‹ Histoire des journaux et des journalistes de la evolution française (1789-1796) Précédée d'une introd. généraleChapitre 13 sur 15 · M AU AT. SH · texte numérisé non relu

M AU AT. SH

rien de bon à attendre de l'Assemblée nationale législative, et qu'elle linirait dépopularisée comme la Constituante.

c< C'est dans la séance de lundi dernier, disait-il dans son numéro du 44 décembre, c'est dans cette séance désolante pour les patriotes et dont il fallait être témoin, qu'on a pu reconnaître a quel point l'assemblée est pauvre en membres éclairés et intègres, en amis de la liberté et du bien public; à quel point elle est vile et corrompue, a quel point elle est gangrenée, a quel point elle est ennemie de la Révolution, à quel point elle est prostituée aux volontés du prince. Les ministériels y sont très-puissants : rien n'égale leur audace ; et dans la poignée de patriotes qui auraient pu s'opposer a leurs menées, à leurs machinations, a leurs atteintes sacrilèges contre la souveraineté de la nation et ses droits, il ne se trouve pas un seul homme pénétrant, pas un seul homme de caractère, pas un seul homme qui se dévoue pour la patrie. »

Le lendemain, Marat, dont les presses avaient été saisies peu avant, et qui était au moment d'être appréhendé lui-même, fut de nouveau obligé de suspendre la publication de sa feuille et de fuir. Pour la seconde fois, il se réfugia en Angleterre, et ne revint en France qu'après une absence de près de quatre mois ^

A son retour à Paris, une grande députation du club des Cordeliers fut le prier de reprendre sa plume énergique, en l'assurant que tous les bons citoyens avaient gémi de son absence forcée, et qu'ils l'engageaient a secourir la patrie aux abois en reparaissant sur la scène politique.

Le 12 avril 1791, Marat céda au vœu de ses amis, et reprit la publication de son journal, en tête duquel il transcrivit, pendant plusieurs jours, la délibération du club des Cordeliers, dont l'Ami du Peuple se montra très-fier.

« Plus que jamais, disaient les cordeliers en se félicitant de ce que Marat avait cédé a leurs désirs ; plus que jamais Marat va percer les vices au cœur, soutenir les amis de la liberté, encourager, éclairer le peuple, étonner les esclaves, faire pâlir les méchants. »

Et Marat ne démentit pas le club des Cordeliers. Voyant les dangers s'amonceler sur la patrie, il osa proposer un dictateur qui eût le pouvoir de la sauver en punissant tous les traîtres qui vendaient

: I,e dernier numéro de son journal, à l'époque de sa fuite, esl le 626^, daté du 15 décenibre 1791 ; le 6-27'" porte la date du 12 avril de l'année suivante.

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la liberté «t le peuple; mais il voulail que cette autorité ne durât que tant que durerait la crise salutaire (|ni devait faire triompher la Révolution de ses ennemis intérieurs et extérieurs.

Il faut lire son journal îi l'époque où l'assemblée décréta la guerre à l'Aulriche. Marat était alors au nombre de ces jacobins soupçonneux (jui ne voyaient, dans cette déclaration de guerre, qu'un piège inlàme tendu a l'exaltation du patriotisme. Il ne cessa de dire que la guerre était le vœu secret du roi et de la reine, et qu'en la proposant, les ministres et les girondins avaient été ou les dupes de l'astuce du roi, ou des traîlres (jui voulaient sacrilier la liberté et la pairie '. Marat ne lut pas le seul de celte o|)inion : Robespierre, Merlin de ïhionville et la plupart des plus ardents jacobins pensèrent comme lui, et déplorèrent l'erreur du parli cpii avait si aveuglément servi les projets de ce que l'on ap|)elail le cabinet autrichien des Tuileries. Tous ces jacobins étaient convaincus qu'après toutes les trahisons qui avaient alTaibli et désorganisé sciemmenl l'armée, la France ne pouvait nuunpier d'être envahie et la R(''volution vaincue par la force des baïoniK'ttes étrangères. Cela ain-ait inévitablement eu lieu sans les elTorts héroïques que les jacobins et les patriotes firent alors pour repousser du coeur même de la France les armées de la coalition.

Marat s'était encore trouvé dans la nécessité de cesser momentanément la publication de son journal, vers le commencement de juin 1792 : il y avait été forcé par une nouvelle saisie de son imprimerie, et par la loi rendue alors pour réprimer les abus de la presse, loi qui, dans son opinion, équivalait a la destruction de cette précieuse liberté. Nous ne pouvons donc mettre sous les yeux du public son opinion sur la journée du 20 juin ; mais il est facile de la deviner.

Le 7 juillet, son journal reparut de nouveau. Il y exprima vivement sa désapprobation des entraves mises a la presse, entraves qui ne changèrent en rien son système.

Du 7 au lo août il y a encore une autre interruption dans son journal. Ses ennemis lui ont reproché de s'être caché durant le combat du 10 août. Il s'en est défendu en disant qu'il éîail au poste le plus dangereux, puisqu'il faisait, ce jour-la, partie de la commune insurrectionnelle.

1 On peutvdir, it l'artiiie Iîbissot, coniiiieiit rolui-ri rxpliquf Ipsiiitriitions qui porlèiTiU les girondins à pousser à la guerre, et ii la proposer.

