent, ne doivent pas se répéter trop de fois, ni trop longtemps. Il faut se hâter de reprendre le cours de la nature, et prescrire un régime... »
Plus tard, ce môme journal approuva l'établissement du gouvernemcHt révolutionnaire, et le considéra même comme le seul propre à sauver la République naissante.
Lorsque les- sections eurent pris l'initiative contre les vimjt-deux girondins, dont elles demandèrent solennellement l'expulsion de la Convention, le journal de Prudhomme n'improuva pas complètement cette demande ; mais il blâma les moyens employés par les sections pour purger cette assemblée des membres qui l'empêchaient de sauver la chose publique.
«Le moyen d'avoir une représentation pure, dit-il, est sans contredit d'exercer sur chacun de ses membres une censure rigoureuse, sévère, impartiale. Point de grâce; mais aussi point de préventions, point d'animosités, point de menaces : liberté tout entière. Les viwjtdeux |)roscrits n'ont pas manqué de crier à la cabale, à l'injustice : il fallait au contraire les réduire au silence, en employant des for-
22i PRUDIIOMME. *
mes plus légales; eu réuuissant en masse tous les griefs que la nation peut avoir contre chacun d'eux, et en les présentant non-seulement aux comités, mais à l'opinion publique, qui ne peut prononcer que sur l 'évidence . »
Racontant ensuite la séance dans laquelle le faubourg Saint-Antoine avait voulu forcer la Convention à porter une loi de circonstance sur les objets de première nécessité, le journal de Prudhomme en concluait que la Convention, au point où en étaient arrivés ses déchirements intestins, ne pouvait plus être ramenée à une attitude digne de la France libre.
a On avait demandé le rappel de certains membres, ajoutait le journaliste; cette demande a été jugée par ceux qu'elle attaquait; ils ont tous ou parlé, ou voté, ou présidé dans leur cause : la question du rappel est restée là. Cependant on sent (ju'il existe un virus au sein de l'assemblée; mais comment l'extirper?... »
Nulle autre part que dans le journal de Prudhomme on ne trouve autant de détails sur les journées (jui amenèrent l'expulsion des girondins de la Convention nationale. A partir de la semaine qui précéda le 2 juin 1793, jusqu'au lendemain de cette révolution, le journaliste ne cesse d'enregistrer les matériaux que l'historien chercherait en vain réunis ailleurs. Le Moniteur a bien pu donner plus de développements aux séances de la Convention ; mais il s'est à peu près borné au métier d'un sténographe. Le rédacteur du journal de Prudhomme a bien mieux saisi l'esprit de ces événements : il ne se borne pas de faire assister ses lecteurs aux débats de l'Assemblée nationale ; il les transporte encore au milieu des sections délibérantes, dans leur conseil général insurrectionnaire, dans le comité de l'évéché, dans les sociétés populaires, dans le sein de la commune de Paris et de la municipalité, et jusqu'au milieu des sections sous les armes. Aussi l'insurrection contre les girondins est-elle présentée, dans cette feuille, sous toutes ses faces et dans toutes ses phases, a partir de la création de la commission des douze.
Voici comment il remonte aux causes :
« Depuis plus de quinze jours, dit-il dans un récit daté du 1" juin, les adresses pleuvent sur la Convention ; presque tout son temps est consumé par l'admission des pétitionnaires à la barre. Il est vrai qu'il serait également perdu en l'employant .à tout autre objet que la constitution; car l'esprit de discorde se raccroche tou-
rOURNON ET LOUSTALOT. 225
jours h quelque chose, et jamais on n'a été plus attenlil'et plus habile a saisir les occasions de se quereller, de s'injurier, de se traîner réciproquement dans la lange que ne le font les deux côtés de l'Assemblée nationale. Ces adresses, il est vrai, semblent encore jeter de l'huile sur le l'eu ; car, seloji qu'elles servent l'un des deux partis, elles aigrissent et irritent l'autre davantage; par une réaction naturelle, celui des deux qui est accusé dans l'adresse reprend tout son ressort , et se sert de cette force nouvelle pour attaquer l'autre parti avec plus d'acharnement. Les adresses qui frappent également sur tous les deux, qui les rappellent à tous les sentiments de fraternité, qui les invitent a déposer leurs haines, a travailler de concert a l'éditice de la constitution, qui leur donnent les grandes leçons dont ils ont tant de besoin, font encore un mauvais effet: car aussitôt chaque parti se met a dire : — Ce n'est pas ma faute: c'est h eux, en montrant le côté opposé, c'est à eux a ne plus nous interrompre, à marcher de bonne foi, à ne plus trahir, a ne plus se laisser salarier par Pitt et Cobourg; — et ainsi tous les reproches, toutes les rixes recommencent : les invitations à la paix ne font que leur rappeler qu'ils sont en guerre, et que leur persuader qu'ils doivent y être ; tout ce qu'on leur dit n'est donc propre qu'à raviver les haines.
« Citoyens, ne vous occupez point de séparer des furieux et de rendre justice à qui elle est due. Mais tout en applaudissant aux intentions du côté que vous croyez dévoué au salut public, ne paraissez point là comme des champions : vous jetteriez dans l'arène une nouvelle pomme de discorde, vous aigririez encore le ferment. C'est parce que vous vous en mêlez, c'est parce que vous embrassez l'un et l'autre des partis, qu'ils ne peuvent se rapprocher : vous vous trouvez entre eux deux. Abandonnez- les à eux-mêmes pendant ((uelque temps...»
De cette introduction, dans laquelle on aperçoit à peine l'opinion du journaliste, nous voyons la feuille de Prudhomme arriver à l'établissement de la fameuse commission des douze, et à ce qu'il appelle ses crimes : l'arrestation d'Hébert, celle de l'orateur ambulant Varlet, celle du président et du secrétaire de la section de la Cité, sont considérées, par ce journaliste, comme de graves abus de pouvoir, comme des attentats contre les droits de l'homme et la liberté de la presse. Il rend un compte très-détaillé des démarches des sections et de la commune pour faire relaxer ces patriotes; il rappelle
a-lli l'RUDilOMMt;,
les réponses irrilanles faites par le président de la Conveiilion, Isnard. aux députations...
« C'était, dit-il, ap|)eler une insurrection: c'était justiller d'avance tous les excès aux(piels un tel déni de justice, une partialité aussi révoltante auraient pu |)o\;ter le peuple, toujours juste, quand on ne cesse point de l'être a son égard... — Ce n'est pas Hébert qui est atta(jué, disait Legendre aux Jacohins ; c'est la Répuhliipie entière. »
Des Jacobins, le journal de Prudhomme nous conduit au conseil général et à l'assemblée de l'évéché. Lh nous voyons l'insurrection s'organiser contre la commission des douze. (jCtte commission ne reste i)as inactive; elle lait articher sa justification. Mais la journée du 31 mai n'en a pas moins lieu, et le peuple des sections obtient, non sans peine, la suppression des douze.
C'était peut-être tout ce a (pioi se seraient bornées les demandes du conseil général insurrectionnel, si le côté droit n'eût prolité de la séance du soir pour faire rapporter le décret rendu contre la commission des douze '.
Dès lors, l'insurrection prend un caractère plus alarmant pour le côté droit. Le samedi 1*" juin, tout se dispose à une journée définitive, et cette journée devint le (leuxjn'm. Trois cent mille citoyens furent sur pied, depuis le lever du soleil jusqu'à dix bcures du soir, pour ai)puyer la grande mesure sollicitée par les autorités révolutionnaires que les sections et la commune avaient constituées.
Le danger était pressant; de toutes parts on criait : a Sauvez le peuple de lui-même ! sauvez vos collègues ! sauvez la patrie ! Décrétez l'arrestation provisoire des membres désignés ! »
Le comité de salut public s'empressa d'inviter les membres contre lesquels le département de Paris demandait le décret d'accusation, à se suspendre d'eux-mêmes. Mais cette mesure, qui aurait évité de grands malbeurs, fut repoussée par quelques-uns des députés désignés. La Convention fut enfin forcée à mettre en étal d'arrestation cbez eux et les membres de la commission des douze, excepté ceux qui n'avaient pas signé les mandats d'arrêt, et les vingt-deux autres députés désignés par le peuple. Le comité insurrectionnel déclara alors que la République était sauvée.
1 Pruillioninio nous apprend que les alternatives de majorité qu'eut, dans cette circonstance, le côté droit, provenaient de l'éloigncnien! de pies de deux cents niendires. pres(|ue tous nionla>;nards, qui se trouvaient alors en mission.
ÏOUlUNOiN ET LOUSTALOT. 227
Or, dans celte même journée si l'unestc aux girondins, il arriva (jnelque chose de fort remarquable au propriétaire-rédacteur des Révolutions de Paris. Tandis que, d'un c(Mé, les amis des girondins lui adressaient des injures pour la manière dont il avait rendu compte au public des journées des 28, '29, 50 et 31 mai ; d'un autre côté, le comité révolutionnaire de la section de l'Unité, présidé i)ar un nommé Lacroix, ennemi de Prudhomme, faisait cerner sa maison, son imprimerie, et le faisait arrêter lui-même, après avoir mis les scellés sur ses presses, Prudhomme fut donc conduit à l'Abbaye, comme suspect d'incivisme. Sur ses réclamations et celles de ses amis, qui s'empressèrent d'accourir a la commune, on obtint du substitut Real l'ordre de faire rendre la liberté a l'éditeur des Révolutions de Paris. Aussitôt le comité central, considérant celte mise en liberté comme ayant été accordée sans rétlexion, l'annule, et ordonne que Prudhomme sera mis de nouveau en arrestation.
« Qu'on juge de mon indignation, raconte-t-il, en me voyant à la merci de mes plus grands ennemis I Je veux essayer de leur parler [)rincipes; ils n'y entendent rien...
ce Dès le lundi matin, mes parents, mes amis, instruits de mon arrestation, se mettent de nouveau en marche pour obtenir ma liberté. Je savais que la plupart des membres de la commune, le maire, le procureur et les substituts réclameraient jusqu'à ce (pie Ton eût fait droit a la violation exercée en ma personne et mes propriétés, d'autant })lus qu'il n'y avait que peu de; jours que la commission des douze avait exercé une semblable violation contre le magistral Hébert. »
Après nous avoir fait connaître les transes mortelles de sa femme et de ses quatre enfants arrivant de la campagne et trouvant les scellés sur la porte de leur maison ; après nous avoir appris tpie lui-même se considérait comme perdu, il nous annonce enhn comment, le lendemain, il fut mis en liberté définitive, {)ar ordre du comité central, qui fil lever les scellés et examiner ses papiers. Prudhomme protesta que jamais il ne s'était tenu des conciliabules d'aucune sorte chez lui; qu'il n'allait jamais chez des députés, et que jamais il n'avait parlé à Pétion. Il déclara enfin qu'il ne possédait pas un sou qu'il n'eût acquis par son travail et ses 0[)érations comme imprimeur-éditeur.
Quoique Prudhomme eût eu peur, il n'en continua pas moins la publication de son journal. Mais il se linl sur une certaine réserve.
•2-28 rHUDIlOMMt.
et se promit bien de se retirer d'iine carrière aussi périlleuse cpic celle de journaliste dès qu'il le pourrait sans danger.
Sa feuille publia encore, dans le cours de 1705, beaucoup de bons articles, soit sur l'instruction jjublique et l'éducation nationale, soit sur les secours publics, soit sur les dangers du fédéralisme, etc. 11 (it même quelques changements utiles à son journal ; au lieu de l'orner de mauvaises gravures, il l'accompagna de petites cartes lopograpbiques des divers départements de la France.
Lors de l'assassinat de Marat, le journal de Prudhomme s'écria que le choix de cette première victime en indiquait beaucouj) d'autres. Dans son opinion, ce publiciste dé|)uté devait être honoré comme un martyr <le la liberté. « L'ayant bien connu avant la Révolution et ne l'ayant pas perdu de vue un seul instant depuis, ajoutait-il, nous n'avons jamais trouvé en lui qu'un homme né pour ligurer dans une crise de la société, mais non pas comme chef de faction : il avait le cerveau trop ardent : il était né avec le besoin de faire du bruit et d'être sans cesse en mouvement. Son imagination était connue son individu |)hysique, toujours mobile, toujours agissajit, ombrageux comme un lièvre, mais entreprenant, hardi. Marat, tour à tour médecin, physicien, philosophe, publiciste, ne visa jamais à la fortune; il ne rechercha pas même la gloire : il se rendait justice, elle n'était pas faite pour lui ; mais il s'attacha a une réputation de singularité : il aimait mieux être remarqué que considéré. Il avait la manie de se faire craindre. Le sentiment de l'indépendance et quelques grands principes de politique étaient profondément empreints dans son âme. La chaîne d'un traitement avantageux, à la charge de dire ou d'écrire dans tel sens, l'eût blessé tiès le second jour; son amour-propre en eût été révolté. Il était vindicatif, haineux, n'aimant pas a être contrarié et n'ayant conliance en personne. Il aurait pu mourir moins pauvre, s'il eût été capable de mieux surveiller ses affaires domestiques. On lui a reproché de prêcher le meurtre; c'était une manière de voir qui tenait à sa théorie révolutionnaire. Au reste, il est peut-être le seul à cet égard qui ait eu le courage de dire ce qu'il pensait. On nous assure qu'il était bon et humain... Des sept cent quarante-cinq membres de la Convention, Marat seul a montré le plus de caractère, de ténacité, de fermeté et de courage ; aucun de ses collègues ne peut le lui disputer. Mais le temps rectiliera les jugements divers déjà hasardés sur Marat. et apportera de nouvelles lumières... »
A l'époque où nous sommes arrives, la feuille de Prudhomme avait déjà éprouvé quelques perturbations dans sa publication hebdomadaire. Le mois de juillet n'avait vu paraître que deux numéros, au lieu de quatre. Le numéro du 20 juillet renferme aussi une quinzaine, a[)rès laquelle les Révolutions de Paris cessèrent de paraître pendant près de trois mois (du 3 août au 28 octobre 1793). Prudhomme annonce qu'une santé exténuée par un travail pénible de quatre ans et plusieurs maladies ont été la cause principale de la suspension de son journal, mais qu'il va poursuivre sa tâche. Il déclare que, tant qu'il le pourra, il défendra la cause de la liberté et celle des sans-culottes, qui est la sienne. « Il serait étrange, ajoutet-il, que le seul journal véritablement et constamment révolutionnaire se tût précisément à l'instant où la Convention déclare la République française gouvernement révolutionnaire jusqu'à la paix. A partir de cette résurrection, le journal de Prudhomme change évidemment de rédaction ; ses opinions suivent l'impulsion des événements : il n'a plus que haine et que mépris pour les girondins, dont il provoque la punition ; il se met à genoux devant l'arche sainte renfermant la constitution de 1793; il ne parle qu'avec enthousiasme de tout ce qu'ont fait les patriotes de la Montagne depuis qu'ils ont débarrassé l'arbre vigoureux de la République des branches pourries qui le fatiguaient ; il s'extasie devant les prodiges opérés par le patriotisme des représentants du peuple sans-culottes, et ne cesse de les féliciter sur les moyens énergiques qu'ils prennent pour sauver la liberté du monde.
« Pour tenir en échec tant de périls accumulés autour de nous et sur nos têtes, disait-il après avoir énuméré les dangers auxquels la République était naguère exposée, il ne fallait rien moins qu'un esprit public monté au plus haut degré de fermentation et d'énergie. Il fallait plus encore, il fallait le soutenir longtemps à cette hauteur, à laquelle aucun peuple n'a pu encore atteindre, ni les Grecs ni les Romains. Il fallait une Convention, bien au-dessus du sénat de Rome. Il fallait une représentation composée d'hommes en état d'être, selon le besoin, généraux d'armée, soldats, législateurs et juges : d'hommes dont la tête forte et le cœur chaud leur donnassent assez de caractère pour surveiller treize armées debout à la fois, c'est-a-dire près d'un million d'hommes plus courageux que soldats, plus patriotes que disciplinés; pour surveiller les généraux de toutes ces armées, les remplacer, les punir, et, quoi(jue dans la
-'ôO l'UUDUUMME,
disette de grands talents militaires, envoyer au supplice Custinc et ses pareils, sans faire grâce a leur incivisme en faveur de leur science ; d'hommes sévères sur eux-mêmes pour avoir le droit de l'être sur toute retendue de la France... »
Nous avons déjà dit que le journal de Prudhomme nous parait avoir changé de rédaction. En elTet, au lieu de ces détails si précieux pour l'histoire, qu'on lit dans ses j)récéden(s numéros, on ne trouve plus dans ceux-ci (jue des articles de principes ou destinés à célébrer les triomphes de la République et ses grandes épo(jues. Voici les titres de (juelques-uns de ces articles : Sans principes, point de répiiblupie ; Beaux mouvements révolutionnaires ; De l'esprit révolutionnaire; Origine, délinition, mœurs, usages et vertus des sans-culottes ; Les tu et les vous; Des aristocrates, des contre-révolutionnaires, des modérés, des indécis, des fédéralistes, etc.; De l'inlluence du peuple françaiJi ; Derniers et vains efforts des ennemis de la llépublupie; Toute-puissance et infaillibilité des sans-ail ot tes: Encore et toujours sur la liberté de la presse: Des livres de la première éducation; Maux de la roijauté; Beautés d'un (louvernement républicain^ et vertus nécessaires à sa conservation; Vertu du peuple; etc. Tous ces articles sont autant de traités complets sur le sujet qu'ils embrassent.
On trouve encore dans le dernier semestre des Révolutions de Paris les détails les plus curieux sur la fête de la réunion du \0 août 1703; sur la fête des victoires; sur la fête de la Raison; sur la fête anniversaire de la mort du tyran ; sur la fête en l'honneur de Murat; etc.
La condamnation des girondins, de Marie-Antoinette, de Gustine, de Ilouchard, etc., y tiennent une place réservée a côté de tous les autres jugements du tribunal révolutionnaire. Ces jugements, qui forment dès lors une partie impoitaule des livraisons de Prudhomme, auxquelles on a ajouté des gravures qui affectent |)éniblement les regards, donnent a (^ette feuille une teinte propre à rembrunir les tableaux radieux (ju'il nous fait de la France sous le régime révolutionnaire. Le reste est rempli par les débats de la Convention, par les décrets qu'elle a rendus, par les arrêts des comités, et ceux des représentants en mission, et surtout i)ar les nouvelles des armées.
Arrivé à son S'iS*" numéro, ([ui porte la date du 25 pluviôse an II (le la République française une et indivisdde (tiH février 1704, vieux
Style), Prudliommc adresse a ses concitoyens un avis dans lequel il leur annonce que le délabrement de sa santé le met dans l'impossibilité pbysique de continuer périodiquement son journal.
« .le suis trop l'ami de la liberté de mon pays, ajoute-t-il, pouine pas être toujours, tant que je le pourrai, son plus ardent propagateur, et son martyr, s'il le faut.
«J'aurai tout fait pour être pendu, si la contre-révolution était [)Ossible.
a J'ai juré de ne cesser mes Révolutions de Paris que lorsque mon pays serait libre : j'ai tenu parole.
(c Mon pays est libre, puisque les Français ont juré la liberté, l'égalité, l'indivisibilité;
« Mon pays est libre, puisque nous avons une constitution vraiment républicaine , digne de servir de modèle à tous les peuples qui voudront cesser d'être esclaves:
« Mon pays est libre, puisque les Français font trembler les despotes ;
« Mon pays est libre , puisque les Français sont en état de procurer la liberté à tous les autres peuples ;
« Mon pays est libre, puisque aucun des abus de l'ancien régime ne subsiste : plus de féodalité, plus de monarcbie, et bientôt plus de superstition ;
« Mon pays est libre, puisque le fédéralisme est anéanti ;
cv Mon pays est libre, puisque les patriotes sont venus a bout de tous les ennemis de la liberté;
« Mon pays est libre , puisque les sans-culoltes ont reconquis leurs droits, et qu'ils occupent toutes les places ;
«. Mon pays est libre, puisque la Convention a décrété qu'il n'y aurait plus de mendicité; que les patriotes indigents auront une indemnité sur les biens des ennemis de la Révolution, et les patriotes mutilés des propriétés territoriales.
« La Révolution est faite, puisque l'épigraphe que j'ai mise a mon journal, et que je lui ai religieusement conservée, a enfin son plein et entier effet : le peuple n'est plus à genoux ; il s'est levé, et a réduit les grands a leur véritable (jrandenr;
<( La Révolution est faite, si la Convention ne se divise pas, et si les patriotes se rallient toujours à elle ;
« La liévolution est faite, si les patriotes et vrais républicains, toujours unis, conservent leur énergie et leur amour pour la liberté:
232 l'RUDIIOMiME. TOUHNON ET LOUSTALOT.
« La Révolulioii est faite, si les saus-culoltes sont toujours bien persuadés des giunds avantages qui résultent de l'exercice indéiini de la liberté des opinions et de la presse, consignée dans la déclaration des droits, ainsi que de la résistance à l'oppression :
« La Révolution est faite, si le peui)le français se pénètre bien des beautés du gouvernement républicain. »
Prudhomme, satisfait de laisser la France républicaine a la hauteur où l'avaient placée la Convention et son comité de salut |)ublic. cessa dès lors délinitivement sa publication, véritable encyclopédie de la Révolution française.
Quand il prit cette détermination, Camille Desmoulins publiait son Vieux Cordeher. Le journal de Prudhomme n'avait jamais cessé de se montrer hostile envers ce journaliste, auquel il n'accordait aucune des qualités, aucun des talents nécessaires pour être membre de la Convention nationale.
Toutefois, à l'occasion des démarches des cordeliers en faveur de Ronsin et de Vincent, incarcérés et rendus une première fois à la liberté, Prudhomme, qui avait toujours été l'un des plus constants défenseurs de la liberté de la presse, blâma cette société de la mesure qu'elle venait de prendre contre l'auteur du Vieux Cordeher. « Les cordeliers, dit-il, ont presque toujours été h la hauteur de leur belle institution (cette société était celle des Droits de l'Homme), et en avant du reste de leurs concitoyens. Nous disons presque, parce qu'il nous semble qu'ils ont laissé dormir un instant les principes, en ne répondant aux assertions erronées du nouveau journal de Camille Desmoulins qu'en effaçant le nom de leur auteur sur leur liste. Les cordeliers n'ignorent pourtant pas qu'ils doivent l'éclat dont ils brillent dans la République à la liberté indéfinie des opinions, dont ils ont usé avec tant de courage et de persévérance. Pourquoi donc se priver d'un de leurs membres parce qu'il s'est fourvoyé? L'avertir et le redresser eût été plus fraternel. »
Il était beau , pour Prudhomme, de soutenir jusqu'au bout le grand principe de la liberté indélinie de la presse.
wmmME
T,Mépi,r U Sfcielé Je /' Industrie Fraternenc
FRERON ET LABENETTE,
KÉDACTEURS DE l'oRATEUR D tl PEUPLE.
Louis-Stanislas Frkiion, né à Paris, en 1767, et fils du fameux critique zoïle de Vollaire, eut pour parrain le céliibre Stanislas, roi do Polo<j;ne. Après avoir succédé à son père dans la rédaction de l'Année littéraire, il devint le fondateur et le principal rédacteur de VOrateur du Ptuple. Nommé membre de la Convention nationale en septembre 1792, il contribua k la reprise de Toulon. Après le 9 thermidor, Fréron reprit la publication de son journal, et se montra l'un des plus fougueux réactionnaires. N'ayant pas été réélu aux conseils, il alla mourir à Saint-Domingue, pauvre, et à peine âgé de 35 ans.
Parmi les irrégularités que l'on trouve dans la plupart des journaux de la Révolution, celle de l'omission des dates est la plus contrariante pour les personnes qui se sont occupées de mettre ces feuilles en ordre, ou qui ont dû écrire sur elles des notices bibliographiques. Nous avons déjà signalé ces omissions comme existant dans plusieurs des publications périodiques de l'époque. VOrateur du Peuple, par S. Fréron, nous en fournit un nouvel exemple. Ici on dirait que les dates ont été supprimées sciemment, tant on parait avoir pris soin de les négliger, la même, où elles devenaient indispensables. Ainsi, par exemple, lorsqu'on y parle d'un événemeni, on ne l'indique jamais sous sa date positive, mais bien par ces mots : l'événement de mardi dernier, la motion de jeudi, la résolulion ou le décret de la semaine, etc. ; et quand le rédacteur cite l'une de ses feuilles, il le fait toujours en désignant celle de tel jour de la semaine, ou en rappelant simplement les numéros d'ordre, de manière qu'il n'y est jamais question de dates positives.
Ce n'est donc qu'avec beaucoup d'incertitude et de peine que l'on peut assigner aujourd'hui une date précise, non-seulement a tel ou tel autre numéro d'un de ces journaux, mais encore celle du com-
T. 11. oO
•25i FIŒnON ET LARElNETTK.
inenccnu'iil de lotir i)ul)licalion. V Orateur du Peuple est, plus que beaucoup d'aulrcs (euillcs, dans le cas que nous signalons. M. Barbier, dont les savantes investigations ont porte la lumière dans les arcanes de rinq)rinierie, assigne au l*^' numéro de ce journal la date du mois de décembre 1780; M. Descliiens, qui s'est plus spécialement occupé des écrits périodiques de la Révolution , aflirme la même cliosc, tant les erreurs se perpétuent facilement!
Il nous a fallu fiiire bien des rapprocliements pour rester convaincu que la publication du V numéro de V Orateur du Peuple est de beaucoup |)ostérieure a la date que lui ont assignée ces deux bibliophiles. En effet, il est question, dans les numéros 1 et 2 de ce journal, des ai'mements provoqués par la rupture annoncée entre l'Espagne et l'Angleterre ; or les premières communications faites k l'Assemblée nationale a ce sujet sont de la lin d'avril 1790. Le numéro 2 annonce le mémorable décret rendu sur le droit <le guerre ou de paix, et ce décret est du 22 mai suivant. Il reste donc démontré que la feuille de Fréron n'a pu voir le jour que vers la lin du mois de mai 1700. Nous pouvons même assigner pour époque lixe le 22 de ce mois. Gela est tellement positif, (jue le numéro 8 contient le résumé de la séance de l'Assemblée nationale iVhier 29; conime il s'agit de celle du 29 mai . le numéro 8 doit donc avoir pour date positive le 30 mai 1790.
Cela établi, nous devons encore, au risque de paraître vétilleux, relever quelques autres erreurs échappées à M. Descliiens an milieu de son immense et utile travail bîbliogra|)hi(pie. Il annonce que, dans le tome III de la collection de V Orateur du Peuple, le numéro 59 manque; que le tome V n'a point d'avant-dernier numéro (le Go*"}; qu'il faut, dans le YIF volume, deux numéros, depuis le 8" jusqu'au 14''; qu'il faut encore deux numéros 7 dans le \lir volume, auquel manquerait le 52"; que le XIIF volume exige aussi deux numéros 28 pour être complet, et enfin qu'il lui maucpu^ le numéro 29, etc.
Après nous être livré aux investigations les plus minutieuses, et après avoir lu attentivement toutes les parties de ce jonrnal où M. Deschiens a cru apercevoii* ces lacunes, il nous est resté la conviction la i»lus complète qu'elles n'existent pas, et qu'il n'y a que des erreurs dans le chiffre des numéros : ainsi, par exemple, les numéros 58 et 40 du tome III se suivent parfaitement, sans lacune ipielconciue ; il n'y a la qu'une erreur du proie, qui a sauté du chiftVe
FIIÉRON ET LABENETTE. 235
38 au chilTre 40. Les paginations indiquent d'ailleurs (ju'il n'y manque rien : elles sont exaetes. Il en est de même de toutes les lacunes signalées dans l'Orateur du Peuple par l'auleur de la bibliographie des journaux de la Révolution.
Quant aux doubles numéros qui, suivant M. Deschiens, seraient nécessaires pour compléter les lY", MF, Vlir et XTIF volumes, il n'y a encore ici que de simples erreurs de pagination, et les numéros indiqués ne peuvent ni ne doivent exister : le oô" et le oA" du IV volume se suivent dans leur ordre naturel, comme dans l'ordre des matières; seulement l'imprimeur s'est trompé de pagination, et, au lieu de commencer le 34" par la })age 257 qui suit immédiatement la dernière du 33% il a, par distraction, commencé h la page 267. De pareilles erreurs se sont reproduites dans les autres volumes où M. Deschiens a cru apercevoir des vides plus ou moins considérables '.
Nous pouvons d'autant mieux affirmer que ces lacunes supposées n'existent pas réellement, que déjà nous avons remarqué une foule de ces erreurs de numéros ou de pagination dans plusieurs endroits des divers journaux de cette é[)oque. Nous trouvons encore la preuve de ce que nous avançons en l'identité parfaite qui existe entre la collection sur laquelle JVI. Deschiens a fait ces remarques et celles que nous avons sous les yeux, provenant de la bibliothèque de M. Lairtullier. Aux personnes qui pourraient supposer que les numéros indiqués comme manquant à la collection auraient pu être saisis, et par conséquent ne se trouver nulle part, nous leiir répondrons qu'à cette époque il n'y a point d'exemples d'ime seule saisie préventive. Comme raison dernière et concluante de l'opinion que nous émettons, nous ferons remarquer enfin, que si, entre le numéro 33 et le numéro 34 du tome IV% par exemple, il dût avoir existé une feuille intermédiaire, cette feuille aurait dû être composée de 8 pages, comme le sont invariablement toutes celles de V Orateur du Peuple. Or, ajoutons ces 8. pages au chiflre' 250, qui est le dernier du numéro 33, et nous aurons 2(54 : le 44 bis aurait donc dû commencer par 205; il commence a 207. Il n'y a ici, nous le répétons encore, que de ces erreurs de pagination si fréquentes dans les feuilles périodiques d'alors, et non des lacunes.
1 Nous avons trouvé de ces sortes d'erreurs de pagination dans tous les journaux de la Révolution ; il y en a oii l'on a sauté 50 pages, et même plus, sans pour cela ([u'il y manque une seule ligne. Nous citerons la feuille de Robespierre, dans laquelle on a sauté d'un seul coup 52 passes.
"23(î FRERON ET LABE>'ETTE.
