‹ Histoire des Juifs (volume 3)Chapitre 137 sur 203 · DESORDRES EN ALLEMAGNE · texte numérisé non relu

DESORDRES EN ALLEMAGNE

OÙ 11 y eut des blessés et des morts. L*ordre do put être rétabli que par rinterventioQ des soldats. Sans doute pour punir les Juifs de s^ëtre défendus contre leurs agresseurs, les bourgeois réclamèrent leur expulsion. Elle leur fut accordée. Près de quatre cents familles juives quittèrent alors tristement la ville et allèrent camper provisoirement dans les champs, sous des tentes et dans les villages voisins. Ces scènes odieuses se renouvelèrent à Bamberg et dans presque toutes les villes de la Franconie. Dès qu*on apercevait un Juif, il était poursuivi du cri injurieux de Hep! Hep ! Jude verreck (1 ) 1

Francfort aussi donna bientôt le spectacle d*excès populaires (9-10 août). Les Juifs furent grossièrement insultés dans les lieux publics et sur les promenades et assaillis à coups de pierres, leurs fenêtres furent brisées, leurs maisons attaquées et pillées. Les émeutiers tournèrent surtout leur colère contre la demeure de la famille de Rothschild, dont la fortune et la situation excitaient, dans le peuple comme parmi les patriciens, tant de jalousie et de haine. La diète de la Confédération, qui siégeait à Francfort sous la présidence du comte Buol-Schauenstein, appela alors des troupes de Mayence. Mais, malgré la présence des soldats, les troubles durèrent . encore plusieurs jours. De nombreux Juifs vendirent leurs immeubles et quittèrent la ville. Rothschild lui-même sembla résolu un instant à partir de Francfort.

L'exemple de ces désordres fut contagieux. A Darmstadt, à Bayreuth, le peuple s*ameuta contre les Juifs; Meiningen les expulsa. A Carlsruhe, on trouva écrits, un beau matin (18 août), sur les murs de la synagogue et des maisons des notables juifs ces mots : a Mort aux Juifs ! d II y eut également des scènes de désordre à Hambourg. Les Juifs de Heidelberg aussi auraient été pillés et frappés sans Tintervention courageuse des étudiants, sous la conduite de deux de leurs professeurs, Daub et Thibaut. Dans une petite ville de la Bavière, on alla même jusqu'à prendre une synagogue d'assaut et déchirer les rouleaux de la Loi.

D'Allemagne le mouvement s'étendit jusque dans la capitale

(1) «Crève, Juif! »

du Danemark. Quelques années auparavant, ce pays avait accordé aux Juifs les droits civils et les leur avait laissés. A la suite des désordres de Hambourg, plusieurs marchands juife de celte ville s'étaient réfugiés à Copenhague. Ce fut peutêtre par crainte de la concurrence que des commerçants chrétiens provoquèrent des désordres contre leurs rivaux juifs. Mais le gouvernement proclama immédiatement Tétat de siège. Du reste, dans les rares villes danoises habitées par des Juifs, les bourgeois chrétiens s'opposèrent eux-mêmes aux violences et les ecclésiastiques prêchèrent dans les églises la tolérance et la fraternité.

Par un remarquable contraste, en' Portugal un membre des Cortès faisait, à ce moment, la proposition de rappeler les Juifs, autrefois expulsés du pays, et de racheter ainsi le crime commis à leur égard, pendant qu'en Allemagne des écrivains et des hommes d'État excitaient leurs compatriotes à renouveler en plein dix>neuvième siècle cet odieux exploit. La guerre de plume faite aux Juifs était acharnée, implacable, on exprimait le vœu que « la haine des chrétiens hâtât l'avènement du jour du Jugement pour les Juifs ». Et aucun écrivain chrétien pour les défendre efDcacement I Ni le vieux Jean-Paul Richter, qui leur était pourtant favorable, ni Varnhagen d'Ense, le mari de la Juive Rahel, n'osèrent intervenir énergiquement en leur faveur. Quant aux Juifs convertis, sauf Bœrne, ils gardèrent tous un prudent silence. Rahel, il est vrai, s'éleva avec indignation contre ces violences dans une lettre qu'elle écrivit à Louis Robert, son frère : a Je suis inriniment triste, disait-elle, comme je ne l'ai jamais été, et cela à cause des Juifs. On veut les garder dans le pays, mais c'est pour les humilier, les mépriser, les rendre ridicules... pour leur donner des coups de pied et les jeter en bas des escaliers. » Mais ni Rahel ni son frère, qui écrivaient pourtant sur les questions les plus futiles et exerçaient quelque influence sur 1 opinion publique, n'eurent le courage de blâmer ouvertement ces faits scandaleux.