« Grâces soient rendues à l'esprit de délire du conseil des Tuileries, disait-il en célébrant la victoire du peuple ; grâces soient rendues a la lâcheté de la garde nationale contre-révolutionnaire, de l'état-major des Suisses, à l'ineptie de Louis Capet, le peuple a vaincu l'hydre du despotisme ! »

Maral s'étonnait de ce que les contre-révolutionnaires, qui pouvaient disposer de tant de moyens, eussent lente le sort des combats avec dix-huit cents Suisses seulement. « Ils comptaient sur la trahison, disait-il ; le peuple y a mis bon ordre. » Maral faisait ici allusion a la punition du commandant général Mandat, immolé h la fureur populaire. Puis attaquant la majorité de l'Assemblée législative, il s'exprimait ainsi sur son compte :

« Le 10 août, a neuf heures du matin, les deux tiers de l'Assemblée nationale, archi-gangrenés, se montraient effrontément contrerévolutionnaires et oppresseurs effrontés du peuple, et, une heure après, ils s'en déclaraient les défenseurs imperturbables. Et vous vous extasiez sur cette merveilleuse transformation ! Et vous applaudissez a ce beau zèle! Et vous jouissez des tendres soins de leur sollicitude paternelle ! Et vous chantez victoire ! 0 Français ! serez-vous donc toujours de vieux enfants, toujours d'aveugles visionnaires dignes plus que jamais des Petites-Maisons! Et d'où, je vous prie, serait venue cette étrange transformation de nos pères conscrits? Du bruit de quelques coups de canon qui ont frappé les oreilles de ces traîtres ? De la vue de quelques têtes de quelques-uns de leurs complices, promenées autour de l'enceinte de leur manège? Sans doute, la peur peut bien les forcer à se couvrir du masque de l'hypocrisie ; mais refond-elle les cœurs des scélérats?... N'en doutez pas, les ennemis de la liberté seront éternellement les suppôts du despotisme, et les traîtres a la patrie machineront éternellement contre elle *. »

Quelques jours plus tard, il dévoilait le complot formé, disait-il, parles contre-révolutionnaires pour perdre le peuple: complot qui, suivant lui, consistait a vouloir dissoudre l'assemblée des commissaires patriotes des sections pour rétablir l'ancienne municipalité, déposée par le peuple dans la nuit du 10 août, a Ne quittez le timon des affaires publiques remis en vos mains, criait-il aux mem-

1 Napoléon a traduit ainsi, à Sainte-Hélcno, et un pou trop tard, cette sentence de Marat : « Ceux qui étaient Meus seront bleus; ceux qui étaient blancs resteront blancs. »

hres (le la nouvelle commune, que lorsque la Convention nationale nous aura débarrassés du despote et de sa race indigne. » (Voyez, à ce sujet, l'article Brissot.)

Marat, que ses nouvelles fonctions de membre de la commune empêchaient de se livrer à ses travaux habituels, a de nouveau laissé ici une dernière lacune dans sa feuille périodique. Son journal ne parut pas du 21 août au 15 du mois suivant : nous perdrions, par conséquent, son opinion sur les journées de septembre, si la fameuse circulaire de la commune, au bas de laquelle se trouve son uom, ne nous indiquait comment il considéra ces déplorables événements.

On sait que Marat fut porté à la Convention nationale par l'appui des jacobins et surtout des cordeliers. Il fut l'un des vingt-quatre élus par le département de Paris, et arriva à cette assemblée en même temps que plusieurs autres journalistes et écrivains patriotes, tels que Camille Desmoulins, Fréron, Lavicomterie, Collot-d'Herbois, Robespierre, Robert et Fabre d'Eglantine. Son orgueil fut très-flatté de cette élection, et s'en accrut. Ce fut aloi'^ qu'il cessa de faire paraître le fameux Ami du. Peuple, et qu'il le remplaça par une autre feuille intitulée : Journal de la République française.

Marat avait la prétention de croire que lui et le petit nombre de patriotes de sa trempe pouvaient seuls sauver la France de la crise où elle se trouvait. Aussi se prit-il à douter de l'énergie et des lumières de la nouvelle Assemblée nationale, même avant son installation.

« Une seule réflexion m'accable, dit-il k ce sujet dans ses pamphlets des premiers jours de septembre ; c'est que tous mes efforts pour sauver le peuple n'aboutiront a rien sans une nouvelle insurrection. A voir la trempe de la plupart des députés a la Convention nationale, je désespère du salut public. Si dans les huit premières séances, lés bases de la constitution ne sont pas posées, n'espérez plus rien de cette assemblée : cinquante ans d'anarchie vous atten dent, et vous n'en sortirez que par un dictateur, vrai patriote et homme d'État... 0 peuple babillard, si tu savais agir!... »

Aussitôt les girondins, qui ne demandaient qu'un prétexte pour attaquer Marat et pour provoquer son expulsion d'une assemblée qu'ils comptaient dominer, dénoncèrent a la Convention, dans une de ses premières séances, l'écrit par lequel ce journaliste insultait, selon eux, la représentation nationale et provoquait la dictature.

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