M ABAT
Danton, que Ton avait souvent accusé d'être l'auteur ou l'instigateur des placards de Marat, profita de l'occasion qui lui était offerte pour s'en défendre. Il invoqua a cet égard le témoignage de Pétion. « J'en appelle, dit-il, à notre président, et je lui demande de déclarer si, dans la commune et aux comités, il ne m'a pas vu souvent aux prises avec Marat. Au reste, ajouta Danton, cet écrivain tant accusé a passé une partie de sa vie dans les .souterrains et les cachots ; la souffrance a altéré son humeur, et il faut excuser ses emportements. »
Paraissant pour la première fois à la tribune, Marat déclara que c'était à tort qu'on attribuait le projet de dictature h la députation de Paris, et notamment à Danton et a Robespierre. « C'est moi le premier, et le seul en France, s'écria-t-ilaudacieusement, qui ait songé à cette mesure comme le seul moyen d'écraser les traîtres et les conspirateurs. Le peuple a senti qu'il ne lui restait plus que ce moyen; et c'est en se faisant dictateur lui-même qu'il s'est délivré des traîtres... J'ai frémi, ajouta-t-il en faisant allusion aux massacres de septembre ; j'ai frémi plus que tout autre à l'idée de ces mouvements terribles, et c'est pour qu'ils ne fussent pas éternellement vains que j'aurais désiré qu'ils fussent dirigés par une main juste et ferme. Si, à la prise de la Bastille, on eût compris la nécessité de cette mesure, cinq cents têtes scélérates seraient tombées à ma voix, et la paix eût été affermie dès cette époque. Mais faute d'avoir déployé cette énergie aussi sage que nécessaire, cent raille patriotes ont été égorgés, et cent mille autres sont menacés de l'être ! Au reste, la preuve que je ne voulais point faire de ebtte espèce de dictateur, de tribun, de triumvir (le nom ne fait rien a la chose), un tyran tel que la sottise pourrait l'imaginer, mais une victime dévouée h la patrie, dont nul ambitieux n'eût envié le sort, c'est que je voulais, en même temps, que son autorité fût bornée au pouvoir de condamner les traîtres ; qu'elle ne durât que quelques jours, et même qu'on attachât au dictateur un boulet au pied, afin qu'il fût toujours sous la main du peuple. Mes idées, quelque révoltantes qu'elles vous parussent, ne tendaient qu'au bonheur public. Si vous n'étiez point vous-mêmes à la hauteur de m'entendre, tant pis pour vous... Telle était mon opinion écrite, signée, publiquement soutenue : si elle était fausse, il fallait la combattre...
«On m'a accusé d'ambition, ajouta-t-il, mais voyez et jugez-moi. Si j'avais seulement voulu mettre un prix à mon silence, je serais
gorgé d'or, et je suis pauvre ! Poursuivi sans cesse, j'ai erré i\c souterrains en souterrains, et j'ai prêché la vérité sur le l)illot... » Malgré les girondins, qui ne cessaient de demander le décret d'accusation, Marat en fut quitte cette fois pour une désapprobation. « Si vous m'eussiez décrété d'accusation, j'avais de quoi resteilibre, s'écria-t-il en appuyant sur son front un pistolet (]u'il sortil de sa poche ; je me serais brûlé la cervelle a cette tribune même... Voila le fruit de mes travaux, de ma misère, de mes soulïrances I Eh bien ! s'écria-t-il en se tournant vers les girondins, je resterai parmi vous pour braver vos fureurs, n
— « Me demander une rétractation, répétait-il souvent lorsqu'on l'accusait de dénoncer à tout propos, c'est exiger que je ne voie pas ce que je vois, que je ne sente pas ce que je sens, et il n'est aucune puissance sous le soleil qui soit capable de ce renversement d'idées. Je puis répondre de la pureté de mon cœur ; mais je ne puis changer mes pensées : elles sont ce que la nature des choses me suggère '. » Durant le procès du roi, Marat ne parut pas à la tribune ; mais il publia, dans un de ses numéros, un discours qu'il devait prononcer sur l'appel au peuple. Les opinions qu'il ne cessa d'émettre sur ce jugement sont que Louis XVI devait être traité en ennemi. Elles se résumèrent par son vote :, La mort dans les viiujt-qiialre heures. Après, il ne cessa de crier contre ceux qui n'avaient pas eu le courage de voter comme lui, et contre ceux qui avaient voulu jeter un brandon de discorde dans la République par Vappel au peuple. La guerre à outrance que Marat ne cessa de faire aux riches éyoistes, aux aristocrates., aux robinocrates, aux marchands de luxe. aux monopoleurs, aux accapareurs, trouvait un nouvel aliment 'a chaque crise qui ébranlait la République. Au mois de février 1795, alors que la Convention résistait encore aux sociétés populaires qui demandaient que le prix des denrées fût fixé par un maximum, Marat se récria vivement contre l'accaparement, qui, disait-il, était un des moyens les plus puissants employés par les ennemis du peuple pour le forcer à se remettre sous le joug. « Quand les lâches mandataires du peuple, disait-il, encouragent au crime par l'impunité '\ on ne doit pas trouver étrange que le peuple, poussé au désespoir, se fasse justice lui-même. Laissons la les mesures répressives
1 Histoire de la Convention nationale d'après elle-même. * Journal de la République française, du 25 février 1795.
(les lois : il n'est que trop évident qu'elles ont toujours été et seront toujours sans efl'el. Dans tout pays où les droits du peuple ne sont pas de vains titres consignés fastueu sèment dans une simple déclaratiou, le pillaye de quelques mayasins, à la porte desquels on pendrait les accapareurs, mettrait fm aux malversations... »
C'était le 25 février au matin que Marat ventilait cette effrayante opinion ; le '25 février au soir les boutiques des épiciers en gros de la rue des Lombards et de celle de la Vieille-Monnaie furent envahies et vidées au prix du maximum fixé par les pillards eux-mêmes. Les jacobins s'émurent en apprenant ces graves désordres : leurs chefs firent entendre des paroles propres à calmer et contenir le peuple. Marat blâma le pillage qu'il avait prêché, en disant que l'opinion émise par lui dans son journal n'était qu'un ventilage qu'il ne fallait pas prendre à la lettre.
La Convention ne pensa pas ainsi : sur la dénonciation que Salles fit de la provocation de Marat, le décret d'accusation fut de nouveau demandé contre ce député journaliste ; celui-ci rejeta les désordres de la veille sur les manœuvres de la faction Roland. « Ils veulent m'écarter de l'assemblée, s'écria-t-il en parlant des girondins ; ils me dénoncent a cette tribune parce que je les importune en surveillant leurs complots... Je croyais qu'il y avait quelque pudeur dans cette partie de l'assemblée; je n'y trouve ni pudeur ni justice... Ce sont les hommes de Vappel au peuple qui veulent assassiner l'Ami du peuple... Vous ne pouvez me décréter d'accusation puisque vous avez décrété la hberlé de la presse et des opinions... » Tallien, Bazire, Thirion et quelques autres montagnards soutinrent que la Convention n'avait pas le droit de décréter d'accusation l'un de ses membres, avant qu'un tribunal eût fait une procédure.
« Je n'attribue point a Marat l'intention formelle d'avoir voulu faire le mal, reprit le journahste Carra; mais il a été au moins égaré, et je dois dire que son égarement est continuel. Marat est crédule, et par ses emportements il fait tort a ses amis ; il jette de la défaveur sur la Montagne, où je connais d'excellents patriotes. » Boyer-Fonfrède demanda la question préalable sur le décret d'accusation ; il voulait que la Convention se bornât à déclarer à la France <pie, la veille, Marat avait prêché le pillage, et que, le lendemain au soir, on avait pillé. Pénières voulait que Marat fût déclaré fou. Plusi<>urs autres membres firent des propositions analogues. Bancal demanda que Marat fût enfermé comme un fou dangereux. « Je
propose d'aller aux voix sur le décret d'accusation, dit le girondin Boileau, afin que l'on connaisse les amis de Marat, et les lâches qui craignent de le frapper. — Eh bien ! l'appel nominal, s'écria Bazire : on connaîtra les conlre-révolutionnaires. — Je provoque moi-même le décret d'accusation contre moi, dit Marat, mais c'est pour vous couvrir d'infamie. — Tais -toi, imbécile! lui crie Thomas. Dans l'opinion de Buzot, le décret d'accusation était impolitique et dangereux : « Impolitique, parce que, à la ftiveur de la liberté illimitée de la presse, Marat serait acquitté de toute accusation; dangereux, parce qu'il donnerait de l'importance a un homme qui, disait ce chef des girondins, n'agissait pas par lui-même, et n'était que l'instrument d'hommes pervers. — C'est une des calomnies de Buzot! s'écria la Montagne. — Les cochons ! les ijnbéciles! disait Marat en regardant les girondins '. »
Cette fois encore, le décret d'accusation sollicité contre Marat par le côté droit ne fut pas porté : la Convention se borna a renvoyer aux tribunaux l'écrit par lequel Marat avait prêché le pillage, et elle enjoignit au ministre de la justice d'avoir à faire poursuivre les auteurs et institjateurs de ces délits.
La trahison de Dumouriez, que Marat avait prédite depuis longtemps, et la crise du mois de mars 471)3, avivèrent encore les haines qui couvaient dans la Convention entre le parti de la Gironde et celui de la Montagne; elles irritèrent violemment le peuple contre les anciens amis de ce général. Les jacobins ne gardèrent plus de mesure ; et, dans leur indignation contre les girondins, a leurs yeux complices de Dumouriez, ils ne craignirent pas de provoquer une insurrection pour forcer les principaux d'entre ces députés h sortir de la Convention. Marat. après avoir beaucoup crié contre ceux auxquels il avait donné la qualification iVhommes d'État, et qu'il appelait alors des troitres , encouragea les jacobins. Une adresse fut, h cet eftét, votée par la société; le bureau la rédigea et la signa avec Marat. « C'est la, disaient les jacobins de Paris h leurs frères et amis des départements, c'est dans cette assemblée que de criminels délégués tiennent les fils de la trame qu'ils ont ourdie avec la horde des despotes qui viennent nous égorger! C'est la qu'il faut frapper. Allons, républicains, levons-nous et marchons-y... ! »
• Ilmlotre de la Convention nationale d'après ellc-mime.
iMARAT. 519
Aussitôt Guadet dénonce à la Convention l'adresse provocatrice, et demande le décret d'accusation contre Marat. Celui-ci se lève, et le demande à son tour contre tous les hommes d'État. Danton se pose comme conciliateur : il s'étonne que l'on fasse tant de bruit pour quelques excès que les circonstances rendent naturels. Il reproche à ses collègues du côté droit de se montrer trop sensibles à des expressions exagérées, offensantes, mais qui ne devaient point atteindre des hommes forts et sincèrement animés de l'amour de la liberté. « Ma tête aussi a été proscrite et demandée par le parti contraire \ s'écria-t-il : je n'en ai pas moins marché à la République. »
Sans avoir égard aux observations de Danton, l'assemblée, sur la proposition de Lacroix (d'Eure-et-Loir) % mit immédiatement en état d'arrestation le signataire de l'adresse dénoncée, et elle ordonna que l'acte d'accusation contre Marat lui serait présenté le lendemain.
« Puisque mes ennemis ont perdu toute pudeur, s'écria alors Marat, je demande que l'on me fasse accompagner par deux gendarmes aux Jacobins, alin que j'aille leur recommander d'être tranquilles et de ne pas faire un mouvement a cause de moi. »
Robespierre se chargea de ce soin : il le fit, après avoir vanté l'énergie de Danton et la modération de Marat pendant la séance conventionnelle. Il recommanda à la société le plus grand calme, alin que les ennemis des jacobins ne pussent pas dire qu'ils avaient fait insurger Paris pour délivrer un de leurs amis, a Réservez votre énergie pour des occasions plus importantes, leur dit-il ; elles ne manqueront pas de se présenter. » Sa voix fut écoutée ; elle lit taire l'indignation de la société.
Le lendemain, comme on discutait à la Convention l'acte d'accusation contre Marat, dressé par Delaunay au nom du comité de législation, et que le côté droit se montrait pressé d'en finir, les jacobins, qui s'étaient emparés des tribunes, interpellaient vivement les girondins en leur reprochant la précipitation avec laquelle ils voulaient voter l'accusation d'un député. Robespierre ne cessait aussi
1 Peu avant, les nouveaux fédérés appelés à Paris avaient parcouru les rues de cette capitale en demandant les têtes de Robespierre, de Danton et de plusieurs autres montagnards : c'est à celte manifestallon des amis du côté droit que Danton faisait ici allusion.
î II ne faut pas confondre ce Lacroix avec relui qui avait été le collègue de Danton dans sa mission en Belgique : Lacroix (rt'Bure-et-Loir) était le collègue de députation et l'ami de Brissot.
(le répéter qu'on ne pouvait porter le décret sans en avoir discuté les motifs.
« Je demande immédiatement le décret d'accusation, s'écria Buzol; la Convention doit enfm réprimer un homme qui a dégradé la morale publiijue , un homme dont l'âme est toute calomnie, et la vie entière un tissu de crimes. Les départements béniront le jour où vous aurez délivré l'espèce humaine d'un homme qui la déshonore. » — « Je déclare que je sais apprécier Marat, dit alors Robespierre : il a commis des erreurs, des fautes de style ; mais les conspirateurs et les traîtres sont de l'autre côté... Je demande qu'à la suite du rapport (jue l'on veut envoyer aux départements, il soit constaté qu'on a refusé d'entendre un accusé qui n'est pas mon ami, dont je n'ai point partagé les errenrs,^ qu'on travestit ici en crimes, mais que je regarde comme un bon citoyen, un zélé défenseur de la cause du peuple, et tout h fait étranger aux crimes qu'on lui impute... Ce n'est pas contre lui seul que l'on veut porter le décret d'accusation, ajouta-t-il, c'est contre vous, vrais républicains : c'est contre vous qui avez voté la mort du tyran, qui avez déplu par la chaleur de vos âmes, et par votre détermination bien connue de périr plutôt que de souffrir un maître cpielconque '. »
On sent que les jacobins, les cordeliers et les plus ardents républicains de la capitale durent se mettre en mouvement pour faire acquitter Marat. On célébra, aux Jacobins, les grandes qualités de celui qu'ils regardaient comme un philosophe austère formé, disaient-ils, par le malheur et la méditation. Suivant les jacobins et les cordeliers, Marat joignait à une âme de feu une grande sagacité, une profonde connaissance du cœur humain : il savait pénétrer les traîtres sur leur char de triomphe, dans le moment où le stupide vulgaire les encensait encore. En un mot, son éloge était dans la bouche de tous les républicains, et sa condamnation eût évidemment donné le signal de la guerre civile dans Paris.
Marat fut acquitté à l'unanimité, et aux applaudissements du nombreux auditoire qui assistait à ce jugement. Cette foule de citoyens de tous les états voulut alors le ramener en triomphe au sein de la Convention. 11 eut pour cortège une immense population composée
1 On était alors convaincu que la trahison de Dumouricz et ses intrigues avec les ennemis de la République n'avaient d'autre but que de mettre sur le trône le jeune duc de (-hartrcs, en le plaçant sous l'égide de la constitution de 1791. Cette cimspiralion fut fatale au duc d'Orléans (Égalité), qui, personnellement, s'était toujours montré patriote sincère et bon républicain.
de jacobins, de cordeliers, de sans-culottes des sections, entremêlés de forts de la halle, d'ouvriers, de femmes et d'enfants, faisant retentir l'air des cris : Vive Marat! vive la liberté! Plusieurs détachements des sections en armes, et même des olïicicrs municipaux en écharpe, se joignirent au cortège populaire, et Marat fut porté sur les bras de vigoureux sapeurs jusqu'au Palais-National (les Tuileries).