A ré|)0(iiie où parut le journal de Fréron, la réacliou révolutionnaire se faisait (l(''ja sentir, et les agents du gouvernement s'atta- <|uaicnt principalement h la liberté de la presse. Fréron, (jui, dès les premiers jours, s'était placé entre la violence de Marat et la causticité de Camille Desmoulins ; Fréron, dont la feuille ne cédait h aucune autre en exaltation révolutionnaire, ne tarda pas a se voir en butte h toutes les persécutions du pouvoir et des magistrats. Il eut même bien de la peine îi trouver un im|)rimeur, car le premier qu'il eut, Laurent Junior, cessa de lui prêter ses presses des le 7° numéro. Du 8" au \0\ V Orateur du Peuple fut imprimé par Chambon et de la Chave, qui refusèrent de continuer. Pellier, de la rue des Prouvaires, s'ofl'rit alors; mais le rédacteur ayant été décrété par la justice dès le lO" numéro, Pellier cessa encore cette impression au 52*. Ce fut Rochette qui lui succéda; puis enfin Yimprimerie d'Henri IV, place Dauphine, (jui en continua rim|)ression jusqu'au commencement de 1791, épo(|ueh laquelle V Orateur du Peuple sortit des presses de Yimprimerie patriotique , cour du Commerce.
La feuille de Fréron était quotidienne ; mais elle ne se composait que de 8 pages in-8" en caractères assez gros : si nous ajoutons que la première page était remplie par le titre et par un sommaire du genre de celui du Père Ihichesne, on comprendra que ce ne pouvait être qu'un journal fort exigu, et relativement fort cber, puisqu'il coûtait oG livres. Les deux i)remiers numéros ne sont signés ni par l'auteur, ni par l'éditeur. Cet éditeur, qui s'appelait Marcel Enfantin, s'était déguisé sous le nom de Martel, nom que l'on trouve au bas des numéros 3,4, 5, 0 et 7. A partir du H\ le litre porte : l'Orateur du Peuple, par Martel; et ce fut ostensiblement sous ce nom que Fréron continua de faire paraître sa feuille jusqu'aux événements qui ensanglantèrent le champ de Mars, le 17 juillet 1791.
L'épigraphe, qu'il conserva religieusement, se composait de ces deux vers :
Qu'aux accents de ma voix la France se réveille ! Rois, soyez attentifs ; peuples, prêtez l'oreille.
« Bravo, mes amis Loustalot, Noël, Desmoulins, Mercier, Carra, disait Fréron dans son numéro 4, où se trouve une sorte de profession de foi; laissez beugler Foucault, et Peltier écrivasser ses
FRERON ET LABENETTE. 257
Actes des Apôtres. Un feu clairet vermeil en a fait les Actes des Martyrs \ Continuez de poursuivre la cal'ardise des prêtres et l'arrogance des nobles ; tous les bons patriotes vous encouragent, vous applaudissent. Bravez les pistolets de J.-F. Maury, l'épce Haniboyante de Mirabeau-Paillasse et le lutrin de Notre-Dame, sous lequel les chanoines voudraient vous écraser. Je viens après coup, qnimé du même cpurage et des mêmes vues qui <lirigent vos plumes patriotiques : je n'ose aspirer aux mômes succès; mais enfm on peut glaner où vous moissonnez. J'ai de la santé, de la bonne humeur, et ma mère m'a dit que j'avais de l'esprit. Eh donc ! je m'enrôle sous vos drapeaux, et je déclare, sous le titre d'OitATEUR du Peuple, guerre ouverte aux aristocrates de tout état , de tout sexe, de tout poil et de tout âge. »
Qu'on ne s'attende pas à trouver dans la feuille de Fréron de grands détails sur les événements ou sur les débats de l'Assemblée nationale; il ne pouvait pas se livrera de grands développements : son cadre ne le lui permettrait pas. La tâche qu'il s'est imposée est celle, si périlleuse, de l'opposition aux hommes, des personnalités, de la critique, des sarcasmes. U Orateur du Peuple commence invariablement tous ses numéros par un coup d'œil sur la situation des affaires publiques ou sur l'événement du jour : il en fait l'objet de ses harangues tribunitiennes.
Voici comment il débute :
« Braves Parisiens, vous sommeillez dans les bras de la Victoire; vous dormez sur des précipices, tandis que, profitant de votre sécurité, vos ennemis vous forgent des fers dans le silence. 11 en est temps enfin, sortez de ce long assoupissement; que vos défiances se réveillent : je suis la trompette qui vous rappelle au maintien et a la défense de vos droits les plus chers.
« Tant que le Châtelet, tribunal gangrené dans tous ses membres, ne verra pas ses magistrats dégringoler du haut de leurs sièges, eux vendus aux ministres, et qui leur vendraient la nation entière, si la chose était possible; eux (pii, comme Caligula , voudraient que le peuple français n'eût qu'une seule tête pour l'abattre d'un seul coup; tant que le Necker, la Luzerne et Montmorin, les plus
1 Fréron faisait ici allasiori à un auto-ila-fé des Actes îles Apôtres qui avait été exécuté par les> |iatriotes au Palais-Royal, dans la boutique de Galtey, libraire-éditeur de ce recueil ultra-royaliste. (Voyez l'article Pkltikr.)
238 FHÉRON ET LABENETTE.
noirs tyrans (|uo renier ail vomis contre la France, seront ministres, vous aurez à craindre jwur votre liberté; n'en douiez pasi
« La Vauguyon est enfin rappelé de son ambassade d'Espagne ; il revient. Qui ne voit la une ruse minislérielle pour avoir l'air de satisfaire la nation ! Mais ces lâches ministres vont perdre le fruit de leurs criminelles manœuvres : le peuple, depuis quelques jours, s'attroupe sous leurs fenêtres; il s'éclaire, il pisonne, il s'enllamme i)our la liberté, il altribue ouvertement à la cour la 1,'uerre prête à éclater. Si elle a lieu, malheur aux aristocrates; malheur au\ traîtres qui l'auront allumée ! Malheur à Necker, malheur a Montmorin, à la Luzerne, à rarchevêipie de Bordeaux, îi (l'Estaing ! Le premier coup de canon sera le signal qui fera tomber leurs têtes coupables... w
— « Si le droit de la paix et de la guerre eût été accordé au roi. écrivait Fréron le lendemain du décret, c'en était fait : la guerre civile éclatait dans la nuit du samedi au dimanche, et aujourd'hui Paris aurait appelé les citoyens aux armes ; le château des Tuileries aumit été livré aux llammes : le peuple eût i)ris sous sa sauvegarde le monarque et sa famille. Mais Saint-Priest, mais Necker, mais Montmorin, mais la Luzerne auraient été lanternes, et leurs têtes promenées dans la capitale. Qu'on se figure tous les attentats (ju'une pareille nuit aurait couverts de son ombre!... Vainement la garde nationale eût-elle voulu s'opposer à un peuple irrité; en la commettant ainsi, il en serait résulté des combats entre les citoyens. Il n'est pas douteux 'a présent qu'on s'attendait à un mouvement épouvantable; il avait été distribué plus de (piatre cents cartouches par compagnies...
ce On conseille au comte de Mirabeau, ajoutait le rédacteur, de marcher droit dans le sentier du patriotisme. Si, samedi dernier, il ne fût pas revenu habilement sur ses pas; s'il n'eût parlé, dans la tribune, en faveur du peuple, toute son éloquence ne l'eût pas garanti des plus cruels outrages. Qu'il sache que plus de cent mille Argus ont les yeux sur lui. Déjà on criait partout sa (jrcmde trahison. Quelques personnes prévinrent les députés, au moment qu'ils entraient dans l'assemblée, qu'elles avaient des pistolets chargés, destinés pour le comte de Mirabeau, au sortir de la séance, si sa conduite et ses discours présentaient le moindre louche ; le bruil s'était répandu qu'il avait reçu quatre cent mille francs du ministre. Les pistolets n'ont pas servi, car c'est son projet de décret quia
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t'ié adopté, sauf deux articles essentiels qu'on a ajoutés \ Il avait bien raison de dire, ce jour-là, qu'il n'y avait qu'un pas du triomphe au supplice. Mirabeau ! Mirabeau ! moins de talents et plus de vertus, ou gare la lanterne ! »
Comme on le voit, le genre que Fréron avait adopté était celui des individualités, genre Tort propre a exciter les passions humaines : il y avait à la fois, dans son journal, du Marat, du père Duchesne, du Camille Desmoulins et du Peltier. Son style fut d'abord assez peu relevé. Sa feuille, écrite sans ordre, parlait toujours de plusieurs choses et surtout de beaucoup de personnages à la fois : tout cela s'y trouvait entassé pêle-mêle. Le rédacteur se montrait ordinairement fort concis, et ne s'occupait pas toujours de prouver. Mais, malgré ses défauts, l'Orateur du Peuple dut être l'une des feuilles les plus propres à captiver les lecteure qui se passionnent pour ce genre de polémique.
Yoici comment il parlait des troubles religieux et des prêtres :
« Mirabeau-Paillasse, Mirabeau-Tonneau, Mirabeau le Limousin, prophétisa dernièrement la guerre civile, au sujet des troubles excités, a Montauban, par les prêtres, qui, le crucifix d'une main et le poignard de l'autre, excitent le peuple qu'ils peuvent égarer, et repaissent leurs yeux fanatiques d'un massacre universel. Comment ne voient-ils pas et les abbés d'Eymar, et les abbés Maury, et les évêques de Nîmes, et les archevêques de Toulouse, et les évêques de Clermont, et toute la bande des calotins, comment ne voient-ils pas qu'on sait tous leurs complots, qu'on épie tous leurs mouvements, et que si le peuple était menacé de perdre sa liberté, il commencerait par les rôtir eux, leurs calottes, leurs parchemins, leurs mandements et leurs protestations!... »
— « En Champagne, ajoutait-il ailleurs, une quinzaine de curés, ensorcelés par une protestation du chapitre de Notre-Dame, se sont avisés de prêcher, dans leur égrugeoire, contre les décrets de l'Assemblée nationale; leur texte était tiré de l'Évangile selon saint Jean-Peltïer et saint Muthieu-Champcenetz. A ces paroles malhonnêtes, les brebis se sont ruées contre les pasteure. On vous a d'abord saisi ces ligueurs en soutane, puis on a fait avancer une charrette à veaux, puis on vous les y a tous mis très-proprement,
i Plus tiii'il, VOraleur du Peuple revint sur la bonne o|iinion qu'il avait conçue du fameux décret, et II reproclia anièrenient à Mirabeau d'avoir reçu le prix de sa forfaiture.
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piods et poiiifïs liés, les uns sur les autres, dans l'ordre suivant : un curé, de la |)nille ; de la paille, un curé: nn curé, de la paille, el ainsi de suite ; puis ils ont été conduits à Troyes dans cet é<piipage. Ces animaux, ainsi empaillés, ont cru (pi'on les menait a la boucherie : on leur a seulement lait prêter le serment civique sur la glande place, et ils ont regagné leur bercail, la conscience bourrelée des remords de l'aristocratie .
« On médite une expédition du même geme sur une abbaye voisine, ou plutôt une auge où se vautrent huit bernardins aristocrates, (pii vident leurs tonneaux à la santé de l'abbé Maury. Mais, pour observer toutes les convenances, on les fera venir dans des charrettes a cochons ' . »
Nous avons déjà dit que le journal de Fréron avait beaucoup d'analogie avec celui d'Hébert; la forme était identiquement la même. Comme le Père Duchasne, V Orateur du Peuple prêchait plutôt qu'il ne nariait : son journal commençait toujours par une harangue sur l'événement du jour ou sur les dangers de la patrie ; connnele vieux marchand de fourneaux, l'orateur entrait souvent en colère contre les aristocrates de l'assemblée el de la conmiune, contre la cour et les ministres, contre Lafayette ou Bailly, contre le Châtelet, qu'il poursuivait de sa haine. Enlin, comme Hébert, Fréron faisait constamment précéder le texte de chacun de ses numéros d'un sommaire de ce qu'ils renfermaient, d'une sorte de programme que ses colporteurs criaient dans les rues. Nous n'en citerons que quelquesuns pour démontrer cette similitude :
« Grande trahison du maire de Liège, mis a la lanterne par le a peuple, et sa tête portée au bout d'une pique. — Vues certaines du a roi de Hongrie et du roi de Prusse contre la France. — Horribles « manœuvres du comité autrichien des Tuileries, pour faire naître « la guerre au dehors. — Départ prochain de Louis XVI pourSainla Cloud. — Massacre abominable manqué vendredi dernier à Monte tauban, à cause d'un orage. — Cruelle boucherie des Brabançons. « — Curé traîné par les cheveux dans un grenier. — Grand décret « sur tous les diocèses réduits au même nombre que les départe- « ments. — Accès de fureur et départ de Mirabeau-Tonneau pour son « régiment. » (Numéro 1^2.)
1 Quoique rien n'annonce que Fréron eût des eollaltorateurs, nous pensons ([ue ces grossières plaisanteries ne sont pas de lui, el qu'elles lui ont été conimunj(|uées. On verra plus loi» que le rédacteur de \'Oriilciir du l'ciiplc savait employer un style plus élevé.
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a Grande cause des mouchards plaidée aujourd'hui au trihunal de « poHce par deux avocats bossus, l'un patriote, l'autre aristocrate. c( — Grande arrivée de M. Mirabeau l'aîné au club des Jacobins, dé- « guisé en chi-en-lit de l'état-major. — Vues politiques de ce Gromc< weW en herbe, qui ne se fait nommer commandant de bataillon « que pour mieux se concerter avec Moitié contre la liberté. — c( Grande dénonciation du ministre de la guerre faite, au club des « Jacobins, par les gardes nationales de Lyon. » ( Numéro 30 du IV^ volume.)
— « Grande députation du bataillon d'Henri IV au club des Ja- « cobins pour repousser les inculpations faites a son commandant c( Garle, le bravache. — Grand souper où se trouvent l'abbé Siéyès et « le héros des deux mondes, Mo ttié, se livrant aux plus douloureux « regrets. — Serment de toutes les femmes composant la société c( fraternelle séante aux Jacobins, par lequel elles s'engagent a ne « jamais épouser d'aristocrates. » (Numéro 48 du IV* volume.)
— « Forfaiture, crime de lèse-nation au premier chef, commis par « la municipalité de Paris par la formation d'un comité militaire de a surveillance. — Prépondérance funeste du général Donjon dans les « délibérations du conseil municipal, et son implacable vengeance « contre le brave Santerre. — Invitation à la commune de Paris de « flestituer et de punir enfin les traîtres qu'elle s'est choisis pour « chefs. — Prêtres rebelles chassés, parle peuple du faubourg Saintc< Antoine, du couvent de Sainte-Marie. — Bonne fessée administrée c< à deux vieilles dévotes. «(Numéro 37 du V*^ volume.)
Il y avait à peine quelques jours que Fréron publiait, sous le nom de Martel, son Orateur du Peuple, et déjà ce journal se trouvait en butte aux persécutions de la police : ses colporteurs étaient arrêtés, traînés a la Force, et leurs feuilles confisquées. «Cette liberté, achetée au prix de votre sang et devenue votre conquête, s'écriait-il en s'adressant au peuple, ne serait-elle donc qu'un vain fantôme? Faudra-t-il qu'il existe toujours une ligue scandaleuse de quelques agents de l'autorité contre les écrivains mâles qui, sacrifiant leurs veilles, ne déposent l'épée que pour s'armer d'une plume patriotique? L'Orateur du Peuple met en l'air tous les furets de la police ; de malheureux colporteurs, surpris à débiter ce nouveau journal, sont traînés 'à la Force et leur marchandise confisquée ! Ainsi, ces hommes utiles, qui sont, depuis les premiers jours de la Révolution, les hérauts, les trompettes de la liberté, annoncent à tous les autres
un bien dont la jouissance leur est interdite, et resscnd>lenl à ces esclaves enchaînés qui chantaient derrière le char des triomphateurs... Qu'avons-nous gagné au nouveau régime, si une inquisition aussi absurde s'établit; s'il nous faut regretter Sartine, et |)orleren pleureurs le deuil de Lenoir? La liberté de la presse doit être sans bornes, comme en Angleterre et aux Etats-Unis d'Amérique; la modilier. c'est l'anéantir, et avec elle la liberté publique, dont elle est le i)lus ferme rempart... »
Fréron profitait de l'occasion qui lui était offerte pour faire sa profession de foi.
« Il existe deux |)arlis dans le royaume: V Orateur du Peuple est bien assurément du parti national. Connnent se fait-il (|ue son ouvrage éprouve des persécutions, tandis qu'on laisse journellement cii'culer en toute liberté une foule de lil)elles contre l'Assemblée nationale'^ Et cela est si vrai, qu'il a fallu que le peuple se fit justice lui-même. Pourquoi encore cette ridicule et tyrannique proscription des feuilles de Maral'^ Ne sont-elles pas, comme la mienne, conformes au règlement? Quel est donc le crédit infâme dont jouissent, a noire honte, les feuilles aristocrates ! Celte vermine se glisse dans les comités de districts et dans les bataillons... Comme un oiseau rapide qui y)asse à travers les toiles d'une araignée. VOrateur rompt tous les iilets où l'aristoci-atie en rochet, en simarre, en jupon court, en froc, en robe, en camail, en cuirasse, en calotte rouge, voudrait nous envelopper. Il dénonce, d'après la clameur publique, des magistrats prévaricateurs qui vendent la justice et soudoient le crime. Il appelle le peuple sur la montagne, et lui dit : — Voyez-vous le camp de vos ennemis? entendez-vous leurs chevaux hennissants? Dans vos murs sont aussi des légions d'assassins : observez tous leurs mouvements. Courage, citoyens : formez un bataillon sacré autour de l'Assemblée nationale; protégez même les jours des conjurés; soyez iidèles à la loi, au roi, a la constitution, et, s'il le faut, mourez pour eux eu hommes libres, en Français, les armes h la main.
« Après cela, ajoutait Fréron, je déclare qu'il n'y a pas de bâillon capable d'étouffer la vérité dans ma bouche : que je tonnerai contre les abus ; que je dépisterai tous les complots ; que je pourfendrai l'aristocratie, et fesserai le Chàtelet toutes les fois que l'occasion s'en présentera. De plus, j'invite les officiers qui, au' mépris des ordonnances, ont arrêté les deux malheureux colporteurs, a les faire relâcher snr-le-champ, sinon VOrateur dénoncera demain au
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peuple, avec l'énergie qui le caractérise, leur conduite lâche et oppressive... »
Fréron tint parole. Quelques jours après, d'autres colporteurs ayant été arrêtés, il fulmina une accusation contre les ofliciers de la garde nationale, qui, disait-il, pour faire leur cour au général Lafayette et à la municipalité, se permettaient de violer ainsi les droits de l'homme et les ordonnances.
« Citoyens si cruellement et si illégalement persécutés, s'écriaitil, c'est trop dévorer d'humiliations ! levez enfin un front libre: invoquez hardiment la loi contre vos oppresseurs. Si elle est muette, venez vous adresser à V.Orateiir du Peuple; il embrassera votre défense ; il composera pour vous une adresse que vous porterez ensemble à la commune; et si, contre toute évidence, vous n'en obteniez pas justice, lui-même, marchant à votre tête, vous conduira h la barre de l'Assemblée nationale, et, la Déclaration des droits de l'homme à la main, il courra vous placer sous l'égide puissante de nos sages législateurs. »
Ainsi qu'on le voit, V Orateur du Peuple s'annonçait comme l'un de ces journaux qui ne laissent pas le pouvoir dormir tranquille, et qui, par conséquent, sont exposés à toute sa mauvaise humeur. Le rédacteur ne tarda |)as à en ressentir les effets.
A peine arrivé à la première quinzaine de sa course, l'éditeur de ce patriotique journal fut l'objet de poursuites judiciaires, pour avoir, dans un de ses précédents numéros (le 15*), excité les citoyens à aller ramener le roi à Paris. Par un article intitulé : Epouvantable cons\nratiou contre la liberté, Fréron avait fait comprendre au peuple que le séjour de Louis XVI a Saint-Gloud cachait un projet de fuite, dont il indiquait tous les préparatifs.
i( Le roi est resté parmi vous, disait Y Orateur, tant que sa présence a été nécessaire aux conjurés pour bien lier leurs complots, pour amasser des trésors et endormir la nation. Mais aujourd'hui qu'on se llatte d'avoir pourvu à la conservation de ses droits ; aujourd'hui que ses mains, pleines d'un or homicide, peuvent corrompre une partie de vos députés et salarier les troupes; aujourd'hui que les moteurs de la guerre civile n'attendent qu'un signal pour approcher la mèche qui doit embraser tout l'artiiice, qu'a besoin le roi d'habiter plus longtemps la capitale? Qu'y ferait-il maintenant? Dans leurs projets, son séjour n'y serait-il pas la faute la plus impolitique?... Croyez-moi; croyez-en ma sollicitude, puisqu'il en est
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temps encore : précipitez-vous, armés de votre seule tendresse, sur les pas de votre roi ; dételez ses chevaux ; reportez-le en triomphe au milieu de son peuj)le ! ... »
Malgré le vernis respectueux sous lequel Fréron avait caché son appel h l'insurrection, le rédacteur ostensible de sa feuille. Martel (Marcel Enfantin), fut jeté en prison, en même temps qu'un décret de prise de corps était lancé contre Marat, pour avoir également excité le peuple à se porter à Saint-Cloud, au moyen de son fameux numéro : Cen est fuit de nous!
« Citoyens, s'écriait Fréron, pourrez-vous le croire! ï Orateur du Peuple est dans les fers ! Il n'avait pris la plume que pour défendre vos droits; le bureau de la ville a calomnié ses intentions. »
Puis, racontant sa démarche spontanée auprès des juges pour éviter des désagréments h son imprimeur, Pellier, et à son distributeur, Delespinasse, Fréron s'exprimait ainsi :
« La présence inattendue du véritable rédacteur, dit-iU tit remellrc la cause au samedi matin (11 juin). 11 ne mancjue pas de s'y trouver. Mais,, sans aucune discussion, on lui ht et on exécute son jugement, qui le condamne à être conduit sur l'heure à la Force et au secret, sans qu'il puisse olfrir caution, sans lui permettre d'ap peler un avocat, sans décret préalable ; et cette sentence illégale, vexatoire, qui a tous les signes et toute la rapidité meurtrière des lettres de cachet, est rendue, au nom des lois, contre un citoyen qu'on attire dans le lacs comme une victime, et qui se repose sur ison innocence. Le sieur Mitouftet serait-il ici un instrument des vengeances du Châtelet? ce juge serait-il donc vendu a l'aristocratie?... Tout prouve, dans la détention de V Orateur duPeupIe^ une connivence coupable avec les ministres, puisque ce journaliste a été sur-le-champ dénoncé par le procureur-syndic au procureur du roi, pour son procès lui être fait au criminel, comme prévenu du crime de lèse-nation, par la pubhcation de son numéro 13. Odieuse tyrannie ! trames pertides et inquisitoriales ! »
De sa prison, Fréron ne cessa d'en appeler a l'Assemblée nationale, aux citoyens de toutes les classes, et surtout aux cordeliers et aux journalistes.
« Propagez les plaintes de V Orateur du Peuple, dont on vent étoufl'er la voix patriotique, leur criait-il ; prenez sa défense, et faites tomber ses chaînes ! . . . »
— « Tant (pie ne sera pas levée la pi<MTe du cachot scellée sui-
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la lête de récrivain patriote, par les mains tortionnaires du sieur Mitouflet de Beauvois, X Orateur du Peuple poussera des cris d'oppression et de vengeance qui feront enfin trébucher sur son siège ce petit juge insolent et despote, qui se rengorge dans son iniquité ! »
— « C'est ici la cause de tous les écrivains patriotes, clamait encore, dans sa prison, le rédacteur de ce journal : c'est la cause de tous les citoyens zélateurs de la Révolution ; c'est ici la cause de la liberté tout entière. Que tardes-tu, district des Cordeliers, sanctuaire où brûle jour et nuit le feu sacré du patriotisme ; que tardes-tu de dénoncer à la nation un coup d'autorité aussi lâche et aussi exécrable?...
« C'était bien la peine d'affronter la mort sous les remparts de la Bastille \ d'écraser la lête de nos tyrans, et d'enfoncer dans des gouffres de sang et de boue le cadavre hideux de l'ancien régime, s'il faut qu'un Mitouflet rive sur les citoyens les fers du despotisme ! Et quel citoyen ! Le plus enthousiaste des droits du peuple, son Argus tutélaire, l'un des écrivains les plus patriotes qu'ait produits la Révolution. Voilà donc le fruit de ses veilles! Quelle est donc cette justice municipale qui procède ainsi ! Il n'y a qu'un infâme aristocrate, bas valet des aristocrates, des ministres et du Ghâtelet, qui ait pu conspirer la perte de V Orateur du Peuple. Se serait-on flatté d'enchaîner sa plume et son courage? Pitoyable calcul I sa main, sous le poids même des chaînes, atteint ses oppresseurs, et imprime sur leur front le sceau de l'ignominie!... »
Certes, voila du courage, et Fréron n'en manqua jamais, soit sous les murs de la Bastille, soit en face du Châtelet, soit en attaquant Toulon à la tête des soldats républicains. Bientôt il nous apprend lui-même qu'il vient de dénoncer son juge à la commune, pour qu'elle le mande a sa barre et lui fasse rendre compte de sa conduite Uberticide. «Je l'ai juré, dit-il; je poursuivrai Mitouflet jusqu'aux enfers dans les bras de Flesselles et de Berthier, qui lui ont légué leur robe toute noire d'aristocratie. Que mes fers tombent et alors, par charité, je le rendrai ridicule pour conserver sa réputation; jusque-là je veux le traîner dans la fange et le nourrir de couleuvres; je veux d'un bras impitoyable le fustiger sans relâche, et l'immoler sur l'autel de l'opinion publique ! »
Il nous apprend ensuite qu'un jeune homme attaché à son journal
1 Fréroti sV'lail fait roniarnucr par sa ItravouiT à la prise de reiU' lorlcrcssi'.
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ol soupçonné de porter le manuscrit chez rimprimeiir, avait été également poursuivi par les alguazils de la police.
Quelques jours après, Fréron se vit transféré au Châtclel.
c< L'indignation est le seul sentiment qui puisse guider ma plume, en me voyant traîné de cachot en cachot pour arriver aux prisons du Ghâtelet, réceptacle destiné aux criminels. » S'adressant toujours à ses juges : a Ennemis du peuple qui vous avait choisis pour détendre ses libertés, leur disait-il , vous l'avez indignement trahi ; vous avez foulé aux pieds les lois sacrées qui assurent à tous les citoyens cette liberté, le plus bel apanage de l'humanité. Vils despotes d'un jour, vous avez lâchement obéi h ces scélérats qui, sous l'ancien régime, broyaient de leurs dents meurtrières les membres des citoyens. »
Ce qui démontrait a Fréron, même dans sa prison, que les aristocrates avaient voulu fra|)j)er la liberté de la presse en sévissant contre lui, c'est qu'il apprenait en même temps et la fuite de iMarat pour échapper au décret de prise de corps . et la dénonciation de Talon contre Camille Desmoulins, que l'on renvoyait aussi devant le Châtelet, et la prolongation de la captivité de Marcel Enfantin, quoique l'auteur du numéro incriminé se lut nommé et livré, et enlin l'emprisonnement arbitraire de l'éditeur de VOrateur du Peuple.
« Croyez-vous, citoyens , que votre Orateur soit le seul écrivain qui ait excité la terreur et la colère des aristocrates? criait encore Fréron du fond de son cachot; non, tous ceux qui, comme lui, respirent l'amour de la liberté, sont devenus l'objet de leur haine et de leur vengeance... La dénonciation de l'incorruptible Desmoulins faite à l'Assemblée nationale par l'aristocratissime Malouet; la proposition de Talon de dénoncer cet énergique écrivain au procureur du roi du Châtelet ; toute cette rage qui se tourne contre les journalistes patriotes vous indique assez les vues des ennemis de la liberté... Nous verrons si leur acharnement égalera toujours leur effronterie; s'ils enchaîneront a leur gré une foule d'écrits qui brûlent de s'échapper pour s'attacher, comme le feu grégeois, au triple masque dont ces traîtres couvrent leur despotisme! Nous verrons si, parce que tel est leur plaisir, la Révolution immobile s'arrêtera tout à coup, de même que le soleil a la voix de Josué! Non, non, ne vous en ilaltez point, lâches renégats de la Révolution, petits despotes éclos de l'œuf de la liberté ! celle de la presse bravera vos regards inquisiteurs et se mo(juera de tous vos limiers!
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Déjà l'opinion publique vous observe de ses cent mille yeux ; elle plane sur vos têtes et y verse l'ignominie ! Osez mettre encore des lisières *a l'esprit humain!... Aristocrates incurables, vos triomphes sont affreux, et ils doivent vous épouvanter; mais ils touchent a leur terme. Le fouet vengeur du journaliste et des écrivains en butte a vos attentats vous fera pirouetter sans cesse au milieu des huées de tout un peuple... »
Fréron, que l'arrestation du distributeur de sa feuille avait forcé d'en interrompre le cours pendant quelques jours, ne tarda pas a faire reparaître son 52" numéro. Il déclara alors que XOruteur du Peuple était rédigé par lui. Et, en effet, on y trouve son nom h la lin, quoiqu'il ait jugé a propos de conserver en tête celui de Martel. A partir de cette époque, la feuille de Fréron eut pour éditeur et pour distributeur Ducros, qui remplaça Delespinasse, détenu.
Nous ne suivrons pas davantage le rédacteur de V Orateur du Peuple dans tous les démêlés qu'il eut avec les tribunaux, tantôt comme accusé d'avoir prêché l'insurrection, tantôt pour avoir calomnié les ministres, ou le Chàtelet, ou la municipalité, ou entin les agents de la police ; tantôt enlin pour avoir voulu soutenir ses colporteurs, journellement exposés aux insultes des aristocrates el aux actes arbitraires de l'autorité. Nous nous bornerons a dire que, décrété d'ajournement personnel parle Chàtelet pour son numéro 15, condamné à 20,000 francs de dommages-intérêts envers Etienne, à 6,000 francs envers d'autres, puis, dans une autre circonstance, menacé d'enlèvement avec Marat; puis, enfin, sous le coup d'un mandat d'arrêt, il eut toujours le bonheur d'être acquitté en appel, et de se soustraire aux décrets lancés contre lui, jusqu'à la journée du Champ de Mars, époque a laquelle la gravité de la situation des choses l'obligea, comme nous le dirons plus loin, de se cacher et de confier la rédaction de sa feuille à l'un de ses amis, Labenette.
Mais avant d'arriver a cette crise, V Orateur du Peuple avait fourni une carrière qui ne fut pas sans gloire pour son rédacteur. Son journal se fit toujours remarquer parmi ceux qui ne dévièrent jamais des grands principes qui avaient amené la Révolution ; et s'il se trompa quelquefois sur les hommes, il se maintint du moins sur la même ligne de patriotisme jusqu'à l'époque de la réaction thermidorienne.
