‹ Histoire des Juifs (volume 2)Chapitre 95 sur 144 · LE PROPHÈTE ISAÏE · texte numérisé non relu

LE PROPHÈTE ISAÏE

ments et les mêmes vices. La noblesse n’est pas si facile à s’amender : celle-ci accueillit avec le sourire du mépris le tableau menaçant qu'on lui faisait de l’avenir. Ce n’est point cependant en vain qu'avaient été prononcées ces paroles pleines d’éloquence; elles ont porté plus tard dans des milieux auxquels elles n’avaient point été destinées, et leur action s’est étendue au loin sur les peuples, à travers les contrées et les âges. Elles ont été comme un tonnerre, qui a réveillé la conscience. Isaie ne se borne pas à poursuivre le crime de ses censures; il présente aux hommes un idéal moral, dont la pratique leur fera trouver le salut et obtenir le bonheur. « Le roi doit régner selon la justice et régner aussi sur les grands, afin que ceux-ci, à leur tour, gouvernent avec équité. Il ne doit ni juger d’après le témoignage de ses yeux, ni prononcer d'après le bruit qui arrive à ses oreilles. » La religion qui prie de la bouche et des lèvres, qui exalte Dieu en paroles, pendant que le cœurest loin de lui, cette adoration, «simple précepte d'homme, chose apprise, » [saïe la qualifie dans les termes du plus profond mépris; il flétrit plus âprement encore les sacrifices offerts sans la sincérité de l'intention et avec la méchanceté au fond du cœur.

Non content d'appliquer le feu de sa parole à guérir les plaies de la religion et des mœurs, il reprit l’œuvre de Samuel et d’Élie, en rassemblant autour de lui un groupe d'hommes pénétrés des mêmes sentiments, et auxquels il communiqua son esprit. Il choisit parmi les victimes de l'injustice des grands, celles dont le caractère était le plus impressionnable, et ces opprimés devinrent à la fois ses disciples et ses enfants. Il ne leur enseigna point le zèle violent et impétueux, mais les vertus opposées de la mansuétude, de la patience et de la résignation. Les hommes qui se réunirent à ses côtés furent appelés les « humbles » ou les « affligés du pays » (Anvé-Arez, Anavim). Nés sans fortune en leur qualité de Lévites, ou appauvris par les exactions des princes de Juda, ils prirent eux-mêmes ou reçurent le nom de « pauvres » (Æbionim)..Isaïe leur apprit à supporter sans se plaindre la spoliation et la pauvreté, à souffrir l’injustice et la peine en se confiant à Dieu et à sa Providence. Ces « humbles » formérent une communauté à part, qu'Isaie et ses successeurs considérèrent comme

l'âme et la moelle de la nation et à laquelle ils vouèrent sans réserve leur esprit et leur cœur. Ces « pauvres » devaient servir d'exemple au peuple. Le cerele de lumière qui émanait de ce grand prophète répandit autour de lui la chaleur et la clarté; sous sa bienfaisante influence, les germes cachés au fond de la loi sinaique apparurent au jour et leur éclosion assura la domination intellectuelle du peuple de Dieu. Isaiïe devint ainsi, comme le fut Samuel et bien plus qu'Élie, le point de départ d’une évolution capitale dans l’histoire du développement intérieur d'Israél. Mais son regard prophétique ne s’attachait pas qu à son peuple et à son pays; il errait encore au delà des frontières et se portait surtout sur les deux grands États conquérants, l'Égypte et l’Assyrie, de plus en plus redoutables et pour Israël et pour Juda.

Le lien fraternel qui avait uni les deux royaumes sous les règnes d'Osias et de Joathan se rompit à la mort de ce dernier, et la discorde rentra dans les cœurs. À quel sujet? On l'ignore. Achaz, le nouveau roi de Juda (739-725), était un esprit faible, aux conceptions confuses, et qui n'avait aucune des qualités requises par les dangers de la situation. Sous son règne se nouèrent des complications politiques dont les conséquences se firent sentir au loin et qui devaient l’enlacer lui-même dans des difficultés inextricables. Peu après son avënement surgit une question de haute portée : entrerait-il à son tour dans l'alliance des royaumes de Samarie et de Syrie? Ces deux pays se voyaient dans la nécessité de s'unir étroitement pour faire face au double danger qui les menscçait, d’une part, du côté de l'Égypte, redevenue puissante sous son roi Sabacus, de l’autre, du côté de l'Assyrie, également gouvcrnée par un prince conquérant, Z'églat-Phalazar. Ce monarque plein d'énergie, qui non seulement restaura son royaume désorganisé, mais encore le consolida et l’agrandii, venait de détruire diverses places fortes en Mésopotamie et tournait ses armes contre les pays du Liban. De là, entre Rezin et Phacée une alliance offensive et défensive, à laquelle ils s’efforcèrent de faire adhérer Achaz. Celui-ci ayant refusé, les deux rois, ligués, paraît-il, avec d'autres peuples, lui déclarèrent la gucrre.