L'un de ces sapeurs, orateur du cortège auprès de la Convention, annonça à cette assemblée qu'ils ramenaient dans son sein le brave Marat, sorti pur et intact du tribunal devant lequel on l'avait jeté. « Marat a toujours été l'ami du peuple, s'écria le sapeur en brandissant sa hache, et le peuple sera toujours l'ami de Marat. »
Le cortège ayant enlin obtenu la permission de défiler sous les yeux de l'assemblée, non sans opposition de la part des girondins, les citoyens qui accompagnaient l'Ami du peuple envahirent la salle et la firent retentir de chants patriotiques et des cris de vive Marat !
« Marat paraît enfin, dit un historien; il avait h ses côtés plusieurs officiers municipaux en écharpe. On avait placé une couronne de feuilles de chêne sur sa tête. Les tribunes l'accueillirent avec des trépignements de joie portés jusqu'au délire ; ses collègues de la Montagne le félicitèrent, plusieurs l'embrassèrent. »
Se dérobant aussitôt a ces bruyantes démonstrations, il monte à la tribune, fait signe qu'il veut parler : on l'écoute dans le plus profond silence.
« Législateurs du peuple français, dit-il, les témoignages éclatants de civisme que vous venez de voir dans votre sein ont rendu au peuple un de ses représentants, dont les droits avaient été violés dans ma personne. Je vous présente en ce moment un citoyen qui avait été inculpé et^jui vient d'être complètement justifié. Il vous offre un cœur pur : il continuera de défendre, avec toute l'énergie dont il est capable, les droits de l'homme, la liberté, les droits du peuple * . »
Marat, dont les paroles avaient été couvertes d'interminables applaudissements, descendit de la tribune, et le cortège défila aux cris de vive la République! vive la liberté! vive la Montagne! vive l'Ami du peuple !
En sortant du Palais-National, les amis de Marat le conduisirent
1 Uislo'tre de la Convention mitkinale d'après elle-même.
aux Jacobins on une foule immense des deux sexes l'attendait. Là l'Ami du peuple obtint une nouvelle ovation. Des femmes lui avaient préparé les couronnes que la société devait lui offrir : le présideni lui en remit une. et un jeune enfant moulé sur le bureau en plaça une seconde sur sa tête.
«Citoyens et amis, dit-il à ses frères les jacobins ; indigné de voir une faction scélérate trahir la République, j'ai voulu la démasquer, et lui mettre la corde au cou : elle m'a résisté en me frappant d'un décret d'accusation. Je suis sorti victorieux. La faction est humiliée, mais elle n'est pas écrasée.
«Ne vous occupez point de décerner des triomphes; défendezvous d'enthousiasme. Je dépose sur le bureau les deux couronnes (|ue l'on vient de m'ofirir, et j'invite mes concitoyens a attendre la lin de ma carrière '. »
— « L'acquittement de Marat. a dit le conventionnel Levasseur de la Sarlhe, ne fut sans doute qu'un événement de peu d'importance on lui-même ; mais il eut malheureuvsement d'immenses et déplorables résultats. Une issue judiciaire avait été donnée aux querelles des partis qui divisaient la Convention, et ce fait isolé faisait planche pour d'autres accusations. En envoyant Marat au tribunal révolutionnaire, les girondins avaient, les premiers, foulé aux pieds l'inviolabilité des élus du peu|>le, et cette fatale mesure fut le précédent qui amena bientôt le 31 mai, et qui finit par les traîner eux-mêmes à l'échafaud. »
Après son acquittement, Marat reprit sa vie toute d'activité. Tour à tour aux Jacobins, aux Gordeliers, dans les sections et à la Convention, il employait ses matinées a une correspondance suivie avec les principaux patriotes des départements et de la capitale, ses journées h l'Assemblée nationale, ses soirées aux sociétés populaires, ses nuits à écrire son journal. (Il publiait alors le Puhliciste de la République française, faisant suite à son Journal de la Réimblique française.)
Cette feuille était journellement remplie de dénonciations contre les généraux nobles ou qui paraissaient servir mollement la République. Mais c'était surtout contre ceux qu'il appelait les hommes d'État, les conspiratetirs, que Marat se déchaînait, tout en ne pas épargnant le parti opposé. « Personne n'est plus pénétré que moi,
1 séance des jacobins, du 24 avril 1792.
ilisail-il tl'ès-souveul, des scènes scandaleuses donl la Convenlion est le théâtre ; personne n'est plus douloureusement atïeclé des dissensions qui ont éclaté dans cette assemblée, dans laciuelle on voit lutter deux partis, dont l'un ne veut pas sauver la patrie, et l'autre ne sait pas la sauver. . . Mais peut-on trouver étonnant que l'indignation publique poursuive les hommes qui ont voté l'appel au peuple et qui veulent conserver la tyrannie? »
Jusqu'alors, c'est-a-dire jusqu'au mois d'avril 1795, Marat, loui en déclamant contre les girondins, protestait encore de son respect pour la représentation nationale, dont il soutenait toujours l'inviolabilité. On l'avait souvent entendu modérer l'indignation des sociétés populaires, et les engager à l'aire un rempart de leurs corps à la (Convention, si elle était menacée. « Et vous, avait-il dit aux girondins, si la sincérité, l'amour du bien public sont dans vos cœurs, je vous engage à vous montrer toujours d'accord avec les patriotes : voilà le seul vœu que je forme ; voilà le seul moyen de sauver la patrie ! »
Mais, lorsqu'à l'époque de l'envoi de nombreux commissaires montagnards aux armées et dans les départements, il vit le côté droit dominer de nouveau la Convention ; lorsqu'il put apprécier les dangers que la République courait par l'effet de la trahison de Dumouriez, il changea de langage : il voulait alors que la Convention examinât avant tout la conduite de certains de ses membres, celle des généraux, des ministres, des fonctionnaires qui, disait-il, sont dénoncés de toute part: et il ne cessait de crier : « Frappons les traîtres quelque part qu'ils se trouvent. » Ce fut lui qui demanda la formation d'un comité de sûreté générale, composé de membres inspirant la confiance au peuple et ayant le pouvoir de faire arrêter toutes les personnes suspectes ; ce fut lui encore qui réclama l'organisation d'un comité de salut public assez fort pour sauver la lir berté menacée.
Poussant alors les sociétés populaires et les sections à un mouvement qu'il appelait patriotique, il avait proclamé la doctrine que chaque portion du peuple français, étant souveraine dans son ressort, pouvait prendre telle mesure de sûreté qu'elle jugerait à propos. Mais quand il vit Vassemblée centrale de salut public, réunie à l'Evêché, menacer de lutter avec la Convention, Marat, de même que Robesi)ierre, dénonça l'illégalité de cette réunion, et les vues subversives qu'on y avait développées.
524 MAKAT.
Marat voulait qu'on respectât la Convention ; mais il ne craignait pas (l'écrire journellement qu'une parliede cette assemblée ne méritait plus la confiance des patriotes, et qu'il était impossible que la Montagne pût sauver la patrie tant qu'elle se trouverait en face de ceux qu'il api)elait les hommes d'État. « Ce n'est pas nous qui avons nommé les conspirateurs contre-révolutionnaires', disait-il plus loin; c'est Dumouriez lui-même qui a dévoilé ses complices. »
Et les paroles de l'Ami du peuple étaient aussitôt formulées en pétitions par les sociétés populaires et les sections, pétitions dont Marat était toujours l'instigateur, et souvent même le rédacteur.
« Ce n'est pas seulement dans ses légions que le traître Dumouriez a trouvé des complices, disait la section de Bonconseil à la Convention ; le peuple n'est-il pas fondé h croire qu'il y en a jus(pie dans votre sein? La voix publique nous indique les Brissot, les Guadet, les Gensonné, les Louvet, les Vergniaud, les Barbaroux, les Buzot, etc., etc. »
Cette première fois, les |)étitionnaires furent fort mal accueillis par l'Assemblée nationale: on voulait même les cbasser de la salle. « Avez-vous refusé d'entendre ceux qui venaient me dénoncer! » s'écriait Marat.
La dénonciation n'eut pas de suites ce jour-là ; mais Marat n'était pas bomme a se regarder comme battu déiinitivement, et il se jouait des lois portées récemment contre les provocateurs et les calomniateurs.
Quelques jours après, la section de la Halle-aux-Blés, que présidait Marat, rédigea et fit colporter aux Jacobins, h la commune et aux autres sections, une nouvelle pétition, dont Marat avait été le provocateur dans son journal, et dont il fut le rédacteur. La section de la Halle-aux-Blés demandait que Boland fût décrété d'accusation ; que les employés des bureaux des ministères et l'armée fussent sévèrement épurés; que les fonctionnaires et employés suspects fussent arrêtés ; que les ofliciers aristocrates ne pussent plus servir dans les armées de la Hépublique; qu'une loi sévère fût portée contre les accapareurs et les dépréciateurs des assignats ; que l'on envoyât dans les départements des députés patriotes et énergiques, avec les pouvoirs nécessaires; que les députés coupables fussent décrétés d'accusation, et que ceux qui n'avaient pas eu le courage de défendre la Uépnblique fussent destitués et remplacés par leurs suppléants. « Montagne de la Convention, ajoutait la section, sau-
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vez la République, ou, si vous ne vous sentez pas assez forls pour le faire, osez nous le dire avec franchise, nous nous engagerons h la sauver. »
C'était le résumé des idées que Marat émettait quotidiennement dans son journal; c'était le langage qu'il tenait depuis quelque temps ; c'était littéralement les expressions dont il se servait. Pétion, après une véhémente improbation de cette adresse, demanda aussitôt l'arrestation et l'envoi devant un tribunal révolutionnaire du président de la section (Marat) et du secrétaire qui avaient signé et fait circuler la pétition coupable. « Tous les jours, dit alors Danton, il nous arrive des pétitions plus ou moins exagérées ; mais il faut les juger par le fond. Le peuple n'a-t-il pas le droit de sentir les bouillonnements qui le conduisent a un délire patriotique?... J'en appelle a Pétion lui-même. Ce n'est jws d'aujourd'hui qu'il se trouve dans les orages populaires ; il sait bien que lorsqu'une nation brise la monarchie pour arriver à la République, elle dépasse son but par la force de projection qu'elle s'est donnée. Que doit faire la représentation nationale ? proliter de ces mêmes excès. Dans l'Assemblée constituante, Marat n'était ni moins terrible aux aristocrates, ni moins odieux aux modérés ; eh bien, Marat y trouva des défenseurs. 11 disait que la majorité était mauvaise, et elle l'était. Je ne crois pas qu'il en soit de même de la Convention... Il existe des lois, des tribunaux, concluait Danton : que ceux qui croient devoir poursuivre cette adresse l'y poursuivent. Mais si vous délibérez sur cet objet, pourquoi ne délibéreriez-vous pas sur l'adresse de Marseille*? N'allons pas nous faire la guerre, animer les sections, les mettre en délibération sur des calomnies, tandis que nous devons concentrer leur énergie contre les Autrichiens. Marchons nous-mêmes au salut de la République, sans nous inquiéter des calomnies de nos ennemis'. »
Cette pétition, dont le côté droit demandait vivement la désapprobation, fournit à Robespierre un motif pour lancer sa fameuse dénonciation contre les complices de Dumouriez. a Celui qui dit que la majorité de la Convention est corrompue, dit-il, est un insensé; mais Celui qui nierait que cette assemblée peut être quelquefois égarée par une coalition composée de quelques hommes profondé-
1 Danton faisait ici allusion à une pétition récente adressée à la Convention par la commune de .Marseille, et dirigée contre les principaux montagnards.
2 llintuire (le la Convenlioii nationale d'après elle-même.
ment corronipiis, serait un imposteur... » Tel fut le thème sur le- ((uel il broda sa mordante diatribe contre les girondins et les orléanistes.
c< Une faction puissante, poursuivit-il, conspire avec les tyrans de l'Europe pour nous donner un roi avec une espèce de constitution aristocratique ; elle espère nous amener a celle transaction honteuse par la force des armées étrangères et par les troubles du dedans. Ce système convient à Pilt, l'ànie de toute cette ligue ; il convient à tous les rois; il plaît a tous les ambitieux, à tous les aristocrates bourgeois qui ont horreur de l'égalité, a qui l'on lait peur même pour leurs projjriétés ; il plail au.v nobles, Irop heureuv de retrouver dans la représentation aristocratique et dans la cour du nouveau roi les distinctions orgueilleuses qui leur échappaient. » Développant ensuite la trame que son imagination effrayée lui montrait dans les anciens rap|)orls des girondins avec Dumouriez, il présentait ce parti comme n'ayant jamais cessé de conspirer contre la République *. C'était ainsi que Marat n'avait cessé de parler depuis la réunion de la Convention ; avec la différence qu'au lieu de déclamations, Robespierre appuya sa dénonciation sur une foule de probabilités morales propres à produire un grand eflet sur l'asseniblée.
De ce moment, les scélérats, comme les appelait Marat, ne cessèrent d'être journellement attaqués, a son instigation, par les jacobins et les cordeHers. a La Convention, disait-on aux jacobins, est en partie composée de traîtres dont il faut faire justice ; il faut que tous les partisans de Dumouriez et tous les conspirateurs périssent ! » — « Il faut profiter du premier tumulte à la Convention, ajoutaient hautement les cordeliers, pour enlever les complices de Dumouriez et les faire dïs]mrmtre. r> Les sections dévouées à la Montagne renchérissaient encore.
La crise violente du ol mai approchait : elle paraissait inévitable, et Marat ne cessait de la provoquer dans son journal. Pourtant, l'idée de porter atteinte a la représentation nationale faisait naître encore en lui quelques sentiments de modération. On l'entendait dire parfois, en parlant des girondins : « Ils n'ont qu'un moyen de prouver leur civisme : c'est de marcher d'accord avec les patriotes, de se mettre aussi la corde au cou, en se joignant a eux pour décréter la mise à prix de la tête des fds d'Orléans et de tous les Capets. »
I Histoire de la Convenlivii nationale d'après elle-même.
Il tint encore le même langage en demandant la suppression de la commission des douze, qui lui paraissait instituée pour faire le procès à la révolution du 10 août. « Je demande, disait-il à la veille du 31 mai, que la commission des douze soit supprimée comme ennemie de la liberté, et comme tendant a provoquer l'insurrection du peuple, qui n'est que trop prochaine par la négligence avec laquelle vous avez laissé porter les denrées a un prix exorbitant. » Puis s'adressant une dernière fois aux girondins, il leur disait : « S'il est vrai que la perfidie ne soit pas dans vos cœurs, joignez -vous a moi pour demander la suppression de cette commission liberticide ; mettons-nous tous la corde au cou pour sauver la liberté. »
Si Marat prit une grande part a la suppression de la commission des douze, qui avait fait arrêter Hébert, il en prit une plus grande encore aux journées des o\ mai et 2 juin. Ce fut principalement lui qui organisa, dans son journal, V insurrection morale pour expulser les girondins ; ce fut encore lui qui épura la liste des vingt-deux dont les sections demandaient la mise en arrestation. Lui seul, dans la Convention, insista pour que l'on fît droit aux désirs du peuple ; car Robespierre, Danton et les autres chefs de la Montagne seraient encore entrés en accommodement avec leurs adversaires. « Avezvous épuisé tous les moyens légaux avant de proposer les moyens extrêmes?» disait encore Robespierre aux jacobins. Malgré toutes ses récentes menaces contre les modérés, Danton semblait reculer au moment décisif; l'idée d'une mutilation de la représentation nationale l'efl'rayait, et toute sa colère n'allait pas au delà de la suppression de la commission des douze : aussi les sociétés populaires disaientelles qu'il fléchissait. Legendre lui-même, qui, le lendemain, devait parler et agir avec tant de violence, contestait aux jacobins le droit de recourir aux moyens extrêmes, et se faisait traiter d'endormeur dans cette société.