Depuis la publication de son premier numéro jusqu'au jour de sa fuite forcée, Fréron ne cessa de faire la guerre, non-seulement aux aristocrates prononcés, tels que les ministres, Mirabeau jeune.
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rabbti Maiiry, etc., mais encore, et plus vigoureusement, à ceux des premiers patriotes qui lui parurent avoir sacrifie la cause de la liberté. Il suivit Mirabeau dans toutes les phases de sa vie politique, à partir du décret §ur le droit de paix et de guerre jusqu'à sa mort, et ce fut toujours pour dévoiler sa conduite oblique. C'est Fréron (]ui dénonce a l'opinion publique les voyages mystérieux de Mirabeau à Saint-Cloud, dans l'été de 1790.
« Citoyens, s'écriait, ace sujet, X Orateur du Peuple, s'il existait un homme l'ameux par ses crimes avant de l'être par ses talents, qui associât les dons de l'éloquence a la perversité de l'âme : d'une politique raffinée, d'une hypocrisie effroyable, espècede monstre dans l'ordre moral, prêt a mettre dans un plateau de la balance ministérielle la nation tout entière, en échange d'une poignée d'or; llatteur du peuple pour mieux l'asservir, et n'ayant bravé la cour que pour s'y vendre plus chèrement : tout 'a la fois Cicéron, Catilina et Cromwell; citoyens, un tel assemblage vous ferait frémir d'horreur? Eh! que serait-ce donc si on te disait, peuple insensé : Il prononce sur les destinées dans le temple de la nation, il y trame ton esclavage ! que sera-ce s'il parvient à se faire adjuger, même sous tes yeux, le sceptre des législateurs, l'auguste présidence, au milieu des plus belles fêtes de la liberté? »
Plus loin, Y Orateur du Peuple faisait un parallèle entre les deux frères Mirabeau, sur le compte desquels il s'exprimait ainsi :
ce J'ai déjà fait sentir qu'au fond. Honoré ne vaut pas mieux que Grégoire-Tonneau, mais qu'il était infiniment plus dangereux par ses talents, son esprit, sa souplesse, la fécondité de ses ressources, l'audace de ses vues, et sa profonde dissimulation. Son frère n'a jamais été redoutable ; il se donne partout pour ce qu'il est : un fougueux aristocrate, prêchant rondement la guerre civile, et menaçant toujours d'enfiler vingt-cinq millions d'hommes avec sa llamberge. Un contre-révolutionnaire de celte trempe n'est point à craindre. C'est un conspirateur sous verre. Mais l'autre! ô grand Dieu ! il n'existe pas dans les deux partis un homme qu'il soit plus important de surveiller. »
Et ici Y Orateur du Peuple passait en revue tous les mauvais décrets, tous les actes liberlicides que Mirabeau avait provoqués ou soutenus.
La procédure du Châtelet contre le duc d'Orléans et Mirabeau fit, par son iniquité, une diversion en faveur de ce dernier. Mais,
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a l'occasion de son rapport présenté au nom du comilé diplomatique, le rédacteur cria de nouveau à la vénalité, à la corruption, a la perversité.
« Cet homme, disait-il, doit être regardé comme l'Ulysse de l'assemblée, comme le bourreau de la liberté. »
— «Mirabeau, ajoutait plus loin Fréron, a péroré mercredi au comité diplomatique, pendant plus de deux heures, sur la nécessité de rendre a l'Empereur l'Alsace et la Lorraine. Faut-il encore d'autres preuves de sa trahison? »
Vers la lin de la carrière de Mirabeau, V Orateur du Peuple ne craignit pas d'imprimer dans l'un de ses numéros un Tableau des sommes énormes palpées par Riquetti Double-Maiu^ pour fourniture de décrets au pouvoir exécutif. Gel état, qui s'élevait à la somme de 2,580,000 livres, ne parut suspect alors qu'aux personnes qui ne pouvaient croire a tant de perversité.
Lorsque la mort eut frappé le grand orateur, Fréron fit connaître combien la consternation devint générale. «Mirabeau n'est plus! dit-il. Ce n'est pas quand sa cendre est encore tiède qu'il convient d'interroger sa vie passée, et d'énumérer les reproches qu'on peut faire a sa mémoire. Il est déjà jugé par l'Être suprême, et il le sera bientôt par l'inexorable histoire. Je rends, ainsi qu'elle le fera sans doute, la justice la plus éclatante a ses sublimes talents : c'était l'aigle de l'Assemblée nationale. Il faut en convenir de bonne foi, sans lui, cette assemblée, quand elle n'était encore qu'états généraux, sans lui le tiers état n'aurait pas déployé contre le despotisme, et contre les deux ordres privilégiés, cette mâle énergie, celte force et cette dignitié qui conviennent aux représentants d'une grande nation...
« Pourquoi faut-il que, vers le milieu de sa carrière publique, il ait fait fléchir, sous de misérables considérations, le patriotisme qui avait signalé son premier essor? Ah! s'il eût été constamment l'appui de la liberté nationale, les regrets seraient universels et sans mélange, et j'inonderais ce papier de mes larmes ! Mais... respectons la douleur publique ! »
Cependant Fréron ne put s'empêcher de blâmer cet enthousiasme irréfléchi, ce penchant à l'idolâtrie, qui, disait-il, rendrait tôt ou tard notre nation la proie d'un ambitieux adroit ou éloquent. « Si Mirabeau déploya d'abord une mâle intrépidité contre le despotisme, ne travailla-t-il pas depuis de toutes ses forces à relever le Irône du
despotisme?... — Mirabeau, dites-vous, ô Français! fut un grand homme ; nous rendons hommage non à ses vertus, mais à ses sublimes talents. — Mais, avant lui. César, Marius, Sylla, et, depuis, Uichelieu, Mazarin, lurent aussi de grands hommes, dans l'acception que vous donnez à ce mot; mais ils ne travaillèrent que pour eux et i)our asservir leur pays. Pourquoi faut-il que Mirabeau n'ait point associé aux talents de Gicéron l'incorruptible probité du consul de Home? Pounjuoi faut-il (pic le vil amour de l'or ait desséché en lui les sources pures du patriotisme? Oh ! c'est alors que son l()nd)eau serait arrosé des larmes de tous les siècles ! On vante son éloquence, et on oublie l'usage perfide qu'il en a fait en faveur du veto, de la loi martiale, etc.; on vante son éloquence, mais le diable, dans Milton, est éloquent aussi ! »
Fréron ne cessa de poursuivre aussi Necker, Montmorin, Saiut- Priesl, la Luzerne et les autres ministres de Louis XVI, qu'il regardait comme autant de conspirateurs contre la constitution et la lilxM'té.
a Jusqu'à (juand une poignée de ministres corrompus et corrupteurs, voleurs et assassins, rampants et audacieux, s'écriait-il, se jouera-t-elle de vingt-cinq millions d'hommes? Juscju'h quand oseral-elle employer, contre une nation souveraine, la vieille et tortueuse politique des cours? L'un, le baron Cartouche de Copet, de même qu'une éponge altérée, boit tout le numéraire du royaume; il engloutit 500 millions d'assignats, dont il est impossible de découvrir la trace, et, d'un bras hypocrite, il pousse, à travers mille écueils, le vaisseau de l'État dans le gouffre entr'ouvert de la banqueroute. L'autre, la Luzerneur^ lève sur les marches du trône un front purulent de dénonciations, et ne répond a la juste fureur des colonies qu'en faisant nommer Albert de Rioms commandant de l'escadre où doit être hissé le pavillon de l'aristocratie. Le troisième, c'est le garde des sceaux, d'abord prêtre, aujourd'hui renégat de la Révolution, soupçonné d'avoir inondé les provinces de faux décrets, ou d'avoir retardé à dessein l'envoi de ceux qui pouvaient établir la conliance des peuples ! Qui ose encore se montrer à cette cour et attaquer la bonté naturelle de Louis XVl * avec toutes les armes de la perversité? C'est toi, Ibrahim-Guiyjiard, toi que le comité des
1 C'était en 1790 que Fréron parlait encore de la lionté naturelle de Louis XVI; depuis, il changea bien d'opinion sur le roniple de ce roi.
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recherches n'a [)ii débusquer de Ion fort; loi dont la politique vizirienne a juré notre perte; toi le complice de Bonne Savardin, d'après ses propres aveux; toi qui, le jour même de ta propre dénonciation, n'as rien eu de plus pressé que de relâcher l'agent connu de les publiques conspirations, et qui, pour ce lâche ministère, as profané sans pudeur l'uniforme national ! Qui vient ensuite, avec sa carte d'Espagne a la main ? C'est le petit Montmorin, épagneul de cour, qui jappe jour et nuit la guerre civile, et dont les aboiements retentissent dans tous les cabinets de l'Europe. El Latour du Pin? Croyez-vous qu'au milieu de ce lazaret de gangrenés, il ne soit pas marqué du charbon de la peste? Il travaille aussi de son côté au grand œuvre, qui est une guerre universelle suscitée contre nous. Il allume tous ses fourneaux ; il emprisonne le patriotisme des soldats des troupes de ligne : il les séquestre aux Invalides pendant tout le temps de la fédération, et les fait partir brusquement, sans qu'ils puissent participer aux fêtes du civisme, de peur que l'esprit public ne les convertisse a notre cause. Quel autre que lui a pu donner des ordres aux commandants pour le roi sur les frontières de les dégarnir de troupes, afin de laisser un libre passage à l'armée de Léopold? Quel autre que lui peut laisser manquer de fusils et de munitions les gardes nationales qui sont sur la frontière de Flandre? Vous cherchez, citoyens, des traîtres cl des peifides dans les régions éloignées, dans les cours étrangères. Mais tes plus grands ennemis, Paris, sont à tes portes, sont dans tes murs. Qui peut douter (]ue le foyer de toutes ces intrigues, foyer dont le décret sur la paix et la guerre a redoublé l'activité, ne soit le comité autrichien et ministériel de Saint- Cloud, dont le digne président est l'étranger d'Esterhazy? D'où viennent tant d'allées et de venues sur la route de Turin ? Français, nous touchons à la catastrophe prédite tant de fois par ma voix prophétique ! »
Quelques mois après, Fréron criait toile! contre Guignard de Saint-Priest, qu'il considérait comme le chef des contre-révolutionnaires.
a Aux armes ! aux armes, citoyens ! clamait-il ; vous touchez au moment tant de fois prédit par les écrivains patriotes ! La contrerévolution est près de s'échapper, tout armée de poignards et de torches, toute hérissée de serpents, des mains impures de Guignard ! Qui de vous ignore la criminelle persévérance avec laquelle il la suit depuis quinze mois ! Il trempait dans le complot de Favras;
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il soiiflïait son audace à Maillebois, et a Bonne-Savardin ! C'est lui qui, au mois d'octobre 1789, a fait arriver, à Versailles, le régiment de Flandre, pour l'opposer h la garde nationale ! Il n'est pas une trame, pas un complot dont il ne tienne et ne dirige les fils. Tout couvert de crimes, comme d'un ulcère large et hideux, il précipite l'instant de la catastrophe ! Il sait que les sections de Paris demandent sa destitution ; il n'ignore pas que les départements vont suivre l'exemple de la capitale, et déjà plusieurs, notamment celui de Bordeaux, ont prononcé le même vœu! Pour faire réussir la contrerévolution, il n'a plus qu'un jour, qu'une heure, qu'un moment : il le met à profit, et se dispose a vous disputer chèrement la place qu'il occupe malgré vous.
« Sans parler de tous les moyens qu'il met en usage dans les pays étrangers, dans vos provinces, dans vos villes, c'est aujourd'hui Paris qui est l'objet de ses attaques. Vous connaissez ce plan infernal d'une maison militaire du roi? Voilh la pomme de discorde qu'on lance au milieu de vous! voilà l'œuf de la guerre civile! Ce projet vient enfin d'éclater ! Mais pour réussir a vous armer les uns contre les autres, on a fait jouer une mine bien adroite ; on est parvenu à séduire toute la troupe soldée de la garde nationale parisienne : Lafayette a levé le masque. »
Au milieu de ces circonstances , l'Assemblée nationale eut à s'occuper de la question agitée depuis longtemps dans le public : il s'agissait de déclarer que les ministres du roi n'avaient point la confiance de la nation. Les débats furent des plus violents.
« J'assistais à la séance, raconte Fréron, et je n'en suis que le trop fidèle historien. D'abord Malouet, l'infâme Malouet, pour me servir de l'expression technique, a paru h la tribune. Vous vous attendez bien à ses conclusions : c'était qu'il n'y avait pas lieu à délibérer. A cette proposition, l'Assemblée nationale a jeté les hauts cris, ne prévoyant pas qu'elle finirait par l'adopter, et que le peuple, à son tour, serait fondé à jeter les hauts cris contre l'assemblée elle-même ! Vient ensuite le métis Clermont-Tonnerre, qui recueille une bordée de sifflets pour les expressions par lesquelles il termine son opinion : Je suis faible, disait-il ; je suis un homme changeant ; je ne suis que du parti de la raison, et elle n'est ni là, ni là, en montrant le côté gauche et le côté droit ; moyen infaillible d'irriter les deux partis. Et voilà où mène ce sot esprit d'impartialité qui prétend tenir la balance entre le peuple et les ci-devant privilégiés !
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car ces messieurs les modérés finissent par exciter le mépris, et de ceux qu'ils flattent, et de ceux qu'ils dénigrent.
« Je l'avouerai, poursuit le rédacteur, j'ai osé concevoir l'espérance que les ministres seraient écrasés, moins encore par une majorité puissante, que par le poids des justes reproches accumulés sur leur tête. M. Delley d'Agier a prononcé contre eux le discours le plus éloquent. — «Je ne m'arrête pas, disait-H, h compter les graves reproches encourus par les ministres : je sais qu'ils ont compromis l'autorité royale et mis l'État en péril ; je sais qu'ils ont indignement trahi leurs serments, lorsque, témoins de cette lutte longue et cruelle entre les passions les plus nobles et les plus vils penchants, ils ont, par leur silence, leur inertie, leur négligence encore plus grande a les faire exécuter, enhardi une poignée de patriciens et des prêtres factieux a s'opposer au succès et aux bienfaits de la Révolution. Accusez les ministres, nous dit-on. Mais qui ne voit que les ministres peuvent être répréhensibles, qu'ils peuvent être incapables, sans être néanmoins dans le cas d'être sujets a une accusation précise? » —
« Enfin, ajoutait Fréron, après avoir entendu tour à tour MM. Barnave, Noailles, Beaumetz, Cazalès, Chapelier, on a fermé la discussion, et on a procédé à l'appel nominal. C'est ici, chers concitoyens, (ju'éclate dans tout son jour la turpitude et la corruption ! A peine commence-t-on cet appel nominal, que la déroute se met dans le parti jadis patriote. 0 éternelle abjection ! Deux cents désertent à la fois le champ de bataille , qui reste aux noirs imperturbables : une foule d'avocats, au cœur gangrené, se précipitant de leurs sièges, abandonnent votre cause parce qu'ils ont, du garde des sceaux, la promesse d'être commissaires du roi ! . . . Les siftlets et les huées des tribunes ont manifesté l'indignation publique! 408 voix, du côté des noirs, l'ont emporté sur 340 voix du côté des jacobins... 11 en résultera du moins le mépris du peuple pour l'Assemblée nationale !
ce Elle a donc décidé que les ministres seraient conservés dans leurs fonctions... Malheur aux membres apostats de la cause du peuple ! 11 va opposer à cette stupide et oppressive décision son redoutable veto ! Malheur aux Desmeuniers, aux Dupont, aux Camus même ! L'insurrection ne peut manquer de s'allumer de la manière la plus terrible ! Quand on foule aux pieds les vœux du peu[)le d'une manière aussi dérisoire, on doit s'attendre que, révolté d'un si
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grave déni de justice, il iie tient à rien qu'il ne prenne les armes, »
C'était ainsi que les journalistes patriotes s'exprimaient vers la fin de 1790. « Il faut écrire partout, en lettres inefi'açahles, les noms de tous ceux de nos représentants qui ont abandoinié hier la cause du peuple, et placer à la tête ceux du commandant général et du maire. »
— « Citoyens , ne nous y trompons pas , ajoutait plus loin le rédacteur de VOrateur du Peuple après avoir rappelé le ministre Walpoole ; c'est à nous a faire connaître au prince que nous ne voulons plus de ses agents, qu'ils ont perdu la conliance pul)li(pie, que nos intérêts les plus chers sont trahis dans les mains des ministres actuels. »
Peu de temps après, Danton, délégué et accompagné de plusieurs commissaires des sections de Paris, se présentait à l'Assemblée nationale pour y exprimer le vœu de ces sections sur le renvoi des ministres. L'orage populaire grondait sur le conseil de Louis XVL La cour céda ; elle changea les noms des ministres , sans rien changer à l'esprit du ministère.
L'Orateur du Peuple ne peut i)as se tromper sur ce replâtrage.
« On nous a dit, et on veut nous faire accroire que notre ministère est changé, écrivait-il après avoir examiné les actes des nouveaux ministres. Mensonge que tout cela ; tour ordinaire d'une cour despotique dont nous avons taut de fois été la dupe et la victime. Nous n'avons fait que changer quelques noms; mais, au fond, le ministère se Iraine servilement sur les traces des agents que le peuple a proscrits... Qui a-t-on mis k la place de la Luzerne? Un de ses anciens commis, imprégné de toute l'astuce des bureaux, Fleurieu , trop heureux de se voir à la tète d'un si beau département, et encore tout étourdi de son élévation imprévue, fruit de sa soumission aveugle au comité autrichien. Qui succède à Latour du Pin? Duportail, prêt a suivre les errements de son prédécesseur; qui conserve à la tête de nos armées les plus implacables ennemis du peuple, un Bouille, un Eslerhazy... Que sert d'avoir expulsé quelques voleurs de la caserne, si on y laisse le chef de la bande? Guignard reste cramponné au pied du trône ; c'est de là qu'il brave le courroux populaire : il couvre , sous le nom d'intendant de la maison du roi, celui d'intendant de la contre-révolution... Aussi voyons-nous les mêmes trames avec nos ennemis extérieurs; même corruption de nos députés vendus au despotisme; mêmes vexations
FREBON ET LABENETTE. 235
exercées conlre les régiments patriotes; même abandon de nos frontières ; même dénûment des gardes nationales patriotes ; mêmes artilices pour exciter les citoyens contre les citoyens, et faire jaillir du choc des opinions l'étincelle électrique de la guerre civile, combinée avec la guerre étrangère... »
— a Tant que les complots du comité secret des Tuileries iront leur train ordinaire, ajoutait encore, quinze jours après, Fréron ; tant que Guignard sera en place ; tant que d'Esterhazy et Bouille auront le commandement de nos troupes, tu peux garder tes proclamations, ô Louis XVI; elles sont inutiles et suspectes. C'est quand les rois veulent tromper plus sûrement qu'ils redoublent de caresses... »
L'Orateur du Peuple se persuadait que Lafayette et Bailly étaient deux aristocrates; et, pour le prouver, il traçait ainsi le portrait de ces deux personnages :
« Deux hommes tiennent le gouvernail du vaisseau parisien, disait-il. Le premier a été lancé, a l'âge de soixante ans, dans la carrière politique par une de ces révolutions soudaines qui changent la face des empires. Il avait passé une bonne moitié de sa vie a cadencer des phrases académiques, et l'autre chez les ministres, les grands, les protecteurs, afin d'en obtenir, par ses flagorneries, des pensions dont son existence littéraire pût être élayée. Était-il pré: sumable que, devenu magistrat de la capitale, il eût dépouillé le vieil homme? Est-il étonnant que, loin de s'élever a la hauteur de sa place, il ait fait assez peu de cas du suffrage aveugle de ses concitoyens pour aller solliciter le roi de sanctionner sa nomination ? Ne devait-on pas s'attendre qu'imbu des anciennes maximes, il ne chercherait qu'à les faire revivre? Aussi, qui ne se rappelle ses nombreux attentats contre la liberté de la presse, sa perfide connivence avec Malouet pour écraser ou réduire au silence les écrivains dont la plume patriotique faisait tomber les échasses de sa vanité ! Ainsi, d'un côté, vivant à l'ombre de ses livres, lâchant de petits in-4° sur l'astronomie, découvrant, sans sortir de son cabinet, l'île Atlantique de Platon, par conséquent sans connaissance des hommes, sans pratique des affaires, il ne pouvait être qu'un détestable administrateur ; de l'autre côté, se dérobant a ses études solitaires pour encenser les chefs du pouvoir, les distributeurs des grâces, habitués a faire plier sa volonté, à faire taire sa conscience, a dégrader sa dignité d'homme devant les plus vils et les plus scélérats fauteurs
2oG FRERON ET LABENETTË.
du (lespolisme, il ne devait être qu'un administrateur corrompu et aux gages des ministres.
« Le second (Lafayette), plus adroit, i)lus lin, i)lus délié, a su d'abord capter habilement tous les suffrages. On vantait ses exploits en Amérique, pour soutenir la cause de la liberté. Le grand et unique objet vers lequel il dirigea ses vues fut la faveur populaire et le soin de s'attacher la garde nationale par <les nœuds indissolubles, persuadé que, fort de ce double appui, il lui serait permis de tout tenter avec succès, en faveur de l'autorité royale, dont il était le fervent adoralcur. Mais le masque épais de son aristocratie n'a pas tenu longtemps contre le coup d'œil profond et pénétrant de quelques citoyens observateurs. On a connu ses démarches à la cour, le nom de ses maîtresses, ses assiduités chez les ministres, son influence dans les comités de l'Assemblée nationale ; on a rapproché les diflérentes motions dont il a scandalisé la tribune ; on a connu la lettre écrite aux gaixles françaises, et conservée au dépôt, par laquelle, le 5 octobre, il leur défendait d'aller a Versailles. Tout Paris a lu celle dans laquelle il confesse naïvement (ju'il est royaliste, c'est-àdire ennemi du nouvel ordre de choses qui a restreint la royauté dans de si justes bornes. Enlin, que n'a-t-on pas su? Les personnes éclairées ne voient en lui qu'un chef extrêmement dangereux, qui, au défaut d'un caractère prononcé a gi*ands traits, n'a que de petites passions, mais dont les mains, disposant de la force armée, peuvent travailler a la ruine de la patrie et ressusciter le despotisme. L'idolâtrie même qu'il a excitée, et qui se conserve encore dans quelques bataillons, fut portée a un tel point, qu'elle lui était un sûr garant de la réussite de ses vues, et qu'il avait en effet la puissance d'un dictateur absolu... »
C'est ainsi que Y Orateur du Peuple jugeait et Bailly, et Lafayette, dès la tin de 1790.
« Serait-il vrai qu'on fût plus libre a Constantinople qu'à Paris? disait encore, au commencement de l'année suivante, Y Orateur du Peuple en faisant allusion aux actes arbitraires de l'état-major et de la municipalité. Depuis l'époque de notre Révolution, quelle digue puissante avez-vous opposée aux progrès du pouvoir tyrannique que se sont arrogé insolemment les deux chefs de votre municipalité? Plus courbés sous le joug que les Turcs eux-mêmes, vous souffrez en silence que, tous les jours, on traîne dans les cachots vos voisins, vos amis, vos frères... Les arrestations, les emprison-
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nements illégaux, se multiplient a chaque instant, et vous voyez de sang-froid celte nuée de mouchards, de captureurs aux gages de Lafayette et de Bailly, fondre sur la société. La liherté d'un seul citoyen est une portion sacrée de la liberté générale; attaquer l'une, c'est attaquer l'autre. Voila les principes que V Orateur du Peuple proclame à haute voix... »
Quant a Lafayette personnellement, V Orateur du Peuple le considérait comme complice dans la malheureuse affaire de Nancy, et comme brûlant de partager la gloire sanglante de Sarnson-Bouillé. « Peuple, s'écriait Fréron sous l'impression du douloureux récit de ce combat déplorable, n'oublie pas que le commandant général de la garde nationale parisienne est a la tête de ses satellites ; qu'à ton moindre mouvement, à la moindre improbation que tu donneras aux attentats des ministres, qui redoutent tes regards et ta vengeance, il te fera fusiller par tes propres concitoyens. Ce nouveau laurier manque a sa gloire. Tout couvert de sang, il montera à la tribune de l'assemblée, et demandera qu'on lui vote des remercîments pour avoir rétabli l'ordre et la paix!... »
— « Te voila donc connu, hypocrite patriote! ajoutait Fréron en faisant connaître l'ordre du jour de Lafayette à l'occasion de cette sanglante catastrophe. Ton sourire, faux comme ton âme, ne nous en imposera plus. Le peuple sait maintenant que tu es son plus mortel ennemi... »
— « N'avez-vous pas remarqué la baisse sensible qu'éprouve, depuis deux mois, la réputation du divin Mottié? disait encore Fréron en parlant du rapprochement de Lafayette avec les jacobins. Sa motion féroce de donner carte blanche a Bouille, et de faire approuver d'avance par l'assemblée tous les meurtres dont le cousin se rendrait coupable; les remercîments qu'il n'a pas rougi de voter pour ce bourreau, et ceux auxquels il a voulu prostituer la garde nationale; celte conduite, qui décelait le fond de son âme, a tout a coup fait tomber ses statues, que déifiait, la veille, un peuple idolâtre. S'il n'a pas de grands moyens, ni un caractère dont la hauteur soit de niveau avec la Révolution, il est néanmoins doué d'une certaine linesse, d'un esprit cauteleux et inépuisable en petites ressources pour entretenir ou ranimer la faveur populaire. Il a bien senti, lui qui s'observe toujours avec tant de soin, qu'il avait heurté impudemment l'opinion publique. Il s'est vu tout a coup précipité de l'Olympe, en butte a la tempêle, el jeté nu sur le rivage. C'est
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alors qu'il a sollicité l'appui des patriotes: c'est alors (ju'il s'est rapproché d'eux, que des conférences nocturnes ont été entamées, (pi'il a confessé ses torts, et promis le renvoi des ministres. Les Barnave, les Danton, les Dnport, les Lameth ont fait retentir h ses oreilles les sévères accents de la ])atrie indignée : il s'est troublé: des larmes ont coulé de ses yeux, et il a juré solennellement entre leurs mains de faire cesser les funestes divisions dont le club de 1789 est l'ouvrage, et de revenir aux Jacobins. Il n'a pas encore tenu parole; mais il n'y a plus moyen pour lui de reculer; déjh Gouvion, son précurseur, y a pris place... »
Malgré ce rapprochement, V Orateur du Peuple continua de se méfier de celui que l'on considérait tantôt comme un Cromwell, tantôt comme un nouveau Monck : il publia même que Lafayette, discr(';dité dans son armée, abhorré des aristocrates, méprisé dans Paris, connu et perdu auprès de la majorité de l'assemblée, et à la veille d'être chassé partout, cherchait a se sauver avec éclat en chassant les députés patriotes, et en faisant proclamer une constitution fondée sur les deux chambres, avec des modifications aux décrets sur la noblesse. Fréron assurait que c'était pour se procurer un point d'appui que Latayette s'entourait alors des fédérés, qu'il réunissait a Paris, sous le titre ambitieux de société des Gardes nationaux de France. Il y eut, à ce sujet, de vives explications aux Jacobins, après l'une desquelles le major général de Lafayette fut chassé de la salle.
« Le voila donc enfin démasqué aux yeux même de ses adorateurs, confondus et stupides d'étonnement, ce grand général, ce magnanime défenseur de la hberté, ce flatteur du i)euple, ce valet des rois, enfin ce dieu qui a commencé par des autels et qui finira par la lanterne ! s'écriait encore Fréron lors de quelques vexations subies par la presse. Il est prouvé aujourd'hui que le sieur Mottié tenait a sa solde une efl'royal)le quantité d'espions, de mouchards, qui, par ses ordres, se répandaient dans tous les lieux publics, afin d'y faire dominer son système d'oppression, coloré du nom de royalisme. Il renouvelait, dans l'enceinte d'une ville libre, l'inquisition tyrannique et vexatoire de l'ancienne et exécrable police ! Il est prouvé aujourd'hui qu'il tramait sourdement, à l'aide de ses nombreux émissaires, contre la liberté individuelle et contre l'opinion générale, en attendant qu'il pût porter les derniers coups h la liberté publique! »
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— «Directoire du département, comités de l'Assemblée nationale, municipalité de Paris, comités de sections, département de police, bureaux des ministres, conseil du roi. Club de 89, Club monarchique, bataillons de la garde nationale, tout est soumis a Lalayette, disait encore Fréron à l'époque de la mort de Mirabeau, tout lléchit devant sa volonté suprême; encore un peu, et il attache la couronne sur son front. En effet, que lui manque-t-il, si ce n'est le litre de roi ? Il a une armée nombreuse à ses ordres ; il est entouré d'une maison militaire et de gardes du corps sous le nom d'aides de camp; il dirige à son gré l'opinion publique par une meute de dix mille marchands qu'il tient en laisse; de nombreux janissaires sont les instruments de ses vengeances personnelles ; il dispose du pouvoir judiciaire; il a une foule d'écrivains à ses gages, trompettes menteuses de sa renommée factice ; il inonde Paris et le royaume entier de pamphlets en son honneur, et de calomnies contre la société des Amis de la Constitution, qui lui porte ombrage. Le général ne borne point son empire à l'enceinte de la capitale : il a des émissaires dans toutes les cours de l'Europe ; celle des Tuileries voit en lui son égide, la reine son héros, le roi son mentor. . . Parisiens ! voilà pourtant le colosse que vous avez élevé sur vos têtes... Essayez aujourd'hui de l'abattre ; il vous en coûtera plus d'efforts et de sang que pour les tours épaisses de la Bastille ! >>
— « Moderne Catilina, lui disait Fréi^n lors de l'émeute causée ))ar le départ du roi pour Sainl-CIoud; jusques à quand abuseras-tu de notre patience! Te tlatterais-tu donc encore de surprendre la loyauté française? Je te le prédis, plus tu crois ton triomphe assuré, plus ta chute est prochaine et terrible ! Ta cabale elle-même, en luttant contre l'opinion publique bien prononcée, achève de te perdre par l'exagération de ses efforts, l'activité de ses manœuvres, l'illégalité de ses mesures et l'intolérance de son dévouement. A (jui persuaderas-tu que, lundi dernier, il n'a pas dépendu de toi que les baïonnettes de la garde nationale n'aient fauché des milliers de citoyens devant les pas d'un roi fugitif et parjure?... Français, soldats de la patrie, ajoutait Fréron, recevez mon serment : Je jure de ne goûter aucun repos que je n'aie renversé de fond en comble les autels de Lafayette I Je jure de mettre au grand jour les replis tortueux de son ambition ! Je jure de sonner l'alarme sur les complots dont il sera l'éternel machinateur! Je jure d'attaquer sans rehk'hc le nouveau dieu jus«pie dans son sanctuaiic, cl de l'accabler
im FIIERON KT LAlUi^ETÎË.
