‹ Histoire des journaux et des journalistes de la evolution française (1789-1796) Précédée d'une introd. généraleChapitre 3 sur 15 · COUP D ŒIL PRÉLIMINAIRE SDR LES JOURNAUX PURLIÉS DE 1789 A · texte numérisé non relu

COUP D ŒIL PRÉLIMINAIRE SDR LES JOURNAUX PURLIÉS DE 1789 A

Il n'est point de meilleures chroniques des nations que les journaux, là où ils ont été libres : les peuples qui n'ont pas eu de firand-Uvre où chaque citoyen ait pu retracer ce qu'il a vu, ce qu'il a entendu raconter, ce que lui ont appris ses investigations, ont soustrait leurs archives aux générations suivantes ; là où ces sortes de répertoires quotidiens des faits et gestes de la tribu manquent, il ne peut exister de véritable histoire nationale, et l'historien futur se trouvera réduit à copier les écrivains à gages.

C'est ainsi que se sont accrédités ces mensonges, ces nombreuses erreurs dont fourmillent les ouvrages que nous ont laissés bien des historiens consciencieux, mais réduits à l'impuissance.

Voyez avec quelle ardeur de laborieux hommes de lettres, des sociétés entières, organisées dans ce but honorable, fouillent aujourd'hui dans les vieilles chroniques, les chartes, les relations, les mémoires parliculiers, pour tâcher de suppléer à l'absence des journaux ! Que de louables mais infructueux efforts |>our trouver, les matériaux

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propres à établir los annales de la France pendant les siècles |)assés dans les lénèljres !

Onelle pitovaMe histoire à lire cpie celle de la i-rande nation de France dans les |)ério(les (pii ne nons sont connnes (pie par le récit des intrigues des cours, ou par les massacres, les dévastations, les hi'igandages anxfpiels donnaieni lieu les querelles des rois ou des grands vassaux î

Voyez l'admirable parti (jue M. ïliiers. le premier, a su tirer des journaux révolutionnaires î Remar(piez même la dilTérence qui existe chez cet historien si pers|)icace entre les Iractions de son livre écrites d'ajM'ès les histoires ou «némoires préexistants, et celles puisées dans les feuilles publiques I Va V Histoire parlementaire de la Révolution, ce livre si consciencieux, est-il autre chose (pie le miroir lidèle des journaux du temps, et leur reproduction |)artielle laite avec le discernenK^nt cpie MM. Bûchez et Houx y ont a|)porté !

Pourquoi faut-il (pie les (jazeltes de noh-e première Révolution soient devenues aussi rares, et par (pielle déplorable susceptibilité a-l-on craint de réimprimer celles de ces leuilles (|ui aiiraiciil pu le mieux caractériser les hommes et les événements î

Ft (|ue p(Mivent m'api)ivn(lre vos livres sur cette grande épo(pie. (jue nous a|)|)rendronl la plupart de ceux écrits depuis la n'aclion tliermidoiienne et royaliste, si vous avez fait parler les hommes de 1789 el de ITtK") d'aïu'ès vos propres inspirations, et si vous les av(^z jugés sans vous rendre comple des circonstances extraordinaires au milieu descpielles ils se trouvaient ! i*ensez-vous (pron puisse encore vous croire lors(pie vous assurez que rAssembiir constituante n'a su que démolir sans pouvoir ré(klilier, et ([iie la Convention nationale ne fut composée (jue de réformateurs extraruijants, ou de san<\uinaires anarchistes? Croy(^z-vous avoir dit vi-ai. en alllrmant que les jacobins ne furent tons que d'ineptes désorfjanisateurs, qunne horde de cannibales, ne rêvant, de leur infernal repaire, <pie spoliations, brujandaijes et assassinats''] \j\ raison ne se refuse-t-elle i)as à admettre qu'un peuple éclairé, qu'une nation de vingt-six millions d'individus eût pu si longtemps les souffrir et les seconder de tontes ses forces?