On sait qu'avant de porter le décret d'arrestation contre les vingtdeux girondins, le comité de salut public proposa une mesure ayant pour objet d'inviter les membres dénoncés h se suspendre euxmêmes de leurs fonctions pour un temps déterminé. Quelques girondins y avaient déjà souscrit : mais Marat dit qu'il ne fallait pas donner à des accusés de conspiration les honneurs du dévouement. « Il faut être pur, s'écria-t-il, pour offrir des sacrifices à la patrie î C'est a moi, vrai martvr de la liberté, de me dévouer. J'offre donc
528 MAUAT.
ma suspension du moment où vous aurez ordonné la détention des contre-révolutionnaires. . . »
Et en eflet, dès le lendemain du 2 juin, il se suspendit lui-même de ses fonctions de député, et déclara qu'il ne rentrerait au sein de l'Assemblée nationale qu'après le ju^'ement de ceux qu'il appelait les traîtres, les conspirateurs. Il voulut ainsi se donner une imporlance qu'il était loin d'avoir parmi les montagnards.
Toute son activité se concentra alors au bout de sa plume : jamais il n'avait tant écrit. On le vit presser, de tous les moyens que lui donnait son journal, le jugement des membres mis en arrestation. Mais du moment où la plupart des girondins eurent pris la fuite, Marat se crut délié de son serment, et revint à la Convention, où il prit part à la discussion sur quelques-uns des articles de la constitution (le 90.
Atteint depuis longtemps d'une maladie inlïammatoire, ce ne fut que lors(pi'elle eut fait les derniers progrès (pi'il se résigna h rester chez lui pour s'y soigner. Quoi(|ue son mal empirât incessamment, il passait ses jours 'a écrire non-seulement son journal, qu'il ne voulut jamais conlier à aucun de ses amis, mais encore une foule de lettres tant aux sociétés populaires qu'aux sections. Suivant sa manie, de son lit de douleur même il ne cessait de vouloir diriger la Convention, sans perdre son habitude de dénoncer.
Dans la dernière lettre qu'il écrivit a cette assemblée, où l'on n'attachait aucune importance a ses réllexions, a ses terreurs, il lui dénonçait les généraux Custines et Biron, dont le premier, disait-il, imitait en tout, a l'armée du Nord, la conduite de son maître Dumouriez, et l'autre trahissait la Républifjue dans la Vendée. « Custines et Biron, disait Marat, sont les deux Dumouriez du moment ; le salut de la République exige qu'on les fasse arrêter. » l\ conseillait aussi de mettre a prix la tête des Bourbons fugitifs, et de traduire devant le tribunal révolutionnaire ceux des membres de cette famille qui étaient sous la main de la nation.
« C'était, comme on le voit, dit un historien *, la même vanité, la même méllance et le même besoin de dénoncer. Malade et mourant, il accourait encore au-devant des soupçons populaires en prenant l'initiative. Il ne faut donc pas s'étonner si sa réputation effrayait tous ceux qui ne partageaient pas son délire, et si l'on se servit avec
1 Histoire île la Coiirenlioii nu/iomile d'après elle-même.
succès de la terreur que son nom inspirait pour soulever les fédéralistes contre la Montagne, que l'on représentait aux départements comme étant toute composée de maratistes, c'est-à-dire d'anarchistes, dans le langage des modérés. »
Tout le monde sait comment Marat périt. Une jeune fille, Charlotte Gorday, partie de Gaen, où étaient alors les Girondins, arriva a Paris, dans le dessein de venger les députés frappés par la journée du 2 juin, sur celui qu'elle considérait comme leur plus ardent ennemi. Elle aurait voulu tuer Marat au faîte de la Montagne ; mais il n'allait plus a la Convention : elle fut donc obligée de se rendre chez lui, où le mauvais état de sa santé le retenait. S'y étant présentée d'abord sans avoir pu être admise, elle lui écrivit pour lui dire qu'arrivant du Calvados, elle avait des choses importantes à lui apprendre.
Le 13 juillet (1793), elle se présenta de nouveau, à huit heures du soir, et fut introduite par la gouvernante de Marat, jeune femme avec laquelle il vivait maritalement, et qu'il avait prise pour épouse un jour de beau temps, à la face du soleil, suivant la pittoresque expression de Chaumette. Marat était dans son bain, entouré de papiers et de plumes. Restée seule avec lui, Charlotte Gorday rapporte ce qu'elle a vu à Gaen. Marat lui demande avec empressement le nom des députés réunis dans cette ville : elle les nomme. Il en prend note aussitôt en disant : « C'est bien, ils iront à la guillotine. » Charlotte, indignée, tire alors un couteau de son sein, frappe Marat sous le telon gauche, et enfonce le fer jusqu'au cœur. A peine a-t-il la force de crier : A moi, ma chère amie! Ainsi périt Marat, a une époque où la vie semblait lui échapper naturellement. Charlotte Gorday, arrêtée au moment où elle fuyait, avoua son crime avec sang-froid, et fut conduite en prison, d'où elle ne tarda pas d'aller à l'échafaud '.
1 Dans mon Histoire de la Convention nationale j'ai dû répéter ce que l'on a dit vulgairement de la pureté des mœurs et des principes de Charlotte Corday. Mais l'ancien député à la Convention nationale, Choudieu, l'un des vénérables débris de la Montagne, m'écrivit, à ce sujet, une lettre que je n)e fais un plaisir de reproduire ici :
« Je ne puis être de votre avis lorsque vous présentez Charlotte Corday comme ayant embrassé la cause de'la Révolution, et dont l'imagination s'était enllammée à l'idée de la République. Les renseignements qui me sont parvenus sur son compte, sont directement contraires à ceux qui l'ont peinte comme fuyant le monde et ayant des mteurs pures.
« Je n'ignore pas que quelques hommes ont cherché à honorer son crime, comme les Pères de l'Kglise ont sanctilié celui de Judith, comme le massacre de la Saint-Barlhélemy la été à Rome, par le pape lui-PH'me. A mes yeux, un assassinat est toujours un assassinat, et ce crime est encore plus odieux lorsque l'assassin n'est parvenu auprès de sa victime qu'en invoquant sa commisération. Du reste, ce ne sont Ifi que quelques ombres dans un beau tableau, r le. ;>
53a MAHAT.
Les nioiUagnards, les jacobins, les cordelicrs. courroucés, jurèrent de venger cet assassinai sur les ennemis de celui (|u'on regardait comme le martyr de la liberté, et il devint évident dès lors que les girondins seraient les premiers immolés aux mânes de l'Ami du peuple, ce Renoncez à d'inutiles discussions, avait dit Robespierre aux jacobins, et vengez Marat d'mie manière plus digne de lui. »
Une section, se rendant Torgane des sentiments de la ijrande ombre de Marat, le fit parler lui-même en ces termes : « Ce n'est pas moi qu'on a voulu assassiner, c'est la République; ce n'est pas moi qu'il faut venger, c'est la Républicjue , c'est le peuple, c'est vous. Mais les républicains ne doivent verser qu'une larme, et songer ensuite à la patrie. » Le président de la Convention annonça, sur la tombe de Marat. qu'il serait bientôt vengé, et que sa mort ne ferait que consolider la liberté.
Marat, dont le corps fut déposé en grande pompe dans le jardin des Cordelicrs, devint un objet de culte pour les républicains, et la vénération qu'on portait a l'Ami du jxMqde s'accrut encore lorsqu'on sut (pi'il n'avait été trouvé cbez lui qu'un assujuat de 5 livres. Les cordelicrs ne l'appelèrent plus que le divin Marat*.
Pendant toute sa carrière de publicisle, Marat se crut l'apôtre de la liberté : son apostolat fut aussi sincère qu'actif; on peut même atlTirmer qu'il fut pénétré de la plus profonde conviction. Mais il exagéra ses moyens jusqu'à l'extravagance, jusqu'au délire. Le premier peut-être parmi les bommes de la Révolution, il avait professé celte maxime de Robespierre et de Danton, que, dans les circonstances où la France se trouvait, outrer la Révolution avait moins de péril et valait encore mieux que de rester en deçà, parce qu'un coi'ps tourmenté par une surabondance de sève laissait plus de ressources qu'un cadavre. Marat savait qu'il outrait, qu'il exagérait tout; aussi disait-il souvent : On me marchandera, on n'en rabattra que trop. C'est par cela même qu'il allait toujours au delà des limites imposées par la raison, que ses feuilles acquirent une immense popularité : non pas qu'elles fussent rédigées avec beaucoup de talent, mais parce qu'elles résumaient quotidiennement la pensée de la multitude ; parce qu'elles se rendaient l'éclio de ses soupçons,
1 Que l'on ne croie pas qu'il n'y ait eu que le stupide vulgaire qui ait ainsi préconisé et sanctirn- Marat : Camille Desmoulins, dans le 5" numéro de son Vieux Cordelier, se vante d'avuir défendu presque seul l'Ami du peuple. « Sans craindre, dit-il, les assassins de Loustalot et les sentences de Talon, j'osai, il y a trois ans, le proclamer le divin Marat. » l.e sévère Saint-Just disait aussi de Marat que, seul, il avait eu d'excellentes idées révolutionnaires; mais qu'il les avait emportées dans la tombe.
(le SCS aicusalioiis. lleuieuseinent l'exagéralioii do Maral n'exerça jamais une grande influence sur la Convention. Mais il n'en fut pas de même du conseil communal, des jacobins et des cordeliers : Marat fut longtemps l'oracle infaillible de plusieurs sections.
Au milieu de cette grande popularité, Marat vécut sans amis personnels et comme isolé : aucun de ses collègues de la presse ou sur la Montagne ne sympathisa avec lui ; tous, au contraire, gémirent souvent de ses incartades. Mais ils souffraient Marat, parce que ses exagérations même avaient eu pour résultat de ne pas laisser refroidir le peuple et de le maintenir à la hauteur des circonstances ; ils supportaient son caractère soupçonneux et irascible, parce qu'ils le savaient patiiote sincère : sa vanité, ses extravagances, ses dénonciations ne leur paraissaient nuisibles qu'aux ennemis de la liberté, qu'aux faux républicains, qu'on lui abandonnait volontiers.
« Les montagnards le conservaient parmi eux, dit un contemporain, comme une espèce de maximum démocratique que les démagogues aux gages de l'étranger ne pouvaient dépasser, et qui, par cela même, était une sauvegarde. »
— «Vous direz tout ce qu'il vous plaira, ne cessait de répéter Camille Desmoulins aux chefs de la Gironde, Marat, contre qui vous demandez un décret d'accusation, est peut-être le seul homme qui puisse sauver la République d'un côté dont personne ne se doute, et qui est cependant la seule brèche praticable. Atarat est notre seul retranchement de ce côté. On ne peut vous prendre que par les hauteurs, ajoutait Camille, et en s'emparant du sommet comme d'une redoute, c'est-à-dire, en captant les suffrages d'une multitude imprudente, inconstante, par des motions plus populaires encore que celles des vieux cordeliers, en suscitant de plus chauds patriotes que nous, et de plus grands prophètes que Marat... Heureusement nous avons Marat, qui, par sa vie souterraine et ses travaux infatigables, est regardé comme le maximum du patriotisme, et a cette possession d'état si bien acquise, qu'il semblera toujours au peuple qu'au delà de ce que propose Marat, il ne peut y avoir que délire, extravagances, et qu'au delà de ses motions il faut écrire comme les géographes de l'antiquité à l'extrémité de leurs cartes : Là il n'y a plus de cités, plus dliabitations ; il n'y a que des déserts et des sauvayes, des y la ces ou des volcans V »
1 Deuxii'ino miiiu'io du Vieux Cordelicr.
;i52 MAnAT.
— « Maial liait au moment où les chefs de la République, travailiant a créer un gouvernement fort, concentré, terrible, mais réservé et respectable, ne pouvaient plus s'accommoder d'un collègue maniaque, dont les boutades auraient dérangé tous leurs profonds calculs ; et ils n'auraient pas tardé a s'en débarrasser, comme ils se débarrassèrent des Hébert, desHonsin, des Chaumette, des Gloots. Le poignard d'une jeune fille exaltée sauva la tête de Marat de la hache révolutionnaire, à laquelle elle était inévitablement destinée, et lit très a propos un martyr de cet homme étrange '. »
Son buste fut placé au-dessus du bureau de toutes les sociétés populafres ; on le vit dans toutes les municipalités, dans toutes les administrations, et jusque dans les niches qu'occupaient autrefois les saints sur les portes et aux coins des rues '. Mais la réaction thermidorienne ne tarda pas à les briser tous, après avoir jeté les cendres de Marat dans le ruisseau !
i Histoire de la Convention nationale d'après elle-mlme.
ï On irouvf; encore assez communément de nos jours une gravure de l'époque représentant le tomlieaii de l'Ami du peuple dans la cour des Cordeliers. (le tombeau y parait l'olijet de la vénération publique : on y. voit tout autour des femmes à genoux. Il existe aussi une autre gravure dans laquelle se voit l'apotliéose de l.epe'Ictier, de Challier et de Marat, considérés comme les martyrs de la liberté.
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J'u^Z/e ^>ar /ff ,f<>t-f^/f /r'f /'Iii^ualne VrAterneîIr
lîÉDACTEUR DU PÉKE DUCHESSE '.
.Iacques-Réné Hébert, ué à Alençon, eu 1755, d'abord étudiant en médecine, puis employé au théâtre des Variétés, l'ut l'un des premiers à écrire en laveur de la Révolution. A l'époque du 10 août, il fit partie de la commune insurgeante de Paris, qui l'élut son procureur général. Condamnée mort par le tribunal révolutionnaire, il fut exécuté le 4 germinal an II (24 mars 1794). Il avait alors trente-neuf ans.
J'ai déjà dit quelques mots sur cette foule de Père et Mère Ducliesne qui furent publiés pendant les années 1790, 91, 92 et 93. Le lecteur sait combien il est important de ne pas les confondre entre eux, car, parmi ces feuilles, il en est beaucoup de bâtardes, ainsi que le disait souvent Hébert; plusieurs même ne furent que des espèces de contrefaçons royalistes ou aristocratiques. Les Père Duchesne qui eurent de la consistance, comme journaux, se réduisent Il trois.
Le premier appartient à Lemaire. C'est ce journaliste constitutionnel qui publia les Lettres h t patriotiques du père Duchesne.
Quoique ces lettres ne portent aucune date, et qu'elles ne se distinguent entre elles que par leurs numéros d'ordre, il est facile de leconnaitre que la première fut publiée vers le milieu de 1790. Les
lettres b t patriotiques sont au nombre de 400 : elles forment
aujourd'hui 4 forts volumes in-8". Le Père Duchesne de Lemaire a pour épigraphe ce distique : Castiyat bibendo mores. Lorsqu'il vit paraître d'autres feuilles sous ce même titre, Lemaire mit en tête de ses lettres une image représentant un militaire qui fume sa pipe : puis il y appliqua une sorte de timbre contenant ces mots : Véri-
1 I.e portiait d'Hébei'l que nous (Joimons ici est la reproduction exacte du dessin l'ait par Guérin, <'n 4795 : il est d'une grande ressemblance, et le représente sous le costume propre et éléjjaiil qu'iléiifct porlail à celle époque.
554 IlEBEItT.
table Père Ducliesne. On le distingue encore des autres membres de cette nombreuse famille, et principalement du journal d'Hébert, par deux espèces de croix de Malte placées à la lin de chaque lettre.
Le second de ces Père Duchesne est celui qui a pour titre : la
Trompette du père Duchesne, pour faire suite aux Lettres h /
patriotiques : celle nouvelle variante de la famille appartient aussi à Lemaire. La Trompette vil le jour en 17î)!2, et cessa de paraître en 1793. Il en existe 147 numéros, devenus fort rares, quoiqu'ils forment o volumes in-8". On reconnaît l'esprit de son rédacteur a son épigra|)he : lu viuo veritas.