(U'vS Irails d'une implacable censure! Je jure de ne vivre el de ne mourir que pour le peuple et la liberlé!... »
Fréron tint parole. Mais il compril ([ue, pour sa|)er la puissance du nouveau Cromwell. il devait atlacjuer les organisations et l<' gouvernement militaires, que Lafayette semblait vouloir implanter au milieu de la France libre.
Déjà, dès l'année précédente. X Orateur ilu Peu\)le avait cbei'cbé \\ ouvrii' les yeux des citoyens sur les progrès que Taisait ce gouvernement militaire, selon lui le pire de tous.
a Voulez-vous être libres? leur disait-il (pielciues mois après; point de commandant général de la garde nationale. Un clioix heureux pour cette place est presque impossible a faire. Digne du meilleur des citoyens, elle est environnée d'écueils bien elïrayants. Heprésentez-vous les attraits de la cour, en opposition conlinuelb^ avec la faiblesse humaine ! Quel i)iége même pour le plus zélé patriote ! Qui peut donc vous assurer que l'homme honoré de votre choix aura assez d'énergie pour opposer sans cesse une égale résistance à tous les artilices dirigés contre lui? Si son âme ne peut être séduite par les plus brillantes promesses, ne peut-il pas être attaqué avec des armes qui souvent ont vaincu les héros les plus intrépides? L'histoire ne nous fournit (|ue trop d'exemples de tous ces moyens employés avec succès. Je pense donc (pi'il est très-dangereux, pour la liberté et pour nous, cTavoir un commandant général, la cour ayant toujours intérêt h gagner un homme qui peut servir si utilement ses desseins despotiques... »
Fréron ne cessait de tonner contre l'état-major de cette garde nationale, et le désignait au peuple comme le plus grand lïéau de la liberté. Il cria bien haut aussi lorsqu'il fut question de mettre a exécution le plan d'organisation des gardes nationales présenté par le comité de constitution et par Lafayette. « Citoyens, disait-il. vous êtes menacés de la plus horrible conjuration, ourdie en secret depuis plus de six mois. On veut mettre à exécution le plan d'organisation des gardes nationales conçu par les ennemis de la liberté. Si ce projet est décrété, nous avons tous les fers aux pieds et aux mains ! D'après ce beau plan, les gardes nationales, armées pour défendre la liberté et résister à l'oppression, ne seront plus que des manivelles entre les mains du despote ; elles seront soumises, comme les troupes de ligne, aux peines les plus sévères et les plus incompatibles avec les diverses professions que chaque citoyen exerce, el cela
FIŒRON KT LARIÎNETTE, 261
[Knir la moindre faute contre la discipline : on a affecté d'y multiplier les officiers comme le sable de la mer, afin de tenir toujours la férule levée sur les citoyens soldats. Parisiens, portez-vous par Ilots dans les galeries de l'Assemblée nationale, le jour où l'on s'occupera de cette organisation... »
— a Assemblée nationale, c'est toi dont j'accuse ici la froide indifférence pour les progrès épouvantables d'un despotisme militaire (jui peut submerger tout à coup le corps législatif lui-même ! ajoutait l'Orateur du Peuple lors du serment fait par une partie de la garde nationale d'avoir une confiance sans bornes en leur général. Ne vois-tu pas maintenant Lafayette à la tète d'un parti assermenté, (le même que les farouches ligueurs qui, prosternés aux pieds du cardinal de Lorraine, jurèrent sur leurs glaives nus de massacrer et d'égorger leurs frères ! Lafayette a violé toutes les lois par ce serment impie, que lui et la municipalité sa complice ont exigé d'une portion des citoyens armés, à qui la constitution interdit la faculté de délibérer ; ils ont allumé, dans la capitale, le llambeau des dissensions intestines... Législateurs, quelle est donc celte nouvelle puissance qui s'élève a côté de la vôtre et qui menace de l'engloutir? L'Assemblée nationale est vis-à-vis de Lafayette dans la même position (jue le sénat de Rome vis-a-vis de César ! Était-il temps de délibérer quand César eut passé le Rubicon?... Lafayette mérite mille morts...»
Un pareil langage devait attirer la sévérité des tribunaux sur la tête de V Orateur du Peuple; aussi le voyons-nous sans cesse dans les liens d'une accusation, ou menacé de poursuites, qu'on lui épargnait quelquefois, pour ne point trop porter atteinte a la liberté de la presse.
Fréron ne séparait guère Railly de Lafayette, et il ne cessait de les harceler, soit ensemble, soit séparément.
«Maire inquisiteur, commandant général, état-major, quand viendra le terme de votre intolérable despotisme! leur criait-il; (juand cesserez-vous d'insulter a la liberté par les ordres arbitraires et vexatoires que vous notitiez impérieusement a la garde nationale? De qui tenez-vous l'immense pouvoir dont vous êtes revêtus? Du peuple seul. De quel droit, chefs audacieux, abusez-vous de l'autorité, dont vous n'êtes que les dépositaires, pour anéantir la liberté de la presse, ce fanal dont la lumière importune éclaire vos al tentais?... »
•2(i2 FREHON ET LABENETTE.
La conimniie, et surtout la municipalité, étaient encore trèssouvent l'objet (les critiques amères de V Orateur du Peuple.
« La municipalité, disait-il vers le mois d'avril 1791, signale de plus en plus son aristocratie; elle lait regretter les mandataires provisoires, parmi lesquels du moins on comptait des patriotes incorruptibles et des défenseurs intrépides du peuple .. Le plus parfait désintéressement anima leurs travaux et leurs veilles pendant plus d'une année; je parle des deux cent (juarante, et non pas des administrateurs qui se sont engraissés de friponneries... Le dernier acte de la numicipalité provisoire fut une démarche éclatante a l'Assemblée nationale, pour demander la diminution ou la suppression des droits d'entrée dont gémissait la capitale... Voilà du moins (pielques litres patriotiques ! En peut-on dire autant de la municipalité actuelle? Ne semble-t-elle pas au contraire conspirer ouvertement avec nos ennen)is pour aggraver nos chaines? N'est-ce pas elle qui souffre que le département de police engorge les prisons de citoyens innocents, pour satisfaii'e sa vengeance, ou l'ambition de ses chefs civils et militaires?... N'est-ce pas elle qui porte sans cesse des atteintes sourdes à la liberté de la presse, rempart de toutes nos libertés?... Vous êtes connus; les sections n'ont eu que trop de patience ; elles sont indignées contre vous. Si leur voix , si leurs efforts sont inutiles pour obtenir de vous la justice et l'ajjpui qu'elles ont le droit d'attendre, vous n'échapperez pas aux vengeances populaires ! »
Quelque temps après, Bailly ayant été malade, VOratmr du Peuple s'égaya aux dépens de ce maire.
« Pleurez, sensibles municipaux, honnêtes gens du département de police, administrateurs intègres des travaux publics; pleurez, conseil général de la commune, dont le patriotisme se signale tous les jours incognito, disait le journaliste ; pleurez, mouchards, assassins, escrocs, joueurs, écrivains a gages, qui trouvez votre refuge dans la caverne de la mairie ; beaux yeux de madame Bailly, fondez-vous en eau; tendre épouse, pâmez-vous de douleur entre les bras du vertueux Boucher; le maire de Paris est atteint d'une maladie alarmante... Mirabeau a ouvert la marche... »
Bailly ayant été rendu a ses amis et a la mairie, V Orateur du Peuple lui adressa une épitre commençant par ces mots :
« Premier maire de la ville de Paris et le dernier de ses citoyens, magistral despote, souteneur des Iripols, pantin de Lafayelto, père
FHÉUON ET LADEiSETTE. 265
noiuTicier des mouchards, sangsue publique, patron des prostituées, astronome à courte vue , bas valet de la cour, gardien du drapeau rouge, trompette du jugement dernier, le plus noir des noirs, que vas-tu devenir quand l'ange exterminateur Mottié sera noyé dans les fïots de sang qu'il aura fait répandre?... »
Nous avons déjà vu en quels termes V Orateur du Peuple parlait de Necker : à ses yeux, le ministre des finances devant lequel la France s'était mise un instant à genoux, n'était qu'un charlatan. Lors du départ et de l'arrestation, à Arcis-sur-Aube, de ce fameux personnage, Fréron s'éleva contre la décision de l'Assemblée nationale qui ordonnait sa mise en liberté. « Vous devinez déjà, citoyens, que l'Assemblée nationale, fidèle à ses principes de corruption, s'est empressée d'ordonner l'élargissement de ce ministre. Vous paraît-il donc étrange que ceux qui votent des remercîments à un assassin (Bouille), cherchent à faire esquiver un voleur?»
Quant au duc d'Orléans, Fréron vanta longtemps son patriotisme.
« Son retour, disait-il, va confondre la rage et l'imposture. Quels sont donc ses crimes? Les voici : il a ouvert son cœur et ses trésors aux indigents de la capitale pendant l'hiver rigoureux de 1788: il a terrassé l'orgueil de la noblesse et abattu les prétentions du clergé. Tranchons le mot : il a tué ces deux ordres, et a fait constituer le tiers en assemblée nationale le jour qu'il vint se réunir aux communes. C'est cette démarche sublime qui a opéré la Révolution. Et voila justement ce qu'une cour haineuse et vindicative ne lui pardonnera jamais!...
a Je n'ai jamais vu, ni connu le ci-devant duc d'Orléans, ajoutait Fréron, et encore moins ses prétendus agents, quoique le Chàtelet prétende que Camille Desmoulins et moi nous lui avons vendu notre plume à beaux deniers comptants. Il faut qu'on sache que, s'il s'élève un écrivain patriote au ton de la Révolution, un écrivain qui démasque les ministres, qui prêche la liberté, l'égalité, insensible a tout autre intérêt qu'au bonheur de la patrie, déchirant aux yeux du peuple tous les voiles dont s'enveloppe le comité autrichien des Tuileries, alors mille voix s'écrient, et mille échos répètent : Voila un homme gagé par la faction d'Orléans! Pauvre peuple! c'est ainsi qu'on égare ton opinion; voilà par quelles manœuvres on parvient à te rendre suspects tes plus zélés défenseurs, afin que, passant par leur Iwuche, les vérités qu'ils révèlent perdent tout leur crédit! »
■204 l-IŒUON KT LABEiNETTE.
Nous avons (Uya dit que Fréron s'occupail beaucoup des personnes qui (iguraient alors sur la scène i)olitiquc. Eu elîel, il n'oublia ni Malouel, ni Clermont-Tonnerre, ni l'abbé Mann, ni d'Espréniénil, etc., dont il nous a laissé des portraits piquants. Il passait aussi très-souvent en revue les journalistes contre-révolutionnaires, tels (jue l'abbé Royou, Gautbier, Peltier, Duro/.oy, Meude-IMonpas, etc. Il disait de Beaumarcbais qu'il était putride à force (Cètre corrowiiu.
Louslalot, Camille J)esmoulins, Danton, Marat avaient ses sympalbies les plus vives.
« Citoyens, s'écriait-il à l'époque de la mort de Lonstalot, vous venez de perdre pour toujours un des plus fermes appuis de la Révolution, une de ces âmes ré|)ublicaines dont le brûlant patriotisme et les grands talents faisaient tous les jours des conquêtes a la liberté. Lonstalot n'est plus ! sa mort est une calaniilé publique ! Où trouver un écrivain qui l'égale pour la précision, la justesse et la clarté .' Quel art d'envisager une question sous toutes ses faces, un sujet dans tous ses rapports ! Mais surtout quelle pureté de principes et quelle intrépidité contre les ennemis de la Révolution !... »
Fréron parlait souvent de Danton, dont il ne se lassait pas d'admirer le brûlant patriotisme et les grands talents. Il nous le montre à la tète des sections, exprimant, en vrai républicain, a l'Assemblée nationale, le vœu public pour le renvoi des ministres (1790). Il nous apprend avec le plus vif plaisir, la nomination de l'ancien et il'Kjne président du viijourenx et ^jatriutique district des Curdeiiers, aux fonctions de commandant de ce bataillon ; et il s'égaye sur la ligure que va faire Lafayette, obligé de le recevoir. « Gela sera curieux, » disait Fréron.
L'année suivante, Fréron eut a se réjouir de l'élection de Danton au poste d'administrateur du département de Paris. « Grâce aux manœuvres de Bailly et de Lafayette, dit-il a ce sujet, quarantequatre sections avaient naguère éloigné M. Danton des fonctions municipales et du conseil général de la commune. Qu'ont-ils gagné à cela? Voifa M. Danton nommé aujourd'bui administrateur du déparlement, et devenu leur juge! Ce choix, qui honore inliniment le corps électoral, est un triomphe pour le patriotisme... 11 n'y a plus qu'un vœu à former, c'est de voir M. Danton procureur général du département : ses lumières et son énergie l'appellent a celte place.»
Les rapports de V Orateur du Peuple avec VAmi du Peuple furent
FRERON ET LABENETTE. Mo
des plus intimes, et il était facile de voir que les mêmes principes guidaient la plume de Fréron et celle de Marat.
Cette conformité de manière de voir lia plus étroitement encore ces deux journalistes à partir de la fin de 1790. Une sorte de ligue offensive et défensive fut formée alors entre eux contre ceux qui voulaient porter atteinte a la liberté de la presse.
Fréron s'était fait un devoir de raconter la fameuse expédition de l'exécuteur des ordres de Lafayette, Carie, contre l'auteur de VÀmi du Peuple.
Au mois d'octobre 1790, Fréron dénonça une nouvelle expédition nocturne contre Marat, exécutée par trois cents hommes de la garde nationale, auxquels il reprochait de s'être livrés à toutes sortes d'excès. c< Presses brisées, disait-il, coups de baïonnettes et d'épées enfoncés dans le lit de madame Meunier, distributrice de VAmi du Peuple, pistolets mis sur la poitrine des colporteurs... Il est donc bien redoutable cet A7ni du Peuple! s'écriait Fréron; il en impose donc bien ce nom de Marat, au maire, au général, aux ministériels, au Châtelet, aux Boucher d'Argis, aux Malouet, aux Dupont! »
Et comme V Orateur du Peuple était, lui aussi, exposé aux mômes dangers; qu'on le voyait tantôt décrété d'ajournement personnel, tantôt traduit devant les tribunaux, ou en butte aux persécutions municipales; que ses colporteurs étaient chassés des Tuileries, traqués, arrêtés et leurs feuilles saisies, la ligue entre les deux journalistes se fortifia en raison des chances qu'ils couraient ensemble.
Bientôt il y eut une sorte de communauté entre V Orateur du Peuple et VAmi du Peuple. Dès le mois de novembre 1790, Marat versa le trop-plein de sa feuille dans celle de son collègue ; et l'on trouve alors, dans chaque numéro du journal de Fréron, des lettres der.4mi du Peuple à V Orateur du Peuple sur les questions à Tordre du jour. A partir de cette époque, les deux feuilles eurent également pour distributeur madame Meunier, qui déjà vendait celle de Marat.
« Ma feuille étant surchargée, écrivait souvent Marat à son confrère, accordez-moi un coin de la vôtre. »
— c< Accablé du soin de dénoncer les noirs complots des scélérats que nous avons bêtement placés au timon des affaires, et de veiller au salut du peuple, mandait plus loin Marat a son ami Fréron, je vous prie, mon cher frère d'armes, de publier incessamment dans vos
2C6 FimiUliN ET LAr.ENETTi:.
leuillcs les pièces ci-après. » Et Fréron no niaïupriil j;nii;iis d»' Iniic droit à la requête de sou collègue.
Au commencement de 1791, des mandais d'arrêt ayant été lancés simultanément contre VAmi et Y Orateur du Peuple, par le comité des recherches, les deux journalistes se récrièrent vivement.
« S'il était possible, dirent-ils, que l'on parvînt h supprimer les deux journaux, VAmi et V Orateur du Peuple, ces deux tocsins jjatrioliques cpii, pour ainsi dire, sont jour et nuit en braide pour dissiper une sécurité funeste et entretenir une défiance salutaire, alors, citoyens, les chefs de la contre-révolution marcheraient à leur but tête levée. Soutenez-nous donc. »
— « ,1e vous demande votre feuille, mon cher frère d'armes, pour y consigner aujourd'hui d'importantes dénonciations, écrivait encore Marat à Fréron ; la mieime étant consacrée à des objets politiques de la plus haute importance. »
— «Encore votre feuille aujourd'hui, mon cher frère d'armes, pour des dénonciations importantes. »
Et Fréron obéissant remplissait son journal de tout ce que celui de Marat avait de trop. Il acc4;ptait volontiers le litre de son second (pie Marat lui donnait dans ses lettres. « Vous êtes mon lieutenant, lui disait-il: et il faut bien, mon cher frère d'armes, cpie je fiisse par vos mains ce (pie je ne puis faire par les miennes pour le service de la patrie. »
— <( Votre feuille, comme la mienne, est un bien national, quoi qu'en puissent dire Malouet et sa clique : mais ce bien doit être commun entre nous : souiïrez donc que j'en dispose aujourd'hui... »
— « Tant que vous voudrez, cher frère d'armes, lui répondait Fréron ; ma feuille est un sable aride que vos écrits fertilisent... Je vous cède la place. Je ne dis point comme Mahomet : Allez, exterminez; mais : Allez, éclairez les esprits, confondez l'imposture, et faites triompher partout le patriotisme... »
Marat profita si bien de la permission, (pi'a partir du commencement de 17U1, il remplissait la feuille de son collègue d'une foule de lettres et de dénonciations qu'il ne pouvait faire entrer dans la sienne.
A cette même époque, Fréron ayant été longtemps malade, il annonça au public que, ne pouvant se livrer au travail qu'exigeait la rédaction de son journal, il le confiait k l'Ami du Peuple. Plusieurs des numéros de V Orateur du Peuple fuient donc rédigés complète-
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menl par iMaral, qui en fit une annexe de sa propre feuille. A partir du numéro 5 du V volume, il n'est plus question, dans V Orateur du Peuple, que de Marat, de ses dénonciations, de ses correspondances; et cela se prolongea jusqu'à la journée dite des poignards, époque à laquelle Fréron reprit le cours de ses attaques contre Lalayette et la garde nationale soldée, contre Bailly et la municipalité.
Nous voici arrivés aux grands événements qui signalèrent l'année 1791. Tout est préparé pour la fuite du roi, et il veut l'effectuer à la face du soleil. Le 18 avril, jour de dimanche, Louis XYI et sa famille montent dans leurs voitures pour se rendre a Saint-Cloud, rendez-vous du départ vers la frontière ou l'étranger. Le peuple s'attroupe dans les cours des Tuileries : le tocsin sonne a Sainl-Rocli ; et, malgré les efforts de Lafayette, les citoyens empêchent le roi de sortir de la capitale.
La popularité de Lafayette souffrit par la désobéissance de la garde nationale. Il donna sa démission; et V Orateur du Peuple chantait déjà victoire, quand le général fut invité, prié, par la municipalité, à reprendre le commandement. Danton l'accusa alors d'avoir voulu faire tirer sur le peuple pour protéger la fuite du roi. // faut appreîidre au peuple à respecter la loi, aurait dit ce général, suivant la dénonciation de Danton; or U ne l'apprendra jamais, tant (pion ne le fusillera pas. « Troupes du centre, s'écriait Fréron, gardes françaises, chasseurs, cavaliers, consentirez-vous jamais à soutenir des principes aussi féroces? N'avez -vous pas, parmi nous, vos pères, vos femmes et vos enfants? N'êtes-vous [)as des hommes, des Français, des citoyens? Oui, vous serez fidèles à la patrie; oui, vous respecterez le peuple, et vous serez les premiers à vous immoler pour sa défense. »
— « Lafayette fut longtemps un renard, ajoutait plus loin le rédacteur de \ Orateur du Peuple; aujourd'hui c'est un tigre cpii veut lécher votre sang... La loi martiale semble n'avoir été créée que pour mettre aux prises le peuple armé avec le peuple non armé... »
Il faut lire le numéro 16 du VF volume de Y Orateur du Peuple pour bien cojmaître la conjuration de la cour de Louis XVI, de ses ministres et des puissances étrangères contre la liberté des I^'rançais. On traitait alors de lubies les alarmes (lue Fréron répandait dans le imblic : la suite des événements ne prouva que troi) (pu' Marat et lui avaient bien jugé la situation des choses.
2(>8 FllEHON ET LABENETTE.
c< Race (le conjurés, ministres scélérats, disait Fréron, je liens enlin le fil de toutes vos trames. C'est moi qui vais sauver la patrie. Croyez-moi, citoyens; il en est temps, armez-vous, ou c'en est fait de la liberté... »
Et pour tenir le |)euple en haleine, il ne cessait journellement de l'entretenir des complots h l'ordre du jour.
« Citoyens incrédules, qui avez tant de fois traité de chimères les dénonciations de V Orateur du Peuple, et de périls exagérés les dangers que vous annonçait sa patriotique prévoyance, le temps n'a-t-il pas toujours vérilié ses conjectures et condamné le peu de confiance que vous preniez h ses discours?... »
— « Français, l'explosion est prochaine, disait encore F'réron peu avant la fuite du roi ; rappelez votre invincible courage ! Étouffez les serpents de la discorde par laquelle on n'a que trop réussi à vous affaiblir, à vous subjuguer. Au premier signal de la trompette, marchez à l'ennemi sur les tètes des infâmes qui, par tant de mensonges et d'artifices, ont mûri dans un silence politique le plan de votre servitude... »
— « Parisiens ! tenez-vous plus que jamais sur vos gardes : les patriotes sont vendus I Ce n'est pas chose nouvelle ; mais il s'agit aujourd'hui de les livrer ; et jamais il n'y eut de plus infernal concert pour que le plan des conjurés soit mûr en juin... »
— « Nous sommes trahis par tout le monde : trahis par une famille que la nation a comblée de bienfaits ! trahis par les ministres du roi ! trahis par la majorité de nos représentants et par les comités de l'Assemblée nationale! trahis par les chefs militaires et civils en qui nous avions placé notre confiance ! trahis par une partie de la garde soldée ! trahis par tous les suppôts de la tyrannie et du fanatisme ! trahis par ceux du dedans comme par ceux du dehors ! Redoublez donc d'enthousiasme et d'ardeur pour la cause de la liberté ; purgez la terre de tous les Catilinas qui veulent infecter l'air que vous respirez ! ... »
— « Nous touchons à la seconde législature * ; citoyens, c'est a cette époque que nos ennemis nous attendent, s'ils ne parviennent point à réaliser leurs projets de carnage... Des choix que vous allez faire, citoyens, dépend l'affermissement ou la chute de la constitution !... »
i On sail que. lors do la fuite du mi. les élections furent ajournées.
Le jour où il annonça la fuite de la famille royale, VOraîeur du Peuple s'exprima ainsi :
a Eh bien ! citoyens , les voilà ces écrivains incendiaires, ces écrivains factieux, qui ne cessaient, depuis six mois, de vous annoncer ce qui arrive aujourd'hui ! Faut-il que vous n'écoutiez jamais la voix des patriotes!... Il est parti, ce roi imbécile, ce roi parjure; cette reine scélérate, qui réunit la lubricité de Messaline a la soif de sang qui dévorait Médicis ! Femme exécrable, furie de la France, c'est toi qui étais l'âme du complot! »
— « Peuple, reprends tes droits ! s'écriait Fréron ; extermine tous les machinateurs de ta destruction ! N'est-il pas temps enlin <|ue tu sois libre, complètement libre! Si nous manquons cette occasion unique, nous serons esclaves ou suppliciés!... »
— « Citoyens, ne vous laissez poiijt surprendre par une indigne pitié, ajoutait encore Fréron en faisant connaître toutes les manœuvres employées pour sauver la royauté : la République ou la mort ! »
A l'époque de la fuite du roi, Fréron, voyant les événements se succéder avec tant de rapidité, comprit que l'exiguïté de sa feuille ne lui permettrait pas de satisfaire la curiosité de ses lecteurs. Sans changer son format, et sans augmenter le nombre des pages de son journal, invariablement maintenu à huit, il chercha le moyen de donner le double de matières, en faisant imprimer V Orateur du Peuple en caractères beaucoup plus petits. A partir du 49* numéro de son VI* volume, on trouve donc dans ce journal une grande (|uantité de détails curieux sur la fuite du roi, sur son arrestation, sur les intrigues du comité de constitution pour lui faire rendre son autorité, sur le vœu des patriotes et des sociétés populaires pour sa déchéance, etc., etc.
« Que de pièges pour surprendre la bonne foi du peuple et lui cacher la vérité! s'écriait Fréron en dévoilant les projets des sept comités réunis. Que de scélératesse dans les membres de ces comités, qui ont l'impudence d'avancer que le roi a été enlevé, tandis qu'il est parti seul avec sa famille, tandis qu'il a laissé un manifeste écrit de sa main, portant une protestation raisonnée des décrets qu'il a sanctionnés ! Il faut que les ïarget, les Chapelier, les Desmeuniers, les Thouret, les Dandré soient bien éhontés pour mentir a la nation avec celte effronterie !... »
— Cl Citoyens, on vous trompe, on vous égare, on ne vante
•i"U FHEI10.N ET LABENETTE.
voire modéraliou que parce que l'on craint votre justice ; et (|uan(l, avec les termes convenus de paix, d'union, de ralliement a l'Assemblée nationale, de respect pour les lois, on est |)arvenu à engourdir votre juste fureur, loin de vous donner satisfaction sur l'horrible attentat commis par la famille royale, forte de votre aveuglement, l'Assemblée nationale ne travaille qu'à remettre sur le trône le perlide Louis XVI... »
— « Les priucipaux com()lices de Louis, ajoutait encore Fréron, sont dans le sénat et parmi les membres des autorités constituées auxquels on vous a persuadés de vous en rapporter aveuglément... »
Racontant ensuite la fameuse séance des Jacobins dans laquelle Danton avait foruiellement accusé Lafayelte : « Ne nous faisons pas illusion, avait dit Danton; la fuile du roi n'est que le résultat d'un vaste complot ; des intelligences avec les premiers fonctionnaires publics ont pu seules en assurer l'exécution... «Robespierre acheva de démontrer que l'autorité avait trahi les intérêts de la nation.
Fréron concluait de tout ce qui se passait alors qu'il fallait proclamer la républicjue.
a Frères et concitoyens, disait-il dans un Avis aux Français en laveur de cette forme de gouvernement, la parfaite trancpiillité, la conliance mutuelle (jui régnaient parmi nous pendant la fuite du roi ; rindilférence profonde avec laquelle nous l'avons vu ramener, sont des signes non équivoques que l'absence d'un roi vaut miçux que sa présence, et cju'il n'est pas seulement une superfétation, une suj)erfluité politique, mais encore un fardeau très-lourd qui pèse sur la nation... L'histoire de France n'offre qu'une longue suite des malheurs du peuple, dont la cause remonte toujours aux rois. Nous n'avons cessé de souffrir pour eux et par eux. Le catalogue de leurs oppressions était plein; mais, à tous leurs crimes, la trahison manquait encore. Aujourd'hui, il ne manque plus rien; la mesure est comblée ; ils n'ont plus de nouveaux forfaits a commettre ; leur règne est lini... »
— « Oui, c'est un parti pris, s'écriait Fréron en étoulïant de rage à l'idée du projet des comités réunis que l'on venait de dénoncer aux Jacobins; l'Assemblée nationale, foulant aux pieds l'opinion publique, sourde au vœu unanime, j'ose le dire, aux ordres du souverain, qui a déclaré, dans les quatre-vingt-trois départements, que le parjure et hypocrite Louis XVI ne devait plus remonter sur le Irène souillé de ses crimes; les représentants du peuple français
FREHON ET LABENETTE. 271
ont résolu de rendre à un monstre couronné, l'opprobre de notre âge, l'exercice de la souveraine puissance ! Qu'importe a ces infidèles et serviles mandataires la volonté générale?... Ils vont nous léguer dix années de guerre civile... Qu'ils tremblent !... »
— « Citoyens, ne vous laissez pas abattre par un slupide découragement, ne cessait de répéter Fréron pendant les débats relatifs a la détermination que les comités réunis faisaient prendre a l'Assemblée nationale ; la raison, la justice, sont de votre côté; elles ne peuvent manquer d'être triomphantes ! Laissez l'Assemblée nationale se consumer d'elle-même dans les convulsions de la tyrannie. Laissez-la soutenir une première absurdité par mille autres, un crime par mille forfaits ; c'est la méthode des despotes ! Que feront ses canons, ses mortiers et la forêt de baïonnettes dont elle s'environne pour délibérer, que feront-ils contre l'opinion publique, sa souveraine? Plaignons nos frères égarés par un système mal entendu de Vobéissance passive, qui leur fait une loi de protéger, comme les pères de la patrie, ses plus perfides assassins et les destructeurs de leurs propres droits... Que veulent les patriotes? appeler de ce décret à la nation elle-même ; consulter le vœu des quatre-vingt-trois départements, et déclarer Louis XVI déchu du trône. Tel est l'objet de la pétition rédigée par les commissaires de la société des Amis de la Constitution, et lue hier sur l'autel de la patrie... Les moyens de rigueur que l'Assemblée nationale, à défaut de bonnes raisons, se dispose a employer vis-a-vis du peuple, ne prouvent que sa rage et sa honte ! ... »
— « Depuis cinq jours, ajoutait Fréron par post-scriptum à son numéro du 16 juillet 1791 , Lafayette a reçu de la municipalité l'ordre de faire tirer sur le peuple, et il brûle d'en faire naître l'occasion : les municipaux sont tous partisans de la contre-révolution, Bailly à leur tête. Ne doutez pas, citoyens, que le sieur Moitié, peut-être aujourd'hui même, ne déploie contre vous la force armée dont vous avez bien voulu vous-mêmes lui confier la direction, non j)our vous assassiner, mais au contraire pour vous défendre contre les entreprises du despotisme. Ne vous laissez pas intimider par ces menaces et ces apprêts : les gardes nationaux ne sont-ils pas vos frères, vos amis, vos parents, vos concitoyens!... D'ailleurs qui ne sait pas mourir n'est pas digne d'être libre !... »
Après cette énergique protestation contre l'emploi de la force brutale, Fréron se lut... C'est que le massacre du Gham]) de Mars,
272 FRERON Eï LABENEÏIE.
dirigé contre les sociétés populaires, et surtout contre les écrivains patriotes, avait forcé la plupart de ces hommes intrépides à se soustraire pour quelque temps aux recherches des tribunaux, complices de cet attentat.