11 est vrai que les Juifs n'avaient nullement besoin d'un appui étranger. Dans rAlleraagne seule, on trouvait alors près de quarante écrivains juifs et deux journaux juifs. D'autres

LOUIS BŒRNE. 355

journaux étoient également disposés à accueillir leurs protestations Aussi bien, des Juifs .descendirent vaillamment dans Tarène, rendant coup pour coup. Même David Friediaender, qui était déjà un vieillard, éleva la voit contre les ennemis du judaïsme, mais 11 se contentait de déplorer, avec des gémissements, qu'on se montrât si cruel et si inique au nom de ce christianisme qu*il avait regardé comme la religion idéale. En général, les traits lancés par tous ces combattants étaient trop faibles pour entamer les grossiers préjugés et les prétentions ridicules des « mangeurs de Juifs d. Heureusement, il se rencontra alors deux hommes qui surent fustiger les teutomanes de leurs verges vengeresses et mettre à découvert leur incurable vanité, leur étroitesse d'esprit et leurs sentiments mesquins. Ce furent Louis Bœrne et Henri Heine.

Ces deux écrivains, bien qu'ils eussent déserté tous deux le judaïsme, furent foncièrement juifs et par leurs sentiments intimes, et par leur éducation et par leur genre de talent. En lisant leurs œuvres, on s'aperçoit bien vite qu'ils sont des enfants du judaïsme. On reconnaît leur origine juive, non seulement dans leur esprit pétillant et leur ironie cinglante, mais aussi dans leur amour de la vérité et de la liberté, leur haine de l'hypocrisie, leur colère contre l'injustice, l'intolérance et le fanatisme. Les sentiments démocratiques qui dominaient chez Bœrne comme la dialectique pénétrante qui distinguait Heine étaient essentiellement juifs.

Louis Bœrne, ou Loeb Baruch, naquit à Francfort en 1786 et mourut à Paris en 1837. Son père, Jacob Baruch, quoique assez indifférent à l'observance des usages juifs, le (il cependant élever d'une façon très orthodoxe. Mais il ne tarda pas à négliger, lui aussi, les pratiques religieuses, et, plus tard, il abandonna même complètement le judaïsme. Â Berlin, il fréquenta le salon de Henriette Ilerz. Son solide bon sens et sa pitié pour les opprimés le préservèrent de la lâcheté manifestée par tous ces apostats berlinois, qui espéraient faire oublier plus facilement leur origine juive en s'abstenant d'intervenir en faveur de leurs anciens coreligionnaires. Encore tout jeune, il se révoltait déjà à la pensée que le plus mauvais drôle, pourvu qu'il fût chrétien.

pourrait rinsulter impunément de l'épithète de « juif ». A son départ de Francfort, un employé de la police écrivit sur son passeport ces mots : <c Juif de Francfort ». « A cette vue, dit-il dans une de ses lettres, mon sang bouillonna dans mes veines ; je pris alors la ferme résolution de leur arranger un jour à tous un passeport à ma manière. »

Ses premiers coups furent, en effet, dirigés contre les patriciens de Francfort. C'est qu*il était outré de leur impudence et de leur mauvaise foi à Tégard des Juifs, à qui ils avaient fait payer très cher les droits civils qu'ils avaient promis de leur accorder et contre lesquels ils avaient ensuite remis en vigueur le règlement de 1616, a ce roman de la méchanceté », comme il rappelle. Au lieu d'exhaler ses colères et ses rancunes en son propre nom, il composa un roman où il fait parler un officier juif : « Vous avez troublé jusqu'aux jeux de mon enfance, vilains coquins 1 Vous avez rendu amères les douceurs de ma jeunesse, vous m*avez poursuivi de vos calomnies et de vos railleries quand je fus devenu homme. Vous n*avez pas été capables de me détourner de mon chemin, mais, par votre faute, je suis arrivé au but, fatigué, las et dégoûté... Tu me demandes pourquoi je fuis ma patrie? Je n*en ai pas... Les cachots me rappellent mon pays natal et les persécutions l'endroit où j'ai passé mon enfance. La lune me parait aussi proche que l'Allemagne. »

Au lieu de se servir de sa plume uniquement pour venger les outrages et les humiliations subis par lui et ses coreligionnaires, Bœrne s'imposa la noble tâche de faire disparaître la haine séculaire de son pays pour les Juifs en s'eflbrçant d'inspirer aux Allemands des sentiments plus élevés. Dans un journal qu'il avait fondé, la a Balance », il exposait un idéal de liberté, de dignité, de respect de soi-même, qu'il conseillait à ses compatriotes de poursuivre, et il montrait, au regard de cet idéal, la petitesse de leur esprit et la lâcheté de leurs actes. Il leur disait en riant des vérités qu'ils n'avaient jamais entendues. Pensant que ses paroles auraient plus d'autorité s'il était chrétien, il se flt baptiser à Offenbach (5 juin 1818). Son apostasie est d'autant plus blâmable qu'il avoua lui-même qu'il ne croyait aucun dogme du christianisme et qu'il « regrettait l'argent dépensé pour son baptême ».

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