Comme je n'ai point à m' occuper ici des écrits de Lemaire, je me bornerai a dire qu'ils eurent d'abord une grande ressemblance avec ceux d'Hébert : a peu près même style, mêmes jurons, mêmes opinions politiques. Seulement Lemaire semble beaucoup plus modéré qu'Hébert; il n'attaque pas aussi vivement les aristocrates, et ménage assez les ministériels. Plus tard Lemaire ne parut plus qu'un endormeur, comparativement a son Iiomonyme.
Le Père Duchesne d'Hébert n'a commencé à paraître qu'en janvier 1791. Néanmoins, dans plusieurs des notes adressées à ses lecteurs pour démasquer, disait-il, les faux Père Duchesne, il s'annonce comme étant le premier de la famille, et cite les autres écrits du même genre, qu'il faisait paraître depuis longtemps'. «Je prie mes lecteurs, disait-il dans le mois de février 1791, de se rappeler depuis quel temps ma feuille a paru ; elle existait plus de six mois avant que tous ces bàtards-là eussent vu le jour, et elle n'a cessé de paraître chez Tremblay, mon imprimeur. »
Quoi qu'il en soit, le Père Duchesne d'Hébert, celui qui fut en effet publié, sous les numéros 1 à o55, par l'imprimei'ie de Tremblay, rue Basse, Porte-Saint-Denis, 1 1 , et qui paraissait trois fois par semaine, pour le prix de 50 sous par mois, se distingue très-facilement au fleuron placé en tête de chaque numéro. Ce fut d'al)ord le marchand de fourneaux, ce que nous appelons aujourd'hui fumiste, fumant sa pipe, et tenant une carotte de tabac à la main.
1 J'ai vu, par hasani, quelques numéros d'un Père Duchesne publié en 4790 : ils sont du même l'ormat que celui numéroté, et se font remarquer par le même style et par les mêmes opinions. Mais, comme ils ne portent ni la signature d'Hébert, ni les fourneaux caractéristiques, étant simplemeni signés : le père Duchesne, il me serait imiiossible d'aflirmer si ce sont là ceux dont parle l'auteur, ou bien les bâtards qu'il renie. Les premiers essais d'Hébert ont dû être des feuilles détachées, fugitives, et, probablement, sans importance alors; ils paraissent perdus aiijourd'lmi pour les liiblioili('(|ues.
Aji 12* numéro, cette gravure fut remplacée par une autre plus expressive : elle représente le père Duchesne, toujours fumant, mais avec (les pistolets a sa ceinture, et brandissant une hache dont il menace un abbé suppliant; au bas de cette grossière image, on lit ces mots : Mémento mori ^ ; puis encore :
Je suis le véritable père Duchesne, f....e!
A partir du 25" numéro, on trouve à la fin de chacune des feuilles d'Hébert deux fourneaux, dont l'un est renversé; ces fourneaux remplacent les croix de iMalte en guise de scel. Enlin, la signature autographiée d'Hébert est apposée à tous ses numéros, h dater de cette époque.
J'entre dans ces détails, parce que je connais beaucoup de personnes qui croient avoir lu le journal d'Hébert, lorsque effectivement
elles n'ont eu sous les yeux que les Lettres h t patriotiques du
père Duchesne, publiées par Lemaire, ou bien la Trompette.
On se tromperait beaucoup si l'on jugeait Hébert sur les assertions de la plupart des biographes et même sur son propre journal. Sa feuille était d'un genre a part, genre que les royalistes avaient aussi adopté. Mais a travers la grossièreté du style et des images, il faut reconnaître que le rédacteur du Père Duchesne montre autant de tact que d'esprit et d'instruction. Hébert avait étudié la médecine; il l'avait même exercée quelque temps. Suivant l'expression de Camille Desmoulins, il avait été « un respectable frater, faisant des saignées pour 12 sous. » Lors de la Révolution, Hébert fut employé au contrôle du théâtre des Variétés, et c'est a cette époque que ses idées se tournant vers la politique, il commença la publication de son Père Duchesne. Ce journal, écrit en style plus que libre, fut d'abord destiné aux troupes, alors travaillées par les aristocrates : de là ces jurons, ces expressions gaillardes et énergiques qui l'assaisonnent. Mais que de bon sens sous cette enveloppe grossière I que de raison sous cette intempérance du langage ! Aussi le Père Duchesne obtint-il un grand succès, non-seulement parmi le peuple et les militaires, auxquels il s'adressait plus directement, mais encore dans les autres classes de lecteurs.
La feuille dite le Père Duchesne n'était pas, a proprement parler, un journal : on y chercherait en vain des nouvelles, des faits, des récils divers : chaque numéro ne se composait que d'une sorte de
1 (lamille Desinouliiis cii avait fait mémento Maury, par allusion à ce cliof dos noirs.
556 IlÉBEHT.
sermon patriolique, tout d'une haleine, sur le sujet à l'ordre du jour, ou sur celui qu'Hébert voulait traiter. Il y a ainsi trois cent ciuquante-dnq sermons, chacun exactement de sept pages et demie, y compris le sommaire. Ces sermons sont tellement variés, que c'est à peine si l'on s'aperçoit de quelques redites : et cependant Hébert est souvent revenu sur le même sujet, sans se répéter; tant sa verve b t patriotique était inépuisable I
Hébert n'affichait point la portée de vues révolutionnaires dont Marat se vantait sans cesse; mais aussi n'avait-il pas la ridicule manie de parler toujours de lui-même : il ne le faisait que ires-rarement et lorsqu'on l'y forçait. Il s'était personnilié dans son Père Duchesne, et c'était toujours le vieux marchand de fourneaux qui exhalait sa (fraude colère ou manifestait sa (jrande joie.
L'auteur du Véritable Père Duchesne avait adopté l'idée de faire constamment précéder ses numéros d'un sommaire de sa façon, dans lequel il indiquait l'objet ou les objets traités dans sa feuille du jour. Ces sommaires réunis formeraient, a mon avis, une sorte de résumé de la Révolution ; car il n'est aucun événement dont Hébert n'ait parlé, aucune grande mesure qu'il n'ait passée en revue. Ce sont ces sonmiaires, si curieux, que les colporteurs du Père Duchesne criaient dans les rues de Paris; et, si l'on veut se reporter à l'époque où Hébert lançait ses numéros, on conviendra que de pareils programmes étaient de nature à piquer la curiosité publique.
Les anciens possesseurs des maîtrises s'assemblaient-ils pour sauver leurs privilèges, le lendemain on entendait les aboyeurs du journal d'Hébert crier a tue-tête : « Grande colère du père Duchesne « contre les maîtres perruquiers et les privilégiés qui se sont assern- « blés a l'archevêché pour aviser aux moyens de faire la barbe à la a municipalité de Paris; ses bons avis au peuple, etc. »
Le jour suivant, le Père Duchesne exhalait sa grande colère conire le comte d'Artois, le prince de Coudé et l'archevêque de Paris. Puis après c'était un renouvellement de colère contre la municipalité de Paris qui, s'écriait-il, souffre des académies et des tripots de jeu, cause de la ruine des citoyens.
Les gardes nationaux d'un district désignaient-ils pour les commander un personnage réputé bon patriote, les colporteurs d'Hébert annonçaient ainsi cette nouvelle : « Grande joie du père Duchesne « a l'occasion de la nomination de M. Mirabeau au commandement
IIEBEHT. 537
<( du bataillon de la section Grange-Batelière; sa grande ribote avec a lui, et l'accolade de l'abbé Maury.»
Ce même Mirabeau soutenait-il des principes qui ne plaisaient pas au marchand de fourneaux, aussitôt on entendait clamer : « La c( (jrande colère du père Duchesne contre le ci-devant comte de Mi- « rabeau, qui a f.... au nez de l'Assemblée nationale une motion (( contraire aux intérêts du peuple, en prenant la défense des « princes fugitifs et de tous les émigrants. »
L'Assemblée nationale rendait-elle quelques décrets favorables au peuple, on entendait le Père Duchesne crier : ce Le coup de grâce « des fermiers généraux, des commis des barrières et des chasseurs « soldés (les préposés aux droits). Grande joie du père Duchesne « sur le décret qui f... a bas les droits d'entrée sur le vin, sur la « viande et toutes les denrées. Grande ribote du peuple à la santé « de ses amis les patriotes de l'assemblée. »
Le clergé protestait-il contre les décrets, le Père Duchesne annonçait : « La (jrande conspiration des calotins de Paris pour ressaisir a les richesses volées au peuple. Les bons avis du père Duchesne « aux braves curés qui ont tout sacrifié sur l'autel de la patrie. »
Parlait-on des conseils contre-révolutionnaires que les aristocrates donnaient a la reine, les colporteurs de la feuille d'Hébert criaient aussitôt : c< Les bons avis du père Duchesne à la femme du
« roi; sa grande colère contre les j...f qui lui conseillent de
« partir et d'enlever le dauphin. »
Était-il question du départ des tantes du roi, aussitôt le Père Duchesne faisait hurler : « Elles ne partiront pas, f..... ! » • Quelques jours après, l'on entendait crier : « La rencontre du a père Duchesne et du général Lapique a la Gourtille, et le grand a serment qu'ils ont fait de s'unir ensemble contre les aristocrates « pour les f a bas. »
Le rédacteur de VAmi du Peuple était-il jeté devant les tribunaux, Hébert, tout en déclarant qu'il avait eu à se plaindre de Marat, annonçait aussitôt : « Le coup de tambour du père Duchesne, pour « assembler les patriotes, et défendre l'Ami du peuple et les vaince queurs de la Bastille. »
Tant que dura la session de l'Assemblée législative, on entendit les crieurs du journal d'Hébert exhaler les colères du Père Duchesne contre le comité autrichien et contre les traîtres qui voulaient perdre la cause de la liberté. Toujours rangé du côté des jacobins et des
538 IIEBKHT.
cordeliers, Hébert se déchaîna contre ce qu'il appelait la l'action brissoUm\ et surtout à l'occasion de la déclaration de guerre a l'Au- Iriche. Quand le canon du 10 août renversa le trône de Louis X\l, le Pèir Duchesne chanta victoire. Hébert était alors à la commune. 11 s'y trouvait encore durant les journées de septembre 1792.
Sous la Convention, <'t à mesure que les circonstances devenaieni plus graves, plus irritantes pour les républicains, les cris des colporteurs de la feuille d'Hébert, ou plutôt ses sommaires devinrent |»lus colériques, plus sinistres, plus elîrayants. On entendait hurler : (( Oraison funèbre du dernier roi de France, jjrononcée par le père « Duchesne en présence des braves sans-culottes de tous les dépar- « tements. Sa grande colère contre les j...f..... de calotins qui « veulent canoniser ce nouveau Desrues, et vendent ses dépouilles <( aux badauds pour en faire des reliques. »
Les armées républicaines éprouvaient-elles des revers, le Père Duchesne ne manquait pas de se mettre en (jrajKle colère contre les généraux, qui, disait-il, trahissaient la République; et il y ajoutai! toujours : « Ses bons avis a tous les républicains pour qu'ils aient « à chasser tous les nobles et tous les gredins qui chei'chent a dis. « soudre l'armée républicaine, pour mieux faire la contre-révolu- « tion.»
Dumouriez se laissait-il battre en Belgique, le Père Duchesne s'empressait d'accuser ce général : « La (jrande colère du père Duce chesne contre l'infâme Dumouriez, faisail-il crier par ses porteurs, « qui, après avoir fait massacrer la fleur des sans-culottes, veut dé- « truire la Républicpie. et nous donner un roi de son acabit. Ses « bons avis a tous les Français pour les engager à poignarder tous « les lâches qui oseraient proposer de rétablir la royauté. »
Marat était-il décrété d'accusation par la majorité de la Convention nationale, Hébert annonçait : « La visite du père Duchesne à Marat « dans son souterrain pour le consoler, au nom des braves sans-cu- <( lottes, de tous les tourments que les brissotins lui font endurer:
« l'entretien b patriotique qu'ils ont eu ensemble pour con-
« fondre les scélérats qui veulent perdre la République. »
La guerre civile de la Vendée causait-elle des alarmes a la capitale, Hébert faisait crier : « La grande colère du père Duchesne de
<( voir les sans-culottes s'amuser à la moutarde, au lieu d'aller f
(( la danse aux prêtres et aux brigands qui ravagent le département a de la Vendée. Ses bons avis aux lurons du faubourg Saint-Antoine
HÉBEliT. 059
« pour qu'ils s'arment de fouets de poste et de gourdins pour l'aire <■( rentrer dans les caves tous les courtauds de boutique, tous les « saute-ruisseaux des ci-devant procureurs et les garçons inarcliands « de sucre qui veulent faire la contre-révolution a Paris. »
Quel est le lecteur que cet exjwsé n'initie pas a ce qui se passe dans la capitale? Les moyens d'Hébert ne sont-ils pas dévoilés, lorsque, le jour suivant, il fait crier : «. La grande colère du père « Duchesne de voir que les têtes a perruque veulent détruire la Ré- <c publique et rétablir la royauté. Sa grande motion pour forcer les « riches à nourrir les femmes et les enfants des sans-culottes qui vont
« se f un coup de peigne avec les bandits de la Vendée pour dé-
« fendre les propriétés des j...f..... qui restent les bras croisés?»
Hébert est-il peiné des divisions qui déchirent la Convention, aussitôt il fait crier dans tout Paris : « La grande colère du père Du- « chesne contre les ouvriers que le peuple a chargés de construire « le temple de la liberté, qui veulent le détruire, et qui, au lieu de (( prendre cœur a l'ouvrage, se prennent par les crins pour allumer « la guerre civile. Ses bons avis, etc. »
Craint-il que les modérés ne refroidissent l'élan national, on l'entend donner aux braves sans-culottes des faubourgs ses bons avis pour qu'ils désarment tous les viédases qui pissent le verglas dans la canimle, et qui, au lieu de défendre la République, cherchent a allumer la guerre civile entre Paris et les déparlements.
Mis bientôt lui-même en état d'arrestation par ordre de la fameuse commission des Douze, on entendit crier : « La grande colère du c< père Duchesne de se voir obligé de siffler la linotte dans la prison c( de l'Abbaye, par les ordres du comité d'inquisition de la Convencc tion nationale... »
Il faut l'entendre exprimer sa grande joie au sujet de la grande
révolution qui, s'écrie-t-il, vient de f a bas l'infâme clique des
brissotins et des girondins, qui vont, à leur tour, siffler la linotte: ses bons avis aux braves montagnards pour qu'ils réparent le temps perdu, et nous f une bonne constitution.
Puis, quand cette constitution est acceptée, il fait crier : « Ses « bons avis aux riches et aux pauvres pour qu'ils se tiennent par la <*. main, au lieu de se manger le blanc des yeux. »
La disette réelle ou factice se fait-elle sentir dans Paris, le Père Duchesne exprime sa .colère sur les tripotages que l'on emploie, ditil, pour aflamer la capitale de la République. Puis il renouvelle ses
540 IlEBKltT.
hoîis avis aux sans-culoltes, pour qu'ils conlinuent, ajoute-l-il, a lever les cottes des sal.... soudoyées par les Anglais pour assiéger les portes des boulangers, et a les étriller comme elles le méritent.
Peu après, Hébert plaisante les girondins réunis dans le Calvados : u Grande revue de l'armée buzotine faite par le père Duchesne, a fait-il crier dans tous les carrefours. Grands détails de tous les <( préparatifs du siège de Paris j)ar tous les pousse-culs et recors de « la Normandie. Corps de cavalerie montés sur des ânes et com- « mandés par Lanjuinais. Partage de la France entre les brissotins c( et les rolandins, qui ont créé Pétion roi des bonnêtes gens de « Paris, et Guadet empereur de la Vendée, etc. »
11 faut lire les sommaires d'Hébert au moment où la Républiqut; éprouve de nouveaux revers h ses frontières; il s'en prend alors aux généraux, et ses colères deviennent des fureurs atroces.