11 y a évidemment un intervalle de plus d'un mois entre le numéro 7 et le numéro 8 du Vir volume de V Orateur du Peuple. Il est facile de s'en convaincre par l'examen, non pas des dates, elles n'existent toujours point, mais par celui des matières traitées dans ces deux numéros.
Nous dirons ici que c'est une erreur d'avoir supposé que Fréron abandonna son journal h la suite de la journée du Champ de Mars : il se tut pendant quelque temps, mais il ne tarda pas a reprendre sa publication, sans que rien puisse faire croire qu'il manqua jamais de courage ; et ce fut toujours avec la même énergie qu'il écrivit son Orateur du Peuple, jusqu'à l'époque de l'acceptation de la constitution, c'esl-à-dire, à la fm de la session de l'Assemblée constituante.
Le 8" numéro de Fréron commence par des plaintes sur les moyens employés pour le perdre. « Si la municipalité suspend le glaive, s'écriait-il, aussitôt des écrivains mercenaires, plus bourreaux qu'elle, profitent du moment qu'il est émoussé pour renouveler sa rage contre moi. A peine échappé du trépas, quelle est ma surprise ! j'apprends qu'un vil scribe se sert de mon propre nom pour vomir des injures, tous les matins, contre mes persécuteurs; il provoque leur haine, il aiguise le poignard ; que dis-je? le coquin ! il me dresse l'échafaud sur lequel il mérite de monter. C'est encore une ruse de mes ennemis... Ils savaient que j'avais été criblé de coups par une horde soldatesque; que ces lâches assassins me poursuivaient encore au lit de la mort où ils m'avaient placé ; ils savaient, dis-je, que des fayettistes monstrueux s'occupaient à me diffamer dans l'opinion publique, et que le seul moyen de me livrer aux tribunaux était de me faire parler en coupable! En conséquence, ils ont payé un infâme libelliste pour continuer mon journal, afin d'avoir un prétexte de m'assassiner avec le glaive de la loi ! Et il s'est trouvé des imprimeurs assez corrompus pour perdre un homme qui, mourant de douleur, n'a cessé de prononcer les noms sacrés de patrie et de liberté! Ah! que je suis infortuné!... Je n'ai pas même la liberté de porter plainte contre ces effroyables ffueux
FttÉRON ET LABENETTE. 275
a C'est pour arrêter le scandale d'un auteur malintentionné que je reprends, plus tôt que je ne l'aurais fait, le fd d'une Révolution qui m'a causé tant de chagrin. Mais je le dois a mon honneur outragé et au salut de ma patrie, que je veux servir jusqu'au dernier instant de ma vie. »
Fréron nous apprend ensuite qu'il a été désigné par la municipalité, et dans une affiche inconstitutionnelle, comme un écrivain incendiaire.
« Elle n'est pas incendiaire elle-même, cette municipalité traîtresse qui a fait faire feu sur les citoyens, s'écrie le rédacteur de Y Orateur du Peuple ; elle n'est pas incendiaire, non, cette municipalité vendue a la cour, qui entasse dans les cachots victimes sur victimes ; cette municipalité dont je vais dévoiler les complots ! » El Fréron passait ici en revue toutes les trames contre le peuple et la Révolution dans lesquelles la municipalité, le commandant général, les tribunaux et l'Assemblée nationale trempaient journellement. « Citoyens, disait-il en terminant la longue énumération des projets liberticides qu'il apercevait, connaissez mieux vos défenseurs ; s'ils étaient moins ardents a suivre la trace de tous les crimes de vos tyrans, vos tyrans, à leur tour, ne s'attacheraient pas autant à les persécuter!... »
— « Grand Dieu ! disait plus loin le courageux rédacteur de l'Orateur du Peuple, dans quel siècle sommes-nous? On ne peut faire un pas dans Paris sans être témoin de mille horreurs ! Tantôt ce sont des colporteurs qu'on arrête ; tantôt c'est l'asile des écrivains patriotes qu'on viole pour les en arracher et les livrer à la haine implacable des deux premiers inquisiteurs du royaume. Vous croyez peut-être que je n'ose vous nommer*^ tout à l'heure je suis à vous : laissez-moi m'occuper d'abord du sort des hommes que vous persécutez... »
Jetant ensuite un coup d'œil scrutateur et quotidien sur les travaux de l'assemblée pendant la révision, Fréron ne cessa de signaler au peuple les mauvaises intentions de la majorité contre-révolutionnaire.
c< 0 peuple! s'écriait-il, comme l'Assemblée nationale rive tes fers I . . . Vous ne réussirez pas dans vos projets, monstres qui ne vous êtes si longtemps couverts du masque du patriotisme que pour mieux assassiner la patrie et la liberté ! Les Français veulent une seconde législature, et ils l'auront malgré vos intrigues et vos délais... Allez,
soyez tranquilles, la masse du peuple tombera sur vos têtes, et vous écrasera. Il y a longtemps que vous le seriez, si nous avions pu croire que des législateurs, pris dans la classe du peuple, eussent pu être assez vils pour préférer les chaînes dorées du roi au bonnet de la liberté. Mais à présent que nous sommes convaincus de votre scélératesse, nous nous apprêtons a vous punir et à donner un grand exemple a la postérité.
« Ecoulez Barnave, ce bas valet de cour, cet odieux apostat de la Révolution, qui a mérité cent lois, depuis qu'il a changé de religion, d'être fouetté aux quatre coins de Paris ! Voilà donc cet homme célèbre que nous avons tant chanté ! le voilà ce défenseur du peuple que j'ai préconisé à toute outrance ! Belle leçon pour les journalistes ! Je suis bien coupable aux yeux de mes concitoyens ; c'est moi qui les ai tenus dans une sécurité dangereuse : je leur en demande sincèrement pardon ; je suis assez puni par mes remords... « Comme ils travaillaient à la i)erdition de la France ! il fallait les voir!... 0 Robespierre ! tu es donc le seul qui aies osé prendre la défense du peujjle dans cet antre de conspirateurs. »
— « Français ! ajoutait Fréron lors de l'acceptation de la constitution, votre esclavage est prononcé! Il n'y a plus de liberté à espérer: le roi est tout, et la nation n'est rien, dans votre constitution revisée. J'avais bien raison de vous dévoiler les intrigues, les bassesses, les complots et les noires trahisons de vos représentants!... La nation est indignement trahie ; je n'y vois plus de remède. Voilà donc le vœu des Français rejeté ! Ils ne voulaient plus de Louis XVI ; son nom était effacé de toutes les enseignes du royaume, son image était en horreur ; et nous sommes obligés de le reprendre ! ... Ah ! législateurs iniques, vous serez esclaves comme nous!...
« Quant à moi, je déclare que je suis libre, et la preuve que je suis libre, c'est que vous êtes des monstres et que ma pensée m'appartient. Dieu même n'a pas le pouvoir de me l'ôter ; elle est indépendante de la matière, et je défie le couteau des lois de la faire périr. Tant qu'il y aura des hommes éclairés et pensants, je renaîtrai en eux, et ils sauront, comme moi, mépriser vos forfaits. »
Selon toutes les probabilités, ces paroles furent les dernières que Fréron écrivit i]sinsV Orateur du Peuple, comme rédacteur en chef de cette feuille patriotique et courageuse. S'il n'en abandonna pas encore complètement la rédaction , à partir du 27* numéro de son Vir volume, au moins la confia-t-il dès lors aux soins de son ami
^RERO^^ ET LABENETTE. 275
Labenelte, qui avail déjà publié le Journal du Diable et le Journal des Droits de F Homme. C'est donc Labenelte qui devient le principal rédacteur de Y Orateur pendant la maladie de Fréron, et celui-ci se borne a écrire de temps en temps quelques articles, qui portent son cachet.
Dans l'opinion de Fréron, les meneurs de l'Assemblée nationale et les chefs de la contre-révolution n'avaient forcé tant de bons citoyens à prendre la fuite, et ordonné des poursuites judiciaires contre eux, que pour empêcher les électeurs de les porter a l'Assemblée législative. Fréron ne se mit pas moins sur les rangs, fort, disait-il, des services qu'il avait rendus a la cause de la liberté, et de sa conscience.
Mais les constituants furent encore tout-puissants sur les électeurs de la capitale, et l'on sait déjà avec quelle peine les patriotes parvinrent à élire Brissot. Frustré dans ses espérances, Fréron abandonna alors son journal, ou plutôt il permit à Labenelte de le continuer sous le titre qu'il portait, avec son épigraphe, et même avec le nom de Martel : de sorte qu'il est assez difficile de découvrir la ligne de démarcation qui sépare V Orateur du Peuple par Fréron, d'avec V Orateur du Peuple rédigé par Labenelte. Dans notre conviction, celte séparation complète ne s'est opérée qu'au \" numéro du Vlir volume, et non au 27" du VIF, comme l'indique M. Deschiens.
En effet, tout nous prouve que Fréron est l'auteur du dernieiarticle du numéro 54, qui clôt la série du Vil'' volume ; et il n'est question de Labenelte, comme rédacteur en chef de V Orateur, qu'aux 7" et S" numéros du volume suivant.
Il paraît constant qu'au moment où Fréron abandonna, par des motifs qu'il n'a jamais fait connaître, la rédaction de sa feuille, deux écrivains se disputèrent ses dépouilles et son titre : l'un, du nom de Bardin, voulut se faire passer pour le véritable Orateur du Peuple, Labenelte lui contesta ce titre et le traita de bâtard. « Pour moi, dit-il, je déclare que je n'ai pris le titre de V Orateur du Peuple qu'avec l'agrément de M. Fréron. Les patriotes savent tous que c'est moi qui le faisais à son défaut, quand il était malade ; et depuis sa dernière persécution, qui l'obligea de le cesser, j'ai cru qu'il était de mon devoir de le continuer. Ce journal sera donc signé de mon vrai nom jusqu'à ce qu'il plaise à M. Fréron de le reprendre... Jusqu'à présent il ne m'a fait aucun reproche ; c'est bien une preuve
276 FREROlN ET LABENETTE.
qu'il sait que je lui conserverai une propriété qu'il reprendra, encore une Ibis, quand il voudra. »
Voilà conimenl Labenelte prit possession du joiu'nal de Fréron. Il conserva religieusement tout ce qui existait avant lui, même le nom de Martel, qui continua de paraître en tête de V Orateur du Peuple.
Nous ne suivrons i)as Labenetle dans toute sa carrière de journaliste. Beaucoup moins connu que son prédécesseur, il ne s'éleva jamais à une hauteur d'où il pût se faire remarquer. Cependant nous devons dire que sa feuille nous parait assez bien l'aile. Si ses articles ne nous olTrent pas les élans patriotiques de Fréron ; s'ils ne sont pas écrits avec la même chaleur d'âme, on ne peut refuser au continuateur le mérite d'avoir été fidèle aux opinions politiques du créateur de sa feuille et d'avoir constamment marché sur ses traces.
Labenette ayant accepté riiéritage de Stanislas Fréron à l'époque de l'acceptation de la conslitulion de 1701 (fin septembre), voici comment il s'entretient avec le public au sujet des réjouissances qui eurent lieu a cette occasion :
« Citoyens, ne donnez donc plus dans les fêles ; vous voyez qu'elles sont toujours précédées de quelque massacre, ou qu'elles en préparent de nouveaux : c'est la ruse des despotes de détourner l'attention du peuple (juand ils ont de couj)ables projets à exécuter. Pendant que vous dansez, que vous vous enivrez du poison de la cour, les ministres, désespérant de vous soumettre a leurs volontés et de changer les idées de liberté que notre sainte Révolution a classées dans toutes les têtes françaises, sont forcés de machiner avec les puissances étrangères le retour à l'esclavage. Ils font courir le bruit que nos ci-devant princes forment chacun un parti séparé ; que l'empereur refuse de leur prêter main-forte ; que les aristocrates et les chefs meurtriers qui les commandent fulminent contre le roi des Français de ce qu'il a signé la constitution.
« Ne donnez pas dans ce |)iége. Ils ne furent jamais plus étroitement liés. Ayez pour principe de prendre toujours l'inverse de leurs perlides insinuations. Les journalistes qui répètent de pareils propos ne savent pas le tort qu'ils font a la Révolution. Je ne cherche pas à vous effrayer, citoyens, mais bien à vous tenir en garde contre les manœuvres de vos ennemis. Je sais de bonne part qu'ils profiteront de votre sécurité pour vous égorger dans vos [iropres foyers. J'ai fait, hier, le tour des barrières; et pendant qu'on proclamait la
constitution, tous les inconstitutionnels sortaient de la capitale. Sans exagérer, j'ai vu au moins cent cinquante voitures bourgeoises, équipées pour une longue route, décamper avec leurs chevaux ; ce qui m'a fait soupçonner que les fugitifs qu'elles renfermaient allaient prendre la poste plus loin. Ces scélérats portaient la nouvelle que nous avions donné tête baissée dans le piège qu'ils nous avaient tendu... Faute de précautions, nos ennemis vont leur train, et, ventre à terre, ils galopent sur tous les chemins sans obstacles. Au contraire, les municipalités, la plupart gangrenées et gagnées par la cour, prêtent les mains a l'évasion des conjurés, et les postes et les postillons, et les chevaux et les voitures ont également favorisé la circulation des écrits endormeurs des traîtres à la patrie, et la sortie de tout notre numéraire... »
Comme on s'occupait alors sérieusement de l'émigration, qui, depuis l'acceptation de lacté constitutionnel, avait fait des progrès alarmants, V Orateur du Peuple revint souvent sur ce sujet, soit par ses articles, soit en publiant diverses lettres qui lui arrivaient des frontières.
«Nous sommes bien tranquilles, disait-il encore; cependant jamais les routes de France n'ont été plus fréquentées : elles le sont presque autant, que les rues de Paris. Depuis le décret qui favorise l'évasion de tous ceux qui conspirent contre la patrie, il est sorti du royaume près de cent mille conjurés. La joie étincelle dans les yeux de tous les aristocrates : leur parti s'est tellement accru, qu'avant peu de jours nous serons attaqués dans toutes les parties du royaume. Les puissances étrangères ont signé le grand traité de la ligue des rois contre la constitution française. »
— « Tout se remue, tout s'ébranle contre nous, ajoutait encore, quelques jours après, Y Orateur du Peuple. Les nouvelles de la marche des troupes allemandes vers Luxembourg ne peuvent plus être révoquées en doute... »
— « De profonds politiques, poursuivait Labenette, après avoir longtemps médité sur la correspondance de Paris, de Bruxelles, de Worms, de Coblcntz, etc., n'en ont tiré que ce résultat, qu'elle indique uniformément : Entrez, et nous remuerons; — remuez-vous, et nous entrerons. Ainsi, le sort de la France tient a un lil ; il ne s'agit que d'attacîher le grelot. Mais rien n'entre, rien ne remue encore, parce que le moment n'est pas arrivé... »
— « Veillez, citoyens, ne cessait de s'écrier V Orateur du Peuple,
•278 FilÉHON ET LABliNETTE.
veillez vous-mêmes à voire salut Les ministres vous ôlent tous les moyens de défense. Vos frontières sont à la merci de vos ennemis; elles ne sont point gardées : le peu de troupes (ju'on y envoie sont des régiments infectés d'aristocratie. Nous sommes sans armes et sans munitions ; il n'y a que ceux qui sont destinés a nous réduire (jui ne manquent de rien. Il ne sera plus temps quand ils déploieront l'étendard de la guerre civile... »
Puis, s'en ])renant au ministre de la guerre, Duportail, que VOraleur considérait comme un traître à la cause de la nation, il lui reprochait amèrement de laisser les places de guerre sans canons, sans munitions et sans garnisons; il lui faisait un crime d'avoir, par des ordres perfides, cherché à semer la jalousie et la discorde entre les soldats de la ligne et les bataillons de gardes nationaux. 11 citait des faits arrivés à Varenncs, à Metz, a Longuy, qui prouvaient qu'à moins d'être de connivence avec les émigrés, le ministre ne se serait pas conduit ainsi qu'il le faisait.
« Comme la cour joue et leurre l'Assemblée nationale! s'écriait V Orateur du Peuple. Le ministre de la guerre souflle le feu de la discorde ! Tantôt ce sont les gardes nationales aux prises avec les troupes de ligne; tantôt ce sont les municipalités et les directoires des départements qui, pour accélérer les projets sanguinaires de cette même cour, accablent d'humiliations et de mauvais procédés l'armée nationale, atin de lui inspirer le dégoût du service militaire. Aux uns, point d'armes, point de munitions, point d'habits, point de paye; aux autres, point de logements. A ceux-ci, des marches et des contre-marches plus fatigantes que nécessaires ; h ceux-là, des contre-ordres qui n'aboutissent à rien. Pauvres volontaires! comme on vous mène ! Aveugle Assemblée nationale, que de sottises on cherche a vous faire faire! Tantôt ce sont des querelles sans fondement, suscitées entre plusieurs départements exprès pour perpétuer l'anarchie ; tantôt ce sont de fausses alarmes qui servent de prétexte à des armements lointains, et qui nous privent des troupes, de l'artillerie et des armes dont nous avons besoin pour défendre nos frontières et nos foyers ; de sorte que lorsqu'il plaira aux conjurés de venir nous attaquer, nous serons, en définitive, hors d'état de leur résister. . . »
Au miheu de ces craintes, on vit VOrateur du Peuple applaudir aux décrets portés contre les émigrés et contre les prêtres rél'ractaires. Seulement, le rédacteur prouva (jue l'assemblée n'avait pas
FRÉRON ET LABEINETTE. 270
frappé la tête, et qu'elle s'était bornée de s'en prendre aux bras.
On trouve dans le journal de Labenette un coup d'œil rétrospectif très-curieux et fort bien fait sur l'Assemblée constituante.
« Je suis loin d'inculper indistinctement tous les membres du défunt sénat, disait-il après avoir énuméré les fautes de cette assemblée; sans doute il en fut, dans le nombre, de fiers, d'incorruptibles, qui ont dédaigné les caresses dorées de Gircé. Mais, pour un Robespierre, un Pétion, un Grégoire, et quelques autres amis sincères du peuple et de son bonheur, que de Mathan, de Chapelier, de Dandré, de Duport, adorateuis de la liste civile! Mandataires infidèles, enrichis de nos dépouilles, vous avez, nouveaux Judas, trafiqué de votre conscience, et vendu la patrie à beaux deniers comptants! »
Plus loin, le rédacteur publiait, sous la forme d'un songe, une revue aux champs Élysiens, dans laquelle figuraient d'une manière piquante la plupart des membres marquants de cette défunte assemblée, ainsi que plusieurs des personnages qui avaient été revêtus des hautes fonctions publiques.
Par extraordinaire, on trouve aussi dans V Orateur du Peuple de cette époque quelques morceaux de poésie, et d'assez bonnes épigrammes de Charlemagne contre les constituants. Une pièce de ces vers, intitulée : Adieux à l'Assemblée constituante, renferme plusieurs couplets fort plaisants. Voici le premier :
Graves législateurs français, Votre besogne est donc finie !
Levez le siège. La patrie
Vous permet d'aller en paix.
Mais, de retour dans vos familles, Plusieurs, je vous le prédis bien.
Seront reçus comme un chien ^ . .
Dedans un jeu de quilles. )
Ces deux derniers vers servent de refrain a tous les autres couplets.
Qu'on ne croie pas que V Orateur du Peuple va se mettre à genoux devant le soleil levant, après avoir fait ainsi l'oraison funèbre de la première Assemblée nationale ! Loin de là, la nouvelle législature ne lui inspire pas plus de confiance que la majorité de celle à laquelle elle vient de succéder. Le rédacteur, après nous avoir initiés à
280 FREUON Eï LABENEHE.
toutes les manœuvres des ministres et de leurs amis pour ne lutter que contre des hommes ou l'aibles ou timorés; après avoir assuré que la liste civile avait dépensé o(J0,000 francs pour empêcher la nomination de Danton, trouvait détestable les élections faites a Paris, sous l'influence immédiate du pouvoir. « Si l'on en excepte MM. Condorcel, Brissot et Garran de Coulon, dont les patriotes ont eu le bonheur de voir sortir les noms de l'urne électorale, tout le reste de ces nouveaux députés, disait-il, ne ressemble que trop à leurs patrons.
ce Si les élections ont été faites par toute la France comme dans la capitale, ajoutait-il; si les choix des départements ne valent pas mieux que ceux des électeurs de la Sainte -Chapelle ', disons-le hardiment, nous ne verrons siéger sur les bancs législatifs que des êtres ou obscurs , ou tarés , ou corruptibles , ou déjà corrompus, en un mot, la lie de l'empire... Nous sommes perdus, si les départements ne nous dédommagent pas des choix de la capitale...»
Malheureusement, les premiers actes de la Législative furent loin de rassurer V Orateur du Peuple. Faisant ressortir ce que renfermait de calamités pour la patrie le serment solennel prêté par les nouveaux députés à un acte constitutionnel si en désaccord avec la déclaration des droits, le rédacteur s'écriait :
« Quoi ! vous ne reviendrez pas sur tous ces décrets liberticides que nous a légués la décrépitude du sénat corrompu que vous remplacez! Vous, des législateurs ! vous, des représentants de la nation française ! Allez, vous pouvez partir ; vous êtes inutiles a la liberté. . Que dis-je? restez, pour nous faire oublier la sc-élératesse de vos prédécesseurs ! . . . »
— «Qu'elle est pitoyable cette nouvelle législature! ajoutait-il plus loin; qu'elle connaît peu la dignité de la nation qu'elle représente ! Elle a passé, avant-hier, une séance entière a chercher le mode de parler au roi et celui de communiquer avec lui... Elle a été jusqu'à régler les dimensions de son fauteuil !... »
Revenant sur ses premières impressions , Labenette se montra ensuite plus porté à plaindre les députés arrivés des départements. a Vous êtes arrivés ici flottants dans les incertitudes, leur disait-il, et sans avoir une opinion a vous ; maintenant on ne cherche qu'à
1 C'était à la Saiiite-Cliapolle que les royalistes ministériels s'étaient réunis pour se concerter sur les candidats; les patriotes avaient tenu leurs assemblées électorales à l'évéché.
FRÉRON ET LARENETTE. 281
VOUS intimider et à vous faire trouver bien ce qui est détestable. Pendant qu'on vous endoctrine d'un côté, on cherche à vous faire faire des sottises de l'autre... On vous tend des pièges affreux pour mieux vous diffamer et vous perdre dans l'opinion publique. Moimême j'en ai été la dupe; je vous ai traité comme des hommes de mauvaise foi, corrompus ou prêts a l'être. Je n'ai pas rélléchi que le roi, que la reine, que Bailly, Lafayelte, Pastoret, et les deux tiers et demi des députés qui ont été nommés dans la capitale, cherchaient a vous subtiliser votre bonne foi, et à mettre en œuvre tous les moyens infâmes qu'ils avaient déjà employés pour établir une constitution qui replonge la France dans l'abîme d'où elle était miraculeusement sortie... 0 nouveaux législateurs! vos prédécesseurs n'avaient pas plus le droit de vous lier les mains que vous ne l'auriez envers la troisième législature, si, toutefois, elle avait lieu. Du nerf, du nerf, et mille fois du nerf, et nous sommes sauvés... »
— « L'Assemblée nationale, poursuivait ailleurs le rédacteur de V Orateur du Peuple, est plus bruyante que raisonnante. On serait tenté de la comparer a une tabagie. Il y a cependant des hommes qui ne méritent pas d'être confondus avec les aboyeurs qu'elle renferme dans son sein... Législateurs, ne soyez pas aussi insouciants sur notre sort ; le peuple vous en saura gré, et moi je ne manquerai pas de chanter vos louanges. »
Si l'Orateur du Peuple ne se montrait que fort peu satisfait de la nouvelle législature, il l'était beaucoup moins encore de la majorité de la garde nationale parisienne. Mais il faisait bien des distinctions, qu'il faut rappeler pour expliquer ses contradictions apparentes. La garde nationale de Paris se composait alors : 1" de la garde bourgeoise, c'est-a-dire, des citoyens actifs, la plupart dévoués au général Lafayette, et patriotes tout juste jusqu'au lendemain du 14 juillet ou du 6 octobre 1789; 2" des anciens gardes-françaises et vainqueurs de la Bastille, révolutionnaires exaltés, qu'on avait incorporés dans la garde nationale, sous la dénomination de compagnies du centre, ou soldées ; 5° d'une assez nombreuse cavalerie, composée de bourgeois aisés, plus royalistes que patriotes.
L'Orateur du Peuple ne pouvait aimer la milice bourgeoise : c'était elle qui avait fait feu sur le peuple au Champ de Mars, et l'on savait qu'un grand nombre de ses bataillons étaient ce qu'ils sont encore aujourd'hui, les hommes du pouvoir plutôt que ceux de la patrie, les mainteneurs de Vordre plutôt que les soldats citoyens de
la lilMMlé. LabenelU; devait détcsJcr encore davantage la eavaleri<' bourgeoise, toujours aux ordres de la municipalité et de ses chefs lorsqu'il s'agissait d'actes que les vrais patriotes considéraient comme arbitraires et révoltants.
Les compatiJiics du centre, au contraire, avaient toute la sympa- Ihie des journaux lévolutionnaires et du peuple non actif, car leur réputation de patriotisme chaleureux avait résisté à toutes les séductions du pouvoir.
Or, Labenelte. en faisant sa profession de foi sur la garde nationale parisienne en général, avait trac<'' le portrait des hommes (|ui, suivant lui, déshonoraient la garde bourgeoise: et, quoiqu'il eût dit en même temps que la capitale n'était pas assez malheureuse pour (jue sa garde bourgeoise ne fût composée que de ces méprisables individus, il ne s'était pas moins attiré la harne de beaucoup de bataillons et des cavaliers.
[j'Omtenr du Peuple attendait impatiemment r<''poque où devait cesser de droit le commandement du général Lalayette. Il espérait <|ue cet ('vénemeni amènerait, parmi celte garde nationale, des changements favorables à la cause de la liberté. Il fut fort désappointé: car les chefs de division, destinés à prendre le commandement h tour de rôle, étaient presque tous de l'opinion de leur général.
Tout ce que purent faire les journalistes patriotes, ce fut de provoquer un arrêté des sections pour demander l'abrogation d'un décret des derniers temps de la (lonstituante, qui mettait a la disposition du ministre de la guerre la garde soldée de Paris. En vertu de ce décret, le ministre pouvait éloigner de Paris les plus fermes a|)i)uis du parti populaire. Gomme on savait qu'il en était question, la section du Théâtre-Français (l'ancien district des Cordeliers) prit l'initiative de cette délibération, et les gardes françaises trouvèrent dans toutes les sections un appui, (jui devint mutuel, contre les tentatives du pouvoir.
« Et moi, je dis, s'écria Labenette en rapportant cette délibéralion longuement motivée, qu'il vaudrait mieux réformer la troupe à cheval, qui coûte immensément, et qui n'a été imaginée, 'dans Palis, que pour rétablir le despotisme. Il n'y a qu'à se rappeler l'esprit pali'iotique de l'une et la méchanceté de l'autre. Alors on ne balancera pas à ôter au ministère ce moyen de nous enchaîner. »
Quoique le parti révolutionnaire ne sût pas encore, vers la fin de
FRERO>' ET LABENETÏE. 283
1791, s'il pourrait compter positivement sur l'appui de la majorité' législative ; quoiqu'il se considérât conmie trahi ouvertement par les ministres et la plupart des autorités, il n'en puisait pas moins des forces nouvelles dans la haine que l'émigration inspirait aux masses. Les sociétés populaires étaient presque toutes pour lui ; et les jacobins, depuis qu'ils avaient rendu leurs séances publiques, étaient devenus redoutables.
Mais une autre puissance grandement révolutionnaire se montrait alors dans les sections. Désorganisées complètement par la suppression des soixante districts de la capitale et leur transformation en (|uarante-huit sections, ces assemblées étaient restées assez longtemps tlottantes entre les i)atriotes tués sur l'autel du Champ de Mars et le parti des réviseurs. Mais à l'époque où nous sommes arrivés, grâce à l'énergie dont quelques nouvelles sections commencèrent a donner l'exemple, principalement celle du Théâtre-Français, la grande majorité de ces sections semblait renaître au chaleureux patriotisme, apanage des anciens districts.
L'Orateur du Peuple, qui montrait pour les assemblées sectionnaires la plus vive sympathie, se vantait, avec raison, d'avoir contribué à cet heureux résultat. On l'avait vu supplier les nouveaux députés de rendre aux sections de tout le royaume la souveraineté (]ue l'Assemblée constituante leur avait enlevée. « Sans les sections, leur avait-il dit, vous ne seriez pas à la place honorable où vous êtes. Donnez-leur, à chacune en particulier, le droit de se faire rendre compte par les corps administratifs, et sur les prévarications, et sur les dilapidations défouvertes. Laissez-leur la liberté de substituer un honnête homme a un fripon ; laissez-leur la liberté de les poursuivre devant les tribunaux et d'obtenir justice contre eux. »
Mais, sur ce point encore, ï Orateur du Peuple et les sections éprouvèrent la plus vive opposition de la part de la municipalité, tant que Bailly fut a sa tête. La lutte fut longue et opiniâtre de part et d'autre. Labenette ne cessait d'encourager les citoyens.
« Bravo, sections! leur criait-il, continuez; n'abandonnez pas la cause que vous avez embrassée. Encore un pas dans l'antre ténébreux des dilapidations, et le maire et ses complices tomberont sous le glaive de la loi! J'admire la fermeté de vos commissaires autant que je hais l'arrogance de Bailly et des officiers municipaux. 11 faut les châtier, ces coquins-la!... Dites que vous voulez la permanence de la commune; (pi'assemblée aux yrdres des seclions,
•2Hi FUEHON ET LABENETTE.