Et si le lecteur débonnaire à qui vous apprenez de pareilles niai-

1 SlyU' lie tiins U^s liislnrit'iis cl ,-mtriirs ilr niiMiioircs rnyalistcs i|ui mil t'rril sur cclto gnnidc

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SUn LES JOUHNAUX PUBLIES DE 178!) A I71)«. l-i7

series jette par liasard les yeux sur l'un de ces ra|)|)orts si remar- (|ual)les que Buzot, ou Condorcet, ou Brissot, ou Cliénier, ou Fabre d'Eglautine, ou Roinme, ou Guyton-Morveau, ou les deux Prieur, ou Grégoire, ou Lakanal, ou David, ou Merlin de Douai, ou Cambacérès, ou Robert-Lindet, ou Cambon, ou Escliassériaux, ou Dubois- (-rancé, ou Barère, ou Carnot, ou même Billaud-Yarennes, Gouthon. Saint-Just et Robespierre lisaient journellement à la tribune nationale ; ce lecteur, dis-je, ne sera-t-il pas autorisé à crier que vos livres ont tronii)é sa religion? El si, soudainement éclairé par ces traits de lumière, il lit attentivement les débats auxquels ces rapports ont donné lieu ; s'il parcourt l'une de ces séances si dramatiques où les jacobins faisaient assaut d'énergie, de dévouement à la i)atrie, de l'rancliise et de rudesse républicaine ; s'il lui tombe entre les mains quelques-uns de ces arrêtés par lesquels Gliaumelte, Paclie, Lliuillier, Fleuriot, Payan et autres organes de la commune de Paris, voulaient régénérer les mœurs de la capitale et de la France ; s'il remonte jusqu'aux journaux de l'époque, ce lecteur, abusé par vous, ne se sentira-l-il pas saisi du plus profond dégoût pour les erreurs et les calomnies que vous avez entassées en parlant des événements et des liommes de la Révolution française? Le réseau <le mensonges dont les passions contre-révolutionnaires ont entouré la mémoire de nos pères disparaîtra le jour où ils se seront présentés eux-mêmes à la barre de l'opinion publique ; et tels dont les images mutilées ont été traînées dans l'égout, et les cendres jetées au vent, ai)paraîtront dignes peut-être des couronnes civiques (pie tresse la patrie })our ses meilleurs citoyens le jour où ils seront jugés sur leurs propres écrits et sur leurs intentions.

Il faut donc scruter leurs pensées ; il faut sonder les rei)lis de leur âme ; il faut, pour être à même de les apprécier justement, les considérer au travers de cette maison de verre dans laquelle ils s'exposaient à nu tous les instants de leur vie politique, si souvent orageuse ; il faut enfin ne plus s'en rapporter (pi'a leurs propres écrits et à leurs paroles. C'est en remontant a ces sources, si longtemps négligées, que l'on connaîtra la vérité sur les actes et le but de la génération qui vient de s'éteindre. Et je me trompe fort si, le jour où l'on mesurera la taille de nos pères avec le compas de la raison, nous ne sommes pas obligés de nous considérer comme une race abâtardie.

N'oublions pas surtout que les écrivains de l'époque ont soutenu

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les premiers pas des hommes qui ont fait la Révolution ; (pie les feuilles périodiques ont formé et fixé l'opinion publique en France : que ce sont encore les journaux qui ont engagé les citoyens à se réunir en sociétés palrioti(pies et poj)ulaires, à revendiquer les droits de l'homme et des nations, à défendre la sainte cause de la liberté et à la faire triompher. Aussi le rôle que la presse a remj)li dans notre première Révolution est-il le moins contesté, le plus brillant. L'histoire de cette grande Révolution, l'histoire vraie, authenticpie, la seule écrite jour par jour par des contemporains, examinée, commentée et expliquée par d'autres contemporains, ne peut donc se trouver complète que dans les principaux journaux des divei-s partis.