« Gronde colère du père Duchesne, crie-t-il à tue-tête, au sujet de « la capitulation de Mayence, livrée aux Autrichiens par les ordres « de l'infâme Custine, qui a plj\cé dans toutes nos villes de guerre c< des traîtres pour les vendre de la même manière. Sa grande joie « de voir le général Moustache (Custine) jouer a la main chaude ' en « présence des braves bougres des départements qui arrivent poui- « la fête du 10 août. »
Puis il dirige les mêmes accusations contre le général qui, vain- (jueur des Anglais a Hondescoote, n'a pas su profiter des chances que sa victoire lui offrait. « Grande colère du père Duchesne, contre « le palefrenier Houchard, crie-t-il encore, qui, comme son maître « Custine, a tourné casaque à la sans-culotterie. Sa grande joie de « voir bientôt ce butor mettre la tête à la fenêtre^. Ses bons avis « aux braves soldats républicains pour qu'ils livrent dorénavant « tous les j...f..... qui regrettent la royauté, et qui préfèrent porte ter la livrée du tyran, plutôt que d'endosser l'habit des hommes « libres. »
Lorsque Cloots, Chaumette et Gobel eurent, de leur autorité, aboli le culte catholique, le Père Duchesne manifesta sa grande joie de voir que les sans-culottes des départements donnaient le branle aux calotins, et de ce que, disait -il, tous les magots d'or et d'argent, que nos vieilles grand'mères appelaient des saints, sont dé-
1 — 2 Kxpressions cruelleiaeut dérisoires, pjir lesquelles ou ilésignait ceux qui allaient a la guilijliiie les inaius attachées derrière le dos, et ceux (lui subissaient ce supplice.
HEBERT. :i'i\
nichés, et arrivent a la Monnaie pour servir à payer les frais de la guerre et à nous délivrer enfin de la peste des rois et des prêtres.
« Grande colère du père Duchesne, ajoutait-il plus loin, de voir « (]ue toutes les vieilles bigotes font feu des quatre pieds pour con- « server leurs vieilles reliques. Ses bons avis aux sans-culottes pour « qu'ils aillent s'instruire a la comédie, qui vaut mieux que les ser- « mons des capucins... Ses bons avis a tous les républicains pour c< qu'ils continuent a ne reconnaître d'autre culte que celui de la li- « berté et de l'égalité, en dépit de la gente calotine et des intrigants « qui cherchent à se raccrocher aux branches pour tromper encore « le peuple et l'égarer. »
La grande colère du père Duchesne s'étendit aussi, h la même
époque, sur les marchands, « qui, disait-il, se f. du maximum, et
« qui accaparent comme de plus belle toutes les denrées ; sur les « épiciers, qui volent a la journée les pauvres sans-culottes ; sur les « marchands de vin, qui les empoisonnent plus que jamais avec leur
« b de mélange; sur les bouchers, qui n'ont plus que de la ré-
cc jouissance pour les petites piatiques; sur les cordonniers, qui c( n'ont plus de cuir pour chausser les sans-culottes, mais qui ne « manquent pas de carton pour fabriquer les souhers de nos braves « défenseurs. Sa grande joie, ajoutait-il, de voir que petit a petit la « vertu de sainte Guillotine nous délivrera de tous ces mangeurs « d'hommes. Sa grande motion pour que les bouchers qui traitent « les sans-culottes comme des chiens et qui ne leur donnent que des « os à ronger, joiieîit à la main chaude, comme tous les ennemis de « la République, ainsi que les marchands de vin, qui font vendange c( sous le Pont-Neuf et qui empoisonnent, avec leur ripopée, les « pauvres sans-culottes. »
Les dernières colères du Père Duchesne s'exhalèrent, comme on sait, contre ceux qu'il appelait les phïlippotins. Déjà il était tombé a bras raccourci sur Chabot, Bazire, Fabre d'Églantine et autres anciens montagnards; bientôt enfin, il eut maille à partir avec l'auteur du Vieux Cordelier. Sa dernière grande joie eût été d'apprendre h ses lecteurs que les nouveaux modérés, ceux qu'il appelait la queue du parti brissotin, étaient démasqués.
Mais Hébert précéda lui-même sur la fatale charrette les dantonistes, et le Père Duchesne cessa de paraître à son ooo^ numéro.
Jusqu'ici je ne me suis occupé que des étiquettes qui enveloppent le Père Duchesne ; je me suis i)eut-êlre trop étendu sur les sommaires
."•42 IIKBEin".
de ses feuilles ; mais il m'a semblé (|ue je ne devais pas né^Higer ce (|ui a joué un si grand rôle dans la vie politique et littéraire d'Hébert. Le lecteur connaît maintenant l'extérieur de ce journaliste si redoutable et si redouté ; je vais faire connaître l'homme tout entier par son style et ses pensées.
Nous allons d'abord le voir rem|)li d'enlhousiasnïe j)our les grandes réformes opérées par l'Assemblée constituante. Le Père Duchesneôu commencement de 1791 récapitule tous les bienfaits (pie le peuj)le a retirés de la Révolution, malgré ropi)Osition royaliste; puis il s'écrie :
« Quand j'examine tout ce qu'il a fallu de raison, de lumières, d'intrépidité, de prudence pour concevoir, suivre, exécuter tant et
de si belles idées, oui f j'en conviens sans rougir, je suis
comme l'aveugle à qui l'art ou un heureux hasard rend l'usage des yeux, et qui jouit, pour la première fois, de l'aspect du soleil... Je ne puis apprécier cha(pie partie du tout, mais son ensemble me paraît admirable... »
On comprend (pi'Hébert a dû parler, dans son journal, de toutes les institutions dont l'Assemblée constituante avait doté la France. Voici comment il s'exprimait sur la garde nationale :
« Je sais, f , que la garde nationale abuse quelquefois du pouvoir qui lui est conlié; mais parce qu'elle abuse, il ne s'ensuit pas (pi'elle est inutile. Il faut corriger les abus : j'approuve fort le projet de détruire les états-majors; ils sont très-coûteux et très-dangereux, (^eux qui les composent deviennent les courtisans du général,
et un général, mille f ! ne doit avoir que des soldats honnêtes
gens. »
Hébert, qui, plus tard, ne ménagea personne, hésitait encore, en 1791, à considérer Mirabeau, Latayetle, Bailly, etc., du même œil que son collègue Marat, toujours le premier lorsqu'il s'agissait de flairer des traîtres. Quoique le père Duchesne se fût déjà plaint des opinions émises par le premier dans certaines questions importantes, il ne se refusa pas d'aller, au nom de sa section, féliciter Mirabeau sur son élection au grade de commandant d'un bataillon de la garde nationale : le discours du vieux fumiste est très-curieux : mais ce qui l'est encore davantage, c'est que sur l'épée otTerte h Mirabeau . on avait écrit ces mots : Point de trahison. Mirabeau n'était pas assez ])ur pour se fâcher sérieusement : il prit l'épée et jura tout ce que le père Duchesne lui lit jurer.
iiKBEUT. r>ir>
Quant a Larayette, voici comment le Père Dnchesne lui parlait dans les premiers mois de 1791 :
« Je te sonniie, au nom de tes vertus apparentes, qui ont mis entre tes mains la force publique ; je te somme de te laver des imputations qui te sont laites dans l'affaire de M. Rotondo, patriote ardent, que des despotes ont arrêté et fait incarcérer... Il est temps, f...... que l'on sache a quoi s'en tenir avec toi : le peuple ne peut
rester dans une inquiétude alarmante pour lui, coupable pour celui qui la cause et qui la prolonge, quand un seul mot de sa bouche j)Ourrait la calmer. Si, ce qui est impossible, ta réputation et ta gloire ne te touchent pas, considère la situation dans laquelle est placé ce peuple qui avait mis en toi ses plus chères espérances. Harassé par le flu.v et reflux de la chose publique, également incertain sur le mal et sur le bien ; toujours en alerte ; forcé de donner et de recevoir tour à tour l'éveil sur ses propres intérêts, il est armé pour sa défense, et cependant tyrannisé quelquefois par ceux-ll» ïnême qu'il a décorés de l'épaulette de capitaine ou de lieutenant, comme il daigna t'honorer de celle de général... »
Hébert se montrait aussi très-peu satisfait des agents du gouvernement, qu'il appelait des viédases marchant avec des bécpdlles dans la carrière que la Révolution avait ouverte. « Vous tous administrateurs publics, leur disait-il, renoncez au fol espoir de vous ériger en despotes ; songez bien que tous les yeux sont ouverts sur vous, et
que le peuple ne vous pardonne rien. Tremblez, f ! il est une
espèce d'hommes dévorés par l'amour de la patrie, de la liberté, de la vérité, qui ne respirent que pour soulager la classe indigente et opprimée, que pour peser votre conduite dans la balance de vos devoirs, et qui vous dénonceront, f...... aussitôt que vous franchirez
les limites de puissance que nos saints décrets vous ont imposées... »
Le père Duchesne avait une grande tendresse pour un Jean Bart, lictif ou réel, avec lequel il s'entretenait souvent des affaires publiques : leurs dialogues, assaisonnés de jurons respectifs, sont aussi curieux que plaisants; et l'on peut se convaincre que les deux vieux amis ne devisaient pas trop mal lorsqu'ils étaient censés en présence d'une bouteille de bon vin. « Lorsque Jean Bart et le père Duchesne se réunissent pour boire, disait le JDurnaliste, ils ne perdent jamais de vue les intérêts du peuple, qui leur sont plus chers que les leurs même. D'ailleurs, c'est toujours le moment de répéter
•i4{ IIEBEIVr.
des vérités utiles; car, comme dit cet autre, in vino veritas, et le père Duchesne n'est pas f.... pour ne pas faire tout ce que le bien public lui indique... »
Hébert était brouillé avec Marat ; mais lorsque celui-ci fut traduit devant les tribunaux pour avoir défendu les vainqueurs de la Bastille, le Père Duchesne prit son tambour et battit la générale, alin que le peuple assistât en masse à ce jugement. « J'ai lieu, f......
de baïr Marat parce qu'il m'a fait du mal, qu'il m'a calomnié, dit-il; mais j'oublie tout : la cause de ce patriote ardent est celle de la liberté de la presse... Je ne me permets \mi\i de juger, f , le
fond de l'afTaire ; mais j'ai été révolté de la manière dont on a traité Marat, qui n'était cpje l'organe «l'un club de patriotes, de ces patriotes dont riieureuse audace et rintréi)ide courage ont sauvé l'empire français, de ces glorieux vainqueurs de la Bastille qui ont placé sur les créneaux de ce donjon l'étendard trionipbant de la liberté. Depuis quand, chez un |)euple libre, osera-t-on venir enlever les épreuves d'un auteur pour lui faire payer 25,000 livres de dommages-intérêts prononcés en faveur d'un homme trop protégé pour qu'il ne soil point ce que Marat l'accuse d'être?...
« Qu'on se souvienne, ajoutait le Père Duchesne, que la publicité est la sauvegarde des intérêts du peuple, et l'on sentira de quelle importance doit être une cause qui peut influer infiniment sur la liberté de la presse... Jugez maintenant, f de la nécessité de
votre présence a l'audience. En avant, tanibour, f....-moi le rappel des patriotes... Ran, tan, plan; ran, tan, plan... »
La joie du Père Duchesne fut bien grande lorsqu'il apprit que le décret sur la création des assignats venait de passer, malgré la vive résistance des contre-révolutionnaires : il l'exprima à sa manière.
« Longtemps, dit-il, nos j...f de contrôleurs généraux, jaloux de se maintenir a la tête des finances, de conserver dans leurs
mains cupides le timon des alTaires; longtemps ces s gueux,
qui se faisaient un jeu de sucer le peuple, ont pourvu, par des moyens forcés, par des impôts énormes qui pesaient toujours sur le peuple, aux besoins de l'avarice, au pillage, aux dépenses innombrables des courtisans et des princes. Aussi avaient-ils épuisé cet état florissant, ce corps robuste, qui ne devait point mourir, malgré les charlatans qui le soignaient. Il était réservé a nos leprésentants de trouver des ressources incalculables, qui doivent remplir les déficit énormes de l'Etat, et qu'eux seuls pouvaient employer.
IIHBEUT. 545
Vainement les j...t' de cul-de-sac de Noirs ont rugi; vainement
ils ont hurlé comme des loups enragés à qui on enlève une victime; qu'ils se réjouissent de dévorer; vainement les Malouet, les Déprémesnil, les Cazalès, les Montlosier, les Maury se sont-ils élevés avec autant d'indécence que de force contre une opération qui mettait un terme a nos maux, les assignats ont été décrétés : ils l'ont été de manière qu'ils pourront se subdiviser en sommes assez peu considérables pour qu'ils descendent dans la main de l'homme le moins riche, et qu'ils soient comme ces eaux salutaires qui portent la fertilité et l'abondance dans le sol le plus ingrat et le plus éloigné des sources. Nous touchons, f...... a cette bienheureuse époque où
les petits assignats vont porter la vie dans les ateliers et jusque dans les moindres branches de notre commerce. Grâces soient rendues aux Montesquieu, aux Barnave, aux Merlin, aux Robespierre, aux Mirabeau et à tous les patriotes ardents qui nous ont arrachés aux horreurs et h l'infamie d'une banqueroute... »
— « Malgré l'énumération des bienfaits de la Révolution et un grand nombre d'autres que je n'ai point rappelés, ajoutait-il plus loin, nous étions f. .... et réf..... sans les assignats : ils ont paru, et la France est sauvée... Mes amis, je suis si content, que je vais échanger, à la Courtille, un petit assignat contre six pintes de vin que Jean Bart est allé faire tirer. Adieu, je f... le camp. »
C'est ainsi que le Père Duchesne envisageait la création des assignats, surtout celle du petit papier -monnaie; et l'on voit s'il y avait du bon sens dans ce vieux marchand de fourneaux. Que l'on supprime de ses articles les jurons et quelques expressions triviales amenées exprès pour .rester dans son rôle, et l'on sera forcé de convenir que, si Hébert eût écrit aujourd'hui que nous avons plus d'expérience du journalisme, il n'eût pas été déplacé parmi les écrivains polémiques les plus appréciés du public.
J'ai déjà dit que le journal d'Hébert est un assez bon miroir de l'histoire du temps ; il la reflète assez fidèlement, parce qu'il s'est occupé de tout ce qui s'est passé d'important durant la période qu'il a embrassée. Je ne connais guère que le journal de Brissot et celui de Camille Desmoulins qui puissent être consultés avec plus de fruit, et qui nous initient mieux qu'Hébert à tout ce qui se faisait. Marat est loin d'ofl"rir le même intérêt historique : il parle beaucoup trop souvent de lui, et néglige les événements pour ne s'occuper que de personnalités.
nm UEBERT.