VOUS voulez que lous les administrateurs et leurs vice-géranls soient assis sur la sellette, et qu'ils aient à répondre catégoriquement a vos commissaires sur tous les objets qui font le sujet de vos alarmes. Oh ! que vous allez embarrasser ces monstres ! Comment se tireronl-ils de l'article espionnage? Oseront-ils en Taire un objet de dépense? Est-ce dans un siècle de lumière et de liberté qu'ils auront l'elTronterie de dire : — Nous avions quarante mille coquins a notre solde pour rétablir le despotisme et raffermir notre autorité? — Mettront-ils en compte l'article des libelles qu'ils ont fiùi faire contre les patriotes les plus zélés de la capitale? Mon imprimeur m'assure en co moment qu'ils ont dépensé, depuis la Révolution, en écrits endormeurs, au moins 5 millions de livres * ! »
— « Les sections, qui ont été à portée de s'éclairer sur leurs intérêts, prennent chaque jour des arrêtés vigoureux, ajoutait plus loin Labenette. Je vois avec plaisir que tous nos scélérats municipaux n'échapperont pas au glaive de la loi : ils tremblent de tous leurs membres qu'on ne renverse le panier aux ordures, et qu'on n'y trouve les vols qu'ils ont faits à la nation. Courage, sections! il n'y a que vous qui puissiez sauver la France... Que tous les honnêtes gens qui les composent, effrayés des dangers qui les menacent, ne fassent plus comme au commencement de la Révolution ; chacun restait chez soi, pour n'avoir pas le désagrément d'être insulté par les ennemis de la chose publique. L'amour-propre les avait chassés de leurs sections, que l'amour de la patrie les y ramène! Ralliez-vous, chers concitoyens; faites cause commune : plus vous serez de citoyens réunis , plus il Vous sera facile de traîner le char de la liberté , et d'écraser sous ses roues les effroyables gueux qui cherchaient a vous arrêter au milieu de votre course... Ah! si les sections de la capitale s'étaient toujours entendues ensemble, nous n'eussions pas laissé enchaîner tout le peuple l'rançais ! . . . »
Nous croyons avoir assez fait connaître le style et les opinions de Labenette pour ne pas être dans la nécessité de le suivre plus loin. Entre ses mains, V Orateur du Peuple fournit encore une assez longue carrière, puisqu'il le continua, toujours dans les principes les plus révolutionnaires, jusqu'au mois de novembre de l'année
1 II n'y eût pas eu d'exagération dans cette évaluation énorme, si l'imprimeur de VOrateur du Peuple eût entendu y comprendre les écrits contre-révolutionnaires payés par la liste civile. Les papiers trouvés chez Laporte ont jeté un srand jour sur ces téncl)reuses manieuvres.
FRERON ET LABENETTE. 285
suivante, 179^, c'est-à-dire, pendant encore environ quinze mois '. On assure que Fréron y travailla encore par intervalles ; mais cela ne nous est pas démontré. Fâché de ne pas avoir été porté à l'Assemblée législative, Fréron attendit une meilleure occasion de rentrer dans la carrière politique. Il vécut dans l'intimité de la famille de Camille Desmoulins el de celle de Danton, jusqu'à la révolution du 10 août, après laquelle il fut élu maire de la ville de Metz. Nommé peu après à la Convention nationale, Fréron fut longtemps en mission à l'armée des Alpes maritimes el à celle de Toulon. Il contribua à la reprise de cette place importante, et lenditpar la de grands services à la République.
De retour de ses missions, il renoua les relations intimes qui existaient déjà entre lui et Camille Desmoulins. Camille parle de Fréron et de sa conduite énergique à Toulon , dans son Vieux Cordelier.
On devine que la mort de ses amis Camille, Danton et Fabre d'Eglantine dut lui faire éprouver de vifs regrets. Il se ligua dès lors avec Tallien et les autres ennemis de Robespierre et de Saint- Just, Les jacobins le rayèrent de leur liste en même temps que Tallien. Ce fut Fréron qui, de concert avec Léonard Bourdon, pénétra dans l'hôtel de ville, et mit en fuite la commune dans la nuit du 9 au 10 thermidor an II.
On le vit dès lors se déchaîner contre les membres du célèbre comité de salut public, et dès le 25 fructidor de cette même année,, (juarante-cinq jours après l'exécution de Robespierre, il reprit la publication de I'Ohateur du Peuple, par Fréron, député à la Convention nationale. Il conserva le même format de l'ancien et la même épigraphe, seulement il y changea le mot roi en celui de sénat, et il ne tu paraître sa feuille que tous les deux jours. Comme s'il avait voulu répudier la partie de ce journal rédigée par Labenette, il commença cette suite par le tome VII. Cette fois, la date se trouve en tête de chacun de ses numéros. La nouvelle feuille de Fréron sortit des presses mêmes de l'Orateur du Peuple; mais, à partir du 15'' numéro, un avis apprend au public que l'on s'abonne chez
1 La collection de l'Oralcur du Peuple, par Labenette, forme, de même que la première, de Fréron, 7 volumes; mais ils sont moins forts d'une dizaine de numéros chacun, et le dernier n'en contient que 20. Nous devons faire remarquer que, dans le i" volume de Labenette (le 8^ de la collection entière de ce journal), il se trouve une erreur de pagination échappée à M. Deschiens, quoi(iu'elle soit considérable : après la page 202, l'imprimeur a roté la suivante 103, et cette erreur de cent pages s'est perpétuée jusqu'à la lin du volume, qui ne porte que le chiffre 324 au lieu de 4 '4.
'im FHEROiN ET LABENETTE.
Marel, libraire, cour des Fontaines '. Le prix en Cul d'abord de 30 livres i)ar an ; puis on l'éleva successivement a 30 livres, a 40 livres, à 48 livres, à 00 livres, k 80 livres, et enfin jusqu'à 100 livres, sans doule en suivant la progression descendante <le la valeur des assignats; au pair à l'époque de la chule de Robespierre, ils perdaient 300 pour 100 un an après.
Voici un extrait de la profession de foi dont Fréron a rempli le 1" numéro de son nouvel Oraleur du Peuple.
«Je ressaisis avec audace celle plume véridique qui, dans les premières années de la Révolution, a démasqué l'aristocratie, combattu l'Assemblée constituante, sapé les fondements du trône, renversé le club des Feuillants, i)résidé par Rarère, épouvanté les traîtres, et fait triompher, avec Marat, les droils du peuple et la cause de la liberté. L'ambition, l'ivresse du pouvoir, les mensonges |)olitiques, la soif des vengeances, ne sont point encore ensevelies dans la tombe de Robespierre : son ombre erre encore parmi nous, et semble dévorer de nouvelles victimes... Je braverai encore l'oppression, de quelque plâtre (ju'elle se couvre! Je décomposerai le machiavélisme, le barérisme et le néronisme de quehjues membres des anciens comités de gouvernement, et j'imprimerai a tous ces lâches Se'jans, héritiers de Tibère, le cachet d'un op|)robre indélébile.
« 0 Marat! toi qui tant de fois m'as appelé ton disciple chéri, le successeur de ton choix ; toi dont souvent j'ai rédigé les feuilles courageuses * quand tu succombais sous le poids de tes travaux , ombre immortelle, viens m'environner de ta puissance et m'embraser de ta chaleur; aide-moi à sauver la patrie, a terrasser le royalisme, le modérantisme et l'aristocratie qui prennent des formes nouvelles. Frappe celte nouvelle faction, espoir et instrument de l'éti'anger. 0 mon maître ! ne souffre pas que des fripons et des bourreaux se disputent, comme des chiens dévorants, les lambeaux de la République.
«Que veulent les continuateurs de Robespierre? Régner sous des formes poj)ulaires, étouffer la voix de la vérité, enchaîner le peuple, faire trembler la Convention nationale et lui dicter des lois... Mais ces disciples, s'ils n'ont pas hérité de la popularité co-
f Marel devint le libraire chez lequel se payaient tous les écrits réactionnaires et même contrerévolutionnaires. Pruillioninie disait que Fréron laissait Maret trop maître de son journal.
i Jamais Marat ne confia la rédaction de sa feuille à qui ([ue ce lût, el Fréron aurait du dire W. contraire de ce (|u'il avaneaitdans son prospectus.
lossale du maître, ont au moins hérité de son astuce, de son audace |)oltronne, de ses principes de tyrannie et de domination, de la haine profonde qu'il portait au peuple tout en le lïattant... Voilà les hommes que je dénonce au peuple ; voilà les hommes que je viens démasquer. »
Il est peut-être nécessaire d'expliquer la pensée et le langage de Fréron, que l'on comprendrait difficilement, surtout exprimé par sa bouche, si l'on ne savait pas que la révolution du 9 thermidor avait, en quelque sorte, changé la signification de certains mots à l'usage des partis politiques. Ainsi, quand Fréron dénonce au peuple, dans son long et fort médiocre manifeste, le royalisme, le modéraniisme, V aristocratie, les instruments de V étranger, on est bien étonné «l'apprendre qu'il veut désigner, sous ces dénominations conventionnelles, les anciens membres du comité de salut public, les chefs «les jacobins et les représentants siégeant toujours sur la Montagne.
En effet, c'est aux chefs des jacobins, aux membres des anciens comités, aux journalistes révolutionnaires, à tous ceux qu'il appelle les continuateurs de Piobespierre qu'il déclare la guerre; c'est la queue du tyran qu'il veut couper.
Les circonstances dans lesquelles la République et la Convention se trouvaient à l'époque oîi Fréron reprit la publication de son Orateur du Peuple, inlluèrent beaucoup sur sa détermination. Le lendemain du 9 thermidor, les éléments hétérogènes qui s'étaient momentanément réunis pour abattre le tyran, s'aperçurent aussitôt qu'ils n'avaient point les mêmes vues. Les uns, en combattant personnellement Robespierre, étaient loin de vouloir faire le procès au gouvernement révolutionnaire, auquel la République devait ses succès miraculeux ; les autres, «|uoique d'abord aussi partisans de ce gouvernement que les Rillaud, les Barère, les Col lot, etc. , pensaient que la victoire de thermidor ne serait complète qu'autant qu'ils chasseraient tous ceux qui avaient gouverné avec Robespierre. Voyant que les membres restants ne quittaient point leur poste, et (|u'ils cherchaient à s'y fortifier pour soutenir le système en vigueur avant cette époque, ils voulurent les forcer à se retirer; mais ayant éprouvé une résistance à laquelle ils ne s'attendaient pas, ils se trouvèrent dans la nécessité de chercher un appui parmi les anciens modérés : ce fut ainsi qu'ils finirent par devenir les alliés des contre-révolutionnaires de toutes les nuances, et que l'on vit les montagnards Tallien, Thuriot, Fréron, Legendre même faire cause
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commune avec les ennemis de la République, avec les royalistes, jusqu'à ce que le 13 vendémiaire vînt leur dessiller les yeux.
Or, au moment où Fréron reprenait la plume pour continuer son Orateur du Peuple, la lutte de la fraction des thermidoriens qui suivaient la bannière de Tallien était commencée contre la queue de Robespierre, et Fréron ne tarda pas a devenir le chef de la jeunesse dorée, vrais contre-révolutionnaires antagonistes des jacobins et des montagnards. Ce qu'il y eut de plus singulier dans cette lutte, qui fut toute personnelle de la part de Tallien, de Fréron et de leurs amis, et tout astucieuse du côté de leurs nouveaux auxiliaires, c'est que le parti thermidorien, entraîné par ses alliés, descendit, de degré en degré, depuis le sommet de la Montagne jusqu'au marais, et parcourut l'immense intervalle qui séparait le gouvernement révolutionnaire de l'ancien régime monarchique, ayant toujours les mots de révolution, de liberté, d'égalité, de république et de peuple h la bouche.
Le journal que Fréron publia a cette époque offre l'exemple le plus curieux de ces abus du langage, de ces transformations qui frappent les yeux de tout le monde, et dont l'écrivain seul semble ne pas s'apercevoir. Fréron marche droit à la contre-révolution portant toujours à la main la même bannière qu'il avait arborée quand il demandait la déchéance de Louis XVI, et il seconde les efforts du royalisme, déguisé sous le masque du républicanisme, tout en croyant consolider sa république.
C'est que les haines personnelles aveuglent, et Fréron, et Tallien, et leurs amis; c'est qu'ils ne s'aperçoivent pas qu'en attaquant, et les hommes du gouvernement révolutionnaire.' et leurs actes, et les principes proclamés, les thermidoriens faisaient le procès à la Révolution elle-même.
Qu'on jette les yeux sur chacun des numéros de V Orateur du Peuple de cette époque, et l'on se convaincra que c'est une guerre faite aux personnes, au préjudice des principes qu'elles représentaient.
A la fin de fructidor, les thermidoriens n'avaient pas encore arraché le pouvoir des mains des anciens comités. Pour y parvenir, les amis de Tallien et de Fréron devaient démolir la réputation de patriotisme et de républicanisme des membres de ces comités et de tous ceux qui se présentaient dans l'arène pour les soutenir. L'Orateur du Peuple commença et continua l'attaque. Tous les deux
FRÈRON ET LABENETTE. 28Î)
jours, cette feuille livrait des combats acharnés aux jacobins et aux montagnards, qui ne voulaient pas que la Révolution fût mise en cause dans ces débals.
Aujourd'hui les thermidoriens tonnaient contre Ruhl, Granet, Louchet, Massieu, Barère, Billaud, David, Meaulle, Audouin, Fayau, Duhem , Ruamps , Goujon , Romme , Ghoudieu , Montaut , Vadier, Levasseur, Moyse Bayle, Garaffe, Isoré, Gollot-d'Herbois, Bassal, Lejeune, Duval, Grassous, etc., etc.; le lendemain, ils avaient plus beau jeu en mettant sur la sellette les Garrier, les Lebon, les Fouquier-Thinville. Rs ne demandèrent d'abord que le procès de ces trois hommes de sang; mais bientôt ils voulurent qu'on fil celui de Billaud- Varennes, de Gollot-d'Herbois et de Barère ; non pas qu'ils les considérassent comme plus coupables que beaucoup d'autres membres des anciens comités, mais parce que c'était dans ce triumvirat qu'ils éprouvaient le plus de résistance.
Fréron, en se rendant l'organe du parti thermidorien réactionnaire, fut loin de mesurer de prime abord toute l'étendue de la lâche qu'il s'imposait et d'en apercevoir les difficultés : il se laissa entraîner par la fougue de ses passions au milieu d'un torrent tellement impétueux, qu'il lui fut impossible d'en remonter le cours ou même de s'y maintenir slationnaire dès qu'il en eut quitté les bords. Si les limites de cet article pouvaient nous permettre de le suivre dans tous les numéros qui composent la nouvelle série de V Orateur du Peuple \ nous pourrions mettre sous les yeux de nos lecteurs le tableau historique le plus complet de cette réaction, qui commença pour l'exécution en masse de tous les membres de la commune, de tous les complices du tyran, et qui faillit se terminer par le triomphe du royalisme ressuscité.
Forcé de nous borner a un coup d'œil général sur le journal de Fréron et de Dussault, nous ne saurions trop répéter d'abord que nulle part l'historien ne trouvera des matériaux aussi précieux sur cette époque et sur le parti représenté par VAmi des Citoyens, et plus principalement par VOrateur du Peuple.
On y verra ce parti se contenter d'abord de la chute de ce qu'il appelait les triumvirs; puis demander le renouvellement entier des comités de gouvernement; i)uis encore solliciter une enquèle contre
1 Cette série, dite de la reprise, se compose de 5 volumes ou fractions de volumes, réunis en 2. La première fraction est formée île 92 numéros, paijinés de 1 à 744; la deuxième compte 58 numéros, liaginés de 1 à 520; et la troisième, restée inachevée, ne compte que 27 numéros, paginés de » à 216.
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les principaux membres de ces comités, exigeant ensuite leur mise en jugement, leur condamnation à mort, et ne se contentant qu'avec peine de leur déportation.
Gela obtenu, les lliermidoriens réactionnaires réintégrèrent au milieu de la Convention les soixante et onze députés éloignés comme partisans des girondins . et permirent que leurs propres feuilles lissent le procès à la journée du ôl mai. Ils ne tardèrent même pas à rappeler jusqu'aux députés placés hors la loi. Ces mesures, adoptées dans le seul but de renforcer leur parti, auraient pu être consi<lérées comme des actes d'équité, si ces thermidoriens, en apparence si avides de justice, n'eussent, en même temps, poursuivi de leur haine inq)lacable une foule d'autres de leurs collègues avec lesquels ils avaient siégé sur la Montagne; s'ils n'eussent fait entendre des cris de joie lors du décret (pii ordonna la détention des dé|)utés comj)romis dans la journée de germinal an 111, et si enlin ils n'eussent provoqué la condamnation à mort des autres députés arrêtés a la suite des événements de |)rairial.
L'aveuglement des thermidoriens, soutenus dès lors, dans la Convention, par les anciens girondins, et, au dehors, par les jeunes gens réputés royalistes, les poussa plus loin encore. Ils demandèrent et obtinrent le rapport d'une foule de ces lois révolutionnaires dont la République pouvait peut-être se passer; puis ils s'attaquèrent aux institutions considérées comme les plus fermes appuis de la liberté. Leur rancune contre les sociétés populaires n'éclata pas instantanément : ils commencèrent par forcer les jacobins h s'épurer. Mais n'ayant pu ranger sous leur bannière ce club ainsi régénéré, ils ne tardèrent pas à se déchaîner contre la jacobinière, et ils travaillèrent h détruire le foyer le plus ardent du patriotisme. Pour arriver h leur but, ils commencèrent par faire décréter la suppression des afliliations et de la correspondance entre la société mère et celles des autres localités. Ayant ainsi isolé celle de la capitale, les thermidoriens s'emparèrent de la jeunesse dorée, que Fréron forma à ces coups de main; excitèrent des rixes, et (înirent par lancer contre les Amis de la Liberté et de l'Égalité siégeant aux Jacobins la meute des contre-révolutionnaires rangés sous la bannière de V Orateur du Peuple. Ce fut vainement que les jacobins voulurent se réinstaller tantôt aux Petits-Pères, tantôt aux Quinze-Vingts, tantôt au Panthéon : ils y furent toujours traqués par la jeunesse dorée, dont Fréron disposait au moyen de la trompette de son journal, et
FHEIION ET LABE^EÏTE. 291
par les seclions, remplies dès lors de tous les contre-révolutionnaires attirés dans la capitale. De la dévsorganisation des jacobins h leur persécution il n'y eut qu'un pas. Bientôt Fréron lui-même tut obligé de déplorer les vengeances atroces, les assassinats dont les jacobins devinrent les victimes, surtout dans le Midi.
Après s'être donné de si dangereux auxiliaires, Fréron essaya vainement de les contenir : ils brisèrent et traînèrent dans le ruisseau le buste de Marat, que V Orateur du Peuple leur avait ordonné <le respecter. Ce fut vainement encore qu'il voulut recommander la prudence et la modération à cette troupe indisciplinée; elle l'entraîna lui-même bien loin du but qu'il s'était proposé.
Le rédacteur de V Orateur du Peuple ne pouvait manquer d'attirer sur sa tête la haine des patriotes. Celte haine éclala dans les journées de germinal et de prairial ; et, ainsi qu'il le raconte lui-même, ce Cul lui que les insurgés de cette dernière journée crurent avoir tué; ce lut la tête de Fréron qu'ils crurent tenir sur leurs piques, lorsque, par une similitude dans le nom qui devait exciter leurs ressentiments, ils y placèrent celle du malheureux Féraud.
Après cette journée si déplorable et si funeste aux patriotes, Fréron, qui avait dû tant de fois défendre sa personne, ses intentions et sa feuille \ se décida a laisser la direction de V Orateur du Peuple à son collègue et collaborateur Dussault, dont il avait déjà été forcé de renier les opinions et le langage. C'est à partir de cette époque <|ue V Orateur du Peuple devint de jour en jour plus contre-révolutionnaire. Il commença par demander une constitution autre que celle de 4795, une constitution dégagée, disait Dussault, des excès de la démagogie; à cette condition, il promettait a la France qu'elle jouirait enlin de ce repos et de ce bonheur dont les thermidoriens lui parlaient sans cesse pour la consoler de ses sacrilices. L'Orateur du Peuple soutint alors qu'il était impossible d'établir en France une constitution purement démocratique : il parla des avantages des deux chambres, de la nécessité de baser le gouvernement sur la propriété, du danger des retours fréquents des assemblées constituantes, et de celui d'avoir des tribunes publiques autrement qu'en les forçant au silence; il insista encore sur le danger de laisser
1 Fréron fut obligé de consacrer plusieurs numéros do sa feuille à repousser les accusations dont il avait été l'objet dans des discours ou écjits de divers députés jacobins. Les numéros 81, 82 et 85 de VOraleur du Peuple réunis sont uniquement destinés à répondre aux attni|ues dirigées contre lui par Moyse Bayle, député de Marseille.
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subsister les sociétés populaires: il écrivit en outre coiitre la république démocratique ; il se prononça pour Y équilibre des jwuvolrs, el enfin pour un président annuel du conseil exécutif.
Un pareil langage, quoique toujours enveloppé du manteau du républicanisme, lit bientôt ranger Y Orateur du Peuple parmi les feuilles dont les royalistes se servaient pour saper le gouvernement républicain, et pour ramener insensiblement la monarchie en France : la Convention, dont la masse était restée sincèrement républicaine, comprit le plan des ennemis de la République; elle les vit retranchés sous le rempart de la liberté de la presse, et. au risque de faire crier contre elle, elle ordonna de poursuivre les journalistes évidemment contre-révolutionnaires, qui pullulaient alors. Dussault s'en plaignit vivement dans l'un de ses numéros du mois de thermidor de l'an III.
Deux jours après, V Orateur du Peuple entretenait de nouveau le public des persécutions de la presse, qui lui paraissaient a l'ordre du jour. « On ne cesse de mettre des scellés sur des presses, et d'emprisonner des citoyens, disait-il ; resterons-nous muets au milieu de ces indignes violations de la liberté d'écrire?... Quelle est cette politique qui consiste à violer les droits de l'homme, sous prétexte de sauver la liberté?... Gouvernement, il est temps de faire cesser ces abus... D'autres objets doivent appeler votre sévérité : les terroristes sont partout remis en liberté; je pourrais vous citer les noms des plus fameux ; mais vous les connaissez... »
Malgré ces reproches, le gouvernement et la grande majorité de la Convention continuèrent à ouvrir les yeux : ils virent la conspiration royaliste flagrante, et travaillèrent à la faire avorter, en commençant par mettre les journalistes contre -révolutionnaires hors d'état de continuer a pervertir l'opinion publique.
Dussault fut forcé de se taire; et V Orateur du Peuple cessa de paraître le 26 thermidor an III, à son 157* numéro de la reprise.
Nous ne devons pas oublier de dire que Tallien et Fréron furent alors du nombre de ceux des thermidoriens qui remontèrent sur la Montagne, après s'être séparés des Lanjuinais, des Rovère, des Thibaudeau, et autres de leurs collègues soupçonnés de li-ahir la cause de la Révolution.
REDACTEUIIS DE I. AJII DU ROI.
Thomas-Marie Boïou (l'abbé), né à Quinipcr, vers 1741. Après nvoir été chapelain de l'ordre de Saint-Lazare , il obtint une place de professeur de philosophie au collège l,ouis-lc-Grand, et devint le beau-frère du fameux Fréron: il eut pour élèves Robes- |)ierre, Camille Desmoulins, Loustalot, et son neveu Fréron. Il coopéra longtemps à la rédaction de l'Année littéraire; puis il fut l'un des fondateurs de VAmt du Roi, et publia seul une feuille de ce nom jusqu'à l'époque de sa mort, qui eut lieu le 21 juin 1792.
Au commencement de l'été de 1790, plusieurs des anciens rédacteurs de {'Année littéraire, parmi lesquels étaient l'abbé Royou et iMontjoye, s'associèrent avec le libraire Briand et l'imprimeur Crapart, pour la publication d'un journal quotidien, intitulé : l'Ami DU Roi, des Français, de l'Ordre et surtout de la Vérité. Cette feuille, dont le V numéro parut le 1" juin 1790, fut précédée d'un prospectus ayant pour épigraphe ces mots : Pro Deo, rege et patria, et dans lequel les rédacteurs de ï Année Httéraire, s'annonçant comme les continuateurs de Fréron, tirent leur profession de foi.
« Frappés d'effroi, comme la saine partie du public, à la vue de cette foule innombrable de feuilles et de pamphlets périodiques, où l'on trouve tout, excepté la vérité, et dont les auteurs, déchirant, sans pudeur et sans retenue, le parti auquel ils ne sont pas attachés, sèment l'erreur et le mensonge, font circuler la calomnie et les blasphèmes, les rédacteurs de V Année littéraire ont pensé qu'il était de leur devoir de faire effort contre ce torrent impur.
« Une épouvantable conspiration s'est formée contre l'autel et le trône. Les princi[)es de justice, de fidélité, de morale, de saine politique, sont attaqués tous les jours par une légion d'écrivains
20i HOYOU KT MONIJOVl!:.
iiiceiuliaires, donl il est temps d'arrêter la scaixlaleiise audace. Leuifrénésie est évidemment l'ouvrage de cette fausse et astucieuse philosophie qui, depuis plus d'un demi-siècle, soulève les peuples contre ce qui leur importe le plus de respecter. Ses vues sacrilèges et séditieuses n'échappèrent pas a Fréron, qui, en les dévoilant, prédit la révolution que cette secte orgueilleuse et ennemie de toute dépendance opérerait un jour, si elle ne trouvait dans sa marche des obstacles insurmontables.
« La prédiction s'accomplit aujourd'hui, ajoutaient les futurs rédacteurs de VAmi du Roi. Les continuateurs de cet écrivain estiînable, pénétrés de ses principes, jaloux de suivre la roule qu'il leur a tracée, auront, comme lui, la fermeté de démasquer les ennemis du bien public. liCS attentats du fanatisme philoso|)hique sont à leur comble ; il devient instant de redoubler de courage pour les combattre; et comme l'attaque est journalière, la défense doil l'être aussi... »
Ce prospectus, qui indiquait déjà si clairement le but que les rédacteurs de VAmi du Roi se proposaient, fut suivi d'un discours préliminaire sur l'état de la France, dans lequel on exposait la disposition des esprits. Les rédacteurs voulaient bien convenir que l'ancien régime avait eu des abus intolérables. « Mais en géniissanl sur les fautes des temps passés, nous ne nous dissimulons pas, disaient-ils, l'état déplorable où la monarchie française est aujourd'hui réduite... Les opinions, les préjugés, les mœurs, les lois, la forme même du gouvernement, tout est changé. Avant 1789, la France était une monarchie tenq)érée, dont le souverain, soumis h des lois fondamentales, se voyait encore arrêté dans l'exercice de son autorité par la résistance des ordres et des corps. Hevêtu de toute la force du pouvoir exécutif, tenant dans sa main tous les moyens d'amélioration, intéressé au bonheur de ses peuples, il l'eùl sans cesse procuré, si ses ministres eussent su mieux interroger et mieux diriger l'opinion publique.. Aujourd'hui, quel est le sori (lu plus bel empire? Ce n'est plus une monarchie; toutes ses bases sont détruites ; c'est une sorte de démocratie royale , dont le chef obéit et ne commande plus : il promulgue les lois, mais il ne les fait pas; il veille h leur exécution, et n'a qu'une vaine influence sur le corps législatif; il est à la tète des ti'oupes, mais ce n'est pas lui <iui organise l'armée, et ce n'est pas non plus à lui exchisivemenl «|u'elle prêle serment d'obéissance. En un mol. il faut avoir le cou-
UOYOU ET MOiMJOYli. 295
rage de le dire, il n'a plus de sujets, cl semble ne plus avoir que des maîtres.
a Tous les appuis du trône ont été frappés h la fois : les deux premiers ordres, les corps antiques de l'Etat se sont vus tout à coup attaqués par une légion d'ennemis ; et dans cette guerre, qui n'était pas provoquée, on ne sait si l'on doit plus s'affliger de l'injustice, que s'étonner de l'acharnement de ceux qui l'ont déclarée... Les anciennes idoles sont renversées; sur leurs débris s'est élevé un colosse déjà parvenu à une bauteur incommensurable. Le peuj)le a placé au-dessus de lui une puissance a laquelle il obéit, mais qui n'obéit elle-même a aucune autre puissance. Ainsi il est libre au moment où se font les élections, et esclave lorsqu'elles sont faites.
« C'est au milieu de ces convulsions que des écrivains séditieux ont prêché une doctrine meurtrière : les prêtres ont été insultés, calomniés dans mille pamphlets ; toutes les rêveries de l'impiété ont trouvé des apôtres. Des attaques contre l'autel, on a passé aux attaques contre le trône; et l'on nous a présenté l'assassinat de Charles 1", la spoliation de Jacques II comme des actes légitimes de la souveraineté des peuples.
« On a remarqué, poursuivaient les rédacteurs de VAmi du Roi, que ces convulsions redoublaient lorsqu'il s'agissait de préparer les esprits à recevoir un décret d'une haute importance, un décret qui devait frapper ou sur le trône ou sur l'un des deux premiers ordres. Dans ces occasions, l'agitation est universelle; les libelles se multiplient; les inculpations d'anti-patriotisme, de conspiration se propagent avec rapidité; les motions dans les lieux publics recommencent et échauffent les têtes. Dans ces occasions encore, l'Assemblée nationale se voit environnée d'une foule innombrable qui, par le bruit de ses cris et de ses ai)plaudissements, appuie le vœu des députés de la majorité, tandis qu'elle poursuit avec des huées, des insultes et toutes sortes d'affronts, les députés de la minorité...
« A l'exemple de l'Assemblée nationale, toute la France est divisée en deux partis, qui se donnent réciproquement des qualilications odieuses... »
Les rédacteurs terminaient ce coup d'œil embrassant la situation des choses au moment où ils prenaient la plume, par quelques considérations sur les impôts, sur la liberté indivi<luelle, et sur la position du roi au milieu de la Révolution : ils le voyaient dépouillé de
2î>r. HOYOU ET MOlNTJOYE.
toutes les prérogatives, de toutes les propriétés qu'une possession de quatorze siècles lui assurait. « Et vous pourriez, Français, disaient les rédacteurs de VAmi du Roi, et vous pourriez, sans que vos cœurs se brisassent de douleur, entendre le meilleur des souverains dire à ses derniers moments, au rejeton de tant de rois: — Mon fds, j'ai tout fait pour mon peuple ;... et mon peuple m'a tout ôlél... —
« Non, sans doute, ce n'est la ni l'intention de l'Assemblée nationale, ni le vœu du peuple qu'elle représente ; et en nous laissant aller a ce mouvement de sensibilité, nous n'avons garde de présumer que le temps puisse justifier nos alarmes. Le trône, qui brillait de tant d'éclat lorsque les députés de la nation sont venus l'entourer, recevra , de leurs travaux , lorscju'ils seront consommés, plus de solidité, et s'environnera d'une plus grande majesté. Plusieurs décrets nous en donnent l'assurance... »
Ce fut ainsi que VAmi du Roi considérait la situation des esprits a répo(iue où il entrait dans la lice, après avoir fait sa profession de foi. Arrêter le torrent révolutionnaire, l'empêcber de tout détruire, de tout engloutir, tel allait être le but de ses efforts : il ne craignit pas de se poser comme ouvertement contre-révolutionnaire; et il tint parole.
Les rédacteurs du prospectus avaient promis qu'indépendamment de la politique, la littérature, les arts, les sciences, les nouvelles, les anecdotes, la critique seraient aussi du ressort de leur feuille. Mais a peine furent-ils à l'œuvre, que la politique absorba quotidiennement les quatre pages de leur in-4", et tout le reste y fut fort négligé.