La maison de David, à cette nouvelle, entra dans une grande frayeur. Aveuglé par l’effroi, Achaz dépêcha secrètement une

ISAÎE ET ACHAZ. 205

ambassade au roi d'Assyrie pour lui demander secours et s'offrit en échange de lui rendre hommage de vassalité. Cette démarche, qui faisait de son royaume un fief assyrien, pouvait lui être utile actuellement, mais elle compromettait tout l'avenir. L’œil clairvoyant d'Isaïe vit le danger : le prophète avertit le roi de se garder de précipitation. Accompagné de son fils, qui portait le nom symbolique de Scheëdr-Yaschoub ( « Un reste reviendra » }), il se rendit auprès d’Achaz, occupé à surveiller des travaux de défense aux bords du lac Supérieur, et, songeant d’abord à le rassurer, lui dévoila l'avenir en termes clairs et précis, néanmoins pleins d’élévation :

Bien qu'Aram ait médité du mal contre toi, ‘ Qu'Éphraïm et le fils de Remalia aient dit :

« Montons contre Juda... et conquérons-le »,

Ainsi dit le Seigneur Jéhovah :

Faisant ensuite ressortir les dangers d'une alliance avec l’Assyrie, il montra le pays changé par l'invasion des armées assyriennes en un lieu couvert de ronces et de chardons, les coteaux aujourd'hui couverts de vignes généreuses, source d'ivresse et de vertige, convertis en solitudes. « Mais les pâturages demeureront et l'homme devra se contenter d’une génisse et de deux brebis, dont la fécondité sera telle, que de nouveau le pays produira en abondance le lait et le miel, — pour le reste du peuple. » Isaie raconta ensuite qu'il avait reçu l'ordre d'écrire en grandes lettres, dans un grand rouleau, et en écriture populaire, les mots : Zâle | butin, pille tôt. Il devait prendre .deux témoins dignes de foi, le prêlre Urie et le prophète Zacharie, pour confirmer cette révélation. Bien plus, sa femme lui ayant donné un fils, il avait, suivant une inspiration prophétique, précisément formé de ces mots le nom de l'enfant (Maker schelal, Chasch baz). Ces présages devaient confirmer ceci, savoir : « Avant que le nouveau-né du prophète sache appeler son père et sa mère, les richesses de Damas et le butin fait à Samarie seront emportés comme trophées devant le roi d'Assyrie.»

Achaz demeura insensible. Il avait plus de confiance en Téglat-

Phalazar que dans le Dieu d'Israël. et ainsi la destinée s accomplit. Eu apprenant que plusieurs princes s'étaient alliés contre lui, le roi d Assyrie fit franchir leurs fronticres à ses armées. Rezin dut lever le siége de Jérusalem pour voler à la défense de son propre territoire. et Phacée, également obligé de ne songer qu'a son salut, s'en retourna à Samarie. Jérusalem ctait momentanément sauvée. Les deux rois ennemis, « tronçons de bois fumants », furent impuissants à détourner les suites de leur eutreprise. Téglat-Phalazar mit le siege devant Damas, s'en empara, fit Rezin prisonnier et.le tua; puis, envahissant le territoire des dix tribus, prit les places fortes des montagnes, du littoral et de la région du Jourdain. Phacée n'essaya mème pas, ce semble, de se défendre ; il dut la vie à une lâche soumission. Mais tous les habitants des villes situées au nord et de l'autre côté du Jourdain furent emmenés en captivité :vers l'an 738 et distribués dans les diverses provinces du vaste empire assvrien. Le rovaume d'Israël perdit la moitié de son territoire et de sa population. Phacée, dont la témérité avait provoqué cette catastrophe, « ce berger insensé, qui avait livré le troupeau, » devint l'objet d'un grand mécontentement : une conjuration s'ourdit, à l’instigation d'Osée, fils d’Éla, et il fut tué (vers 736), après vingt années d'un régne funeste à son peuple et à son pays.

Le royaume de Juda subit à la même époque une révolution profonde. Achaz, après s'être déclaré vassal du roi d'Assyrie,avait dû se rendre auprès de celui-ci pour lui faire hommage. Loin de sentir l'humiliation du rôle subalterne qu'il s'était imposé, il éprouva de l'admiration pour les mœurs assyriennes et conçut le dessein de les faire imiter, sinon même adopter tout à fait dans son royaume. Cest ainsi qu'il introduisit à Jérusalem, eutre autres coutumes, le culte du soleil et des planètes. L'image du soleil entouré de rayons fut placée à l'entrée du temple et l’on consacra à cette divinité des coursiers et des chariots. Achaz alla plus loin encore dans l’idolätrie que les rois d'Israël. Mais il y avait d'autres brèches par où l'élément assyrien commençait à pénétrer dans les mœurs de Juda. La langue assyrienne avait beaucoup d'analogie avec celle des Araméens; les gens de cour l’apprirent pour mieux s'entendre avec leurs maïi-

Page 1