Les évêques et les prêtres contre-révolutionnaires refusent-ils de prêter serment, il faut voir l'altitude du père Duchesne :
« Oh ! mille noms d'un tonnerre I s'écrie-t-il ; quel tapage dans ce Paris pour ces I" calotins qui ont rel'usé d'être citoyens ! Comment ! il faudra que nous ayons toujours l'air de vivre au milieu d'une ville de guerre, parce qu'ils n'aiment point la paix? Mais il faut espérer que ça ne durera pas. C'est aujourd'hui le coup de grâce pour eux : quand le délai accordé par la municipalité va être
expiré, je me f. a leurs trousses d'un grand cœur; je f. au
feu toutes leurs protestations épiscopales, curiales, sacerdotales, leurs rabats et leurs calottes, et je les abandonnerai à leur conscience ! Oui, oui, à leur conscience, à laquelle ils ne cessent d'en ap|)eler, comme s'ils ignoraient, les Tartufes, ce qui fut répondu au fanatique de Beaumont, ancien archevêque de Paris, grand persécuteur des jansénistes : « Votre conscience, monseigneur, est une
lanterne sourde qui n'éclaire que vous. «Voila où en sont nos b
de calotins, qui nous donnent tant de mal ! Ah! f les rusés! ils
ne se vantaient pas, il y a deux ans, d'avoir une conscience! Elle ne les a point empêchés, pour la jdupart, de libertiner avec nos femmes; d'étaler un luxe scandaleux et des mœurs dissolues ; de violer à chaque instant les saints canons ; d'être ambitieux, avides, voluptueux, sensuels, gourmands ; de traîner les sept péchés capitaux dans de superbes voitures'; de manger des poulardes les jours de jeûne, tandis qu'on nous permettait h peine de manger des œufs ; d'emporter à tous les marchands et artisans le prix de leurs sueurs et de leurs travaux; enfin, d'être criblés de dettes »
Et lorsque le père Duchesne vit que ses chers assignats étaient devenus l'objet d'un agiotage effréné, il faut voir sa grande colère contre les agioteurs !
« S'imaginent-ils donc, ces b -la, qu'ils seront les seuls brigands épargnés par le peuple ! s'écriait-il . Quoi ! f , on aura écrasé
la noblesse, les parlementaires, le clergé, les financiers, les procureurs, et ces cœurs de bronze seront épargnés? Qu'ils tremblent, les monstres ! un jour viendra que la fureur du y)eui)le, arrivée au comble, leur fera sentir les effets d'un terrible mais juste châtiment ! »
Qu'on ne croie pas que le père Duchesne n'eut qu'une corde h son arc : s'il était souvent en colère, il savait aussi manier la plaisanterie. Rien de plus comique que le récit qu'il fait d'un duel entre l'abbé Maurv et l'abbé Rover ; c'est une scène de bonne comédi(î
UEBliRT. oîT
dans laquelle il fait intervenir la fameuse amazone Tlicroigne de Méricourt, dont les exploits belliqueux et autres ont fourni au royaliste Peltier le sujet de tant de facéties.
Jusqu'à la lin de 1791, le Père Duchesne s' éVàil peu occupé du duc d'Orléans; la réputation de patriotisme acquise par ce prince avait en (}uelque sorte imposé silence au marchand de fourneaux. Mais lors- (lu'il apprit que l'opulent époux de M"*" de Penthièvre réclamait (\uatre millions pour la dot constituée a la lille du régent ', le père Duchesne entra dans ses grandes colères. « Ils sont donc tous de la famille, f ! s'écria-t-il. Il leur faut donc à tous des millions, toujours des millions ! Eh ! mille noms d'un tonnerre ! ils ne savent donc pas que pour leur donner ces millions, des milliers d'hommes, (jui valent autant qu'eux, sont obligés de manger du pain noir a la fumée de leurs splendides festins î Ah ! si la nation se montrait enfin bonne mère, qu'elle n'eût plus de préférences ni pour les aînés, ni pour les cadets, le superflu des uns irait consoler bien des malheureux et féconder bien des sources desséchées. Quand on a eu le courage, f. de débarrasser les peuples de toute la vermine qui les
rongeait, on ne doit pas s'arrêter en si bon chemin. Un seul frelon suffît pour dévorer les économies de toute la ruche : il ne faut pas
que les abeilles meurent de faim pour de pareils Gargantuas. F -
les donc, comme les autres, à la portion congrue ! »
On comprendra facilement qu'une feuille comme celle du Père Duchesne ne peut s'analyser en aucune manière ; elle est troj) variée : nous ne pouvons tout au plus que donner une idée générale des raisonnements du vieux marchand de fourneaux, en transcrivant ici quelques passages de ses sermons ; et même, en procédant ainsi, éprouverons-nous encore l'embarras du choix ; car, on ne saurait trop le répéter, il n'est pas un seul des numéros du Père Duchesne qui ne soit curieux à lire.
Voici comment Hébert s'exprimait sur l'éducation qu'il convenait de donner aux jeunes républicains.
« (^e n'est qu'avec des lois sévères, et surtout par l'éducation (]ue l'on corrigera les vices et que les bonnes mœurs s'établiront ; mais attendons peu de ceux qui ont sucé le lait du despotisme et qui ont croupi dans l'esclavage. Les hommes sont comme les ar-
1 L'aiïaiiT de •'oUi' véchunalion se Iniini' pairailcinciil cxpdsci' pai' llrissot. ^ Voyez l'arlicle de ce journaliste.^
bres : celui qui a été planté par un bon cultivateur, (|ui a été greflV' à temps, dont les rameaux ont été émondés, dont une main salutaire a éloigné toutes les plantes vénéneuses ou parasites qui auraient dévoré sa sève, croît à vue d'œil et rapporte bientôt d'excellents fruits. Mais le triste sauvageon, qui se trouve jeté au hasard sur une terre aride, et qui est abandonné a lui-même, est étouffé par les épines ; les chenilles le dépouillent de sa verdure, et il dessèche sans rien produire.
« Non, f , non, jamais on n'aura de bons généraux, de bons
magistrats, jusqu'à ce qu'une bonne éducation ait réformé les hommes ! Empressons-nous donc de former nos enfants dans les principes républicains. Que leurs mères soient leurs nourrices, la nature l'ordonne; que les premiers mots qu'elles leur feront balbutier soient ceux de liberté et d'égalité ; que leurs vieilles grand'mères, au lieu de leur apprendre des contes de fées et de revenants, leur racontent, dès le berceau, tous les crimes des rois : ils apprendront de bonne heure a détester ces ogres véritables, qui ne vivent que de chair humaine. L'histoire de Capet leur fera plus d'horreur
que celle de la Barbe bleue. Il faut, f , qu'entendant prononcer
le nom de roi, qu'en voyant l'efligic d'un roi, l'enfant républicain recule de peur, comme s'il voyait un loup ou un tigre prêt à fondre sur lui!
« Aussitôt qu'il marchera, f , qu'il soit placé dans des écoles
public jues, où on lui apprendra, avec l'A B C, la constitution (c'était alors celle de 95); ce sera là son premier catéchisme. Surtout, que les prêtres n'approchent jamais de lui, car ils corrompraient bientôt sa jeunesse ; ils lui apprendraient à être fourbe, orgueilleux, intrigant. La liberté des cultes étant permise, il choisira, quand il aura l'âge de raison, la religion qui lui conviendra le mieux : s'il veut être chrétien, s'il croit que quelques mots de latin et un peu d'eau salée puissent laver son àme et effacer un crime qu'il n'a pas commis, alors il se fera arroser la tête; s'il veut être juif, il se fera raccourcir tout ce qui lui plaira, quoique la nature n'ait rien fait de trop ; s'il veut adopter la foi de certains peuples indiens qui ne veulent manger ni chair, ni poisson, qui croiraient étouffer s'ils avaient dévoré les entrailles d'un être vivant, il fera
bien, f , car je ne crois pas que les hommes aient le droit de
tout détruire, de s'engraisser du sang des animaux, qui ont autant coûté au Créateur que l'homme, qui prétend être le roi des animaux,
UÉBEirr. 549
et qui l'est eu eft'et, puisqu'il les mange. Je ne serais pas fâché.
1" » que tous les habitants de l'univers tussent koalers, car ces
braves gens ont le sang en horreur : ils se laisseraient plutôt égorger eux-mêmes que de porter la main sur leurs semblables; et c'est dans l'Évangile qu'ils ont puisé ces principes d'humanité; tandis,
t' , que les prêtres catholiques, cet Évangile à la main, ont fait
égorger la moitié de la terre par l'autre moitié. Oui, cet Evangile, sans les prêtres, serait le meilleur livre que l'on puisse donner aux jeunes gens ; il formerait leur cœur à la vertu ; ils trouveraient le modèle de toute perfection dans le bon sans-culotte qui a fait ce livre divin. Je ne connais pas de meilleur jacobin que ce brave Jésus. C'est le fondateur de toutes les sociétés populaires : il ne les voulait pas trop nombreuses, car il sait que les grandes assemblées dégénèrent presque toujours en cohues, et que tôt ou tard il s'y glisse des brissotins, des rolandins, des buzotins. Le club qu'il créa n'était composé que de douze membres, tous pauvres sans-culottes ; encore, dans ce nombre, se glissa-t-il un faux frère, appelé Judas, ce qui signifie, en langue hébraïque, un Pétion. Avec ces onze jacobins, Jésus enseigna l'obéissance aux lois, prêcha l'égalité, la liberté, la charité, la fraternité; fit une guerre éternelle aux prêtres, aux financiers, anéantit la religion des Juifs, qui était un culte sanguinaire; il apprit aux hommes à fouler aux pieds les richesses, à honorer la vieillesse, à pardonner l'offense. Toute la sans-culotterie se rangea bientôt autour de lui. Plus les rois, les empereurs persécutèrent ses disciples, plus le nombre en augmenta. Malheureusement, f , l'ivraie se mêle avec le bon blé. D'autres Judas succédèrent à celui qui le vendit, et, après sa mort, ils le crucifièrent encore, en devenant papes, cardinaux, évoques, abbés, moines et chanoines. Cette f.... canaille, au nom de ce divin législateur qui
n'aimait que la pauvreté, s'enrichit des dépouilles des sots, en imaginant un purgatoire, un enfer; en vendant au poids di l'or les indulgences! C'est ainsi, f...... que les feuillants, comme les prêtres,
ont voulu perdre la liberté, en la déshonorant, et en volant de toutes mains.
« En formant le cœur et l'esprit de nos enfants, habituons-les au travail; qu'ils apprennent à supporter la fatigue, à endurer le froid et le chaud; que leurs bras s'exercent au maniement des armes, pour défendre leur patrie, et purger la terre de tous les rois et de tous les monstres qui ne veulent pas le bonheur de l'humanité.
360 iiEDEirr.
Quels lioniniL's nous aurons dans vingt ans! C'est alors, 1" (|uo
la République s'établira sur des bases inébranlables. Si elle rencontre tant d'obstacles, c'est que les hommes ne sont pas assez mûrs. Chacun veut jouer au fin, et tirer son épingle du jeu. Étoull'ons l'intérêt particulier, et nous ferons le bonheur de tous, f..... » (277" numéro.)
Veut-on connaître encore quelques-unes des idées que le Père Dmhesne émettait sur l'honmie, sur sa nature et swr les vicissitudes qui l'assaillent depuis le berceau? on n'a qu'à lire son numéro 297, et on } trouvera la philosophie du vieux marchand de fourneaux mise à la portée de ses souscripteurs. Voici ce qu'on v lit:
« Ceux qui disent que le Père éternel a lait l'homme a son image et à sa ressemblance, lui font un f.... compliment ; car il n'y a pas dans le monde d'animal plus méchant que celui qui marche à deux pieds. Il se vante d'être le chefHl'œuvre de la nature, "et il est |)étri de défauts et de vices. Il a des mains fort adroites, et il ne s'en sert que pour nuire h ses semblables. Il tire les métaux du sein de la terre, il leur donne la forme qu'il lui plaît, et il en fait des armes pour tuer, pour massacrer tout ce qui l'entoure. Il a l'orgueil de croire que le monceau de boue qui le compose est animé |)ar un autre esprit que les autres monceaux de boue, qui pensent mieux que lui, puisqu'ils se conduisent mieux.
— «Te voila donc dans ton humeur noire, vieux radoteur: ne va-t-il pas te prendre fantaisie de marcher h quatre pattes, et manger de l'herlxN pour faire croire que tu es plus sage que les autres hommes? Il convient bien a un sac h vin tel que toi de faire des raisonnements a perte de vue et de parler de choses que tu ne comprends pas? Tu oses nous comparer avec les brutes? A t'en croire, l'instinct des animaux vaut mieux que notre raison. Vois donc les merveilles que la tête de l'homme a enfantées; vois les chefs-d'œuvre qui sortent de ses mains? »
«Je réponds au b d'endormeur, qui monte sur ses grands
chevaux pour cond)atlre mon raisonnement, qu'il n'est rien de si facile que de prouver la vérité de ce que j'avance. Oui, f , il n'y
a pas d'animal dans le monde qui n'ait plus d'intelligence que l'homme, puisque tous trouvent moyen d'exister et d'être heureux sans avoir besoin des autres. Les petits oiseaux ont encore la co- (juille sur. la queue, qu'ils troltin(;nt dans les champs: presque aus-
IIÈBERT. 551
sitôt que leur l)ec peut s'ouvrir, ils mangent seuls; tandis qu'il laut pendant deux a trois ans torcher , empâter avec de la bouillie le monstre orgueilleux qui s'appelle homme, qui prétend être le roi de tous les êtres vivants, et qui l'est en effet, puisqu'il les mange. Il faut le mener presque autant de temps à la lisière, avant qu'il puisse marcher, et il est obligé de ramper pendant plusieurs mois, et de porter des bourrelets pour ne pas se casser le cou, quand il essaye de se jucher sur ses deux pieds.
« Jusqu'alors il n'a flùt que souffrir et crier ; cependant c'est encore le temps le plus heureux de sa vie ; car quand il commence h parler, il devient esclave. Au lieu déjouer et de gambader, comme il le désire et comme la nature l'exige, il est obligé d'être enfermé dans une école, entouré de férules, de verges, de martinets. Il ne rit qu'a la sourdine ; il a toujours sur les épaules un cuistre maudit qui le fait bâiller sur un grimoire latin : s'il parle, on le fait taire: s'il rit, on le fait pleurer ; s'il pleure, on veut qu'il rie ; s'il veut se servir de sa main gauche, on lui rappelle la civilité j)uérile et honnête.
« Quand il a enduré ce su|)plice pendant dix à douze ans, il lui reste bien d'autres chats à tondre; c'est alors qu'il va manger de la vache enragée ! Demande-t-il un métier, on lui en donne un autre ; a-t-il du goût pour être militaire, il faut qu'il soit calotin. Pour se consoler de toutes les misères qu'il a endurées, la vue d'une jeune fillette fait palpiter son cœur; il la cherche; elle lui répond de la prunelle ; tous deux se serrent la main, s'embrassent innocemment ; ils s'aiment ; ils semblent faits l'un pour l'autre ; ils croient être unis. Mais un père avare, une m.ère acariâtre mettent leur veto a leur bonheur : l'amoureuse n'est pas assez riche, ou le garçon n'est pas d'un état assez brillant. Bref, voilà nos deux aimables enfants séparés pour la vie : le jeune homme est obligé d'épouser une vieille sempiternelle, qui serait sa grand'mère ; la tille un vieux pingre qu elle abhorre, et qu'elle enrôle dans la grande confrérie, pour s'en venger : les femmes ont du moins cette consolation.
« Voilà, f , trait pour trait le tableau de la vie humaine : l'enfance se passe dans les larmes; la jeunesse dans le désir; l'âge viril dans le travail et la peine, et la vieillesse dans les infirmités : la mort termine tout, et un homme mort ne vaut pas un chien vivant, f
« On me répond que l'homme a des plaisirs et des jouissances proportionnés à ses maux. Les animaux sont condamnés a broulei'
35* IIÉBEUT.
l'herbe, tandis que nous savourons les mets les plus exquis. Oui,
1' , mais pour i-assasier noire appétit dévorant, il faut faire la
guerre à toute la nature; il faut étouffer la colombe pour dévorer sa chair ; il faut égorger l'agneau pour manger ses entrailles. Nous avons de beaux palais où règne rabondance; mais à côté est la cabane du pauvre, où la plus affreuse misère existe. Nous construisons des vaisseaux ; mais c'est pour aller chercher l'or et l'argent au fond des Indes, et avec ces trésors, on nous amène la corruption. Nous lisons aux astres jjour prédire les éclipses, la pluie et le beau temps : mais nous ne voyons pas sur la terre le |)récipice où nous nous jetons à chaque pas. Nous avons inventé l'écriture et l'imprimerie; en sommes-nous plus instruits, en valons-nous mieux? Le grand livre de la nature est ouvert ; c'est celui-là qu'il faudi-ait consulter ; il nous éclairerait davantage que toutes les rêveries des marchands d'esprit.