VAmi du Roi ne fut d'abord qu'un procès-verbal de chacune des séances de l'Assemblée nationale; non pas un de ces procès-verbaux arides, s'altachant a la lettre, et ne présentant que le squelette des débals, mais une analyse assez bien faite, dans laquelle on reproduisait l'esprit des séances. Cette analyse fut toujours entremêlée de réflexions mordantes dictées par une pensée contre-révolutionnaire. Le rédacteur y combattait sans cesse, et systématiquement, toutes les propositions, toutes les résolutions, tous les décrets présentés ou appuyés par le côté patriote de l'assemblée. On le voit, au contraire, soutenir, exalter, tout ce qui vient du côté opposé. Ses héros sont : Malouet, l'abbé ]\laury, deFaucigny, de Frondeville, de Bouville, Cazalès, d'Éprémesnil, Saint-Priest, la Tour du Pin, l'évêque
de Clermont, Virieu, Martineau, Folleville, Montlausier, d'Ambly, Foucault, Mirabeau jeune, et tous ceux que Camille Desmoulins et xMarat désignaient comme appartenant au cul-de-sac des noirs. Aux yeux de ce rédacteur, ces membres seuls avaient de l'esprit et du bon sens : le reste ne se composait que d'une tourbe d'écervelés ou <le niais, et jamais il ne jugea leurs discours dignes de remplir ses colonnes. Par compensation, les opinions émises par les chefs du côté droit s'y trouvent constamment développées, et souvent les discours de Malouet ou de l'abbé Maury remplissent la place que devraient occuper les débats de l'assemblée ou les événements ; ce qui permet de croire que ces deux députés, ou tout au moins l'un d'eux, Malouet, participait a la rédaction de VAmi du Roi.
Les affaires qui ont quelque rapport avec le clergé et le culte sont aussi traitées, dans VAmi du Roi, avec tout le développement que peut comporter une feuille de quatre pages. On y a recueilli avec soin la plupart des discours et opinions émises sur ces sujets par les députés du côté droit. On y trouve aussi l'analyse des écrits publiés sur ces matières. Nous nous sommes convaincu que beaucoup des discours prononcés par des évêques ou des curés sur ce sujet, alors si important, ne sont consignés que dans VAmi du Roi ; le Moniteur et les autres feuilles reproduisant les débats de l'assemblée n'ayant fait que les analyser ou seulement les mentionner.
Les questions soulevées par la suppression des parlements et l'établissement des nouveaux tribunaux ; celles où il s'agit de la noblesse et des prérogatives de la couronne ; celles considérées comme personnelles au roi. à la reine, a la famille royale, occupent encore une place importante dans le journal des continuateurs de Fréron.
Mais les plus grands efforts de l'Ami du Roi tendaient constamment a présenter la situation de la France sous les couleurs les plus rembrunies : il ne cessait de montrer la banqueroute en perspective, et le royaume comme étant en proie aux désordres et a l'anarchie. C'était en exagérant la moindre émeute que le rédacteur effrayait ses abonnés. A chaque instant on l'entendait s'écrier que tous les ressorts de l'empire étaient détendus; que les excès de l'anarchie étaient devenus intolérables, et que les séances de l'assemblée n'étaient plus consacrées qu'à écouter le récit des émeutes qui désolaient toutes les parties du royaume.
« Mais ce qui fait frisonner les hommes sensibles, ajoutait le journaliste, c'est ce qu'a dit M. Dupont, dans son éloquent discours
contre les écrivains sanguinaires, a l'aide desquels le |!euj)ie est si aisément soulevé : — « Aiitrelois. a-t-il dit. c'était uiîe entreprise difticile d'ameuter le peuple: maintenant, pour six livres on peut faire pendre le plus honnête citoyen; on vient présenter des pétitions dans cette assemblée à main armée, et j'ai su (pie l'on avait même projeté de porter des têtes à votre barre. » —
« Voila donc, s'écriait le journaliste, les heureux fruits de ces élections |)opulaires si vantées, dont le but était de ne placer a la tête des administrations que les [iersomies les plus distinguées par leurs talents et par leurs vertus ! Comment n'a-t-on pas senti que rarement la nudtitude élèverait aux dignités des hommes contraires h ses passions, dont l'empire, chez le grand nombre, est toujours plus fort (pie celui de la raison ?
« Voifa donc l'usage que vont faire de leur autorité c(;s trois cent mille petits tyrans, créés à l'image de l'Assemblée nationale, et qui, ne pouvant, conmie elle, être traduits devant les tribunaux, pour raison de leurs fonctions, qui, disposant seuls de la puissance publi(pie dans le ressort de leur autorité, exerceront, sans avoir rien à redouter ni de la justice, ni de la force militaire, toutes les violences, toutes les injustices qu'il leur plaira !
« Voila où nous a conduits cette liberté sans bornes, cette licence etïrénée du peuple, et plus encore cette indulgence perfide, cette impunité barbare de tous les excès, toujours tolérés, souvent applaudis, pourvu qu'ils fussent couverts du voile imposteur de l'amour de la liberté ! Politiques d'un jour, comment n'avez-vous pas senti que, pour épargner le sang de quelques scélérats, vous alliez faire répandre celui d'un millier de victimes innocentes? Vous avez déchaîné une armée de tigres altérés de sang: vous avez rompu toutes les digues qui contenaient un torrent furieux : comment à présent pourrez-vous arrêter ses affreux ravages, et l'empêcher d'entrainer dans sa course nos propriétés, notre liberté, et, avec elles, votre constitution chérie?
« Voila surtout les effets de ces chroniques scandaleuses, de ces orateurs soi-disant amis du peuple, de cette horde barbare d'écrivains sanguinaires que le ciel envoya dans sa colère, ou plutôt que l'enfer a vomis dans sa fureur pour la ruine totale de ce malheureux empire! Comment n'avez-vous pas senti qu'au lieu de déférer la couronne civique du patriotisme, il fallait infliger les plus sévères châtiments a ces auteurs sacrilèges qui souillent la vérité par leurs
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assertions impies; h ces écrivains faméliques qui, pour la subsistance d'un jour, se font un jeu de faire égorger des milliers de victimes; à ces reptiles venimeux qui, de leurs atîreux re})aires, versent sur toute la surface de la France des torrents de poisons corrupteurs; a ces vautours affamés qui semblent ne vouloir se nourrir que de sang et de cadavres ! . . .
c( Armez donc contre eux les lois vengeresses. Rendez à la justice sa balance et son glaive; au pouvoir exécutif, sa force. Ne vous contentez plus, par des décrets mille fois rendus, toujours inutiles, toujours violés, qui, pour cette raison, ne peuvent paraître que dérisoires, de décréter que le roi sera prié de prendre tous les moyens possibles pour réprimer les désordres, faire observer les décrets, et punir les infracteurs des lois. Indiquez du moins au pouvoir exécutif quels sont les moyens qu'il peut employer, puisque les troupes ne peuvent marcher qu'à la réquisition des municipalités, dont plusieurs sont elles-mêmes accusées de fomenter les insurrections... »
Tel était le langage de VAmi du Roi dans l'été de 4790.
Le vicomte de Noailles ayant dénoncé les ministres du roi comme auteurs des troubles qui agitaient le royaume, le rédacteur de cette feuille ne pouvait manquer de défendre d'aussi bons conseillers de la couronne que Saint-Priest, la Luzerne, et autres serviteurs de la royauté.
a Etait-ce donc là le sort auquel ils devaient s'attendre, ces n)inistres appelés auprès du trône par le cri de la nation autant que par le choix du roi ; ces ministres, dont l'élévation fut un jour d'allégresse universelle? s'écrie ce rédacteur. N'avaient-ils pas raison de dire que, dans ces temps critiques, il leur faut plus de courage |)Our tenir ferme dans le poste qu'ils occupent, qu'il ne leur en faudrait pour supporter la perte des honneurs dont ils sont revêtus? Mais les crimes qu'on leur impute sont-ils même vraisemblables? Est-il croyable qu'après avoir embrassé avec courage la cause du peuple dans un temps où son triomphe n'était pas même assuré, dans un temps où ils avaient, pour tenir le langage de leurs détracteurs, tout à redouter de la vengeance de quelques ministres encore puissants, ils veuillent aujourd'hui abandonner cette même cause pour laquelle ils ont voulu se dévouer, trahir ce même peuple dont ils avaient entrepris la défense? qu'ils veuillent, quand tout espoir est perdu sans retour, relever cette autorité qu'ils ont le plus contribué a maintenir? qu'ils veuillent, enfin, quand le roi lui-
même s'est réuni à son peuple, seuls contre le roi et le peuple tout à la fois, s'exposer a la vengeance de ces deux puissances, qui n'en font plus qu'une aujourd'hui?... »
Malgré ce brevet de patriotisme délivré aux ministres, et même à cause de cette protection de VAmi du Roi accordée à ces hommes si justement suspects aux amis de la liberté, ceux-ci restèrent convaincus que les ministres de Louis XVI trahissaient la cause de la Révolution. Ils se firent dès lors une règle générale, qui fut de considérer comme leurs ennemis patents ou cachés tous les hommes dont VAmi du Roi faisait l'éloge ; et ils ne se trompèrent jamais, tant il leur était facile d'apercevoir le but auquel tendaient les rédacteurs de ce journal !
Les royalistes, les aristocrates, les contre-révolutionnaires de toutes les nuances ne s'y trompèrent pas non plus; aussi encouragèrent-ils de leurs conseils et de leur bourse l'association des continuateurs de Fréron, et leur spéculation prospéra, dès le premier trimestre, bien au delà de toutes leurs espérances.
Mais il arriva alors pour VAmi du Roi ce qui s'était déjà vu pour d'autres feuilles de la même époque : les associés se brouillèrent même avant la fin des premiers trois mois de leur exploitation. L'abbé Royou cessa de travailler à l'œuvre commune dès le G du mois d'août, et se retira avec l'intention de continuer seul la publication de VAmi du Roi.
Peu de jours après, on lisait dans le numéro 84 de ce journal, daté du 23 août 1790, l'avis suivant :
« Nous croyons devoir prévenir nos souscripteurs qu'il se fait plusieurs contrefaçons de ce journal et dans les provinces et h Paris, C'est un vil brigandage que la Révolution a mis a la mode, comme tant d'autres *. Il vient de nous être remis un avis où il est dit. dans un style lâche, dilTus et incorrect, que l'auteur du journal que nous livrons au public depuis le 1" juin 1790 est un sieur abbé Royou. Il nous est heureusement bien facile de détruire cette imposture en montrant, a ceux de nos souscripteurs qui le désireraient, tous les manuscrits qui ont servi à la rédaction de la feuille intitulée l'Ami du Roi ; ils prouveraient que l'auteur qui en a fait le prospectus et les numéros suivants n'a jamais cessé d'y travailler,
1 Ce lut au contraire la Uévolutioii qui mit un ternie à le brigandage, en portant une loi pour y;arantir les propriétés littéraires et industrielles, nullement protégées ,jus(|u'alors.
et y travaille encore aujourd'hui ; et cet auteur ni n'est abbé, ni ne s'appelle Royou. Nous croyons que nos souscripteurs nous sauront gré. (le leur avoir donné cet avis, et d'avoir réveillé leur attention sur les brigands littéraires; car enfin il est bon de savoir a qui on donne son argent, et ce que l'on reçoit en retour. »
Le rédacteur qui réclamait la propriété de VAmi du Roi était, sans contredit, Montjoye, resté l'associé de Grapart et de Briand, malgré l'éloignement de l'autre rédacteur, l'abbé Royou. Ce fut donc Montjoye qui continua de rédiger cette feuille contre-révolutionnaire, et nous devons dire ici que ses articles décèlent une plume exercée. Le style de cet écrivain est correct, facile, soutenu toujours sur un ton convenable; c'est le Brissot du royalisme, dont l'abbé Royou se fit le Marat.
Mais il paraît que l'imprimeur Crapart, et le libraire Briand, cherchèrent à profiter de l'élan que leur feuille avait reçu , pour s'emparer de cette propriété, et l'exploiter sans être obligés de partager les bénéfices avec l'homme de lettres fondateur.
On lit à ce sujet dans le numéro 92 de VAmi du Roi, daté du 31 août, et imprimé chez Grapart, place Saint-Michel, a l'entrée de la rue d'Enfer, un nouvel avis conçu en ces termes :
« C'est malgré nous que nous sommes obligés d'insérer un second avertissement pour prévenir le public des contrefaçons de notre journal, puisque voici encore un troisième Ami du Roi qui se met sur les rangs, et que c'est encore par un continuateur de Fréron. Jamais le prince n'eut tant d'amis, et Fréron de continuateurs. Celte avidité a se servir de notre titre, et cette adresse de forban qui lente de voguer sous notre pavillon, pour tromper celui qui sera sans méfiance, vont être, pour les véritables rédacteurs, un signal d'émulation. En désavouant ces continuateurs qui se parent du nom de Fréron, ils s'efforceront de continuer a dire la vérité, comme ils l'ont toujours dite, et de mériter les suffrages de ceux qui aiment à l'entendre... »
Évidemment, ce troisième Ami du Roi, dont la France était menacée , était celui que Montjoye fit paraître le lendemain , et en tète duquel il plaça son nom , comme fondateur et rédacteur de cette feuille depuis le T' juin 1790. Montjoye mit à ce premier journal portant son nom le numéro 93, et suivit aussi la pagination du précédent. Ce fut ainsi que le 92' numéro publié par Crapart et Briand fut suivi du 93" publié par Montjoye, et que la pagination
5()"i nOYOU ET MONTJOYE.
du volume fut suivie sans aucune lacune ni interruption. Ce nouvel Ami du Roi, ou plutôt la véritable suite de cette feuille, lut publiée chez Malbrancq, directeur du bureau de VAmi du lioi, rue Hautefeuille, n"21), chez qui, portait un avis, devaient être renouvelés les abonnements. Montjoye annonça que les personnes qui souscriraient à son bureau recevraient, à moitié prix, V Histoire de V Assemblée nationole, qu'il destinait a ses. abonnés.
« Les seuls articles qui sont de moi dans le numéro 92, ajoutait Montjoye alin de mieux prouver la filiation qui existait entre les 92 numéros publiés |)ar Crapart et les siens, sont V Assemblée nationale et V Extrait de Savanj de Lancosme, député de la noblesse de Touraine : je n'ai pas besoin de prévenir que Vavis des rédacteurs qui termine ce 92" numéro m'est absolument étranger. Je renvoie les corsaires Crapart et Briand, qui en sont les vrais rédacteurs , à l'acte que j'ai déposé chez M. Decaux. C'est toule la réponse que les brigands obtiendront de moi. Lorsque les jours de la justice seront venus, ils vogueront. Dieu aidant, sous un autre pavillon que celui dont il est question dans cet avis. »
Pour comble de complications, l'alibé Royou lançait aussi dans le [)idtlic une sorte de prospectus sous forme û'avis aux souscripteurs du journal intitulé l'Ami du Roi , etc. , dans lequel , après avoir parlé du succès rapide de cet écrit, il racontait ainsi ses mécomptes ;
« Animé par les suffrages unanimes des honnêtes gens et des vrais patriotes, l'auleur bravait les clameurs des factieux et méprisait les outrages de quelques calomniateurs obscurs ; mais il a trouvé des ennemis redoutables dans ceux-là même qui avaient été chargés de l'impression et de la distribution de son ouvrage. 11 est bien triste sans doute que les gens de lettres soient dans la dépendanci; de ceux qui, par la nature de leurs fonctions, ne sont et ne doivent être que leurs commis... L'auteur de VAmi dn Roi, accablé depuis deux mois de chagrins et de dégoûts, qui souvent lui ont fait tomber la plume des mains, pouvant à peine arracher le plus modique salaire de ses peines, et se voyant sur le point d'être entièrement dépouillé, par des marchands avides, de la propriété la plus précieuse et la plus sacrée qu'il y ait au monde, celle de ses pensées, a pris enfin le parti d'indiquer un autre bureau à ses souscripteurs, et d'être lui-même son libraire, pour ne plus avoir recours a des mains étrangères, qui font payer si cher leurs services.
lîOYOU ET MONTJOYE. 3<)r,
(c M. l'abbé Royoïi, qui jusqu'ici avait jugé a propos de garder l'anonyme, déclare donc qu'il est l'auteur de la principale et do la plus intéressante partie du journal intitulé rAmi du Roi, et qu'il va le continuer sur le même ton et dans les mêmes principes que le public a paru goûter jusqu'ici, et qu'il sera désormais secondé dans cette entreprise par les mêmes gens de lettres qui ont contribué a soutenir avec lui l'ouvrage périodique de feu M. Fréron. Mais ce ne sera plus cbez MM. Crapart et lîriand qu'il faudra souscrire. »
Et après avoir fait une nouvelle profession de foi fort royaliste, l'abbé Royou engageait les souscripteurs a s'abonner chez madame veuve Fréron, rue Saint-André-des-Arts, promettant la plus grande exactitude dans les distributions de sa feuille.
Le 1" numéro de VAmi du Roi de l'abbé Royou parut, ainsi qu'il l'avait annoncé, le 1*" septembre 1790, dans le même format et a peu près avec les mêmes caractères que les précédents. Il le cota le 94"; mais il ne fit pas suivre la pagination des précédents, et se borna a numéroter chacune de ses feuilles de 1 à 4 : c'est ainsi que le journal de l'abbé Royou se distingue des autres Ami du Roi, dont les paginations se suivent.
Au 1" septembre 1790, il existait donc trois Ami du Roi. Celui dont Crapart et Briand continuaient la publication ; celui que venait de faire paraître Montjoye, et celui de l'abbé Royou. A notre avis, la série continuée par Montjoye est la vraie suite aux quatrevingt-douze premiers numéros : non-seulement la pagination du volume s'y suit sans interruption, mais encore on y reconnaît facilement le même style et la même conformité d'idées. L'Ami du Roi de l'abbé Royou ne commence réellement qu'à son numéro du 1" septembre, malgré qu'il l'ait aussi coté 93^ Mais, par la suite, cet abbé ayant surpassé son concurrent en violence de langage contre les idées et les hommes de la Révolution, le vrai continuateur du premier Ami du Roi se trouva effacé et fut presque oublié, quoiqu'il poursuivît sa publication avec quelques succès; et le titre à'Aîni du Roi resta accolé au nom de l'abbé Royou.
Quant a Crapart et Briand, ces imprimeurs traités par Montjoye de corsaires et de brigands, qualifications qu'ils avaient renvoyées également et à ce dernier et à l'abbé Royou, finirent par s'arranger avec Montjoye, et cessèrent dès lors de faire paraître leur troisième Ami du Roi. Cette fusion eut lieu le 6 novembre suivant, Montjoye et Crapart ayant jugé utile d'oublier les injures qu'ils s'étaient
30i UOYOU ET MOISTJOYE.
publiquement adressées pour lutter ensemble contre leur concurrent, devenu très-redoutable à leurs intérêts communs.
« Le sieur Grapart, lit-on dans le 159* numéro de l'Ami du Roi paginé 654 à C58 ', prévient le public que, dans l'intérêt de MM. les souscripteurs, et pour donner au journal l'Ami du Roi toute la perfection dont il est susceptible, il s'est réuni h M. Montjoye, qui l'a fondé et rédigé depuis le l'"^ juin 1790, et qui, depuis le 1" septembre, en rédigeait un sous le môme titre... »
Maintenant que nous avons fait connaître l'origine de tous ces Ami du Roi, devenus autant de spéculations mercantiles, nous allons perdre un instant de vue celui de Montjoye et Grapart, pour suivre l'abbé Royou dans sa marclie si ouvertement et si violemment contre-révolutionnaire.
Gomment l'abbé Royou, qui évidemment arrivait dans la même carrière après Montjoye, et dont les talents comme écrivain étaient loin d'égaler ceux de ce journaliste ; comment parvint-il à devancer son concurrent et a ne lui laisser que la seconde place ? cela s'explique parfaitement par la situation des esprits. Royou était et se montrait à la fois et aristocrate exalté et prêtre fanatique ; à ce double titre, sa feuille devait être rechercliée tant par la noblesse que par le clergé : elle le fut en efi'et ; et comme elle parlait toujours aux passions, que nulle autre ne s'exprima avec autant de violence contre les hommes et les institutions de la Révolution française, elle n'eut pas beaucoup de peine à jouir de la faveur de toute l'aristocratie d'épée ou de robe, de mitre ou de soutane. Ajoutons encore que VAmi du Roi de Royou ne cessa d'être appuyé par la cour et les ministres jusqu'à l'époque de la fuite du roi, et l'on se rendra compte facilement de la fortune de ce journal.
On comprend qu'il nous est impossible de faire connaître les prouesses quotidiennes qui élevèrent si haut VAmi du Roi dans l'opinion des ennemis de la liberté, et qui lui valurent d'être considéré comme le pendant de VAmi du Peuple de Marat ; nous devons nous borner a ajouter aux passages que nous avons déjà cités quelques autres fragments sortis de la plume de cet abbé journaliste.
Sa feuille ne s'occupait guère que des séances de l'Assemblée nationale, centre où venait aboutir tout ce qui se faisait à Paris et
1 Montjoye conlimia la pagination de sa feuille jusqu'au 31 décembre 1790. Ce premier volume Unit à la page 880, et le deuxième recommence par le ciiiffre 1 , à partir du 1'''' janvier 1791
UOYOU ET MONTJOYE. 305
en France. Mais au lieu de ces récits entremêlés de rétlexions dictées par l'esprit de parti, mais souvent judicieuses, auxquelles la feuille de Montjoye avait habitué ses lecteurs, l'abbé Royou remplissait journellement son in-4° de critiques amères où rien de ce que disait ou proposait la majorité réputée patriote n'était épargné ; il exerçait sa verve haineuse sur toutes les opinions des membres du côté gauche, de même que sur les actes émanant de cette majorité. En lisant VAmi du Roi, on ne sait rien de ce qui se passait aux séances dont il semble rendre compte à ses lecteurs ; on ne voit en scène et on n'entend que le rédacteur de journal : ce rédacteur semble avoir pour mission de tout dénaturer, de tout présenter à travers le prisme de ses passions ; ses railleries attaquent également, et les choses sur lesquelles il peut être permis de plaisanter, et celles qui exigent la plus grande gravité.
Il s'agissait de quelques droits féodaux restés debout après l'abatis qui en avait été fait a plusieurs reprises. Voici comment VAmi du Roi s'exprimait à ce sujet :
« L'ordre du jour roulait sur les droits féodaux. Comme dans les arènes où les gladiateurs combattent, on ne laisse pas s'épuiser les forces des deux combattants, mais on leur laisse des moments de repos pour reprendre des forces et les faire reparaître bientôt sur la scène, ainsi les victimes immolées à la constitution ne sont pas tout à coup entièrement égorgées. Chacune, à son tour, est plusieurs fois présentée au couteau des sacrificateurs avant de recevoir le coup mortel : les magistrats, le clergé, les religieux, les nobles ont plus d'une fois comparu successivement sur l'autel des holocaustes. On avait, depuis le 19 juin, laissé respirer les seigneurs. Enfin, aujourd'hui, le comité féodal les a rappelés au souvenir de l'assemblée. On a, sans difficulté, proposé et oblenu la suppression, sans indemnité, des poêles a sel, moulins banaux à bras et à cheval établis dans quelques provinces.
« Un autre article proposé par le comité a souffert une légère discussion : il ne s'agit de rien moins que de casser et déclarer nuls et non avenus tous les arrêts du conseil rendus depuis trente ans, soit sur les cantonnements fixés sans que les questions aient été jugées préalablement par les tribunaux ordinaires, soit sur les questions de propriété jugées par le môme conseif sans prononcer de cantonnement.
c( M. Tronchet, l'homme le plus versé dans cette matière, la lumière
ô(Wi ROYOU ET MONTJOYE.
(lu comité léodal , s'opjtosait à cet article ; il invoquait la question préalable; mais ses motifs ont paru pitoyables. Que disait-il, en elTet? que cet article allait faire naître une source intarissable de procès. Belle raison a donner dans une assemblée où il n'y avait, surtout aujourd'bui, que des marchands de procès, que des hommes qui n'ont pas d'autres moissons à recueillir que celles de la chicane!
« Que disait-il encore? (pie cet article va ruiner des familles qui, depuis trente ans, possèdent dans la bonne foi, et bouleverser des fortunes. Eh! parbleu, n'ont-ils pas bouleversé tout le royaume, et ruiné toute la France , sans que personne puisse y trouver à redire?... »
Dès l'été de 1790, Cazalès et Malouet avaient invité l'Assemblée constituante a hâter ses travaux pour se retirer. « Mais ce conseil, dit VAmi du Roi, souleva l'indignation générale. Aujourd'hui c'est M. Chapelier qui a parlé de ce projet de retraite, et, en passant par sa bouche, cette idée a été saluée des bravos de l'assemblée et des tribunes. M. Chapelier s'aperçoit qu'il est temps que nos sublimes législateurs aillent dans leurs provinces recueillir les bénédictions du [)euple pour les richesses, la tranquillité, la sûreté qu'ils ont l)rocurées à tous les citoyens ; il propose, pour moyen d'accélérer le grand œuvre du bonheur de la France, d'établir deux comités, l'un chargé de présenter un tableau du travail qui reste à faire, travail tellement fixe et invariable, qu'on ne pourra jamais s'écarter de l'ordre du jour; l'autre comité aura un peu plus d'occupation : il sera chargé de reviser les décrets réglementaires dans lesquels il pourrait s'être glissé quelques erreurs ou contradictions.
« Des erreurs ! des contradictions ! dans l'ouvrage de ces Salomons modernes, dont tout l'univers s'empresse de venir admirer la sagesse! s'écriait VAmi du Roi. M. Chapelier y a-t-il bien pensé? que peut-il donc y avoir à corriger, a reviser dans un ouvrage auquel ont présidé les plus pures lumières de la philosophie? Y rien changer, y rien corriger, ce serait une barbarie! il n'y faut qu'un seul trait de plume... du commencement a la fin.
«Celte joie universelle, excitée par le projet de M. Chapelier, vient uniquement du vif désir de voir bientôt disparaître toutes les erreurs et toutes les contradictions qui pouvaient souiller le plus bel ouvrage de l'univers, cet ouvrage immortel qui, suivant M. Aubry, va couvrir de gloire ses auteurs. M. Aubry ne veut point de barrières, pas même aux frontières; il ne veut pas d'impôt sur le luxe :
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ils auraient élé excellents avant la Révolution; mais l'Assemblée nationale, entre autres prodiges, a trouvé un moyen unique d'anéantir le luxe, c'est de ruiner toute la France, et de n'y laisser que des mendiants; effets admirables de cette constitution, le plus bel ouvrage de Vmûvers, et (jui, suivant M. Aubry, va couvrir de gloire ses auteurs!... »
Quelques lignes de ÏAmi du Roi suffiront pour faire connaître le mépris que ce journaliste avait pour le peuple.
« Combien de fois n'avons-nous pas remarqué qu'on n'observe les décrets de l'assemblée, disait-il, qu'autant qu'ils flattent les passions de la multitude ! Toutes les dispositions rigoureuses à l'égard du clergé, l'usurpalion et la vente de ses biens, la clôture des églises, la tyrannie du serment, la destitution forcée des fonctionnaires publics qui l'ont refusé; toutes ces violences, toutes ces injustices n'ont trouvé, surtout dans le peuple de la capitale, que soumission et docilité, parce qu'elles favorisaient l'irréligion, la férocité, la haine contre le clergé, et cette malignité naturelle qui porte les hommes d'une basse condition a se réjouir de l'abaissement et de l'humiliation de tout ce qui est au-dessus d'eux.
c< Mais quand le hasard veut que l'Assemblée nationale porte quelque loi sage et conséquente à ses prmcipes, il est très-rare qu'elle soit observée, parce que des idées de justice et de liberté n'entrent point dans l'esprit d'une populace aveugle, passionnée et soudoyée, qui sait par expérience qu'aucune force publique n'oserait la réprimer. Les révolutionnaires fanatiques n'ont pu voir sans indignation la faveur accordée à des citoyens qu'ils regardent comme ennemis de la constitution parce qu'ils sont attachés à la religion de nos pères; ils ont frémi de rage à l'aspect de ces prêtres qu'ils traitent de réfractaires et de rebelles, célébrant paisiblement les saints mystères au milieu d'un nombreux concours de bons citoyens et de vrais catholiques * : une troupe de brigands aguerris et bien soldés ont fait une irruption subite dans cette église ; ils ont renversé l'autel, chassé les fidèles, et souillé cet asile sacré par des excès et des violences sacrilèges dignes d'eux et de ceux qui les soudoient... »
Il est inutile de dire que VAmi du Roi ne laissait passer aucune occasion de témoigner ce mépris pour le peuple, qui le lui rendait bien.
1 Le rédacteur faisait k\ allusion ii ce qui s'était passé h l'église des Théatius.
.■)08 ROYOU ET MONTJOYË.
Quant aux sociétés populaires, l'abbé Royou ne les avait jamais considérées que comme les foyers des doctrines les plus perverses.
« Il est donc vrai que la rage des systèmes endurcit les hommes I s'écriait-il à propos d'une discussion dans laquelle ces sociétés avaient été mises en jeu. Les factions qui déchirent le royaume ne laissent plus aucun doute sur le danger des clubs. De pareilles assemblées, qui, chez des hommes droits, simples et vertueux, pourraient être une occasion de s'éclairer et de se fortilier dans les principes de la lilMîrlé, ne sont et ne peuvent être, chez un peuple sans religion et sans mœurs, que des foyers où toutes les passions s'échaulTent et fermentent. Là, les ambitieux, les intrigants, les fripons, les libertins réunis, s'encouragent, s'électrisent par le rapprochement; les miasmes de leurs vices rassemblés empestent l'atmosphère qui les environne, et leurs sociétés ne sont que des attroupements et des conspirations contre la tranquillité publique. L'Assemblée nationale, pour rétablir l'union et la paix, pour détruire les obstacles qui embarrassent la tin de la constitution, devrait donc abolir les clubs qu'elle a si indiscrètement autorisés. Mais, au lieu de réparer cette grande erreur, elle s'occupe du soin de rendre ces assemblées plus dangereuses encore, en y admettant les militaires... »
Une chose digne de remarque, c'est qu'au milieu de la haine que le rédacteur de VAmi du Hoi laisse percer contre tous les personnages patriotes ou réputés tels dont il a l'occasion de parler en faisant connaître, à sa manière, les débals de l'Assemblée nationale, on le voit plein de ménagements pour Mirabeau et pour Lafayette, auxquels il prodigue même des éloges en certaines circonstances.