Qu'on se figure soixante feuilles périodiques surgissant presque ;i la fois: des milliers de brochures de toutes les dimensions, écrites dans tous les sens et dans tous les styles, circulant au même instant h Versailles, à Paris, dans tout le royaume; des adresses, des pétitions, des lettres, des mémoires, des vues financières ou politiques : les écrits de tout gem-e que font naître les grandes questions constitutionnelles, le veto, le droit de paix et de guerre, le cens électoral, les biens du clergé, les assignats, la réorganisation des tribunaux, celle de l'armée, et mille autres objets importants à l'ordre du jour: qu'on se ligure, dis-je, ce déluge de papiers publics que lancent les imprimeries de Paris et des autres villes chaque jour, depuis l'ouverture des états généraux jusqu'au Directoire, et l'imagination en restera eflrayée. Chaque jour emporte par centaines ces écrits, la plupart éphémères ; mais le lendemain en voit paraître de nouveaux : on les lit, on les commente au Palais-Royal, forum de la Révolution ; dans le jardin des Tuileries, au café Procope, au sein des sociétés patriotiques; on les crie dans les rues, on les placarde sur les murs, on les distribue au milieu des groupes; et tous ces papiers-nouvelles, tous ces écrits trouvent des lecteurs qui prennent le plus vif intérêt aux affaires publiques, et qui se montrent avides de savoir ce qui se passe ; car la presse libre, considérée sous toutes ses faces et dans toutes ses nuances, reflète toujours l'image de la vérité.

C'est pour arriver a la manifestation de cette vérité que je vais mettre sous les yeux du public mes consciencieuses études sur les principaux parmi les journaux et les journalistes qui ont paru sur la scène politique h partir du moment où la presse brisa ses vieux liens juscpi'h la décadence du régime révolutionnaire. Ne pouvant

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reproduire tous ces journaux comme j'ai fait réimprimer les dix premières aimées du Moniteur, je veux au moins oltiir à mes concitoyens le fruit de mes laborieuses investigations. J'aurais désiré pouvoir placer en scène tous les hommes marquants de cette époque gigantesque ; mais l'immensité d'une pareille tâche m'a effrayé ' . J'ai donc été forcé de me borner ici à la partie la plus militante de ces athlètes si mal connus, aux seuls écrivains politiques des deux partis qui ont lutté pendant la Révolution. J'aime a croire qu'il jaillira de ces études assez de lumière pour bien faire connaître les événements, et assez de traits caractéristiques pour pouvoir peindre en pied une partie des hommes qui ont ligure à une époque si palpitante d'intérêt et si digne d'être étudiée.

Disons d'abord un mot des principales gazettes et autres écrits périodiques préexistants à notre Révolution, ainsi que de ceux qui furent publiés pendant les deux assemblées des notables des années 1787 et 1788; aussi bien faut-il commencer par là, dût-on répéter encore ce que tout le monde sait depuis longtemps.

Le savant M. Rarbier nous apprend que le premier journal périodique, ou feuille politique et littéraire, que notre pays ait possédé, fut la Gazette de France^, qui remonte à l'an 1G51. « L'heureuse idée de cette publication, dit-il, fut suggérée par le célèbre généalogiste d'Hozier à son ami Théophraste Renaudot. D'Hozier avait une grande correspondance au dedans et au dehors du royaume : étant exactement informé de ce qui se passait, il communiquait ses nouvelles à Théophraste, qui les insérait dans la feuille in-4'' dont ils avaient conçu ensemble le plan, et ils répandaient ainsi ces nouvelles dans le public. »

n est très-probable qu'aux premiers jours de son établissement, le journal de Renaudot n'eut guère pour lecteurs que quelques personnages haut placés et quelques savants; aussi sa gazette ne parut-elle, pendant bien longtemps, qu'une fois par semaine. Insensiblement, elle fut imprimée plus souvent, mais sans jamais dépasser huit h dix fois par mois ; c'était ainsi qu'elle se publiait encore en

i La plupart des monil)res de la Convention se trouvent peints par eux-mêmes dans mon Histoire lie la Convention nationale, en 8 volumes, publiée il y a quelques années.