« Vous qui voulez être républicains, f...... voyez une fourmilière
amasser pendant l'été les provisions de l'hiver. Insectes qui remuez sur cette partie de la terre, prenez exemple sur ces insectes beaucoup plus sages que vous. Celte famille est encore plus nombreuse? (pie la vôtre, et elle trouve le moyen de vivre en paix, et de s'approvisionner. Il n'y a pas Ta de ])aresseux ni d'ambitieux; chacun travaille pour la communauté; I un apporte autant que l'autre; l'un ne veut pas plus manger que l'autre. Voilà pourquoi les fourmis vivent en paix. Point de bonheur sans le travail et l'égalité. Si les
b qui nous gouvernent, au lieu de vouloir tout dévorer comme
les aigles' et les vautours , n'étaient que des fourmis laborieuses comme les autres, la République serait bientôt heureuse et triomphante... »
Hébert, qui était l'ennemi le plus ardent des rois, des prêtres, des aristocrates de toutes les nuances et des enclormeurs, ne cessait de les attaquer successivement et a tout propos : beaucoup d'entre ses prônes sont dirigés contre ces ennemis de la Révolution, el personne ne fut plus conséquent que le Père Diichesne dans ses idées révolutionnaires. Il établit d'abord que l'ignorance est la principale cause des maux qui afiligeaient l'humanité.
« Le plus grand malheur de l'homme, disait-il, c'est l'ignorance, f..... ; elle est la cause de presque toutes les sottises et de tous les crimes qui se commettent sur la terre. C'est elle, f. qui a engendre tous les maux qui nous afiligent : le despotisme est son ou-
IIÉBEUT. , 555
vrage, le fanatisme est son chef-d'œuvre; car, f , si les hommes
avaient eu le sens commun, jamais ils n'auraient été dupes des tours de gibecière des charlatans à calotte, et ils ne se seraient pas laissé lier, garrotter et museler pendant tant de siècles par des faquins qui osent s'intituler princes, rois, empereurs. Le premier qui
fut prêtre fut un b un peu plus dégoisé que les sauvages avec
lesquels il vivait. Il avait remarqué que son chat se frottait le museau ou que son âne remuait l'oreille toutes les fois que le temps devait changer. Tout lier d'avoir fait cette grande découverte, il s'en servit pour tromper les autres et pour les voler, en leur disant que le Père éternel ou même le diable lui souftlait dans l'oreille pour lui annoncer la pluie ou le beau temps. Comme on sait qu'il n'y a que
le premier pas qui coûte, f , l'imposteur, après avoir une fois
trouvé des dupes, imagina d'autres sornettes pour embêter les sots qui l'écoutaient. Il se joignit ensuite a d'autres fourbes qui lui servirent de paillasses, et qui imaginèrent d'autres tours de force pour
jeter de la poudre aux yeux. Voila, f , la véritable origine du
métier de calotin, qui est devenu si bon pour ceux qui l'exerçaient, et si funeste pour les peuples qui se sont laissé gourer par ces bateleurs. C'est donc, f , parce que de pauvres badauds qui ne savaient ni A ni B, n'avaient pas examiné pourquoi les chats se grattaient, c'est parce qu'ils ne savaient pas toute la science qu'il y a dans les oreilles d'un âne qu'ils ont eu des prêtres, et que le chancre du fanatisme a si longtemps rongé l'espèce humaine.
« Si on veut également remonter au premier roi, on trouvera un brigand farouche et cruel, un véritable chouan, qui n'a eu d'autre mérite que d'avoir une crinière plus longue et plus noire que celle des autres sauvages, et une barbe si touffue, qu'il avait l'air d'un loup-garou ; et s'il osa le premier faire la loi à ses semblables, c'est qu'il savait jouer du bâton a deux bouts. Voilà, f...... le premier
sceptre qui a existé sur la terre : ce n'était qu'un casse-tête qui servait, a ce mangeur d'hommes, a fendre les crânes de ceux qui osaient lui disputer la meilleure part de la chasse. Quoique ce sceptre ne paraisse plus qu'un hochet entre les mams des muscadins couronnés qui régnent encore aujourd'hui, c'est cependant l'arme la plus terrible : il écrase des milliers d'hommes a la fois ; il donne le signal de l'incendie, du vol, du meurtre, du carnage, et il détruit j)lu3 d'hommes que la peste et la famine.
« C'est donc encore l'ignorance qui a fait les rois, et, comme je
534 , urheut.
le soulien.s, si los lâcht's qui, les premiers, om \ni se donner un maître n'avaient pas été des poules mouillées; s'ils n'avaient pas eu peur d'une grande barbe; si, an lieu de se laisser rondiner par le premier scélérat qui osa lever la main sur son semblable, ils avaient aussi appris à jouer du bâton, ou plutôt, s'ils avaient mis leur tête dans un bonnet pour étouffer ce monstre, ils eussent continué de vivre libres et beureux : au lieu de se déchirer et de se dévorer les uns les autres, ils seraient restés unis comme des frères. « Les tyrans, f...... qui savent bien que leur pouvoir est fondé
sur l'ignorance, ont grand soin de l'entretenir: car il ne faut qu'un souille de la raison pour renverser tous leurs cbâteaux de cartes. Ils protègent la superstition, parce que la superstition abrutit l'homme et lui ôte tout son courage et son «'iiergie. Ils v<'ulenl que le peuple
soit trompé; car, f tandis qu'il a la tète pleine de sorciers, de
revenants et de tous les contes du diable et de l'enfer, il ne songe
pas au véritable enfer, a l'enfer de l'esclavage. Aussi, f , le plus
grand crime aux yeux des despotes, c'est de parler raison et de prêcher la vérité. J'ai vécu dans ce temps de malheur, où il n'était permis aux sans-culottes que de lire l'almanacb de Liège et le Messcnjer boiteux. Malheur au pauvre barbouilleur qui osait, dans son grenier, griffonner un livre pour éclairer le peuple. Je me souviens d'avoir vu brûler, au pied de l'arbre de la Basoche, tous les écrits des braves b qui nous ont appris a devenir libres. Je me souviens de tous les mandements d'évèques et d'archevêques contre le bonhomme J.-J. Rousseau, de tous les arrêts du parlement, de toutes les lettres de cachet qui pleuvaient comme la grêle sur la tête de cet ami de l'humanité. Gomme Marat, il était obligé de se cacher de cave en cave pour n'être i)as grillé tout vivant en place de (Irève. Le paillard, le crapuleux Louis XV n'aurait jamais pardonné à Voltaire d'avoir fait />rutas et d'avoir turlupiné toute sa vie les calotins, si ce même Voltaire, pour se tirer de presse et pour éviter la brûlure, ne s'était pas avili en llagornant les rois et en faisant
des couplets muscadins en l'honneur de toutes les p royales et
des m du roi très-chrétien .
« Il est donc clair, comme deux et deux font quatre, concluait le Père Duchesne, que le grand secret de la tyrannie, pour écraser les
hommes, c'est de les tenir dans l'ignorance: il faut donc, f ,
que tous les b qui ont du sang dans les veines, et qui savent
aussi que la raison est la botte secrète pour tuer la tyrannie, ne
IIEBEHT. 55a
oess(;nl de |)rt'elier la raison : il faut donc, si on veiil siiicèieinent établir la liberté, combattre, étouffer les préjugés; il faut instruire
tous les hommes : car, f si nous continuons de laisser toujours
tous les œufs dans le même panier, c'est-a-dire si les sans-culottes ne peuvent se procurer autant d'instruction qije les riches, bientôt ils redeviendront esclaves ; il y aura bientôt un accaparement de science, et les gueux porteront toujours la besace.
« Ah! f si l'Assemblée constituante avait joué beau jeu, bel
argent; si elle avait été de bonne foi comme la Convention, les écoles primaires seraient établies depuis quatre ans, et il n'y aurait |)as un seul sans-culolte dans toute l'étendue de la République (jui ne sût lire et écrire. Nous ne serions pas a la merci des gens de loi et des calotins qui occupent toutes les places, et qui feront la pluie et le beau temps jusqu'à ce que les sans-culottes soient instruits, l'our réparer le tenqis perdu, et pour écraser une bonne fois toutes les vermines de l'ancien régime, je voudrais que tous les amis de la liberté se réunissent pour donner un grand coup de collier h l'instruction publique.
« Sociétés patriotiques, quelle belle tâche je vous propose! Désignez tous les hommes purs et éclairés pour remplir les places dans les écoles primaires ; chargez-vous vous-mêmes d'instruire les sansculottes, et ouvrez, toutes les décades, des cours d'instruction pour les pauvres sans-culottes ; donnez des prix à ceux qui composeront les meilleurs ouvrages pour cette instruction, et pour les livres élémentaires que la Convention a décrétés ; obligez chacun de vos membres à payer le tribut qu'il doit a la patrie. Quand tous les hommes qui savent penser et écrire auront couché leurs idées sur le papier, vous ramasserez tout ce que vous trouverez de bon. C'est vous, f , qui avez fondé la liberté; mais ce n'est pas assez, vous devez nous apprendre à la conserver : délivrez-nous donc du mensonge et de l'ignorance, et vous donnerez le coup de grâce à toute espèce de tyrannie, f..... » (349'' numéro du Père Duchesne.)
Quelle réponse péremptoire à ceux qui, n'ayant jamais lu le journal d'Hébert, l'ont accusé de vouloir faire régner l'ignorance ! Et sa feuille renferme plus de 20 numéros dans lesquels il réclame à grands cris l'organisation de l'instruction nationale !
Il est vrai qu'a côté de ces thèses toutes philosophiques. Hébert en soutenait d'une autre nature, et qu'après avoir applaudi aux sentiments philanthropiques des quakers, il ne craignait pas d'applaudir
aux exéciUions révoliilioiinaires ; il est vrai encore qu'il poursuivit avec un acliarnenient, qui tenait de la rage les ennemis de la cause qu'il défendait. Mais il faut se reporter aux circonstances pour comprendre cet acharnement.
« Voilà |)ourtant les deux espèces d'hommes qui sont en guerre maintenant, disait-il encore après avoir fait comprendre sa haine contre les aristocrates et les traîtres. La raison est aux prises avec le mensonge, le vice avec la vertu, la probité avec le crime. Riches
égoïstes, vous avez engagé la danse, eh bien ! f , vous payerez les
violons. Le combat est commencé, c'est un combat à mort; nous allons voir comment vous en sortirez. Braves sans-culottes, plus de faiblesse, plus de pitié pour les lâches qui vous ont abandonnés ou trahis. Saisissez la balle au bond. Si vous ne portez pas le dernier cou|) a l'aristocratie, vous allez bientôt lui voir lever encore une fois sa tête hideuse, pour vomir sur vous tous les poisons. Si, dès le 14 juillet, vous aviez fait main basse sur vos ennemis, vous seriez maintenant libres et heureux. Vous vous levez en masse pour sauvei' la Républicjue : il faut que cette masse écrase les tyrans et leurs esclaves; il faut, avant de vous rasseoir, qu'il n'existe plus ni aristocrates, ni royalistes, ni feuillants, ni modérés. Vous voulez tailler dans le vif; il faut employer les grandes mesures pour vous sauver. Eh bien ! f , le Père Duchesne va vous les indiquer.
« Faites-moi rafle, sans pitié, de tous les j...f qui se sont
montrés les ennemis de la Révolution, non pas seulement pour les tenir en cage jusqu'à la paix, car alors qu'en feriez-vous? en relâchant toute cette ménagerie, vous devriez vous attendre a une nouvelle guerre civile. Tous ces coquins ne rentreraient dans la société que pour brouiller les caries : jamais ils ne vous pardonneraient de vous être rebiffés contre eux et de les avoir tenus un moment enchaînés. Leur rage n'aurait fait qu'augmenter, et il faudrait toujours que vous finissiez par les étouffer, si vous ne vouliez pas être dévorés par eux. N'allons donc pas par deux chemins, et marchons droit au but. Notre ennemi est la; tombons dessus. Occupons-nous de tous les traîtres, de tous les faux patriotes, de tous les royalistes ; traitons-les comme les Anglais ont traité les loups : qu'il n'en reste pas un seul sur le territoire de la République. Qu'ils soient tous embarqués pour le Mississipi, et qu'on les envoie, à la garde du Dieu de la Vendée, fonder une colonie à la Chine, au Japon, en Afrique, dans lesCrandes-Indes, où on voudra enlin, pourvu que
ce soit bien loin de nous. C'est la qu'ils pourront, s'ils le veulent, se donner un autre roi et sacrer l'avorton du Temple.
« C'est la, 1" , qu'obligés de travailler pour exister, tous ces
muscadins sentiront les obligations qu'ils avaient aux sans-culottes qui les nourrissaient et les babillaient. Ils ne sauront pas arroser la terre de leurs sueurs pour la rendre féconde ; ils seront obligés de se manger eux-mêmes, et la nature sera vengée, f..... Sans-culottes mes amis, si vous ne vous empressez d'embarquer cette pacotille de malédiction, vous ne ferez que de l'eau claire.
« N'oubliez pas surtout les calotins qui troublent la cervelle de vos femmes et de vos lilles, et, pour l'amour de Dieu, vous enrôlent dans la grande confrérie. Je vous recommande cette b de
canaille qui ne veut que plaies et bosses, et qui, depuis tant de siècles, vit aux dépens des sots, qui empoisonne tout ce qu'elle approche, qui a fait périr plus d'un milliard d'hommes depuis mille sept cent quatre-vingt-treize ans, et viendrait k bout de faire disparaître tout a fait l'espèce humaine, si on lui laissait faire plus longtemps ses tours de gibecière... »
Nous ne copierons pas ici les phrases que prononce le père Ducliesne h l'occasion du supplice de Marie-Antoinette : on sait qu'il avait voué à la reine mère une haine implacable, et qu'il l'a poursuivie jusqu'au tribunal révolutionnaire, où les dépositions d'Hébert contre celle qu'il appelait la nouvelle Messaline révoltèrent l'auditoire et le tribunal lui-même. Voici néanmoins comment il établit son opinion au sujet de ce procès.
Après quelques tirades sur les rois, nés, disait-il, pour détruire l'espèce humaine, il s'exprimait ainsi :
a Une autorité qui est assez puissante pour détrôner un roi, commet un crime contre l'humanité si elle ne profite pas du moment pour l'exterminer lui et sa b de race. Que dirait-on d'un
benêt qui, en labourant son champ, viendrait à découvrir une nichée de serpents, s'il se contentait d'écraser la tête du père, et qu'il fût assez poule mouillée pour avoir compassion du reste ; s'il disait en lui-même : c'est dommage de tuer une pauvre mère au milieu de ses enfants; tout ce qui est petit est si gentil : emportons ce joli nid à la maison, pour divertir mes marmots? Ne commetlrait-il pas, par
bêtise, un très-grand crime? Car. f , les monstres qu'il aurait
réchauffés, et auxquels il aurait ainsi conservé la vie, ne manqueraient pas, pour le récompenser, de darder, lui, sa ménagère et sa
ooS IIEBEUT.
petite marmaille, qui pcriraieiit victimes de sa pitié mal eiiteiKlm . Point de grâce : autant (ju'il nous tombera sous la main d'empereurs, de rois, de reines, d'impératrices, délivrons-en la terre. Mieux vaut tuer le diable que le diable nous tue. Jamais nous ne ferons autant de mal à ces monstres qu'ils nous en ont fait, et qu'ils nous en veulent faire... »
Répondant à un représentant du peuple qui l'engageait a pouisuivre les fripons et les traîtres, le Père Duchesne s'écriait qu'il ne manquerait de faire main basse sur ces lléaux. «Je ne vous (piitterai pas i)lus (jue votre ondire, vous qui vous engraissez aux dépens du peuple; vous qui accaparez nos subsistances: vous qui avez deux visages, qui tendez les mains aux sans-culottes en signe d'amitié, et qui, dans le fond du cœur, voudriez les voir aux cinq cent mille diables ; vous qui voulez vous enjparer de l'autorité, et qui vous servez de la patte du chat pour tirer les marrons du feu; vous qui. encore encrassés de la bourbe du marais où vous avez barboté, osez paraître sur la cime de la montagne; vous qui portiez la besace avant la Révolution, et qui nagez maintenant dans l'or; vous qui avez été les avocats de Dumouriez, et qui avez parlagé avec lui les dépouilles de la Belgi(|ue'. Point de quartier pour les voleurs, les
intrigants, les ambitieux. J'y périrai, f ou les projets des traîtres
s'en iront en eau de boudin.