Cependant, la concurrence que se faisaient Montjoye et l'abbé Royou contribuait à stimuler les deux rédacteurs Quoiqu'ils marchassent sur les mêmes traces et sous le même drapeau politique, on les voyait se faire mutuellement une guerre des plus acharnées, et fort peu édifiante, pour se disputer ou s'arracher quelques souscripteurs. A tout instant on trouvait dans leurs feuilles respectives des avis où chaque rédacteur affirmait qu'il était le bon, le véritable Ami du Roi.
Vers la fin de novembre, Montjoye ayant annoncé, par un prospectus inséré dans son 179"' numéro, qu'il publierait, en janvier, une Histoire de la Révolution de France et de l'Assemblée nationale, où il remonterait au mois d'avril 1789, afin de compléter VAjni du Roi, l'abbé Royou ap|)rit aussitôt à ses lecteurs qu'il préparait les
matériaux pour une Histoire complète de la Révolution, mais que ses travaux quotidiens ne lui permettraient de la publier que plus tard.
« Que d'aulres présentent a la crédulité de leurs lecteurs, disaitil, cet appât grossier; que, sans avoir une ligne d'écrite, ils annoncent à ces bénévoles lecteurs un ouvrage tout près d'éclore, mais qui est encore dans leur cerveau ; que, pour amorcer les souscripteurs, ils disent que ceux qui payeront en entier le journal qui vit encore auront presque pour rien l'Histoire complète qui ne paraîtra jamais : si celte petite ruse peut leur réussir, je les en félicite, comme je leur pardonne la séduction qu'eux et leurs agents ont employée pour s'approprier les lettres et les souscriptions qui m'étaient adressées. »
Ainsi, c'était à qui des deux concurrents, également royalistes, également contre-révolutionnaires, pourrait se faire le plus de mal.
Au grand regret de l'abbé Royou, Montjoye tint parole à ses lecteurs, et, dès le mois de janvier 1791, il leur adressa la première partie de son Histoire de la Révolution de France et Assemblée nationale, remontant au mois d'avril 1789. Cette première partie, très-ricbe en matériaux et fort détaillée, fut publiée en 150 pages, même format et mêmes caractères que le journal l'Ami du Rai ^
De ce moment, l'abbé Royou désespéra de faire tomber le journal de Montjoye, qui, en effet, parcourut une plus longue carrière que le sien ; et les deux concurrents continuèrent a servir de tous leurs moyens et de tout leur zèle la cause de la royauté. Ces deux feuilles, également royalistes et contre-révolutionnaires, combattirent longtemps contre les innovations décrétées par l'Assemblée nationale, et appuyèrent de leurs vœux tous les complots formés contre la liberté. C'est dans ces feuilles que la noblesse et le clergé ont déposé leurs protestations contre les décrets. On y trouve une infinité de lettres, de déclarations, de professions de foi, d'opinions, d'apologies, de refus de serment, de rétractations, etc., que la plupart des membres du haut clergé et de l'autre ordre s'empressaient d'y déposer, comme dans les archives de la contre-révolution.
1 Les autres parties, composées également d'environ 150 pages chacune, parurent en mai et en octobre 1791, et en mai 1792. Ce travail consciencieux, quoique dans des opinions contre-révolutionnaires, fut ensuite continué, remanié et publié, en plus de 20 volumes in-g", sous le titre iVllisloire de la Révolulioii el Assemblée coiistituanle, par deux amis de ta tiherlc. La partie qui embrasse l'époque dite thermidorienne, écrite après la réaction, est loin d'avoir le même mérite que l'on reconnaît, aux huit à dix premiers volumes.
A l'époque de la fuite du roi, le peuple ayant déchargé sa colère sur les journaux qui avaient trempé dans ce complot, les presses de l'Ami du Roi de lloyou furent brisées, et sa feuille cessa de paraître pendant quelques jours '.
c( Ce n'est ni la fuite, ni une arrestation, ni même la crainte, qui m'a forcé de suspendre ce journal, comme l'ont annoncé tous les libelles patriotiques, dit l'abbé Royou en reprenant sa publication. L'heureuse nouvelle de mon arrestation ne s'est point vériiiée, au grand regret de la chronique de l'abbé Noël, qui n'a cessé d'exhorter les corps administratifs et le peuple a briser ma plume, s'ils ne pouvaient saisir ma personne. Ce n'est pas moi, ce sont ceux dont l'intolérance essaye d'enchaîner ma plume et de compromettre ma personne, qui renversent cette constitution, dont ils ont fait leur unique divinité.
« Je n'ai donc rien a craindre ; et (juant aux mouvements populaires que voudraient exciter contre moi des tigres altérés de sang, si j'avais pu redouter l'inlluence de ces apôtres du meurtre qui prêchent dans le désert, ou dont la voix se perd dans la fange, n'aurais-je pas été rassuré par le zèle infatigable et l'activité de cette garde vigilante qui, dans ces jours d'alarmes où toutes les passions semblaient déchaînées, a su les contenir toutes, et a prévenu toutes les vengeances illégales?
c< Je n'ai donc rien redouté pour moi, et d'ailleurs le sacrifice de ma vie est fait depuis longtemps. Il n'y a que celui de mes opinions qu'on ne m'arrachera jamais... Malgré le mauvais état de ma santé, je sens aujourd'hui * qu'il m'est impossible de suspendre plus longtemps mes travaux, a moins d'y renoncer entièrement ; et je suis incapable d'une pareille lâcheté. Défenseur zélé et constant de la monarchie, je veux m'ensevelir sous les ruines du trône, et c'est en combattant pour lui que la mort me saisira *.
« Je donne aujourd'hui un numéro qui devait paraître le mercredi 22, mais qui n'a pu être imprimé... Demain j'entrerai dans
1 A cette époque, Royou avait cessé de numéroter ses feuilles, la date seule les distinguait entre elles. La lacune ne s'aperçoit pas, car Royou publia plus tard les numéros des jours où il n'en parut point.
» Cette déclaration ne portant point de date positive, il nous a été impossible de déterminer au juste le temps qu'a duré la suspension de VAnii du Roi.
3 Les jacobins, indignés de la tournure que l'affaire de la fuite du roi prenait, considéraient le langage des journaux contre-révolulionnaires comme le thermomètre de la contre-révolution ellemême. « Ils ne seraient pas si effrontés, disaient-ils, s'ils ne comptaient pas sur les puissances étrangères »
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l'histoire de nos douleurs; après-demain, je reprendrai le détail des séances, et de temps en temps je donnerai des numéros doubles pour remplacer ceux dont je suis redevable au public. »
Le moment du danger était passé; l'abbé Royou put faire parade de ce courage dont il avait déjà donné tant de preuves, et que personne ne pouvait lui contester.
Le lendemain, en effet, il offrit à ses lecteurs le tableau des mouvements de la capitale depuis le départ du roi. L'abbé Royou raconte Yévénement et le présente comme la conséquence naturelle des mauvais traitements faits au roi.
c< Les deux partis s'observent, s'examinent, se mesurent en silence, dit-il après avoir montré les patriotes atterrés par la détermination du roi ; mais le mercredi, sur les dix heures du soir, un courrier apporte la nouvelle que le roi est arrêté à Varennes. Aussitôt cette partie du peuple qui doit être la plus indifférente à toute espèce de gouvernement sort de cet état de contrainte et de stupeur pour s'abandonner a l'ivresse d'une joie insolente ; c'est alors que son audace sacrilège ne connaît plus de bornes : le monarque qu'elle commençait a redouter devient l'objet de ses outrages, du moment qu'il est rentré dans ses fers ; les injures les plus grossières, les calomnies les plus atroces, la dédommagent du silence que lui avait imposé la crainte ; les rues retentissent d'imprécations, de vœux barbares pour hâter le retour du prisonnier royal qui doit leur servir de jouet : tous ces brigands, protecteurs mercenaires de la Révolution, ne sont plus embarrassés que de la manière dont ils puniront la forfaiture de l'esclave couronné qui a osé s'enfuir de sa prison. Chacun imagine un supplice qui flatte sa férocité. On s'empresse d'arracher tout ce qui porte le nom du roi ' ; tous les clubs s'agitent et se tourmentent pour abolir jusqu'à la dernière trace du gouvernement monarchique : celui des Cordeliers pousse la frénésie jusqu'à déclarer au public, par une affiche, que ses membres forment une troupe d'assassins; qu'ils ont tous juré individuellement de poignarder tous les princes qui entreprendraient de nous faire la guerre ^ »
1 L'alilié Royou a oublié ici que les enseignes royales furent aliattues le dimanche, jour oii l'on apprit la fuite (lu roi, et non le jour ou son arrestation fut connue à Paris.
2 II y a ici la même erreur. La déclaration du club des Cordeliers fut placardée le lundi. Le but du rédacteur de ['Ami du Roi est de démontrer que les patriotes ne retrouvèrent leur énergie (jue lorsqu'ils eurent appris l'arrestation de Louis XV[, tandis (jue ce fut le contraire.
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— « C'est alore, poursuit l'abl)é Royou, que les écrivains fanatiques et incendiaires, les tisons de la discorde, les apôtres du carnage, les l)rédicateurs du régicide ; c'est alors que VAmi du Peuple, V Orateur du Peuple, etc., etc., dont le mépris public commençait a faire justice, se sont montrés plus brillants que jamais ; c'est alors que la classe de lecteurs pour laquelle ils sont faits les a accueillis comme les oracles de la patrie, et les prophètes de la Révolution...
«Qui est-ce qui doit donc former l'opinion publique? Ce n'est pas une foule insensée, une multitude aveugle, enthousiaste, un amas d'hommes perdus de dettes et de crimes, un peuple d'aventuriers et d'intrigants avides de nouveautés, qui n'ont d'autre espoir que dans le bouleversement de l'État... »
Après avoir ainsi cherché a donner le change sur l'effet produit par la fuite du roi, le rédacteur examinait la déclaration laissée par Louis XVI a son départ de la capitale ; il la trouvait empre'mte du sceau de la majesté royale, et remplie de cette force de raison et de sentiment qui ne pouvait manquer de subjuguer les esprits que la passion et le fanatisme n'avaient pas aveuglés '. L'abbé Royou consacrait deux numéros de sa feuille a reproduire ce monument trop précieux pour ne pas lui donner la plus grande publicité.
Après avoir ainsi signalé la reprise de son journal, l'abbé Royou burina l'histoire des opérations de l'Assemblée nationale durant sa permanence. C'est un long tableau dans lequel le rédacteur de VAmi du Roi cherche h abonder dans le sens de ceux qui soutenaient qu'il n'y avait pas eu de complot; que l'éloignement du roi était tout naturel, et que l'on ne pouvait l'en punir. Le mot de déchéance, prononcé dans l'assemblée, fait frissonner ce rédacteur. « La fuite du roi, considérée en elle-même, s'écriail-il, ne doit pas être regardée comme un crime , si elle n'est que l'exercice du droit qui appartient à tout homme de recouvrer sa liberté, et de pourvoir h sa » propre sûreté. »
Parlant ensuite de la lettre menaçante que le général Rouillé venait d'écrire a l'assemblée, l'abbé Royou y trouvait le consolant espoir que les puissances étrangères ne craignaient pas de manifester les sentiments et les dispositions sur lesquels les royalistes comptaient, a Lorsqu'une révolution n'est qu'un tissu de crimes et
1 Cette iléclaratidii fut trouvée pitoyalile, iioii-seuleiueiit par les patriotes, mais encore par les royalistes, juges coiiipéteivs, tels que le marquis de Ferrii're, l'hislorien Touiougeon, etc.
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d'horreurs, disait- H, une contre -révolution est un grand service rendu a la société et a l'humanité. » Cet axionie, répété souvent dans Whni du Roi, renfermait en peu de mots les vues et les espérances de ce parti. Au surplus, l'abbé Royou ne voyait plus, dans ce déluge d'absurdités et d'extravagances dont la nation française était inoHdée, que le naufrage de sa raison. A ses yeux tout le monde avait perdu le sens commun, excepté ceux qui pensaient comme lui. « Tout retentit dans l'Assemblée nationale, disait-il, d'applaudissements convulsifs, de cris de joie, de chants de victoire ; tandis que les bons Français pleurent sur la captivité du roi et sur les maux de la patrie, l'Europe indignée s'arme contre un peuple coupable, et les démagogues ne songent qu'à triompher de la monarchie vaincue... »
Nous trouvons, dans le récit que fait l'abbé Royou du sanglant événement du Champ de Mars, des expressions qui justifient l'opinion que le peuple avait de ce fameux journaliste. Après avoir fait l'éloge de Lafayette et de Railly; après avoir loué, pour la première fois, la vigilance et la sévérité dont ce maire avait fait preuve, en se transportant au champ de la fédération avec des troupes, du canon et le drapeau rouge, pour mettre à la raison une populace coupable d'avoir crié : A bas le drapeau rouge! à bas les baïonnettes! après avoir raconté comment la (jarde généreuse avait enfin riposté sérieusement aux rebelles, le rédacteur de VAmi du Roi s'écriait :
« Voilà un topique pour la sédition un peu plus sûr que les chiffons de M. Railly. En gémissant de la nécessité où il s'est trouvé de prendre ces voies de rigueur, je gémis encore plus de ce qu'il ne les ait pas adoptées plus tôt. Une terreur salutaire eût prévenu bien des crimes!... Si l'impunité des autres attentats n'avait pas enhardi les séditieux à ce dernier; si ce père trop tendre eût seulement paru vouloir réprimer les premiers outrages faits à la loi et à la liberté, jamais les séditieux n'eussent osé lutter contre la force publique... Mais à présent û sait du moins avec quelle facilité on réprime les séditions... »
Le topique employé pour empêcher les citoyens d'émettre leur vœu sur un roi qui avait foulé aux pieds ses serments ayant sauvé momentanément la monarchie, l'abbé Royou crut qu'il lui serait facile de continuer à écrire VAmi du Roi sur le même ton. Mais le comité des recherches, convaincu que le rédacteur de ce journal avait coopéré à répandre un bref du pape déféré aux autorités,
T. II. iO
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s'avisa de lancer un mandat d'arrêt contre ce rédacteur. L'abbé Iloyou, prévenu de cet ordre, prit la fuite le '±''1 juillet 1791 ; son journal resta près de quinze jours sans paraître, madame veuve Fréron, distributrice de cette feuille, ayant été détenue pendant une semaine.
Ce ne fut que le G août que VAmi du Roi reparut. On-|)ublia un numéro destiné h remplir la lacune qui existait depuis le 22 du mois précédent, et ce numéro fut écrit par Gorentin Royou. avocat, frère de l'abbé. Ce nouveau rédacteur nous apprend qu'une persécution imprévue arrachera pour quelques jours, l'abbé Royou à la capitale et à ses occupations. « C'est dans ce moment où les corps administratifs ont senti qu'il importait enlin d'arrêter le cours de cette licence effrénée qui avait rompu toutes les digues, nous dit-il ; c'est lorscpi'il jouissait de la douce satisfaction de voir adopter les principes qu'il n'avait cessé de professer, c'est alors (ju'il a vu sa sûreté individuelle, sa liberté compromise par les autorités mêmes qui avaient reconnu le besoin de se ranger a ses opinions. L'ordre d'arrêter quelques journalistes cannibales, dont les conseils les plus modérés étaient d'empaler l'assemblée, a été donné en même temps.
« Il est aisé de voir qu'on n'a commencé par les apôtres du patriotisme que pour avoir un moyen d'atteindre ceux de la raison et de la vérité, sans paraître partial. En effet, qui oserait se j)laindre, quand les héros de la République sont réduits à se cacher? M. l'abbé Royou a dit la vérité avec le courage qui sied à un homme de bien... Ses écrits pourraient servir d'antidote aux poisons répandus par Carra, Marat, Desmoulins, Noél, etc. Si on veut détruire le mal, il est bizarre d'écarter le remède... »
Après ces doléances, Corentin Royou annonçait aux souscripteurs de VAmi du Roi, que son frère n'avait consenti à s'éloigner qu'à condition que ses amis prendraient soin de son journal. « Dépositaire de ses pensées et de ses principes, ajoutait Corentin, je me rends responsable de sa rédaction, pendant l'absence de l'abbé Royou, mon frère. »
Ce fut donc Corentin Royou qui s'occupa de la publication de VAmi du Roi, non-seulement tant que dura l'éloignemenl de l'abbé, mais encore tant que cette feuille exista. Au surplus, il est facile de s'apercevoir, en lisant Corentin, que la rédaction de ce journal lui était familière, et qu'il avait dû contribuer souvent à le remplir, même lorsque son frère était reconnu pour le seul rédacteur.
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VAmi du Roi ne cessa pas un seul instant d'èlre ce que nous l'avons vu dans toute sa carrière, contre-révolutionnaire élionlé.
Le rédacteur de cette feuille savait mieux que personne à quoi s'en tenir sur l'acceptation de la constitution par Louis XVI; aussi regardait-il cet acte comme un mal passager. Il se complaisait à mettre sous les yeux de ses lecteurs et la déclaration de Pilnitz, récemment signée par les rois contre la France, et le traité de garantie par lequel ces souverains s'engageaient à ne poser les armes ' qu'après avoir rendu au roi de France tous les droits de sa couronne, et les lettres écrites par les princes émigrés ; en un mot, VAmi du Roi comptait sur ces puissances et sur les émigrés pour mettre en pièces la charte de la rébellion.
La seule inquiétude qu'il éprouva, au milieu de tant de motifs de sécurité, fut causée par les élections à la nouvelle législature.
«Que va-t-il arriver, s'écriait-il, si cette assemblée se trouve composée de factieux, d'intrigants, de fanatiques?... Les vrais, les bons citoyens ont frémi, quand ils ont vu cette poignée de votants accorder leur contiance a des hommes que l'on punit, dans tout sage gouvernement, comme des brouillons et des séditieux ; à des chefs de parti, à des écrivains incendiaires, à des orateurs fanatiques de clubs ou de cafés. Tel est le danger des élections populaires, surtout dans les temps de troubles et de factions, et chez une nation corrompue. Le peuple ne couronne que l'espèce de mérite qu'il est en état d'apprécier ; il n'accorde ses suffrages qu'à ceux qui savent flatter ses passions... »
— « Les jacobins l'ont emporté, disait-il plus loin, parce que les électeurs ont été nommés par les clubs, et que ce sont encore les clubs qui ont désigné les députés. »
Ainsi, ce qui paraissait rassurer les patriotes, dans les conjonctures où la France se trouvait, devenait l'objet des craintes de VAmi du Roi.
« Que peut-on attendre de cette nouvelle législature? demandaitil; rien. Que peut-on en redouter? tout... Elle ne peut pas rendre sa sainteté à la religion, son autorité au monarque, son lustre à la noblesse, sa dignité à la magistrature, le numéraire a la circulation, les émigrés a la patrie, l'aisance au peuple, la discipline à l'armée ; elle ne peut pas éteindre les foyers de discorde connus sous le nom de clubs, que ses prédécesseurs ont consacrés et organisés. Il faut qu'elle se traîne dans le cercle vicieux où ses devanciers l'ont
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enfermée... Quand elle voudrait essayer de relever le Irône renversé par la première, elle ne le pourrait pas : elle sera inspectée par les clubs, qui ne cesseront de dominer le royaume qu'à l'instant où ils cesseront d'exister. Ces clubs sont les seuls, les vrais rois de la France. Quelle force peut résister à celle de tous les intrigants, de tous les ambitieux, de tous les brouillons coalisés avec tous les va-nu-pieds, c'est-à-dire avec la multitude , avec la pluralité absolue dans chaque cité?... »
Pendant plusieurs jours, VAmi du Roi ne cessa de répéter qu'il n'y avait point de milieu pour l'Assemblée législative, ou de consommer la ruine de la religion et de la monarchie, ou de relever l'une et l'autre. Comme il ne se dissimulait pas qu'une aussi grande idée que celle de rétablir l'autel et le trône sur leurs antiques bases ne pourrait jamais naître dans les réunions criminelles de propagandistes d'où sortaient les membres de la législature, il les menaçait du courroux céleste. « Ne vous y trompez pas, s'écriait-il ; il existe un Dieu vengeur, et les foudres se préparent. Si les crimes ne vous elIVayent pas, que la colère céleste vous fasse trembler : tous les rois de la terre se sont réunis à sa voix , pour venger la majesté divine, la majesté du trône. Ils arrivent du nord, du midi ; un vent impétueux , qui les précède , dissipera cette horde de rebelles, et les chassera comme une paille légère... Et vous, peuple léger et inconstant, également incapable de supporter le mors et le frein, vous allez a[)prendre que ce n'est point en vain qu'on méprise Dieu et les rois. »
Comme on le voit, ÏAmi du Roi n'avait rien perdu de sa violence en perdant momentanément son rédacteur-fondateur : il ne cessait de menacer les patriotes du courroux des rois.
Nous n'avons trouvé, dans l'Ami du Roi. aucune indication de l'époque où l'abbé Royou a dû en reprendre la direction ; tout nous porte à croire qu'il profita de l'amnistie accordée lors de l'acceptation de l'acte constitutionnel. Toujours est-il positif qu'au mois de décembre, un avis émané de lui-même annonce que, sa santé étant rétablie, il espère, avec le secours des plumes exercées qui ont bien voulu le remplacer ou le seconder pendant sa maladie, pouvoir donner à sa feuille un nouveau degré d'intérêt. D'un autre côté, il résulte des déclarations postérieures faites par son frère Gorentin, que l'Ami du Roi fut dès lors rédigé par les deux Royou. Il y eut donc redoublement d'attaques contre la Révolution, contre l'As-
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semblée nationale, et surtout contre les clubs. Il faut lire ce journal pendant les débats occasionnés par les décrets contre les émigrés et les prêtres ! Mais pourquoi s'étonner du langage de ses rédacteurs? Qu'on jette les yeux sur la correspondance que VAmi du Roi communique à ses abonnés, et l'on restera convaincu que cette feuille était devenue le journal ofliciel de l'émigration et du clergé : aussi, que de haines ses rédacteurs n'assument-ils pas sur leurs têtes !
VAmi du Roi était écrit non-seulement avec une grande audace, mais encore avec un talent qui devint toujours plus prépondérant : ses articles, dans chacun desquels il parlait a la fois, et des motions agitées dans l'Assemblée nationale, et de ceux de ses membres qui prenaient part aux discussions , n'étaient ordinairement qu'une longue ironie, une critique fort amère de tout ce qui se faisait. En attaquant les choses, il ne pouvait manquer d'attaquer les hommes. c( Quand le démon de la démagogie s'est logé dans une tête , ne cessait-il de dire en appliquant cet axiome à plusieurs des membres jacobins de l'Assemblée, il n'y a pas d'extravagances qu'on n'en doive attendre. »
Gomme il nous est impossible de reproduire les longues diatribes que VAmi du Roi lançait journellement contre la Révolution et les hommes qui se dévouaient pour la consolider, nous sommes obligé de renvoyer le lecteur à cette feuille même ; on la lira avec l'intérêt qu'inspire la curiosité, et l'on se convaincra que l'existence, pendant trois ans, d'un journal aussi contre-révolutionnaire, au milieu d'une nation dans le paroxysme de la lièvre, atteste que la liberté de la presse n'était pas uii vain mot inséré dans la déclaration des droits.
On a dit longtemps que l'abbé Royou était le Marat de la contrerévolution. Cette comparaison, assez juste si on ne l'appliquait qu'a la violence du langage, cessait de l'être quand on rapprochait les systèmes de ces deux écrivains : alors on apercevait la grande distance qui les séparait. Marat, irrédéchi , emporté, était tout de feu ; ses principes étaient toujours poussés à l'extrême, parce qu'il savait que les hommes auxquels il s'adressait n'étaient que trop disposés il en rabattre. Lorsqu'il accusait quelqu'un, il le faisait ouvertement, lançant au moindre soupçon l'épilhète de traître à la tête de celui ou de ceux qu'il dénonçait; mais le lendemain on le voyait parfois déclarer <|u'il avait été trompé. Jamais Marat ne soignait son style.
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L'abbé Hoyou, au contraire, se montrait toujours froid, toujours compassé, et semblait plus occupé à arrondir ses périodes qu'à faire prévaloir ses opinions. Mais, sous ces apparences trompeuses et sous ce style toujours châtié , le rédacteur de VAnii du Roi cachait une âme ardente et des vues profondes pour arriver à la contrerévolution. On le voit marcher k son but sans qu'aucun obstacle puisse le faire dévier un seul instant de la route qu'il s'est tracée : il frappe journellement sur ceux qui soutiennent l'édilice constitutionnel, et sape sans relâche la constitution elle-même. Convaincu bientôt que la contre révolution sera impossible tant que les clubs existeront , il déclare une guerre à outi-ance à toutes les sociétés populaires , et laisse éclater sa joie lorsque la municipalité leur eut donné le coup mortel au Champ de xMars.
Les voyant bientôt se relever et accpiérir des forces nouvelles par l'appui qu'elles trouvent dans le côté patriote de la seconde Assemblée nationale, VAmi du Roi en appelle enlîn aux baïonnettes étrangères et aux foudres de l'émigration.
On le voit dissimuler fort mal la joie qu'il ressent du premier échec qu'éprouvent les soldats de la constitution ; il en exagère l'importance, et présente la situation des choses sous un point de vue tellement alarmant, qu'il n'y a plus, selon lui, qu'une prompte soumission qui puisse sauver la France. « Nous avions prédit, dès le commencement, s'écrie-t-il, que l'inepte établissement de la constitution ne pourrait subsister... Il est vraisemblable que les ofticiers vont quitter l'armée, qui se dissoudra d'elle-même. Cette dissolution peut donner lieu à de grands malheurs sans doute; mais l'Europe entière sous les armes rétablira, du moins sans beaucoup de peine, l'ordre et les lois qu'il importe à sa propre tranquillité de voir régner en France... L'impossibilité absolue de faire la moindre résistance avec de telles troupes, ralliera tous les honnêtes gens, divisés d'opinion, autour du trône.
Ainsi les rédacteurs de VAmi du Roi considéraient déjà la contrerévolution comme en voie d'exécution , et ils ne se gênaient plus pour appeler l'étranger au secours de leurs opinions.
Le langage que tint durant cette crise la feuille de l'abbé Royou fut si ouvertement et si effrontément contre-révolutionnaire, que l'Assemblée nationale ne put faire moins que de réprimer un journal qjiii proclamait des vœux aussi coupables. Le rédacteur principal <le VAmi du Roi fut frappé d'accusation par l'assemblée elle-même.
L'abbé Uoyou put se soustraire, par la fuite, aux conséquences de cette accusation ; il se cacha, à partir du 4 mai 1791, ne doutant pas que les puissances alliées contre la France ne vinssent à Paris le rendre à la liberté. La publication de VAmi du Roi fut suspendue à partir de ce même jour. L'abbé Royou, dont la santé était fort chancelante depuis longtemps, mourut vers la fin de ce même mois de mai, et son frère Corentin n'osa pas continuer une publication qui, dans les circonstances où l'on se trouvait, aurait attiré trop de dangers sur sa tête \ UAmi du Roi cessa donc de paraître tout à coup.
Quelques jours après la mort du fameux rédacteur de cette feuille contre-révolutionnaire, on lisait dans le Patriote français, de Brissot, journal grave, sérieux, incapable de se prêter à aucune mauvaise plaisanterie, l'article suivant :
« La mort du trop fameux abbé Royou est certaine ; et ce qu'on aura de la peine a croire, il a appelé auprès de lui, dans ses derniers moments, deux prêtres sermentés ; voici le discours qu'il leur a tenu :
a A la veille de paraître devant Dieu, je viens de sonder, avec tout « le scrupule que mon examen de conscience exige, l'intérieur d'un « grand coupable. Coryphée d'une cause illégitime, je reconnais trop « tard les maux que j'ai faits. Sans moi, peut-être, la paix régnerait « en France. J'ai jeté la pomme de discorde parmi les Français ; «j'ai, plus que les dangereux républicains, plus que les turbulents « démagogues, semé des troubles dans ma patrie : entraîné par un «sentiment d'orgueil qui repoussait l'égalité des hommes; égaré « par le fanatisme d'une armée de prêtres qui me flattaient sans « cesse ; caressé par ces hommes qui ne vivaient que par les dila- « pidations de la cour, et par les sueurs du pauvre ; chatouillé par « les récompenses papales et royales, j'ai persisté dans une opinion « diamétralement opposée aux principes de la constitution française, « plus par l'orgueil coupable de ne pas céder, que par une conviction « intime de la bonté de ma cause. J'ai animé les citoyens contre les « citoyens, contre les lois de l'État ; j'ai entretenu la noblesse dans « le délire de sa naissance et de ses droits ; j'ai trop exagéré les mal- « heurs d'un roi que le peuple français, bon, sensible, aimant, ne
i Nous avons déjà dit que le frère de l'alibé Royou essaya de reprendre sa publication lors de hi réaotion iliermiriorienne.
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«demandait qu'a chérir; j'ai provoqué l'émigralion, la liaine des « cours étrangères contre la France. 0 orgueil ! ô cupidité ! c'est a vous qui m'avez perdu ! Apôtre de la cause aristocralique, j'ai a persisté jusqu'à ce moment a la soutenir : je me serais cru désho- « noré de chanter la palinodie, et je me serais ruiné en ne gardant c( pas un style et des principes qui m'ont fait tant de lecteurs. J'ai « reçu plus d'un présent de grande valeur pour prix de mes plai- « doyers en faveur de la cour, de la noblesse et du clergé attaché à « l'ancien régime, et de mes diatribes contre la nation ; je le con- « fesse ici dans toute l'amertume de mon âme, et avec tout le rec< pentir dont je suis capable. Ce qui jette du trouble dans cette « âme, ce qui me déchire en ce moment, ce qui m'épouvante poui- « l'avenir, c'est l'erreur dans laquelle j'ai jeté tant de crédules ecclé- « siastiques, tant de faibles consciences ; c'est le gouffre j)rofond où «j'ai plongé tant de vos confrères et des miens, qui, croyant trop « facilement à mes discours, ont rejeté un serment qui n'est autre « chose que la j)romesse d'obéir aux lois de l'Etat, et qui ne change « en rien, comme peuvent le voir tous les gens de bonne foi, la reli- « gion de nos pères. J'ai arraché le pain a ces prêtres trop confiants ; «j'ai réduit au désespoir des familles nombreuses; j'ai bouleversé « toutes les consciences timorées... Je suis un mo>stre digne de la « haine des hommes et de la vengeance céleste. »
« Ce discours, ajoutait le Patriote français, a été rendu public }iar l'un des prêtres dans les bras duquel M. Royou a trouvé, en mourant, des consolations. Les patriotes le liront avec jdaisir; puissent quelques hommes égarés par M. Royou le lire avec fruit!... »
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