5 La dénon)ination de gaz-elte lui vient, disent les auteurs de VEncyelopédie, d'après Ménage, du mot italien gazelta, (|ui signifiait une relation ou un journal de ce qui se passe en certain lieu. Ce mot vénitien, ajoute Ménage, était originairement le nom d'une sorte de petite monnaie; et eonnne pour rette monnaie on se procurait le cahier de nouvelles, on a transporté ensuite le nom de la monnaie au (allier.

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1789, et même jusqu'au l" janvier 17912, époijuc a laciuelle elle devint (juoti»lieniie.

Comme on le |)ense, les eolleclions eoniplètes de la Gazette de France sont aujourd'hui très-rares ; mais on connaît ses j)riuci|>au.\ rédacteurs. De Querlon, Uemond de Sainte-Alhine, d(^ Mouhy, Marin, l'abbé Laui^ier', l'abbé Arnault, Suard, Brel, et (|uel(|ues autres écrivains, furent successiveujent les derniers rédacteurs de la feuille non (luotidienne.

Jus(|u'a la Uévoluliou, la Gazette de France fut le journal ofliciel de la cour. C'est probablement par ce motif (pie cette feuille ne paitagea pas l'exaltation patrioti(iue de ro|>inion lorsqu'il fut (pieslion des étals généraux.

Le Mercure de France, bntcbiMc pcriodicpie doni ra|;pari(iun sur la scène i)oliti(jue et lilléraire date de lt)7ti. est troj) connu aussi jMHir (|u'il soit nécessaire d'entrer ici dans des détails autres (jue ceux (pie com|tort(î nu simple article bib|iograpbi(pie '. Sv me bornerai donc à dire (pi'il lut beaucouj) plus littéraire (jue politi<pie. Néanmoins, depuis 1784, il existait dans cette feuille décadaire une partie politique confiée, en dernier lieu, ;i l'un de ses rédacteurs. Mallel du l'an, (pii s'était essayé à traiter ces (pioslions dans un journal publié par lui à Genève. O publiciste de l'ancien régime ne partagea pas non plus l'élan de l'opinion publi(pie à l'époque de la Uévoluliou, et se montra même contre-i\;volutionnaire pendant les sessions de la Constituante et de la Législative. Il faut dire (pie, ne s'inqtrimanl j)oii)l fous les jours, le Mercure resta sans importance sous le rai)porl |)oliti(pie; il cessa de paraître au 10 août 1792.

Mais la susi)ension de sa publication ne dura que (pu^bpies mois. Le 10 décembre de cette même aniity 1792, alors ([uc la France venait d'être constituée en république, ce journal reparut sous le litre de Mercure français. Il s'était opéré (piehpies changements dans le personnel de sa rédaction : Laplace, Cinguené, Champfori,

1 On croit qiio c'est ce même alilié Laiigier qui fut le fondateur du Courrier de Monaco, l'un îles plus anciens journaux polili(iues et littéraires qui aient existé. J'en ai vu des numéros imprimés en l'année 1774.

2 Les auteurs de Vl'.iinjclopédie, ceux du Diclionnaire des Élymologies, MM. Noël et Charpentier, ainsi (|ue (lamusat et plusieurs autres auteurs, assurent que le premier journal littéraire qui ait paru en France est le Journal des Savanls : il vit le jour en 1665. Mais M. Barbier lait connaître rexislence d'un Mercure français qui lut publié par Riclier, en l'an 1605, et que Th. Rcnaudot continua depuis 1635 jusiju'en 16i4. Le Mercure de France, dont il est ici question, celui de Visé et Duverny, eut longtemps le litre de Mercure (jalanl, et il ne prit celui de Mercure de France t\\\'n\ 1718.

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