« C'est vous surtout que je dauberai, riches fermiers, pour qui la Révolution a tout fait, et qui ne voulez rien faire pour elle. Si on vous eût dit, il y a dix ans, que la taille, la corvée, la chasse, la pêche seraient détruites ; que vous deviendriez les égaux de ces hobereaux qui vous faisaient pourrir dans des cachots, et vous envoyaient aux galères, et quelquefois pendre, pour avoir f.... du plomb dans les ailes des pigeons qui détruisaient vos moissons, ou tué le lièvre qui mangeait vos choux ; si on vous avait prédit alors que toutes les vermines de la chicane seraient écrasées; que les robes rouges des parlements seraient pendues au croc ; que les évê-
ques, archevêques, cardinaux et toute la b de calotte s'en irait
au f , ainsi que tous les b de muscadins de la cour, qui vous
traitaient de Turc à Maure, et qui avaient toujours le bâton levé sur vos épaules, sans que vous osiez soufller le mot; qu'enfin l'ogre royal, qui, avec ses m et ses p dévorait, à lui seul, tout le
1 Ceci s'adresse à Daiilon et ;t sou collègue Lacid.x.
HÉBERT. nS9
produit de vos sueurs, et qui s'abreuvait de votre sang, serait raccourci, ainsi que l'infâme Autrichienne, qui, seule, vous a fait plus de mal que toutes les grêles et les ouragans qui ont ravagé vos campagnes, n'auriez-vous pas regardé toutes ces promesses comme les rêves d'un écliappé des Petites-Maisons? N'auriez-vous pas tout sacrifié ; n'auriez-vous pas donné votre sang même pour voir arriver un aussi beau jour que celui où tous ces miracles seraient arrivés?
« Vous jouissez de tous ces avantages ; vous étiez les plus vils des hommes, les plus malheureux des esclaves, et vous êtes aujourd'hui des hommes libres. Vous ne sentez donc pas la dignité du titre de citoyen, qui vous élève au-dessus de tous les rois de la terre ? Vous craignez de faire quelques sacrifices pour vous assurer la possession de tant de biens, f ! w
Il faut lire la (jrcnide joie du père Ducliesne au sujet de la prise de Toulon. Le vieux marchand de fourneaux ne se possède plus.
(c Victoire, f victoire! s'écrie-t-il. Aristocrates, que vous
allez manger du fromage! Sans-culottes, réjouissez-vous; chantez, buvez h la santé de nos braves guerriers et de la Convention. Nos
ennemis sont à (jnia. Toulon est repris, f Brigands couronnés,
mangeurs d'hommes, princes, rois, empereurs, papes, qui vous disputiez les lambeaux de la République, tous vos projets s'en vont ainsi en eau de boudin... »
— « Je suis d'une telle joie, disait ailleurs le Père Duchesne à l'occasion des bonnes nouvelles qui arrivaient de toute part; je suis d'une si grande joie, f...... que je ne me possède pas. Ah! quelle
pille je vais m'en donner, en réjouissance ! Quelle carmagnole on vous fait danser, Autrichiens, Prussiens, Anglais! Messieurs les
b vous savez maintenant ce que peut le bras des patriotes,
depuis qu'ils ne sont plus trahis! Il y a longtemps, f que je
vous ai prédit que vous vous en tireriez comme Arlequin, et qu'à la fin du bal, vous payeriez les violons. Brigands couronnés, ours du Nord, tigre d'Allemagne, vous croyiez qu'il n'y avait qu'a se baisser et a prendre des villes, des provinces, des départements ! D'avance vous vous partagiez nos dépouilles... Vous n'aviez d'espérances que dans nos divisions; eh bien! f...... nous allons être
plus unis que jamais pour vous détruire;... »
— a Oui, ça ira, f ajoutait-il plus loin ; ça ira, malgré les fripons, les traîtres et les ambitieux qui jettent des bâtons dans les roues. Mais pour que ça aille plus promptement, il faut que dans
toutes les villes et campagnes de la République, on arrête à la fois, et à la même heure, tous les hommes suspects ; qu'on les enferme dans les caves et dans les églises, comme je l'ai déjà demandé, et que le canon, chargé à mitraille, soit braqué devant les lieux où ils seront détenus... Alors la paix régnera dans l'intérieur; alors les citoyens pourront partir sans crainte, et marcher en masse pour chasser les brigands qui ravagent nos frontières...
c( Puisque le peuple a dit qu'il voulait la liberté et l'égalité, tous ceux qui n'en veulent pas sont ses ennemis ; ils doivent périr. Ceux qui osent regretter un roi, ceux qui voudraient s'élever d'une ligne au-dessus des autres sont des monstres à élouffer!
— « Tu ne parles que d'étouffer, de tuer, de raccourcir, de mas- « sacrer, me diront les feuillauts; tu as donc grande soif du sang, «. misérable marchand de fourneaux; n'en a-t-on pas assez versé?
— Beaucoup trop, f ; mais a qui la faute! C'est la vôtre, b
d'endormeurs, qui avez arrêté le bras vengeur du peuple quand il était temps de frapper. Si on avait lanterné quehjues centaines de scélérats dans les premiers jours de la Révolution, il n'aurait pas péri, depuis, plus d'un million de Français... Nous avons agi comme des poules mouillées; nous avons donné le temps à nos ennemis de se réunir, de se fortitier, de s'armer jusqu'aux dents, et, à nos dépens, de nous diviser. Ce n'était qu'un peloton de neige au commencement ; mais ce peloton est devenu une masse énorme qui a manqué de nous écraser. Que le passé nous seh e de leçon ; profitons des sottises que nous avons faites pour ne plus en faire par la suite. Plus de grâce a des coquins que nous avons trop longtemps ménagés, qui ne nous en feraient pas s'ils avaient un seul instant le grapin sur nous. Le combat a mort, entre les hommes du peuple et les ennemis du peuple, est engagé; il ne peut finir que lorsque l'un des deux côtés aura anéanti l'autre »
Nous terminerions ici ces citations du genre adopté par Hébert dans son Père Diichesne; mais si nous voulons donner une juste idée des matières traitées par lui dans les 355 numéros de son journal, il faut que nous poussions les exemples aussi loin que nous le permettront les bornes du présent article.
Nous voyons d'abord le Père Ducliesne déplorer la mort de Marat, et s'écrier que l'Ami du peuple ne doit pas être la dernière victime des scélérats. « Nos ennemis, dit-il, n'ont plus d'autre moyen de mettre Paris sens dessus dessous que de massacrer en détail
HEBERT. ofil
tous les bons citoyens : Robespierre, Pache, Gbaumelte el moi, nous sommes les premiers sur leurs listes. Tous les jours je reçois des billets doux dans lesquels on m'annonce que je dois être massacré, pendu, rompu, brûlé à pelîl feu; d'autres me mandent qu'ils mangeront mon cœur en papillote; d'autres, qu'ils boiront mon sang; d'autres, qu'ils fendront mon crâne et boiront dedans à la santé du roi... Je me f... des menaces, et tant qu'il me restera un souffle de vie, elles ne m'empêcheront pas de dire la vérité, et de défendre les droits du peuple et ma République, f......
Puis, s'adressant k l'ombre de Marat, dont il jurait de Jsuivre les traces :
a Oui, f lui disait-il, je profiterai de tes leçons. Ombre chérie, inspire-moi : je te jure de braver les poignards et le poison, et de suivre toujours ton exemple. Guerre, guerre éternelle aux conspirateurs, aux intrigants, aux fripons: voilh ma devise, f ! »
— « Mon pauvre Marat, lui disait ailleurs le Père Duchesne, si tu revenais en ce bas monde, tu ne t'y reconnaîtrais plus. Depuis qu'ils t'ont assassiné, les intrigants, les fripons et les traîtres ont beau jeu : ils redoublent d'audace ; et pour mieux nous donner le change, ils singent de leur mieux les sans-culottes. A les croire, ils dégotent les plus chauds patriotes, et tout ce qu'il y a de cordeliers et de jacobins ne sont pins que de la Saint-Jean : ils se vantent d'avoir été républicains dès le ventre de leur mère, et avant d'avoir dit papa, maman, ils soutiennent qu'ils ont crié vive la République! Enfin, tous les muscadins aux petites bottines, aux culottes étroites, sont devenus des fier-à-bras. Rs portent maintenant des moustaches postiches qui, d'une lieue, font fuir les petits enfants et trem- . hier la volaille; ils traînent tous de grands sabres h leur c. de chien. On ne voit plus que de larges pantalons et des vestes de sans-culottes. Les rues de Paris et les promenades sont comme des champs de coquelicots : on y voit fourmiller les bonnets rouges. Rientôt, pour ne pas être confondus avec les j...f..... qui ont pris leur costume, il faudra que les sans-culottes prennent des culottes étroites, et se fassent, à leur tour, friser et bichonner. Le grand secret des contre-révolutionnaires est de tout embrouiller, et de mettre les patriotes à chien et a chat. Les véritables agents de Pitt et de Cobourg accusent les meilleurs patriotes... Sur les rapports les plus faux, les plus mensongers, les plus atroces, ils viennent d'en imposer a la Convention, et de lui escamoter un décret pour
562 IIEBEin.
mettre en étal d'arrestation le patriote Vincent. . . J'invite mes braves amis du comité de sûreté générale à examiner sa conduite et à lui accorder prompte justice. Si, comme tant d'autres, il a cliang('', ce que je ne saurais croire, il faut qu'il soit puni; s'il est innocent, il faut lui rendre la liberté... »
Malgré rai)pui dos jacobins et des cordeliers, Vincent et Ronsin ne furent rendus à la lil)erté qu'après une assez longue détention. Ce jour-là, le Père Duchesuc chanta victoire contre les intr'ujunts, les fri})ons elles traîtres.
c< Ronsin, Vincent, mes vieux camarades, leur disait-il, ne vous I)Iaignez pas de votre sort, f ! Déjà vous pouviez vous vanter d'avoir été persécutés par les royalistes et les aristocrates : après avoir fait face à l'avant-garde du corps d'armée des contre-révolutionnaires, vous deviez vous attendre à quelques chiquenaudes de la part des
traîneurs. Toi, général de l'armée révolutionnaire, b à poil,
dont la plume et le sabre sont également redoutables aux ennemis de la liberté, ceux qui t'ont accusé de lâcheté oseraient-ils ôter un seul poil de la moustache? Quand tu te donnais de si bons coups de peigne avec les brigands de la Vendée, que faisait ce phélippntin qui a voulu te lâcher le coup de pied de l'âne? Dans son carrosse doré, il fuyait à toute bride, et il tournait lec. aux intrépides lurons qui faisaient danser la carmagnole à l'armée royale et catholique... F... -toi de toutes les calomnies des intrigants, et va ton train... El toi, véritable sans-culotte, ami Vincent, qui n'as jamais bronché d'un pas depuis la prise de la Daslille; franc cordelier, (pie les phélippothis de 1789 appelaient un factieux, un désorganisateur, un anarchiste ; toi qui n'échappas au fer des assassins du peuple au (^Jiamp de Mars que pour être plongé dans les cachots de la Conciergerie; toi que j'ai toujours vu, pauvre et vertueux, batailler sans relâche avec les ennemis de l'égalité; toi que j'ai vu environné de poignards, quand on a donné de la pelle au c. à tous les muscadins (|ui étaient à la tète de nos armées : toi qui as flairé de cent lieues l'infâme Dumouriez, qui as prédit sa trahison dans le temps où il
jetait de la poudre aux yeux des meilleurs patriotes; toi, f , qui
as de même dévoilé toutes les manigances du traître Cusline et de son palefrenier Houchard, lu avais à dos trop de coquins pour ne pas être persécuté... Toi, pauvre diable, qui sortiras aussi pur de ta place que tu y es entré, ne va pas jeter le manche après la cognée. Frappe à coups redoublés sui* les fripons et les traîtres: sois
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toujours inllexible pour les aristocrales, cl ne cesse d'être le soutien (les patriotes... »
C'est ainsi qu'Hébert encourageait ses amis h persévérer dans leur marche révolutionnaire, malgré les désagréments qu'ils avaient éprouvés, et de repousser toutes les séductions dont ils étaient entourés.
« Un sans-culotte en place, disait-il en faisant allusion à Chabot qu'on disait s'être laissé corrompre, est environné, comme saint Antoine, d'un million de diables : l'un lui présente des monceaux d'or, l'autre des poignées d'assignats. Une fois que le premier pas est fait, mon pauvre Job ne va plus qu'en clopinant, jusqu'à ce qu'il se soit cassé le cou. Presque toujours quelque diablesse en falbala agace te patron sur son sofa. N'est-il pas vrai, paillardin Chabot, qu'on ne résiste pas à pareille épreuve ? Tu peux nous en dire des nouvelles, ainsi que toi, godelureau Bazire, et toi de même, Julien, l'apostat de la sans-culotlerie, toi qui viens de faire un trou dans la lune. Quelle était donc votre espérance, misérables étourneaux ? Quoi ! si près du port, vous avez fait naufrage ?
« Les mêmes j...f..... qui vous ont graissé la patte, et qui ont trouvé les véritables jacobins cuirassés, désespérés de voir la mine éventée, ajoutait le Père Duchesne, cherchent, comme Samson, à s'ensevelir, avec les patriotes, sous les ruines du temple. Ils font courir le bruit que j'ai été dénoncé par Chabot ; partout on me salue de ces propos : déjà même il a couru le bruit que je sifflais la linotte. J'en ai ri de bon cœur, et j'ai demandé s'il existait encore
un comité des Douze. Mais, f. il n'y a point de feu sans fumée.
Tu me menaces, infâme frocard, pour me faire peur, et m'empécher de dégoiser sur ton compte : tu enrages de ce que je ne me suis pas plus laissé chaboter, que l'on n'a pu me brissoter. Ce n'est pas pour des prunes, je le vois maintenant, que tu m'as tant de fois offert le potage et la côtelette pour me faire faire connaissance avec ta Bohémienne ^ Je n'ai pas été curieux de savoir ma bonne aventure ; je n'ai pas donné dans le panneau : car je ne me fie pas plus aux moines défroqués qu'aux Autrichiens convertis. Au surplus, je te défie de mordre sur moi. Je suis ferré à glace ; on peut tourner et retourner mes fourneaux, examiner toute ma vie,
1 Chaèot avait épousé une sœur des frères Frcy, Aulrichicns. C'est ce mariage qui ^i perdu ce chef des jacohins; car c'est par sa nouvelle famille qu'il s'est laissé corrompre. Ses beaux-frères ont été ensuite guillotinés comme agents secrets de l'Autriche.